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Les guerres se terminent rarement au moment exact où le vainqueur proclame la victoire. Elles se poursuivent dans les ruines des institutions, dans l’effilochage du tissu social, dans la revanche des humiliés, dans l’angoisse des voisins, dans le cynisme des alliés et dans la gueule de bois politique des capitales qui, la veille encore, se croyaient du bon côté de l’histoire. Voilà pourquoi toute discussion sur une éventuelle opération militaire américaine contre l’Iran réveille aussitôt le souvenir de l’Irak en 2003. Non parce que les deux pays seraient identiques. Ni parce que l’histoire se répéterait mécaniquement. Mais parce que la logique d’une puissance sûre d’elle, s’engageant dans une guerre au Moyen-Orient sans vision claire du lendemain, est trop familière pour ne pas inquiéter.

Au printemps 2003, le monde assista à l’une des scènes les plus théâtrales du début du siècle. Le 9 avril, au centre de Bagdad, la statue de Saddam Hussein s’effondra. Au départ, des habitants tentèrent de la renverser eux-mêmes : ils grimpaient sur le socle, passaient une corde autour du cou du dirigeant de bronze, tiraient, secouaient, mais le monument résistait. Finalement, il fallut l’intervention de soldats américains et d’un véhicule blindé. La plaque fut arrachée, le piédestal brisé, et la scène fut aussitôt érigée en symbole : le régime était tombé, l’histoire avait basculé, le dictateur était renversé, une nouvelle époque commençait.

En réalité, c’est précisément à cet instant que débuta l’une des catastrophes les plus lourdes de la politique moyen-orientale contemporaine.

La guerre contre l’Irak avait commencé à peine vingt jours plus tôt. D’abord une campagne aérienne massive, puis une tentative de décapiter le régime par une frappe ciblée contre Saddam lui-même, ensuite l’avancée rapide des troupes et, tout aussi rapidement, le sentiment que la résistance était brisée. Trois semaines après la chute de la statue de Bagdad, le président américain George W. Bush apparut sur le pont d’un porte-avions au large de la Californie, devant la fameuse banderole proclamant : « Mission accomplie ». Cette phrase allait ensuite hanter toute la politique américaine au Moyen-Orient comme le symbole d’une assurance devenue fatale.

Car la mission n’était pas accomplie. À vrai dire, elle n’avait même jamais été pleinement comprise.

Derrière la victoire militaire rapide vinrent des années de sang, de fragmentation et d’humiliation stratégique. L’Irak devint le théâtre d’une guerre civile prolongée, de violences confessionnelles, d’une montée du terrorisme, d’ingérences extérieures et d’un effondrement institutionnel. Selon des estimations approximatives, entre 2003 et 2011, près de 461 000 personnes sont mortes de causes liées à la guerre. Pour les États-Unis, la campagne coûta environ trois mille milliards de dollars. Mais la facture la plus lourde ne fut pas seulement matérielle : elle fut politique et morale. La guerre bouleversa tout le Moyen-Orient, éroda la confiance envers les dirigeants occidentaux et laissa une empreinte durable dans les consciences, aussi bien en Occident que dans la région elle-même.

Aujourd’hui, chaque fois que l’on évoque un affrontement militaire entre les États-Unis et l’Iran, l’ombre de l’Irak plane sur la discussion. Parce que dans les deux cas, il ne s’agit pas simplement d’une guerre, mais d’une guerre de choix. Une guerre engagée non parce qu’il n’existe plus d’alternative, mais parce qu’à Washington certains estiment que le moment est opportun : l’adversaire paraît affaibli, une fenêtre d’opportunité s’ouvre, le risque semble acceptable et les conséquences pourront être réglées plus tard.

Or c’est précisément ce mot - « plus tard » - qui, dans les guerres du Moyen-Orient, se révèle souvent le plus redoutable.

Pourquoi l’Irak a été attaqué

Si l’on observe l’invasion de l’Irak sans les schémas simplificateurs imposés a posteriori, une chose apparaît clairement : Washington agissait sous l’effet de plusieurs motivations à la fois. Elles se superposaient, se contredisaient parfois, se dissimulaient derrière la rhétorique officielle et finirent par se fondre en une seule impulsion guerrière.

Le motif principal était le changement de régime. Après la guerre du Golfe de 1991, un sentiment d’inachèvement persistait au sein des élites américaines. Saddam avait été expulsé du Koweït, mais il était resté au pouvoir à Bagdad. Pour une partie de l’entourage de George W. Bush, cela ressemblait à une erreur historique qu’il faudrait tôt ou tard corriger. Pour le président lui-même, la question possédait probablement une dimension personnelle : son père avait mené la première guerre, et Saddam, pensait-on, avait été impliqué dans un projet d’attentat contre l’ancien président américain.

Il existait aussi un argument humanitaire. Lui aussi fut largement mobilisé. Hussein gouvernait de manière brutale, réprimait violemment ses opposants et avait utilisé des armes chimiques contre des populations civiles kurdes dans les années 1980. Pour beaucoup, l’idée de renverser un tel régime paraissait moralement justifiée. À l’époque, ce raisonnement s’inscrivait parfaitement dans l’esprit du « libéralisme interventionniste », cette conviction très répandue dans les élites occidentales selon laquelle la force militaire pouvait servir d’instrument de transformation humanitaire et de salut politique pour des sociétés entières. L’expérience des Balkans avait renforcé la croyance qu’une intervention extérieure pouvait stopper le mal et remettre l’histoire sur les bons rails.

Mais à côté de ces arguments existait un projet plus ambitieux encore. Certains cercles à Washington estimaient que le Moyen-Orient devait être remodelé dans l’intérêt des États-Unis : les dictatures hostiles à l’Amérique devaient disparaître et laisser place à une nouvelle architecture politique, idéalement démocratique et étroitement liée à la puissance américaine. Dans cette logique, l’Irak n’était pas un point final mais un premier acte. Après Bagdad, beaucoup regardaient déjà vers Téhéran.

Puis survinrent les attentats du 11 septembre 2001, et toute l’atmosphère psychologique aux États-Unis changea brutalement. Après les attaques contre les tours jumelles, le Pentagone et la Pennsylvanie - qui firent 2 977 morts - les voix réclamant une démonstration de force américaine gagnèrent en influence. L’idée s’imposa qu’un coup porté aux États-Unis devait être payé cher et longtemps. L’Irak n’avait pourtant aucun lien avec ces attaques, mais il devint très vite une cible commode. La victoire rapide contre les talibans en Afghanistan à la fin de 2001 renforça la confiance à Washington : la machine militaire américaine semblait capable de renverser rapidement des régimes hostiles. Une opération contre Bagdad paraissait donc devoir être brève et victorieuse.

Pour convaincre l’opinion publique et la scène internationale, il fallait cependant un autre argument. Il fut trouvé dans la question des armes de destruction massive. Le monde fut persuadé que l’Irak développait des programmes nucléaires, chimiques et biologiques ainsi que les moyens de les délivrer. Cet argument s’avéra particulièrement efficace : il permettait de mobiliser la peur, de discipliner les sceptiques et de s’appuyer sur le droit international et les résolutions de l’ONU. Aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, la menace des armes interdites devint le principal instrument de mobilisation politique.

On découvrit plus tard que cette construction reposait sur des bases fragiles - et, plus grave encore, sur une part d’insincérité. Les armes de destruction massive n’étaient pas la cause fondamentale de la guerre, mais plutôt l’emballage politique d’une décision déjà prise. Or lorsqu’une guerre est lancée pour des raisons différentes de celles que l’on proclame publiquement, le cœur politique de l’opération est déjà contaminé par le mensonge. Et le mensonge, en temps de guerre, possède une particularité : il revient tôt ou tard vers ceux qui l’ont prononcé, sous forme de perte de confiance, d’érosion politique et d’échecs stratégiques.

Pourquoi l’Iran est aujourd’hui dans le viseur

La situation autour de l’Iran obéit à une configuration différente, mais on y retrouve le même entrelacement de motivations. Dans le débat américain, plusieurs objectifs se superposent : affaiblir le potentiel militaire iranien, empêcher la fabrication d’une arme nucléaire, provoquer un changement de régime afin de voir émerger un pouvoir plus acceptable pour l’Occident, et exploiter le mécontentement interne qui secoue périodiquement la République islamique, où les mouvements de protestation ont été réprimés avec violence.

L’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, a servi d’accélérateur décisif. Après cet événement, la logique stratégique israélienne s’est radicalement transformée. À Jérusalem, la perception des risques acceptables a changé, et l’Iran - ainsi que tout le réseau de ses alliés et structures proxy dans la région - est devenu la cible d’un regard beaucoup plus dur. Cette évolution a élargi la logique de frappes à l’ensemble du périmètre régional et a offert aux États-Unis l’occasion de passer de l’hésitation à des gestes plus abrupts.

Mais c’est ici qu’apparaît une différence majeure avec 2003 - et elle n’a rien de rassurant.

Avant l’invasion de l’Irak, l’administration Bush avait passé des mois à construire une justification publique de la guerre. Qu’il s’agisse de manipulation ou d’auto-persuasion, l’effort pour bâtir une ligne de légitimation cohérente avait au moins été entrepris. Des débats avaient lieu, l’opinion était mobilisée, les institutions internationales sollicitées, des alliés recherchés, des coalitions discutées, des arguments juridiques formulés. Tout cela n’empêcha pas l’erreur stratégique monumentale, mais cette procédure témoignait encore de l’importance du cadre international hérité de l’après-guerre froide.

Dans le cas de l’Iran, le tableau paraît bien différent. On ne voit même plus l’ombre de cette mise en scène du consensus. Pas de longue campagne pour convaincre la société américaine. Pas de véritable effort pour obtenir une large légitimité internationale via l’ONU. Pas d’explication claire, cohérente et disciplinée des objectifs de la guerre, de ses limites et de ce qui constituerait un résultat acceptable. Pire encore, tout donne l’impression que le président américain Donald Trump lui-même hésite jusqu’au dernier moment, et que sa position varie selon l’entourage immédiat, les pressions bureaucratiques et l’humeur politique du jour.

C’est un symptôme important. Il ne dit pas seulement quelque chose du style d’un leader ; il révèle l’état d’une époque. Le monde dans lequel la guerre d’Irak fut lancée était encore celui d’un ordre international libéral en crise, mais vivant. Le monde dans lequel se joue aujourd’hui la question iranienne est bien plus proche de la désagrégation des règles anciennes. Le droit international cesse même d’être une façade utile. L’ONU n’est plus considérée comme un mécanisme indispensable d’approbation. La diplomatie de coalition cède la place aux frappes ponctuelles. Et la justification politique de la guerre se transforme en improvisation nerveuse.

Un tel glissement ne rend pas la situation plus franche. Il la rend plus dangereuse. Car lorsqu’un pouvoir cesse même de prétendre expliquer clairement ses actes, cela signifie que l’espace de l’arbitraire s’élargit tandis que celui du contrôle se rétrécit.

Irak et Iran : ressemblances et différences

Entre l’Irak de Saddam Hussein et l’Iran contemporain existe une différence fondamentale. L’Irak en 2003 était une dictature personnelle dure, mais déjà épuisée - affaiblie par les sanctions, la guerre précédente, l’isolement international et l’usure interne. L’Iran, lui, est un État infiniment plus complexe. Son histoire est plus profonde, sa structure politique différente, sa dynamique sociale plus riche, et son système idéologique bien plus institutionnalisé. La République islamique n’est pas le régime d’un seul homme : c’est un édifice à plusieurs étages, mêlant légitimité religieuse, structures sécuritaires, centres de pouvoir parallèles, institutions idéologiques, mémoire révolutionnaire, réseaux régionaux et appareil d’État puissant.

La tentation de transposer mécaniquement le scénario irakien à l’Iran est donc une erreur. Mais il serait tout aussi trompeur de croire que cette différence rendrait une intervention américaine moins destructrice. Au contraire : plus un État est complexe, plus les conséquences d’une attaque contre lui peuvent être lourdes, dès lors que l’objectif dépasse une simple opération militaire pour toucher à la stabilité même du régime et à l’avenir du pays.

En Irak, le changement de régime fut rapide parce qu’il fut mené non seulement par l’aviation, mais aussi par une force terrestre massive. En 2003, environ 150 000 soldats furent déployés. C’est cela qui provoqua l’effondrement rapide du pouvoir de Saddam, même si celui-ci réussit à se cacher pendant plusieurs mois avant d’être capturé. Dans le cas iranien, Washington semble vouloir éviter toute implication terrestre comparable. La raison est évidente : l’élite américaine ne veut pas revivre l’occupation irakienne, le cauchemar des insurrections et l’épuisement politique qui s’ensuivit.

Mais un paradoxe apparaît immédiatement. Si l’on renonce à une campagne terrestre, les chances d’un véritable changement de régime diminuent considérablement. Depuis les airs, on peut mutiler un État ; il est beaucoup plus difficile d’en remodeler le pouvoir.

Certains évoquent la possibilité de s’appuyer sur des forces insurgées internes. Dans le cas iranien, des discussions surgissent périodiquement sur l’armement possible de groupes kurdes ou d’autres adversaires du régime. Mais là encore, l’idée d’une solution simple relève largement de l’illusion. En Irak, les Kurdes jouèrent effectivement un rôle important en 2003, mais ils agissaient dans le cadre d’une opération militaire américaine massive - et non à sa place. Transposer ce modèle à l’Iran sans une implication extérieure colossale paraît presque impossible.

Les États-Unis se retrouvent donc dans une position inconfortable. Si leur objectif est seulement d’affaiblir le potentiel balistique et naval de l’Iran, de porter un coup sévère puis de se retirer, c’est un scénario. Mais si l’objectif réel est un changement de régime, alors sans engagement beaucoup plus profond, cette ambition paraît pratiquement irréalisable. Et si l’on n’est pas prêt à assumer cet engagement, une confusion dangereuse s’installe entre l’objectif proclamé et les moyens réels. C’est précisément ce brouillage qui fut l’une des grandes malédictions de la guerre de 2003.

La leçon britannique : l’alliance qui mine la confiance

Lors de la guerre d’Irak en 2003, les États-Unis n’agissaient pas seuls. Leur principal allié était le Royaume-Uni. Le Premier ministre Tony Blair avait alors fait le choix d’un alignement politique presque inconditionnel avec Washington. Sa promesse fameuse de soutenir Bush « quoi qu’il arrive » devint le symbole d’un degré d’engagement personnel et stratégique rarement atteint dans les relations transatlantiques.

Cette ligne reposait sur une vieille logique britannique : plus le lien avec les États-Unis est étroit, plus Londres a de chances d’influencer les décisions américaines. Blair était convaincu que la « relation spéciale » donnait à la Grande-Bretagne un accès unique au centre de la puissance mondiale. Mieux valait être à l’intérieur du projet américain pour tenter de le corriger que rester à l’écart sans aucun levier.

Dans la pratique, pourtant, cette stratégie eut un coût politique considérable. Même dans l’entourage immédiat de Blair, des doutes existaient quant au degré de loyauté qu’il affichait envers Washington. Les critiques se demandaient ce que Londres avait réellement obtenu en échange. Certes, la Grande-Bretagne avait poussé les États-Unis à se tourner vers l’ONU, mais Washington l’avait fait davantage par nécessité tactique que par conviction - et sans obtenir le résultat espéré. Lorsque Blair eut l’occasion de prendre ses distances, il refusa, craignant un choc dans les relations bilatérales et une remise en cause de la place que la Grande-Bretagne s’imaginait encore occuper dans le monde.

Puis l’argument des armes de destruction massive s’effondra. Et c’est à ce moment que Londres paya le prix le plus douloureux : celui de la confiance. L’opinion publique comprit qu’on l’avait entraînée dans une guerre sur la base d’un récit qui ne résistait pas à l’épreuve des faits. Cela ébranla non seulement un gouvernement, mais la crédibilité même de la parole politique. Après l’Irak, toute nouvelle justification militaire avancée par l’Occident fut accueillie avec une suspicion bien plus forte.

Cette leçon éclaire directement la crise actuelle autour de l’Iran. Cette fois, les États-Unis s’appuient avant tout sur Israël plutôt que sur la Grande-Bretagne ou sur une vaste coalition occidentale. Le Premier ministre Keir Starmer adopte une prudence différente : il a refusé que des bases britanniques soient utilisées pour une première frappe, même s’il a ensuite accepté leur emploi à des fins défensives. Cette attitude reflète probablement à la fois le souvenir traumatique de l’Irak, la fragilité de sa propre position intérieure et la lucidité sur un point essentiel : l’influence de Londres sur Donald Trump n’a rien de comparable avec celle qu’elle pouvait exercer sur George W. Bush à l’époque de Blair.

Mais derrière cette prudence se cache une question plus profonde. Elle ne concerne pas seulement la réaction britannique face à une guerre américaine, mais la divergence croissante entre les trajectoires stratégiques des deux pays. Dans les domaines du renseignement et de la sécurité, leurs liens restent étroits. Pourtant, l’impression domine que cette proximité tient désormais davantage à l’inertie du passé qu’à un projet commun pour l’avenir. Car l’Amérique elle-même s’emploie aujourd’hui à éroder l’ordre international dont la Grande-Bretagne s’était longtemps considérée comme l’un des co-architectes.

Lorsque le système des règles n’est plus fragilisé par les adversaires de l’Occident, mais par les États-Unis eux-mêmes, l’alliance traditionnelle commence inévitablement à perdre son sens.

Le parallèle le plus dangereux : l’absence de plan

Si l’on cherche la principale analogie entre l’Irak de 2003 et la possible répétition d’une erreur en Iran, elle ne réside ni dans le prétexte formel de la guerre ni dans la personnalité des dirigeants. Elle se trouve dans une question beaucoup plus simple et beaucoup plus redoutable : que se passera-t-il ensuite ?

La guerre d’Irak est souvent présentée comme un échec du renseignement ou comme une manipulation politique. Mais son effondrement fondamental commença au moment où, après la victoire militaire, il devint évident qu’aucun plan cohérent pour l’après-guerre n’existait réellement. À Washington, plusieurs visions du futur irakien coexistaient, souvent incompatibles entre elles. Certains voulaient transférer rapidement la responsabilité aux Irakiens. D’autres rêvaient de bâtir une démocratie exemplaire et de faire de Bagdad la vitrine d’un nouveau Moyen-Orient. D’autres encore estimaient qu’il suffisait d’écarter Saddam pour que le processus prenne naturellement la bonne direction. Le résultat fut un niveau de préparation étonnamment faible pour une opération d’une telle ampleur.

C’est là que commença la catastrophe. Détruire l’État s’avéra facile. En reconstruire un nouveau, avec les moyens dont disposait l’administration d’occupation, se révéla impossible. L’armée fut dissoute, la bureaucratie démantelée, la chaîne de commandement détruite, ainsi que cet équilibre de peur et de soumission qui maintenait le pays dans un ordre brutal mais fonctionnel. À la place du régime effondré ne surgit pas un vide de liberté, mais un vide de pouvoir. Or, au Moyen-Orient, le vide de pouvoir reste rarement vide. Il est rapidement occupé par des milices, des acteurs extérieurs, des mobilisations confessionnelles, des réseaux criminels, des prédicateurs radicaux, la vengeance et la peur.

Aujourd’hui, dans les discussions sur une guerre contre l’Iran, on entend à nouveau cette note inquiétante. Les objectifs restent flous. L’image finale de la victoire demeure incertaine. L’ampleur des engagements est dissimulée. Les limites de l’intervention ne sont pas clairement définies. Par moments, la question du changement de régime est évoquée ; puis elle est aussitôt relativisée, en soulignant que le peuple iranien doit décider lui-même de son avenir. Parfois l’accent est mis sur l’affaiblissement du potentiel militaire, parfois sur le programme nucléaire, parfois sur la sécurité régionale. Cette ambiguïté peut sembler tactiquement avantageuse : elle permet de qualifier presque n’importe quel résultat de succès. Mais c’est précisément cette logique qui annonce les échecs stratégiques.

Car une guerre sans « après » clairement formulé devient très vite une guerre sans « pourquoi » clairement défini.

L’Irak après Saddam : la victoire d’un autre acteur

Il existe une autre analogie dont Washington préfère rarement parler. L’invasion de l’Irak n’a pas produit le Moyen-Orient imaginé par ses architectes. La démocratie ne s’est pas répandue comme une vague triomphante dans la région. Les dictatures ne sont pas tombées les unes après les autres. Au contraire : l’intervention a offert le plus grand avantage géopolitique… à l’Iran.

C’est l’un des paradoxes les plus cruels de cette guerre. Le principal rival régional de Téhéran - le régime de Saddam Hussein - fut détruit par les mains américaines. L’Iran obtint alors l’occasion d’élargir son influence en Irak et bien au-delà. La réalité politique de l’après-guerre lui ouvrit de multiples canaux d’influence : partis politiques, milices, réseaux religieux, structures sécuritaires, médiations politiques. Ce qui devait renforcer l’ordre américain contribua, dans une large mesure, à consolider la présence iranienne dans la région.

Dans le même temps, la guerre d’Irak contribua à la montée de la menace terroriste contre l’Occident. Elle ne stabilisa pas la région ; elle la radicalisa. Les guerres produisent rarement les résultats qu’elles annoncent au départ. Et cela est particulièrement vrai au Moyen-Orient, où toute intervention militaire se heurte immédiatement à la mémoire historique, aux fractures religieuses, aux structures tribales, aux humiliations sociales et aux rivalités géopolitiques des puissances voisines.

Dès lors, la question essentielle concernant l’Iran est d’une simplicité redoutable : qui gagnera réellement si l’architecture étatique de la République islamique est gravement endommagée ? La réponse est loin d’être évidente. Rien ne garantit que les forces que l’imaginaire occidental qualifie volontiers de « modérées » ou de « démocratiques » en sortiront automatiquement victorieuses. Il est tout aussi probable de voir émerger un tout autre scénario : fragmentation du pouvoir, exacerbation des tensions ethno-régionales, renforcement des éléments les plus durs du système, consolidation d’un réflexe anti-américain, réaction en chaîne dans la région et installation d’une instabilité durable de l’Irak au golfe Persique.

L’Iran n’est pas l’Irak, mais la leçon reste la même

Il faut le rappeler clairement : l’Iran et l’Irak sont des pays différents. L’Iran n’est ni une copie irakienne ni le décor prêt à l’emploi d’un nouveau 2003. L’État iranien possède une tradition étatique plus solide, une identité nationale plus dense, une pluralité de centres de pouvoir plus complexe et une mémoire historique plus profonde. Il sait absorber la pression, digérer les crises et se mobiliser face aux menaces extérieures. Même les opposants internes au régime ne se transforment pas nécessairement en alliés d’une attaque étrangère. L’histoire du Moyen-Orient montre au contraire qu’une agression extérieure peut renforcer précisément les structures que l’on espérait affaiblir.

Mais cela ne signifie pas que la leçon irakienne soit inutile. Elle reste valable sur un point essentiel : il est plus facile de détruire un État que de le reconstruire ensuite. Si certaines parties du mécanisme étatique iranien - infrastructures militaires, logistique, capacités de dissuasion, système de commandement, coordination politique - commencent à être sérieusement endommagées, personne ne peut garantir que l’issue correspondra à l’architecture souhaitée par Washington et ses partenaires. Au contraire : la probabilité d’effets lourds, incontrôlables et durables devient alors extrêmement élevée.

Pour les alliés des États-Unis, cela signifie également un tournant. En particulier pour les pays du Golfe, qui ont eux-mêmes subi des pressions et des attaques iraniennes mais qui connaissent aussi le prix d’un incendie régional. Pour eux, la question de la sécurité ne se réduit plus à la protection du parapluie américain. Elle devient un dilemme douloureux : accepter l’affaiblissement immédiat de l’Iran ou courir le risque, à long terme, de vivre aux côtés d’une puissance immense, blessée, humiliée et imprévisible, traversant une phase de déformation interne.

Ce que Trump peut déclarer être une victoire

Dans la situation actuelle, Donald Trump dispose d’un avantage qui est aussi une faiblesse : il peut présenter presque n’importe quel résultat comme une victoire. L’absence de plan clair et la fluidité des objectifs déclarés lui offrent une grande marge d’interprétation.

Il peut affirmer qu’il suffisait d’endommager le potentiel balistique et naval de l’Iran. Il peut déclarer que le changement de régime n’a jamais été un objectif officiel et que l’avenir du pays doit être décidé par les Iraniens eux-mêmes. Il peut présenter les frappes comme une restauration de la dissuasion américaine. Il peut expliquer l’arrêt de l’escalade en affirmant que le signal stratégique a déjà été envoyé.

Politiquement, cette flexibilité est commode. Stratégiquement, elle rappelle dangereusement la leçon mal assimilée de 1991, lorsque Saddam Hussein fut expulsé du Koweït mais resta au pouvoir à Bagdad. À l’époque aussi, on pouvait parler de succès militaire. Mais ce succès fut suivi d’années de tensions, de bombardements sporadiques, de controverses sur les armes interdites - et finalement d’une nouvelle guerre majeure en 2003.

Si le régime iranien survit mais sort du conflit affaibli, humilié et radicalisé, la région n’obtiendra pas une solution mais un simple sursis avant la prochaine phase de crise. L’opération actuelle pourrait alors devenir, comme tant d’autres guerres au Moyen-Orient, non pas la fin d’un problème mais le prologue du suivant.

La guerre comme école de l’arrogance politique

Le danger principal de ce type de conflit tient à un état psychologique particulier chez ceux qui l’initient. Les opérations militaires commencent presque toujours dans une atmosphère de certitude : la volonté politique et la supériorité technologique seraient capables de plier la réalité. Or le Moyen-Orient dément cette assurance depuis des décennies. Trop d’éléments échappent ici aux calculs simples. Les puissances extérieures sous-estiment souvent la résistance sociale, la résilience des réseaux locaux, la force des humiliations symboliques et la capacité des acteurs régionaux à transformer une défaite en instrument de mobilisation.

L’Irak est devenu l’exemple classique d’une victoire militaire transformée en défaite stratégique. Non seulement parce que les services de renseignement se sont trompés ou parce que les responsables politiques ont exagéré la menace. Mais surtout parce que la guerre fut lancée par des dirigeants convaincus qu’ils maîtrisaient les conséquences. En réalité, ce sont les conséquences qui finirent par les maîtriser.

En ce sens, parler de l’Iran, ce n’est pas seulement parler de Téhéran, de Washington, d’Israël ou des monarchies du Golfe. C’est aussi parler de l’état de la puissance occidentale elle-même. A-t-elle conservé la capacité d’une certaine modestie stratégique ? Se souvient-elle que détruire un État n’est pas la même chose que bâtir un nouvel ordre ? Et garde-t-elle en mémoire qu’au Moyen-Orient les guerres courtes produisent souvent des ombres très longues ?

Conclusion

La principale leçon de l’Irak n’est pas qu’il serait impossible de renverser des dictatures, ni que toute guerre serait par définition absurde. La leçon est plus dure, plus adulte : toute opération militaire lancée sans réponse honnête à la question du résultat politique final se transforme en un pari sur le destin de millions de personnes.

Il est facile de déclencher une guerre au nom de la sécurité, de l’humanisme, de la dissuasion ou de la nécessité historique. Il est beaucoup plus difficile de vivre ensuite au milieu des ruines laissées derrière les discours victorieux.

C’est précisément pour cela que la crise iranienne actuelle résonne si fortement avec l’Irak de 2003. Non parce que les scénarios seraient identiques dans leurs détails. Mais parce que l’intonation est la même : assurance au départ, flou des objectifs, tentation de l’improvisation, mépris du cadre international et conviction dangereuse que le résultat pourra être proclamé comme un succès au moment voulu.

Or les guerres n’aiment pas les définitions arbitraires. Ce sont elles qui écrivent leurs propres conclusions.

Et très souvent, ces conclusions sont exactement l’inverse de celles que les vainqueurs comptaient prononcer depuis la tribune.

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