Le Kremlin a pour la première fois chiffré le prix des frappes ukrainiennes contre le raffinage pétrolier. Le montant de 2 300 milliards de roubles paraît effrayant, mais la véritable facture reste encore à établir : entrepôts incendiés, camions à l'arrêt et nuage informatique de Yandex privé de courant.
Le 1er octobre 2026, répondant aux questions après son intervention à la séance plénière du club Valdaï, Vladimir Poutine a fait ce que les dirigeants russes s'étaient gardés de faire depuis février 2022. Il a donné un prix. « Ils ont commencé à frapper les raffineries et ont ouvertement annoncé leur objectif : porter atteinte à notre économie. Ils ont partiellement atteint cet objectif, car, selon nos estimations, nous avons perdu environ 1 % du PIB », a déclaré le président russe.
Un pour cent, cela sonne comme un arrondi. Avec un PIB nominal que le ministère des Finances prévoit à 232 000 milliards de roubles pour 2026, il s'agit d'environ 2 320 milliards. C'est plus de la moitié de la partie liquide du Fonds national de bien-être et près d'un tiers d'un déficit budgétaire record. Poutine n'a précisé ni la période ni la méthode de calcul.
Une semaine plus tard, des drones ukrainiens ont mis hors service, en quatre jours, trois centres de données de Yandex. Le soir même où brûlait le dernier d'entre eux, le président américain Donald Trump a annoncé une « trêve énergétique » dont les intéressés, à en juger par la réaction de Kiev, ont appris l'existence par son message. La guerre menée sur les arrières est définitivement passée du registre du communiqué militaire à celui de la comptabilité, et dans cette comptabilité Moscou voit apparaître des postes qui ne figuraient dans aucune loi de finances.
L'aveu de Valdaï : ce que Poutine a dit et ce qu'il a tu
Commençons par le budget, car c'est là que convergent toutes les lignes. Le 28 septembre, le ministère des Finances a relevé son estimation du déficit du budget fédéral pour 2026 à 7 300 milliards de roubles, soit 3,2 % du PIB. La loi adoptée à l'automne 2025 prévoyait 3 800 milliards et 1,6 %. L'écart va du simple au double. Le ministère d'Anton Silouanov compte le combler de deux manières : puiser 459 milliards de roubles dans le Fonds national de bien-être, soit environ 11 % de sa partie liquide, et augmenter les emprunts nets de 1 000 milliards de roubles, pour les porter à 5 000 milliards. À titre de comparaison, en 2021, la partie liquide du fonds atteignait le record de 8 660 milliards de roubles ; au 1er septembre 2026, il en restait environ 4 000 milliards.
Dans ce contexte, les 2 320 milliards de roubles de Poutine ne ressemblent plus à une marge d'erreur, mais à une véritable ligne de dépenses que personne n'a votée. La croissance du PIB au premier semestre n'a été que de 0,6 %. Le point perdu, à en croire Poutine, dépasse toute la croissance semestrielle de l'économie.
Essayons de décomposer ce chiffre. Selon les données disponibles, on a compté au premier semestre 2026 une cinquantaine de frappes réussies contre des raffineries russes, et à peu près autant de juillet à septembre. Août a été le mois record de la guerre, avec au moins 22 frappes contre les infrastructures de raffinage. Si l'on rapporte le pourcentage de Poutine à l'année en cours, une frappe réussie coûte en moyenne à l'économie russe environ 23 milliards de roubles. L'estimation est grossière, fondée sur l'interprétation des propos du Kremlin, mais elle donne l'ordre de grandeur.
Pourquoi Poutine a-t-il éprouvé le besoin d'avancer un chiffre ? La réponse se trouve dans la même réplique. Le président l'a inscrit dans le cadre des « frappes contre des cibles civiles » et a aussitôt affirmé qu'après les frappes de riposte russes, l'Ukraine « n'a désormais plus d'industrie métallurgique ». Nous avons là une symétrie classique des dommages : reconnaître ses propres pertes pour justifier celles que l'on inflige à l'autre. Le même jour, Poutine a qualifié d'« absurdes » les propositions visant à troquer la fin des frappes russes contre les navires ukrainiens contre celle des frappes ukrainiennes contre les raffineries. Sa logique a été exposée sans détour : même si les attaques cessaient, les sanctions ne permettraient pas d'augmenter les exportations de gazole, tandis que la pression exercée sur la navigation ukrainienne est douloureuse pour Kiev.
Je lirais cette réplique plus attentivement qu'on ne l'a fait dans la salle. Moscou a laissé entendre qu'elle accorde plus de prix au levier dont elle dispose contre les ports ukrainiens qu'à une fenêtre de réparation pour ses propres usines. Ce genre d'arbitrage, on le fait lorsqu'on estime pouvoir tenir plus longtemps que l'adversaire.
19 milliards par colonne : pourquoi une raffinerie russe ne se répare pas si simplement
Le raffinage occupe une place paradoxale dans le système fiscal russe. L'essentiel des recettes budgétaires provient du pétrole brut, et non de l'essence. Les raffineries procurent des recettes hors hydrocarbures et, par le jeu du mécanisme d'amortisseur et de l'accise négative, ponctionnent parfois elles-mêmes des fonds fédéraux. Lorsqu'une raffinerie s'arrête, le pétrole part à l'exportation, le budget peut même, sur le moment, économiser sur l'accise négative, et le choc principal est encaissé par le propriétaire, les consommateurs de carburant et toute la chaîne des intermédiaires. C'est pourquoi le véritable coût des frappes se mesure dans les réparations, les arrêts de production et les stations-service, et non dans les rapports du Trésor.
Le ministère de l'Énergie ne publie pas le coût des réparations. Indirectement, il a pourtant dévoilé son arithmétique. Entre 2011 et 2018, la Russie a reconstruit et mis en service 95 unités de raffinage secondaire, pour un investissement de 1 600 milliards de roubles, soit moins de 17 milliards par unité. De 2019 à 2026, seules 27 unités sur les 40 prévues ont été mises en service, pour 512 milliards de roubles dépensés. Cela donne près de 19 milliards par unité. Les chiffres des deux périodes se confirment mutuellement et attestent un renchérissement, dû notamment aux sanctions.
Le directeur du département du complexe pétrolier et gazier du ministère de l'Énergie, Anton Roubtsov, avait en son temps reconnu que les technologies étrangères dominaient dans les projets initiaux de modernisation. Le ministère de l'Industrie et du Commerce a tenté d'organiser la substitution des importations, mais la branche, selon lui, reste tournée vers les fournisseurs asiatiques. Traduit du langage bureaucratique : le raffinage russe a été bâti sur des équipements occidentaux, et c'est avec du matériel chinois qu'il faut le réparer.
Il existe aussi des repères à l'échelle des entreprises. En 2023, Gazprom Neft a lancé à Omsk un nouveau complexe de distillation primaire d'un coût de plus de 66 milliards de roubles. Il a remplacé six unités de la génération précédente, si bien que le remplacement de chacune est revenu à environ 11 milliards. Dès 2024, des analystes occidentaux du secteur estimaient les dégâts causés par une attaque de drone entre quelques millions et quelques dizaines de millions de dollars. Les frappes étaient alors ponctuelles. En 2026, les drones ont appris à viser des unités précises, et après des attaques répétées, les usines ont besoin d'une réparation lourde.
Une réparation lourde prend au minimum six mois. L'unité doit être conçue par un institut spécialisé, faire l'objet d'approbations, être fabriquée puis montée. Après un incendie s'ajoutent l'expertise, le démontage des structures calcinées et l'élimination des conséquences. Avec des équipements importés, les délais s'allongent encore, et certains éléments sont tout simplement introuvables.
Kapotnia brûle le jour du scrutin : anatomie de la réparation la plus coûteuse du pays
La raffinerie de Moscou de Gazprom Neft, à Kapotnia, est le symbole de toute la campagne. D'une capacité d'environ 11 millions de tonnes par an, elle se trouve à l'intérieur des limites de la capitale, à proximité de quartiers résidentiels. Selon les estimations du secteur, elle fournit environ 40 % du carburant consommé à Moscou et près de 70 % de l'essence et du kérosène d'aviation de la région de Moscou.
Le 16 juin 2026, une frappe a mis hors service l'unité de distillation primaire AVT-6, qui représentait environ 53 % de la capacité de l'usine. Le 18 juin, des drones ont touché l'unité combinée Euro+, qui assurait les 47 % restants. L'usine a perdu toutes ses capacités, et des files d'attente se sont formées aux stations-service de la capitale et de sa région. Dans la nuit du 20 septembre a eu lieu au moins la quatrième attaque depuis la mi-mai.
La date n'avait pas été choisie au hasard. Le 20 septembre s'achevait le scrutin de trois jours des élections à la Douma d'État. Le ministère russe de la Défense a annoncé que, durant la nuit, 1 110 drones ukrainiens avaient été abattus au-dessus des régions du pays, de la Crimée et de la mer Noire ; le gouverneur de la région de Moscou, Andreï Vorobiov, a précisé que 249 d'entre eux l'avaient été au-dessus de 17 districts de la région. La frappe a également touché la centrale de cogénération TETs-22, qui alimente l'usine en vapeur industrielle. La distillation primaire a été entièrement arrêtée et, à partir du 21 septembre, la production de la raffinerie n'a plus été mise en vente à la Bourse internationale des matières premières de Saint-Pétersbourg.
Le complexe Euro+ endommagé avait été inauguré en 2020 comme vitrine de la modernisation. Il avait nécessité 98 milliards de roubles d'investissements pour une capacité de 6 millions de tonnes de pétrole par an. Il comprend cinq blocs technologiques : l'unité de distillation primaire ELOU-AVT-6, le reformage de l'essence, l'hydrotraitement du gazole avec un bloc d'isodéparaffinage, le fractionnement des gaz et la régénération des amines.
Une unité ELOU-AVT-6 ne s'achète pas. Ce type d'installation ne se vend pas comme un produit en rayon : on la construit pour une usine donnée, selon un projet sur mesure. Les repères publics sont dispersés dans le temps et dans l'espace. En Russie, une nouvelle ELOU-AVT-6 était évaluée en 2012 à 8,3 milliards de roubles. En 2017, des contrats de construction d'unités trois fois moins puissantes étaient estimés à 14 milliards.
À Bakou, cette arithmétique est bien connue. Dès 2018, le démontage et le montage de l'unité ELOU-AVT en service à la raffinerie Heydar-Aliyev de Bakou, une installation trois fois plus petite que celle de Moscou, avaient coûté entre 75 et 80 millions de dollars, soit 6 à 7 milliards de roubles au taux de change de l'époque. La différence tient au fait que l'Azerbaïdjan a mené sa modernisation avec un libre accès au marché mondial des équipements, sans listes de sanctions ni intermédiaires opaques. Moscou est privée de ce luxe.
Le coefficient chinois de quatre : la surcote des sanctions que le ministère de l'Énergie passe sous silence
« Le facteur russe par rapport à la Chine, c'est quatre » : c'est ainsi qu'un acteur du marché a expliqué la hausse des coûts de réparation. Livré en Russie, l'équipement chinois coûte quatre fois son prix catalogue. Les éléments européens ne transitent par la Chine que dans des cas exceptionnels, à des prix que la profession qualifie d'astronomiques.
Ce que recouvre ce coefficient apparaît à travers les projets réels menés par des entrepreneurs chinois. En 2016-2017, la Société chinoise d'ingénierie et de construction pétrolières a modernisé l'unité de distillation atmosphérique d'une raffinerie algérienne pour 408 millions de dollars, dans le cadre d'un contrat clés en main couvrant l'ingénierie, l'approvisionnement et la construction, qui comprenait l'hydrotraitement du naphta et une nouvelle salle de contrôle. À la raffinerie koweïtienne d'Al-Zour, les principales unités, dont la distillation atmosphérique et sous vide, ont été construites par la filiale d'ingénierie de Sinopec, en consortium avec l'espagnol Técnicas Reunidas et le sud-coréen Hanwha : un contrat clés en main de 4,1 milliards de dollars pour la période 2015-2019, soit environ 265 milliards de roubles. La raffinerie chinoise de Zhongke, d'une capacité de 10 millions de tonnes par an, construite entre 2017 et 2020, a coûté dans sa première phase environ 5,6 milliards de dollars, soit quelque 360 milliards de roubles.
Kapotnia réunit les mêmes procédés : distillation atmosphérique et sous vide, hydrotraitement du gazole et du naphta, hydrocraquage, production de soufre à partir de sulfure d'hydrogène. Si l'on prend les prix chinois et qu'on les multiplie par le coefficient russe de trois à quatre, en tenant compte de la logistique, des droits de douane, de l'adaptation aux normes russes et de la marge des intermédiaires, le coût plancher de la remise en état de la raffinerie de Moscou ne descend pas sous les 25 milliards de roubles. Le plafond s'approche des 500 milliards. L'écart est énorme, mais les deux chiffres expliquent pourquoi Gazprom Neft ne se presse pas de publier son propre devis.
Il est utile de rappeler un précédent. Le 14 septembre 2019, une attaque de drones et de missiles de croisière contre les installations de Saudi Aramco à Abqaïq et à Khurais a privé le royaume d'environ 5,7 millions de barils par jour, soit près de la moitié de sa production. Dès la fin du mois de septembre, la compagnie annonçait avoir rétabli sa production. Les Saoudiens réparaient avec un libre accès à tous les fournisseurs de la planète et une bourse sans fond. La Russie répare par l'intermédiaire de tiers, au quadruple du tarif, et sous de nouvelles frappes qui surviennent avant la fin de la réparation précédente.
La statistique est devenue aveugle, mais les camions ne mentent pas
Il est impossible d'évaluer directement les conséquences pour le marché des carburants. Depuis le 29 mai 2024, Rosstat ne publie plus de données sur la production d'essence et de gazole. En fermant ses statistiques, l'État a condamné tout le monde, y compris ses propres administrations, aux conjectures.
Or les conjectures divergent. Début juillet, l'état-major général des forces armées ukrainiennes évoquait la mise hors service de 42,74 % des capacités russes. Les estimations occidentales établies à la fin de juillet distinguaient les capacités nominalement arrêtées, environ 45 %, de celles effectivement à l'arrêt, plus de 30 %. Le président de l'Union russe des industriels et des entrepreneurs, Alexandre Chokhine, parlait de pertes de 25 à 30 %. Le consensus du secteur situe le volume de raffinage entre 3,8 et 4,2 millions de barils par jour, contre 5,3 à 5,5 millions en 2024-2025, soit 20 à 25 % de moins. En septembre, l'Agence internationale de l'énergie a abaissé sa prévision de référence à dix-huit mois à environ 4 millions de barils par jour. Le chiffre ukrainien est évidemment gonflé à des fins de propagande, l'estimation russe de Chokhine est au contraire prudente, mais toutes deux s'accordent sur l'essentiel : le pays a perdu entre un quart et un tiers de son raffinage.
Un raffinage perdu ne signifie pas encore une consommation perdue. Une partie du déficit est couverte par les stocks, les importations, la réaffectation des flux et la charge accrue des usines épargnées. En juillet, Poutine reconnaissait l'existence d'une pénurie, qu'il qualifiait de non critique, et demandait d'accélérer le développement de la production de produits pétroliers par les petites et moyennes entreprises. La consigne est éloquente : quand les plus grandes usines brûlent, le pouvoir se souvient des mini-raffineries.
Quiconque a connu, comme moi, l'économie soviétique finissante reconnaîtra ce réflexe. Lorsque la statistique devient gênante, on la ferme, et l'on se met à mesurer la réalité à des signes indirects : la longueur des files d'attente, les rayons vides, les conversations des chauffeurs.
L'un des modèles indépendants mesure la profondeur de la crise à l'aide des statistiques d'accidents de la route, liées à l'intensité du trafic. En juillet 2026, le nombre d'accidents s'est révélé inférieur de 7,9 % au niveau attendu, et de 12,4 % selon les données préliminaires d'août. L'écart est particulièrement marqué hors agglomération, c'est-à-dire sur les grands axes. En tenant compte des corrections ultérieures, l'auteur du modèle a estimé la baisse de la consommation d'essence en août entre 7,5 et 10 %.
Le second indicateur est plus fiable. Le système Platon, propriété d'une structure liée à Igor Rotenberg, perçoit une redevance kilométrique sur les camions de plus de 12 tonnes circulant sur les routes fédérales. Il fonctionne depuis le 15 novembre 2015 et publie ses comptes au 15 de chaque mois. Les rapports de l'opérateur permettent de reconstituer les paiements mensuels, à condition de corriger l'effet du tarif : 3,34 roubles par kilomètre en 2025, déjà 5,19 en 2026. Le calcul montre que, du 15 août au 15 septembre 2026, les poids lourds ont acquitté environ 1,93 milliard de kilomètres équivalents, contre 2,4 milliards un an plus tôt. La baisse avoisine 20 %.
Un mois ne fait pas une tendance, et je ne bâtirais pas sur ce seul chiffre des conclusions trop ambitieuses. Même si la contraction réelle est deux fois moindre et qu'un camion sur dix s'est arrêté, et non un sur cinq, c'est, pour un pays de neuf fuseaux horaires dont la logistique repose sur la route, un coup sensible porté à tout ce qui roule, se produit et se vend. Les prix disent la même chose. Selon Rosstat, l'essence a augmenté de 16,5 % sur la période de janvier à août par rapport à la même période de 2025, et de 25 % sur un an au mois d'août.
444 000 roubles le mètre carré : comment brûle l'économie des places de marché en ligne
Le commerce de détail a réalisé en Russie en 2025 un chiffre d'affaires de 61 000 milliards de roubles. On ne saurait le qualifier de cœur de l'économie, mais il est socialement aussi sensible que le prix de l'essence à la pompe. Le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité, Alexandre Maslennikov, a jugé « très limité » l'effet des frappes contre les entrepôts de Wildberries, leur attribuant une « portée symbolique », tout en reconnaissant des pertes locales et un préjudice pour les petites entreprises.
Voyons ce que vaut ce symbole en roubles. Après les attaques contre les entrepôts d'Elektrostal, 250 000 mètres carrés, et de Kotovsk, 108 000 mètres carrés, les acteurs du marché ont estimé la reconstruction des complexes logistiques entre 20 et 35,8 milliards de roubles. L'écart s'explique par le coût de construction, de 60 000 à 100 000 roubles le mètre carré. La valeur médiane, 80 000 roubles, peut servir de repère de travail pour les attaques à venir.
Les marchandises détruites sont plus difficiles à chiffrer, mais c'est possible. À Elektrostal et à Kotovsk, elles ont été évaluées entre 150 et 170 milliards de roubles pour 360 000 mètres carrés, soit environ 444 000 roubles le mètre carré. Après les attaques contre les entrepôts de Krasnodar, 150 000 mètres carrés, et de Nevinnomyssk, 100 000 mètres carrés, les pertes de marchandises ont été estimées entre 100 et 120 milliards, soit près de 440 000 roubles le mètre carré. Deux paires d'entrepôts indépendantes l'une de l'autre ont donné un chiffre quasiment identique, ce qui atteste sa fiabilité mieux que n'importe quelle déclaration du Conseil de sécurité.
Le principal dommage ne brûle pas. Chaque jour d'arrêt d'un centre de distribution prive de recettes des dizaines de milliers de vendeurs, le déblocage des marchandises après une attaque prend des semaines, et les intérêts des crédits continuent de courir. Le vendeur qui a perdu son stock perd son fonds de roulement : pour reprendre son activité, il doit racheter de la marchandise. Beaucoup n'ont pas de réserves et basculent dans l'économie souterraine ou mettent la clé sous la porte.
Les tribunaux en prennent déjà acte. Selon le registre des tribunaux de commerce, du 15 juillet au 15 septembre 2026, Wildberries a été visée par 599 nouvelles actions en justice, soit 53,6 % de plus qu'un an auparavant. La principale entité juridique d'Ozon a accumulé 236 nouvelles affaires, plus du double de l'année précédente.
Pour le ministère des Finances, ce sont des pertes directes d'assiette fiscale. Si le manque à gagner des vendeurs atteint 445 à 508 milliards de roubles, les pertes ponctuelles du budget se situent entre 13 et 30 milliards. La borne inférieure correspond à l'impôt sur les bénéfices avec une marge de 15 %, la borne supérieure à l'impôt de 6 % prélevé sur la totalité du chiffre d'affaires dans le cadre du régime fiscal simplifié. Le marché bruisse aussi de chiffres bien plus sombres : la fuite des vendeurs aurait fait chuter d'un quart le chiffre d'affaires de Wildberries. Pour un chiffre d'affaires annuel de 6 100 milliards de roubles, cela représenterait 1 500 milliards de recettes perdues et environ 330 milliards au seul titre de la taxe sur la valeur ajoutée au taux de 22 %, en vigueur depuis le 1er janvier 2026. Je considère cette estimation avec scepticisme : elle n'est pas confirmée par les comptes publiés et confond probablement l'effet des attaques avec le refroidissement général de la demande. Même l'évaluation académique du Centre de politique fiscale et de l'Institut de prévision économique de l'Académie des sciences de Russie indique qu'en raison des particularités de fonctionnement des places de marché, le budget pourrait être privé en 2026 de 440 à 690 milliards de roubles de recettes de leur part. Les attaques ne font qu'accélérer cette tendance.
L'effet à long terme est plus dangereux que l'effet ponctuel. Le départ de ne serait-ce que 10 % des vendeurs actifs, qui génèrent environ 610 milliards de roubles de chiffre d'affaires, se traduira par un manque à percevoir de 35 à 50 milliards de roubles d'impôts par an, auxquels s'ajouteront 7 à 10 milliards de cotisations sociales. Si 5 % des vendeurs partent, les pertes seront deux fois moindres ; s'ils sont 20 %, elles seront deux fois plus élevées.
Parallèlement, l'inflation s'emballe. Après les attaques, les prix sur les places de marché ont grimpé de 10 à 30 % en quelques jours. Au premier semestre 2026, les indemnités d'assurance versées aux entreprises ont augmenté d'un tiers. La sinistralité de l'assurance contre le terrorisme a dépassé 100 %, les assureurs réduisent les plafonds de garantie et cessent purement et simplement de couvrir une partie des risques. Chez Energogarant, on estime qu'en quatre ans les tarifs de l'assurance contre le terrorisme et le sabotage ont été multipliés par dix. Tôt ou tard, chaque rouble de prime d'assurance se retrouve sur l'étiquette. Les entreprises, quant à elles, reportent leurs projets d'investissement, et leur logique se comprend : un nouvel atelier peut partir en fumée sous l'effet d'un seul drone coûtant quelques dizaines de milliers de dollars.
La semaine où le nuage est tombé
Dans la nuit du 8 octobre, des drones ont attaqué le centre de données de Yandex à Sassovo, dans la région de Riazan. L'installation, construite en 2012 et mise en service en 2014, se trouve sur le site de l'usine de machines-outils Sasta, que la partie ukrainienne relie à l'industrie de défense. L'incendie a touché une partie de l'infrastructure et l'activité a été entièrement interrompue. Ce matin-là, l'action Yandex perdait plus de 3 % à la Bourse de Moscou. Le 9 octobre, des drones ont endommagé plusieurs modules du centre de données de Kalouga, situé dans le parc industriel de Grabtsevo, conçu pour une puissance de 63 mégawatts et considéré comme le site le plus puissant de l'entreprise. Le 10 octobre, Yandex a publié une nouvelle version de ses conditions d'utilisation, en ajoutant les attaques de drones à la liste des cas de force majeure. Quelques heures plus tard, dans la nuit du 11 octobre, c'est le centre de données du quartier d'Energuetik, à Vladimir, qui a pris feu.
Le détail de la force majeure est révélateur. La plus grande entreprise technologique du pays a reconnu juridiquement que les frappes de drones étaient devenues pour elle un risque ordinaire, avant même que l'État ne le reconnaisse politiquement.
Les trois centres attaqués abritaient les trois supercalculateurs de l'entreprise, d'une puissance cumulée de 50,36 pétaflops. Le « Liapounov » et le plus puissant d'entre eux, le « Tchervonenkis », se trouvaient à Sassovo, le « Galouchkine » à Vladimir. « Pour l'heure, nous ne sommes pas en mesure de confirmer la possibilité de restaurer les équipements du centre de données de Sassovo », a indiqué Yandex. Dans une autre déclaration, l'entreprise a reconnu qu'il était pour l'instant très difficile d'avancer des délais de remise en état. Il n'existe aucune confirmation fiable de la destruction des supercalculateurs, mais aucune preuve du contraire non plus. S'ils sont endommagés, le coup portera sur le développement de YandexGPT, dont l'entraînement repose sur ces machines.
Les supercalculateurs fonctionnaient avec des puces de l'américain Nvidia, dont les livraisons à la Russie sont interdites par le contrôle des exportations. La remise en état passera donc par des circuits parallèles, avec le même coefficient chinois et des délais pouvant atteindre six mois. La construction du centre de Sassovo avait coûté 6 milliards de roubles en 2011, et sa reconstruction, dix ans plus tard, 700 millions de plus. Les investissements dans le centre de Vladimir étaient estimés à environ 9 milliards. L'entreprise ne divulgue pas la valeur des capacités de calcul elles-mêmes, et l'ampleur des pertes n'a pas été officiellement évaluée.
Plus grave que la perte du matériel : l'effet de cascade. Après la frappe du 11 octobre, la plateforme d'informatique en nuage de Yandex est passée en mode d'urgence en raison de l'indisponibilité simultanée de deux zones d'hébergement, ru-central1-a et ru-central1-b, et l'entreprise a qualifié d'instable la configuration des ressources restantes. Les perturbations auraient touché au moins six pays. À partir de 6 heures, heure de Moscou, le Service fédéral de surveillance vétérinaire et phytosanitaire a basculé en mode d'urgence deux systèmes d'information fédéraux, Vetis et Saturne, chargés du contrôle vétérinaire et de la traçabilité des pesticides. Des pannes ont été signalées chez T-Bank, aux Chemins de fer russes, sur des services de billetterie, des cinémas en ligne et des plateformes éducatives, ainsi que chez Magnit et Fix Price. Les logisticiens se sont plaints que la lettre de voiture électronique, tout juste rendue obligatoire, ne fonctionnait plus. « Encore deux ou trois frappes de ce genre, et on revient au papier », a déclaré un acteur du marché. Yandex a conclu en urgence des accords avec Selectel, K2Cloud et VK Cloud pour transférer les données des clients touchés.
C'est là que réside la principale leçon stratégique de la semaine. La numérisation de l'État russe au cours des dernières années s'est construite sur le principe de la concentration : systèmes publics, banques, logistique et commerce convergeaient vers une poignée de prestataires, parce que c'était plus rapide et moins cher. En temps de paix, la concentration était synonyme d'efficacité. La guerre des drones l'a transformée en carte de cibles.
Une trêve annoncée sur le réseau social de Trump : à qui profite-t-elle vraiment ?
L'idée d'une trêve énergétique est sur la table depuis plus d'un an. En mars 2025, après un entretien entre Trump et Poutine, les parties étaient convenues d'un moratoire de trente jours sur les frappes visant les infrastructures énergétiques ; elles se sont mutuellement accusées de violations durant tout le mois, et en avril le Kremlin a déclaré l'accord caduc. Les Américains ont de nouveau proposé une trêve en février 2026, lors des négociations d'Abou Dhabi. Fin juin, selon Poutine lui-même, il a rejeté la proposition de Kiev de cesser les frappes en profondeur sur le territoire russe en échange d'un geste symétrique. Le 22 septembre, en marge de la 81e session de l'Assemblée générale des Nations unies, Trump et Volodymyr Zelensky ont abordé le sujet.
Trump n'a pas caché les motivations de Washington. Il a confirmé avoir demandé à Zelensky de ne pas frapper les raffineries russes, car ces frappes posent des problèmes d'approvisionnement en gazole aux agriculteurs américains. Il attribuait la hausse des prix mondiaux du gazole avant tout à la guerre en Ukraine, et non à la crise iranienne. Le 3 novembre 2026 se tiendront aux États-Unis les élections de mi-mandat, et le prix du gazole dans les États agricoles compte davantage pour la Maison-Blanche que n'importe quel pourcentage du PIB russe.
Le matin du 11 octobre, Zelensky s'est dit prêt à cesser les frappes contre les raffineries si la Russie mettait fin à ses attaques contre le secteur énergétique ukrainien. Le soir, Trump a écrit que la trêve entrait en vigueur immédiatement, en ajoutant : « Ne la violez pas ! » Zelensky a reconnu, devant des journalistes américains, avoir appris l'accord par ce message : « Si le président Trump s'est entendu là-dessus avec Poutine, faites-nous savoir, s'il vous plaît, quand la trêve commence. » Par la voix de Dmitri Peskov, le Kremlin a jugé l'idée très bonne, tout en précisant aussitôt que le fonctionnement sûr des raffineries ne réglerait pas les problèmes mondiaux. Pour Moscou, la levée des sanctions sur les livraisons et la sécurité des pétroliers importent davantage.
La répartition des gains est transparente. La Russie obtient une fenêtre de réparation sans concessions formelles et tente de la faire passer pour un geste de bonne volonté en échange d'un allègement des sanctions. L'Ukraine risque de perdre le levier économique le plus efficace de cette guerre, au moment même où il commençait à fonctionner à plein régime. Washington obtient un gazole bon marché à l'approche des élections. Le perdant sera celui qui s'arrêtera le premier, pour découvrir que l'adversaire n'a fait que se regrouper.
L'histoire nous enseigne comment se terminent les campagnes menées contre le carburant de l'ennemi. Le 12 mai 1944, les bombardiers américains ont commencé à frapper systématiquement les usines allemandes de carburant synthétique de Leuna et d'autres centres. Albert Speer a écrit plus tard dans ses mémoires que, ce jour-là, la guerre technique avait été perdue. Ses équipes de réparation remettaient les usines en état en quelques semaines, mais les nouveaux raids arrivaient plus vite. La Russie de 2026 n'est pas l'Allemagne de 1944 : elle dispose de l'arrière chinois, de matières premières et d'un immense marché intérieur. La mécanique est pourtant la même, et elle est impitoyable pour celui qui se défend : réparer coûte plus cher qu'attaquer, et il suffit à l'assaillant de revenir plus souvent que les réparations ne s'achèvent.
Deux piliers sous le feu
L'économie russe reposait sur deux piliers. L'exportation de matières premières alimentait le budget, la consommation intérieure créait la demande et les emplois. Lorsqu'un pilier fléchissait, l'autre sauvait l'édifice : un pétrole cher, un commerce de détail à rotation rapide ou des services numériques qui assuraient la vitesse de l'ensemble. Les frappes de 2026 ont pour la première fois touché simultanément le raffinage, les entrepôts et le nuage informatique. Compenser l'effondrement d'un secteur par la vigueur d'un autre, comme on y était parvenu en 2014, en 2020 et dans les premières années de la guerre, lorsque tantôt les prix du pétrole, tantôt l'essor de la consommation tiraient les statistiques vers le haut, n'est désormais tout simplement plus possible, car les frappes atteignent tous les secteurs à la fois.
Le pourcentage avancé par Poutine est très probablement sous-évalué. Il ne tient compte ni des entrepôts des places de marché, ni des procès intentés par les vendeurs, ni des tarifs d'assurance, ni de l'effondrement du nuage informatique, et il a été calculé avant la semaine noire de Yandex en octobre. Comment le Kremlin compte combler l'écart alors que le Fonds national de bien-être fond et que les emprunts ont déjà atteint 5 000 milliards de roubles, ni le ministère des Finances ni la Banque centrale n'ont encore apporté de réponse claire.
Mes prévisions sont vérifiables. La raffinerie de Moscou ne retrouvera pas sa charge nominale avant le 31 mars 2027. La trêve énergétique, sous la forme annoncée par Trump, ne survivra pas au 15 novembre 2026 : d'ici là, les parties s'accuseront publiquement de violations, comme au printemps 2025. Le déficit effectif du budget fédéral pour l'année 2026 dépassera l'estimation de septembre du ministère des Finances, soit 7 300 milliards de roubles. La zone ru-central1-b de la plateforme en nuage de Yandex ne retrouvera pas sa capacité antérieure avant avril 2027.
L'indicateur le plus précis de cette guerre ne se trouvera ni à Kapotnia ni à Sassovo. Il reposera dans la cabine d'un semi-remorque, sur l'autoroute M-7, près de Vladimir : une lettre de voiture sur papier, frappée d'un tampon bleu, que le chauffeur emporte de nouveau avec lui parce que la version électronique ne s'est pas chargée.