Les élections législatives de 2025 en Irak ont profondément redessiné le paysage politique du pays, révélant des tendances susceptibles de peser sur son avenir et sur le fragile équilibre des influences étrangères. Ces élections – les sixièmes depuis la chute de Saddam Hussein en 2003 – ont mobilisé nettement plus d’électeurs que les précédentes et consacré la victoire de la coalition du Premier ministre sortant, Mohammed Chia al-Soudani. Pourtant, derrière ce succès apparent, l’absence d’une majorité claire laisse présager de longues tractations pour la formation du futur gouvernement. Plus encore que les chiffres, c’est la nature du nouveau Parlement qui retient l’attention : jamais encore Bagdad n’avait vu une telle proportion de représentants liés à des factions pro-iraniennes, un glissement qui alimente les inquiétudes sur la souveraineté du pays et sur le spectre d’une tutelle croissante de Téhéran.
Les résultats : l’ascension du bloc al-Soudani
D’après la Haute Commission électorale indépendante, la coalition Construction et Développement, emmenée par Mohammed Chia al-Soudani, s’est imposée en tête du scrutin du 11 novembre 2025, recueillant environ 1,3 million de voix — soit 370 000 de plus que son plus proche rival. Ce score assure au bloc du Premier ministre la première force au Parlement, avec 46 sièges sur 329 selon les estimations. Al-Soudani a salué la forte participation, en hausse à 56,1 % contre à peine 40 % en 2021, comme une « preuve éclatante du retour de la confiance populaire » envers les institutions.
Derrière lui, la hiérarchie ethno-confessionnelle du pays se dessine sans surprise. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani, soutenu par l’électorat kurde, obtient un peu plus d’un million de suffrages, soit environ 26 sièges. Vient ensuite le bloc sunnite Progrès (Taqaddum), dirigé par l’ancien président du Parlement Mohammed al-Halbousi, avec près de 945 000 voix et quelque 28 sièges. Trois formations dominantes pour trois communautés : chiite, kurde et sunnite.
Le camp pro-iranien consolide ses positions
Les résultats détaillés confirment le poids grandissant du réseau pro-iranien au sein du spectre chiite. L’alliance dite du Cadre de coordination – un regroupement de partis chiites proches de Téhéran et anciens rivaux du leader populiste Moqtada al-Sadr – s’est présentée sous plusieurs bannières. Le bloc État de droit de l’ex-Premier ministre Nouri al-Maliki décroche environ 27 à 28 sièges. As-Sadiqoun, bras politique du mouvement Asaïb Ahl al-Haq mené par Qais al-Khazali, en obtient un nombre similaire. Quant à l’alliance Forces nationales de l’État, emmenée par Ammar al-Hakim et soutenue par Haïder al-Abadi, elle engrange entre 15 et 19 mandats.
Les formations directement issues des milices chiites armées, pour leur part, enregistrent des percées notables : l’Organisation Badr de Hadi al-Amiri compte 18 sièges ; Haqouq, vitrine politique des Kataïb Hezbollah, en obtient 6 ; la brigade Imam Ali, 8 ; et Sayyid al-Shuhada, 4. Même le parti chrétien Babylon de Rayan al-Kildani, notoirement proche de ces cercles, parvient à faire élire deux députés. Une preuve supplémentaire que la ligne de fracture entre politique et milices ne cesse de s’estomper.
Les Kurdes en ordre dispersé, les sunnites en repli
Dans le Kurdistan autonome, le PDK de Barzani a largement distancé son éternel rival, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) des Talabani, créditée d’à peine 15 sièges — deux fois moins que son concurrent. L’UPK, jugée plus conciliante envers Téhéran, ressort affaiblie, même dans ses bastions traditionnels de Souleimaniye et Kirkouk.
Côté sunnite, la coalition Azm du riche homme d’affaires Khamis al-Khanjar conserve une présence significative (autour de 15 sièges), tandis que d’autres notables locaux décrochent des mandats au sein de petits blocs régionaux. L’Irak reste fidèle à son équilibre confessionnel : un Parlement où les chiites dominent, les sunnites et les Kurdes se partagent l’opposition, et les minorités chrétiennes, yézidies, turkmènes ou sabéennes disposent de sièges réservés.
Sectarisme, fractures et surprises locales
Comme souvent, la géographie électorale épouse les lignes communautaires. Les chiites triomphent au centre et au sud, les sunnites à l’ouest et au nord, les Kurdes dans leurs provinces du nord. L’équation institutionnelle issue de 2003 — Premier ministre chiite, président kurde, président du Parlement sunnite — reste intacte.
Mais derrière cette stabilité apparente, des déplacements inattendus révèlent une recomposition silencieuse. Dans la province sunnite de Ninive, dominée par Mossoul, la victoire est revenue non pas à un parti arabe, mais… au PDK de Barzani, qui a su mobiliser les Kurdes de la plaine de Ninive et du district de Sinjar. À l’inverse, dans la province de Diyala, où les Kurdes avaient toujours décroché des sièges depuis 2005, aucun n’a cette fois franchi la barre, concurrencés par des candidats chiites et sunnites mieux implantés.
Le grand absent : Moqtada al-Sadr
Dernier élément clé du scrutin : le retrait du turbulent leader chiite Moqtada al-Sadr. Dénonçant des « élections viciées », il avait appelé ses partisans au boycott. Son mot d’ordre a pesé lourd : dans les bastions sadristes de Bagdad et Nadjaf, la participation a plongé. Privées de cette force populaire, les urnes ont tourné à l’avantage des formations pro-iraniennes, désormais sans contrepoids. En se retirant, Sadr a involontairement ouvert la voie à une recomposition du champ chiite où Téhéran, plus que jamais, dicte la cadence.
La formation du gouvernement : un casse-tête à haut risque
Bien que la coalition de Mohammed Chia al-Soudani soit arrivée en tête, son avance reste insuffisante pour gouverner seule. Aucune formation n’approche la barre des 165 sièges nécessaires à une majorité absolue dans un Parlement de 329 membres. L’Irak s’engage donc, comme à son habitude, dans un long marchandage politique pour constituer un gouvernement de coalition. Dans un système où le pouvoir est distribué selon des équilibres communautaires, chaque exécutif est le fruit d’un compromis entre blocs chiites, sunnites et kurdes – souvent scellé au terme de tractations interminables. En 2018, il avait fallu six mois pour désigner un Premier ministre ; après les élections de 2021, le pays avait même connu onze mois d’impasse politique.
Al-Soudani sous pression : maintenir l’unité et négocier sa survie
Mohammed Chia al-Soudani a clairement affiché son ambition : rester Premier ministre pour un second mandat. Mais son pari est fragile. Sa coalition Construction et Développement n’est pas un parti homogène, mais un assemblage d’intérêts disparates : sa propre formation, al-Furâtayn, y côtoie des transfuges d’autres partis chiites, des députés indépendants du précédent Parlement et des figures régionales influentes comme Faleh al-Fayyad, chef des Forces de mobilisation populaire (Hashd al-Shaabi), ou plusieurs chefs tribaux. Des alliés de circonstance, plus attirés par le pouvoir que liés par conviction. Si le vent tourne, beaucoup n’hésiteront pas à se rallier aux blocs rivaux en échange de portefeuilles ministériels ou d’avantages politiques.
Les vieux routiers du camp chiite, quant à eux, ne cachent pas leur réticence. Nouri al-Maliki (État de droit) et Qais al-Khazali (As-Sadiqoun) rappellent qu’en vertu du système de muhassasa – ce partage confessionnel du pouvoir instauré après 2003 –, le poste de Premier ministre appartient à l’ensemble de la communauté chiite, et non à une faction particulière. « Le Premier ministre n’est qu’un exécutant des décisions du cadre de coordination chiite », a asséné al-Khazali, avertissant implicitement al-Soudani qu’il n’était pas libre de ses mouvements.
Derrière cette posture institutionnelle se cache une lutte de pouvoir : les partis historiques, longtemps les relais de Téhéran, voient d’un mauvais œil l’autonomie croissante d’al-Soudani, qui tente de se poser en homme d’équilibre entre l’Iran, l’Occident et les voisins arabes. Pour eux, il s’agit de reprendre la main sur la désignation du chef du gouvernement et de rappeler que le centre de gravité du chiisme politique reste à Najaf… et à Téhéran.
Le jeu des alliances : Kurdes et sunnites en arbitres
Pour sauver sa tête, al-Soudani doit jouer sur plusieurs tableaux : garder soudée sa propre coalition tout en convainquant ses concurrents chiites de ne pas lui barrer la route. Dans ce contexte, les Kurdes et les sunnites se retrouvent en position de faiseurs de roi. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani a déjà laissé entendre qu’il pourrait soutenir al-Soudani, à condition que les intérêts du Kurdistan soient préservés – autrement dit, un partage équitable des postes et la garantie de transferts budgétaires vers Erbil.
Côté sunnite, les blocs de Mohammed al-Halbousi (Progrès) et de Khamis al-Khanjar (Azm) pourraient également appuyer al-Soudani en échange d’une représentation solide au gouvernement – notamment le maintien du poste de président du Parlement, tenu jusqu’en 2023 par al-Halbousi lui-même. Mais même avec ce soutien, la tâche reste ardue : une partie du camp chiite pourrait imposer un autre candidat, plus docile aux yeux de Téhéran. L’ombre d’un précédent plane : en 2022, Moqtada al-Sadr, bien qu’en tête des élections, avait dû renoncer à former un gouvernement faute d’accord avec les factions pro-iraniennes. L’impasse avait débouché sur sa mise à l’écart et la montée en puissance du « cadre de coordination ».
Cette fois, sans Sadr pour servir de contrepoids, les forces pro-iraniennes ont le champ libre pour verrouiller le jeu.
Le poids iranien : une domination sans précédent
Les législatives de 2025 ont confirmé ce que beaucoup redoutaient : la consolidation du camp pro-iranien. Selon les estimations, près de 200 des 329 députés appartiennent à des formations alignées sur Téhéran ou du moins hostiles à toute politique d’équilibre. C’est la plus large majorité pro-iranienne depuis la chute du régime baasiste en 2003.
Dans ce bloc, on retrouve les poids lourds du Hashd al-Shaabi : Asaïb Ahl al-Haq (27 sièges), Badr (18 sièges), mais aussi les représentants politiques des milices Kataïb Hezbollah, Brigades de l’Imam Ali ou Sayyid al-Shuhada – ensemble plus de 15 députés. À cela s’ajoutent les formations civiles pro-iraniennes : État de droit de Nouri al-Maliki et le parti d’Ammar al-Hakim, qui cumulent une quarantaine de sièges.
Même au Kurdistan et dans le camp sunnite, l’empreinte iranienne se fait sentir. L’Union patriotique du Kurdistan (UPK) des Talabani, historiquement proche de Téhéran, dispose d’une quinzaine de sièges et devrait, comme souvent, s’aligner sur les coalitions favorables à l’Iran. Quant aux sunnites, ni Progrès ni Azm ne paraissent disposés à défier le courant dominant : leur poids politique est trop faible pour risquer la marginalisation.
Le cas de Mohammed al-Halbousi illustre cette prudence. Évincé de la présidence du Parlement en novembre 2023 après un conflit ouvert avec les factions chiites, il n’a pu revenir sur la scène politique qu’en adoptant une ligne plus conciliante envers Téhéran. Depuis, les leaders sunnites préfèrent composer avec la réalité plutôt que s’y opposer.
Un Parlement verrouillé, des réformes en suspens
Le résultat est sans appel : le camp anti-iranien ne dépasse pas la centaine de sièges. Il réunit le bloc d’al-Soudani – qui cherche encore à ménager tous les camps –, le PDK de Barzani, traditionnellement proche d’Ankara et de Washington, et quelques formations sunnites ou laïques. Trop fragmentés, trop minoritaires pour peser face au rouleau compresseur pro-iranien.
Les conséquences sont immédiates : le futur Parlement risque de bloquer toute tentative de réforme visant à limiter le pouvoir des milices. Les projets d’intégration du Hashd al-Shaabi dans les forces régulières ou de réduction de leur budget pourraient être enterrés avant même d’être discutés. La frontière entre l’État et les groupes armés, déjà floue, s’efface un peu plus.
Pour la première fois depuis vingt ans, l’Irak se retrouve sous la domination quasi totale d’un camp dont la loyauté politique, financière et idéologique penche clairement du côté de Téhéran.
Conséquences et défis : un souveraineté fragilisée sous la pression extérieure
La recomposition politique issue des élections de 2025 inquiète profondément les observateurs. Beaucoup y voient une défaite stratégique pour l’Irak : son système politique, de plus en plus dépendant des puissances extérieures – au premier chef l’Iran –, perd peu à peu sa capacité à définir son propre cap. Le pays apparaît désormais comme un terrain d’affrontement entre influences étrangères, où la marge d’autonomie nationale se réduit à vue d’œil.
Washington face à un revers stratégique
Pour les États-Unis, la montée en puissance du camp pro-iranien à Bagdad représente un revers majeur. Depuis plusieurs années, Washington soutenait les courants « modérés » irakiens, misant sur des dirigeants pragmatiques comme Mohammed Chia al-Soudani pour contenir l’influence des milices pro-iraniennes. Cette orientation, amorcée dès l’administration Trump, visait à consolider un Irak plus souverain, capable de coopérer avec l’Occident sans rompre avec ses voisins.
« L’avenir de l’Irak ne peut passer par la perpétuation de milices armées inféodées à Téhéran », a récemment martelé Mark Sawayan, représentant spécial du président américain pour l’Irak. Le chef de la diplomatie irakienne, Fouad Hussein, a d’ailleurs repris cette ligne, appelant les partis chiites à écouter les avertissements de Washington. Mais la réalité du rapport de forces rend cette ambition de plus en plus illusoire. Si l’Iran parvient à imposer un gouvernement sans al-Soudani, ou avec une équipe ouvertement antiaméricaine, les États-Unis pourraient perdre l’essentiel de l’influence qu’ils avaient péniblement regagnée après la défaite de Daech.
Les voisins arabes et la Turquie sur le qui-vive
Les inquiétudes ne se limitent pas à Washington. Riyad, Amman et les monarchies du Golfe observent avec méfiance le renforcement du pouvoir des factions chiites proches de l’Iran, y voyant une menace directe pour l’équilibre régional. L’Arabie saoudite, en particulier, redoute que Bagdad ne devienne un prolongement stratégique de Téhéran, prolongeant ainsi le « croissant chiite » jusqu’à la Méditerranée.
La Turquie, elle, scrute attentivement les positions des partis kurdes. Fidèle soutien de Massoud Barzani et du PDK, Ankara reste prudente vis-à-vis de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), réputée proche de Téhéran. Pour les Turcs, le scénario d’une expansion des réseaux iraniens vers la frontière turque constituerait une ligne rouge, tant sur le plan sécuritaire qu’énergétique.
Vers une possible escalade militaire
Dans les cercles diplomatiques, les hypothèses les plus dures sont déjà sur la table. Des fuites dans la presse ont évoqué l’existence de plans prévoyant, en cas de crise ouverte entre Washington et Téhéran, des frappes préventives contre les infrastructures du Hashd al-Shaabi en Irak. Jusqu’ici, les États-Unis s’en sont abstenus pour ne pas fragiliser al-Soudani. Mais si un futur gouvernement ouvertement pro-iranien venait à s’installer à Bagdad, le calcul pourrait changer. Certains analystes n’excluent pas que Washington autorise indirectement des actions israéliennes ciblées contre les bases des milices chiites. Un tel scénario ferait basculer l’Irak dans une confrontation régionale ouverte — exactement ce que le pays cherche à éviter depuis la fin de la guerre contre Daech.
Un peuple en quête de stabilité, oublié par ses dirigeants
Pour les Irakiens eux-mêmes, l’enjeu est vital. Plus de vingt ans après la chute de Saddam Hussein, la population attend toujours des améliorations concrètes : emplois, services publics, lutte contre la corruption, reconstruction des infrastructures. Or, la campagne électorale de 2025 s’est résumée à une bataille de postes et d’influences, sans véritable débat sur le développement. Les nouveaux dirigeants risquent de passer à côté des attentes sociales, prisonniers de leurs calculs de pouvoir et de la logique des blocs extérieurs.
Près de neuf millions de citoyens ne se sont même pas inscrits sur les listes électorales, signe d’une désillusion profonde, notamment parmi la jeunesse. Si le prochain gouvernement se retrouve paralysé par des querelles internes ou réduit à exécuter les volontés de Téhéran et de Washington, la fracture entre la société et les élites pourrait devenir irréversible.
Un tournant pour l’Irak
Les élections de 2025 auront donc marqué un moment charnière. Certes, la hausse de la participation traduit un sursaut civique et l’espoir d’un changement. Mais elles ont aussi consacré l’emprise croissante des forces qui se nourrissent moins du soutien populaire que de la puissance de leurs parrains étrangers et de leurs armes. Le souveraineté irakienne dépend désormais des arbitrages extérieurs – entre Téhéran, Washington et leurs alliés respectifs.
Plus l’Iran s’enracine dans les structures de pouvoir à Bagdad, plus grand devient le risque de voir l’Irak redevenir un champ de bataille pour des guerres qui ne sont pas les siennes. Le défi du futur gouvernement, quel qu’il soit, sera de maintenir un équilibre impossible : concilier les intérêts des grandes communautés, éviter la fragmentation interne, et préserver l’État de la logique des blocs géopolitiques.
S’il y parvient, Bagdad pourrait enfin s’affirmer comme une puissance régionale souveraine. S’il échoue, l’Irak risque de replonger dans la spirale des influences croisées, des divisions confessionnelles et des guerres par procuration – cette malédiction dont il tente, depuis deux décennies, de s’affranchir.