Moscou prévoit de consacrer plus de 16 000 milliards de roubles par an à l’armée au cours de chacun des trois prochains exercices, en faisant payer cette dépense aux chaufferies, aux hôpitaux et au portefeuille des consommateurs. Une économie qui ne croît que de 0,6 % se voit imposer une charge conçue pour une croissance de 3 %.
Le 1er octobre 2026, le gouvernement russe a déposé à la Douma d’Etat un document qui en dit davantage sur les projets du Kremlin que n’importe quelle rhétorique diplomatique. Le projet de budget fédéral pour 2027-2029 prévoit 17 100 milliards de roubles pour le poste « Défense nationale ». Un an auparavant, ce même ministère des Finances tablait sur environ 13 600 milliards pour 2027. L’écart de 3 600 milliards de roubles représente le prix d’une seule année au cours de laquelle le pouvoir russe, à en juger par les chiffres, a cessé de planifier la fin de la guerre.
Pour 2028, 16 600 milliards de roubles sont prévus, puis 16 300 milliards pour 2029. Une baisse de 800 milliards en deux ans, avec une inflation supérieure à 6 %, ressemble davantage à une pause symbolique qu’à un changement de cap. Au total, près de 50 000 milliards de roubles seront consacrés à l’armée sur trois ans. A titre de comparaison, l’ensemble du budget fédéral pour 2022, élaboré à l’automne 2021, prévoyait moins de 24 000 milliards de roubles de dépenses.
La guerre est devenue une constante budgétaire.
Le ministre des Finances Anton Silouanov, en présentant le projet, a formulé ainsi les priorités : « Les priorités essentielles du projet de budget pour les trois prochaines années sont l’exécution des obligations sociales de l’Etat, le financement des besoins de défense et de sécurité du pays, ainsi que le soutien aux participants à l’opération militaire spéciale et aux membres de leurs familles. » Dans cette phrase, les obligations sociales arrivent en premier. Dans les tableaux de dépenses, ce sont elles qui passent sous le couperet.
Un rouble sur trois pour le front
Les dépenses militaires représenteront 35 % de l’ensemble des dépenses du budget fédéral. Dans le budget de 2022, préparé avant l’invasion de l’Ukraine, la défense en absorbait 15 %. Cette part a plus que doublé, alors même que le budget lui-même a doublé en cinq ans, passant de moins de 24 000 milliards de roubles à 48 700 milliards en 2027.
Parallèlement à l’armée, le poste « Sécurité nationale et maintien de l’ordre » enfle lui aussi. En 2027, il augmentera de 10 % pour atteindre 4 300 milliards de roubles, puis continuera de progresser les années suivantes. Il comprend notamment la Garde nationale russe, dont certaines unités sont engagées sur le front ukrainien tout en étant chargées de réprimer les manifestations de rue à l’intérieur du pays. La frontière entre l’armée et la police s’efface dans la classification budgétaire russe comme elle s’efface dans la réalité. Ensemble, ces deux postes absorbent 44 % des dépenses.
Près de la moitié des ressources de l’Etat est ainsi consacrée à la guerre et à l’appareil de sécurité.
Il n’est pas difficile de voir qui profite d’une telle architecture. Les groupes de l’industrie de défense, assurés de commandes pour plusieurs années, bénéficient d’une demande garantie qui ne dépend ni du prix du pétrole ni de l’humeur des consommateurs, tandis que leurs dirigeants deviennent le groupe économique le plus influent au sein de l’élite russe, reléguant au second plan les banquiers et les groupes du secteur des matières premières. Les militaires sous contrat et leurs familles, dans les régions déprimées où la prime de signature dépasse souvent une année entière de revenus locaux, y gagnent également. Le secteur civil, lui, hérite de crédits coûteux, d’une pénurie de main-d’oeuvre et d’augmentations d’impôts. Les épargnants ne sont pas oubliés : l’Etat prélèvera désormais jusqu’à 22 % sur leurs revenus d’intérêts. L’économie de guerre redistribue les ressources de Moscou et de Saint-Pétersbourg vers les villes mono-industrielles de la défense et les républiques nationales pauvres. C’est là que réside sa stabilité politique : la guerre a créé une vaste catégorie de personnes matériellement intéressées à sa poursuite.
Le chiffre de 17 100 milliards est souvent présenté comme une hausse d’un tiers par rapport à la loi budgétaire de l’année en cours, qui prévoyait environ 12 900 milliards pour la défense. Arithmétiquement, c’est exact. Sur le fond, la situation est différente. Selon les estimations d’économistes indépendants, les dépenses militaires effectives de 2026 ont été nettement supérieures aux montants approuvés, et le nouveau projet légalise en grande partie, a posteriori, un niveau déjà atteint plutôt qu’il n’en fixe un nouveau. Je ne considérerais donc pas ces 17 100 milliards comme un plafond. L’expérience de 2025-2026 suggère qu’il s’agit plutôt d’un plancher.
87 % classifiés : les députés votent sans savoir précisément pour quoi
Environ 87 % des futures dépenses de défense sont classifiées. Cette estimation a été établie par des journalistes d’investigation ayant analysé ligne par ligne les annexes du projet de loi, et je n’ai aucune raison de la mettre en doute : leur méthode de calcul des lignes ouvertes et confidentielles est transparente et reproductible. Les députés de la Douma voteront donc pour 17 000 milliards de roubles dont la répartition n’est connue, au mieux, que d’un cercle restreint de membres de la commission compétente.
Le contrôle public de la première catégorie de dépenses est tout simplement inexistant.
Le secret est généralement justifié par les nécessités militaires. L’explication économique est plus prosaïque. Les lignes confidentielles permettent de transférer discrètement des fonds entre différents bénéficiaires et d’éviter de montrer à la société combien coûte chaque mois de combats. Cela a un prix qui n’apparaît dans aucun tableau. L’argent dont personne ne contrôle l’utilisation est dépensé moins efficacement que celui dont chacun peut voir la destination. Toute bureaucratie privée de contrôle extérieur finit par travailler à sa propre reproduction, et la bureaucratie militaire ne fait pas exception.
Deux fois plus pour le contrôle d’Internet, moins pour les « pionniers de Poutine »
La ligne la plus éloquente du nouveau budget n’en représente qu’une fraction infime. La subvention accordée au Centre principal des radiofréquences, organisme relevant du régulateur russe des communications, pour le système de restriction de l’accès aux ressources Internet passera de 9 à 19 milliards de roubles. Elle sera donc multipliée par 2,1.
En 2026, la Russie a connu des coupures massives de l’Internet mobile, la mise en place de « listes blanches » de sites restant accessibles pendant les interruptions et le déploiement de nouvelles technologies de blocage. Le doublement des crédits signifie une chose simple : l’expérience est considérée comme concluante et devient désormais une pratique institutionnalisée. L’Etat inscrit dans son propre budget la possibilité de déconnecter le pays du réseau mondial chaque fois qu’il le jugera nécessaire.
La pyramide de propagande conserve des subventions pratiquement inchangées. La chaîne internationale publique russe recevra plus de 30 milliards de roubles, tandis que la société publique de télévision et de radio en percevra environ 25 milliards. La fondation « Mon histoire », associée au métropolite Tikhon Chevkounov, recevra 2,8 milliards de roubles de subventions. Cette structure a créé plus d’une vingtaine de parcs historiques intitulés « Russie, mon histoire », où l’histoire du pays est présentée comme une défense multiséculaire contre un Occident hostile.
Un autre élément est encore plus révélateur. Les subventions à l’organisation militaro-patriotique de jeunesse « Iounarmia » sont réduites de 7 %, tandis que le soutien public au « Mouvement des Premiers », surnommé dans le langage populaire les « pionniers de Poutine », baisse de 21 %. Un régime qui construit son idéologie sur la militarisation de la jeunesse économise sur ses propres projets destinés aux jeunes. La contradiction n’est qu’apparente : la logique est comptable. La censure produit un résultat immédiat et protège le pouvoir dès aujourd’hui. Former une génération loyale ne rapporte qu’au bout d’une quinzaine d’années, et ce budget n’est pas conçu pour un horizon aussi lointain.
Les chaufferies attendront : ce que l’on sacrifie au profit de l’armée
Les recettes prévues pour 2027 s’élèvent à 43 300 milliards de roubles, contre 48 700 milliards de dépenses, soit un déficit d’environ 5 400 à 5 500 milliards de roubles, ou 2,2 % du produit intérieur brut. Même ce chiffre n’a pu être obtenu qu’en réduisant tout ce qui ne tire pas.
Le poste « Politique sociale » diminue de 6 % par rapport au budget 2026. Les allocations mensuelles liées à la naissance d’un enfant ainsi que les versements du capital maternité sont réduits. Parallèlement, le ministre du Travail Anton Kotiakov annonce que le capital maternité pour le premier enfant atteindra 778 500 roubles en 2027 et que les familles ayant un deuxième enfant recevront plus d’un million. Il n’existe qu’un moyen de concilier l’augmentation de la prestation versée à chaque bénéficiaire avec la réduction de l’enveloppe globale : prévoir à l’avance qu’il y aura moins de bénéficiaires. La baisse de la natalité, officiellement qualifiée par le Kremlin de menace pour la sécurité nationale, devient dans le tableau budgétaire une source d’économies.
Les dépenses consacrées au logement et aux services communaux sont réduites de 9 %. Cette décision est prise dans un pays qui a accueilli les fêtes du Nouvel An 2026 avec des dizaines d’accidents quotidiens sur les réseaux collectifs, laissant des quartiers entiers sans chauffage ni électricité dans plusieurs régions. Les canalisations qui n’ont pas été remplacées depuis des décennies ne rajeuniront pas grâce aux réductions budgétaires, et l’hiver suivant risque de reproduire le même scénario.
La santé et le soutien à l’économie perdent chacun 3 %. L’éducation, la culture, la protection de l’environnement et plusieurs autres postes augmentent formellement, mais moins vite que l’inflation, ce qui signifie qu’en termes réels, eux aussi diminuent.
Les coups les plus douloureux sont portés à l’avenir. Le programme « Economie innovante » perd 30 %, alors même que le budget mentionne explicitement le leadership technologique parmi ses priorités. Le soutien à l’agriculture diminue de 10 %, bien que le secteur agricole ait traversé une année marquée par des attaques contre les ports céréaliers d’exportation et par des épidémies touchant le bétail, notamment des abattages massifs dans la région d’Irkoutsk sur fond de soupçons de fièvre aphteuse. L’aide au secteur est réduite précisément au moment où il en a le plus besoin.
La géographie des dépenses est elle aussi révélatrice. Le programme de reconstruction des parties occupées des régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson est réduit de 1 %. Les dépenses consacrées à la Crimée annexée augmenteront de 12 %. J’interprète cet écart comme l’expression de l’évaluation interne du Kremlin lui-même : il considère la péninsule comme durablement acquise, tandis que les nouveaux territoires restent pour l’instant une zone de front dans laquelle il serait prématuré d’investir massivement.
Six impôts qui « ne devaient pas exister »
Les réductions de dépenses n’ont pas suffi et, pour la troisième fois depuis le début de la guerre, le gouvernement s’est tourné vers la fiscalité. La première étape est intervenue en 2025 avec l’instauration d’un barème progressif de l’impôt sur le revenu des personnes physiques. La deuxième a eu lieu le 1er janvier 2026 : la taxe sur la valeur ajoutée est passée de 20 à 22 %, tandis que les petites et moyennes entreprises ont perdu une partie de leurs avantages fiscaux. Il en a résulté une forte hausse des prix en début d’année et une vague de fermetures de petites entreprises.
Les principales réserves fiscales étaient déjà épuisées en 2026, si bien que l’argent est désormais collecté par petites touches. Le taux maximal d’imposition des revenus passifs, notamment des intérêts sur les dépôts bancaires, passe de 15 à 22 %. Les bénéfices exceptionnels des entreprises métallurgiques seront taxés à 30 %, ceux des producteurs d’or à 20 % ; le ministère des Finances explique qu’en 2026 ces sociétés ont profité de l’envolée des cours mondiaux. Les revenus provenant des fonds communs de placement, jusqu’ici exonérés, seront imposés à 15 %. L’impôt sur les dividendes des non-résidents passera à 30 %, alors même que les étrangers ne peuvent pratiquement pas retirer ces sommes de leurs comptes spéciaux. Les achats effectués sur des plateformes commerciales étrangères seront soumis à une taxe sur la valeur ajoutée de 22 %, et chaque colis provenant de l’étranger d’une valeur inférieure ou égale à 200 euros sera frappé d’un droit de douane de 100 roubles.
Selon les estimations d’économistes, notamment ceux des plus grandes banques publiques, l’ensemble de ces mesures rapportera environ 1 000 milliards de roubles au Trésor. Soit moins d’un cinquième du déficit.
Un autre aspect est politiquement plus intéressant : chacune de ces hausses a été précédée d’une promesse officielle selon laquelle elle n’aurait pas lieu. En décembre 2025, commentant la décision d’augmenter la taxe sur la valeur ajoutée, Vladimir Poutine déclarait : « J’ai compris votre allusion quant à savoir si cela durera éternellement. Bien entendu que non. L’objectif final est de réduire à l’avenir la pression fiscale, et le gouvernement part du principe qu’il agira précisément dans ce sens. » Au printemps 2026, Anton Silouanov avait qualifié les discussions sur une nouvelle hausse des impôts de « fausses informations lancées dans l’espace public » et assuré que les principales modifications du système fiscal avaient déjà été adoptées. Le 9 septembre 2026, interrogé sur d’éventuels projets gouvernementaux de hausse des impôts, le porte-parole du président Dmitri Peskov avait répondu : « Il n’en a pas été question. » Trois semaines plus tard, le projet comportant de nouveaux impôts se trouvait devant la Douma.
Les démentis du Kremlin sont devenus un indicateur avancé particulièrement fiable.
Les nouveaux impôts viennent s’ajouter à une série de prélèvements déjà programmés. Depuis le 1er octobre, les tarifs des services de logement et des services communaux ont augmenté. Les tarifs ferroviaires progressent également, entraînant avec eux le prix de tout ce qui est transporté par chemin de fer. La hausse de la taxe de recyclage continue de renchérir les automobiles et, à partir du 1er décembre, une taxe sur les appareils électroniques importés entrera en vigueur. Par un projet de loi distinct, le gouvernement relève les amendes prévues par plusieurs dizaines d’articles du Code des infractions administratives. L’augmentation la plus spectaculaire concerne la production et la diffusion de « contenus extrémistes » : pour les particuliers, l’amende passera de 1 000-3 000 roubles à 50 000-100 000 roubles, soit une multiplication par 30 à 50. Une somme comparable à un salaire mensuel dans de nombreuses régions pourra ainsi être infligée pour un simple partage de publication.
La logique de cette construction est simple. L’Etat transfère ses dépenses aux citoyens et plonge toujours plus profondément la main dans le portefeuille des consommateurs. La pression fiscale a depuis longtemps franchi le seuil au-delà duquel chaque rouble supplémentaire d’impôt devient plus difficile à collecter que le précédent : une partie des entreprises bascule dans l’économie informelle, une autre ferme tout simplement. Dès le printemps 2026, certains économistes estimaient que les limites avaient été dépassées. Pourtant, la pression continue de s’accentuer.
Un pétrole à 73 dollars, des recettes comme s’il en valait 50
Même après les réductions et les hausses d’impôts, le déficit devra être financé par l’emprunt. Les marchés internationaux de capitaux sont fermés à la Russie depuis 2022. Il ne reste que le marché intérieur, où les investisseurs exigent une prime correspondant au risque lié à la guerre. Depuis le 11 septembre 2026, le taux directeur de la Banque centrale de Russie est maintenu à 14 % : pour la première fois depuis avril 2025, le régulateur a interrompu son cycle de baisse, l’inflation annuelle ayant accéléré à 6,3 % selon l’estimation du 7 septembre, tandis que l’inflation sous-jacente atteignait 7 %. La Banque centrale prendra sa prochaine décision le 23 octobre et le projet de budget sera l’un des principaux éléments qu’elle examinera.
La dette publique passera de 19,9 % à 21,7 % du produit intérieur brut en 2027. En 2025, Silouanov avait promis qu’à moyen terme la dette ne dépasserait pas 20 % du produit intérieur brut et présentait le faible niveau d’endettement comme un avantage de l’économie russe. A l’échelle mondiale, 21,7 % reste un niveau modeste. Mais la comparaison pertinente doit porter sur les taux d’intérêt plutôt que sur la seule proportion : un pays qui emprunte à des taux à deux chiffres alors que son économie croît de moins de 1 % voit ses charges d’intérêts augmenter plus vite que ses recettes.
Sur le papier, le Fonds national de prospérité semble solide, avec plus de 13 000 milliards de roubles. Mais une grande partie de cet argent est investie dans des titres d’entreprises russes que l’Etat a soutenues au fil des années et qui ne peuvent être rapidement liquidés. Selon les données disponibles, la partie liquide, libellée en yuans et en roubles, est tombée à environ 4 000 milliards de roubles. A titre de comparaison, le déficit de janvier à août 2026 a atteint 5 800 milliards de roubles, alors que l’objectif annuel était de 3 800 milliards. En 2025, le déficit avait atteint 5 700 milliards de roubles, soit environ cinq fois le montant initialement approuvé. Pour 2027, il est prévu de prélever encore 459 milliards de roubles dans le Fonds national de prospérité, soit environ 11 % de sa partie liquide.
Parallèlement, le gouvernement veut recommencer à alimenter le fonds. Le prix seuil au-delà duquel les recettes pétrolières et gazières sont versées au Fonds national de prospérité est abaissé à 50 dollars le baril, alors que la prévision de base pour le prix du pétrole est de 73 dollars. Accumuler des réserves avec un déficit de 5 500 milliards semble absurde, et de nombreux économistes le disent ouvertement. J’y vois pourtant un calcul. Le gouvernement cherche à se protéger contre un effondrement des cours du pétrole et à montrer à la Banque centrale qu’il respecte au moins formellement la règle budgétaire. En retour, la Banque centrale obtient un argument en faveur d’une baisse des taux. Une réserve qui n’existe pas encore devient ainsi un instrument de négociation avec le régulateur.
Le pétrole lui-même déçoit. Pendant presque toute l’année 2026, les cours sont restés élevés sur fond de guerre des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran, mais Moscou n’a pas réussi à en profiter. En octobre 2025, le ministère américain des Finances a imposé des sanctions à Rosneft et Lukoil, les deux plus grandes compagnies pétrolières du pays. Au cours des huit premiers mois de 2026, les recettes fiscales provenant de l’extraction et de la vente de pétrole et de gaz ont été inférieures de 20 % à celles de l’année précédente. Parallèlement, les versements effectués aux compagnies pétrolières au titre du mécanisme compensatoire ont augmenté de 34 %. Ce dispositif indemnise les entreprises lorsqu’elles vendent sur le marché intérieur alors que les cours mondiaux sont élevés. Au bout du compte, un pétrole cher frappe deux fois les finances publiques : par les décotes imposées sous l’effet des sanctions et par les compensations versées aux producteurs.
Le ministre du Développement économique Maxime Rechetnikov a souligné que « les hypothèses extérieures restent prudentes ». Le gouvernement retient un prix de 53 dollars pour le pétrole russe de référence et estime que sa décote par rapport au pétrole de référence de la mer du Nord se réduira à 20 dollars. Avant 2022, l’écart n’était que de 1 à 2 dollars. Les analystes indépendants sont plus pessimistes, les plus prudents d’entre eux anticipant un prix d’environ 45 dollars. Un écart de 8 dollars par baril entre ces deux estimations représente, aux volumes d’exportation actuels, des centaines de milliards de roubles de recettes manquantes qui ne sont pas encore prises en compte dans le budget.
Des prévisions qui ne se réalisent jamais
« Le budget est équilibré et résiste à différents scénarios », a assuré Silouanov. La formule reste la même année après année. Seuls les chiffres réels changent, toujours dans la même direction.
Pour 2025, le gouvernement attendait une croissance du produit intérieur brut de 2,5 %, mais n’a obtenu que 1 %. Pour 2026, il tablait sur 1,3 % ; la dernière prévision officielle n’est plus que de 0,6 %. Pour 2027, la première hypothèse était de 2,8 %, mais la prévision de base a désormais été ramenée à 1,4 %. Les organisations internationales sont plus prudentes : le Fonds monétaire international prévoit 1,1 %, la Banque mondiale 0,7 % et l’Organisation de coopération et de développement économiques 0,6 %. Les prévisions du ministère du Développement économique se sont trompées en moyenne d’un facteur deux au cours des deux dernières années, et je ne construirais aucun calcul sur cette base. La borne inférieure de la fourchette semble plus proche de la réalité.
Le décret de Poutine sur les objectifs nationaux de développement, signé en mai 2024, exige des responsables qu’ils garantissent une croissance économique supérieure à la moyenne mondiale. Les documents budgétaires n’expliquent pas comment une économie progressant de 0,6 % est censée accélérer jusqu’à 3 % ou davantage. La croissance des investissements, qui constitue le fondement de la croissance future, n’est prévue qu’à 0,2 % en 2027, et Rechetnikov lui-même a qualifié cette prévision de « symbolique ». Le revenu disponible réel de la population n’a progressé que de 1,5 % au premier semestre 2026 après deux années de forte hausse, et une progression encore plus faible, de 1,4 %, est attendue pour 2027. L’économie mondiale ralentit, l’inflation mondiale augmente et la demande extérieure ne suffira pas à tirer l’économie russe. Certains économistes prévoient déjà ouvertement une récession en 2027.
Parmi les spécialistes avec lesquels je suis amené à discuter des finances russes, presque personne ne croit que le budget sera exécuté sous sa forme approuvée. L’argument est toujours le même : le gouvernement n’essaie même pas de limiter les appétits du secteur militaire. Les dépenses n’augmentent pratiquement pas en termes réels, ce qui signifie qu’elles n’intègrent pas à l’avance les effets de l’inflation et qu’il faudra donc les réviser au printemps. Selon une opinion largement répandue parmi les économistes, le document a été conçu pour paraître plus confortable et ne pas effrayer la Banque centrale, faute de quoi celle-ci serait contrainte de modifier la trajectoire de son taux directeur. Formellement, il s’agit d’un budget triennal. En pratique, si l’on se fie à la manière dont il a été réécrit en 2025 et 2026, c’est un budget pour six mois.
La leçon de 1989 que le Kremlin n’a pas retenue
L’histoire a déjà connu un pays qui, pendant des années, consacrait à son armée une part de ses ressources incompatible avec une économie de temps de paix tout en plaçant ses espoirs dans le pétrole. A l’été 1989, Mikhaïl Gorbatchev, s’exprimant devant le premier Congrès des députés du peuple, révéla pour la première fois le chiffre officiel des dépenses militaires soviétiques : 77,3 milliards de roubles. Les services de renseignement occidentaux estimaient que la charge réelle était plusieurs fois supérieure, et le débat sur la part exacte de la défense dans le produit national brut soviétique n’est toujours pas définitivement tranché. L’effondrement des cours du pétrole en 1986 priva Moscou de devises, le déficit budgétaire fut financé par la création monétaire, la monnaie perdit de sa valeur et les marchandises disparurent des rayons.
Je me souviens très bien de janvier 1991 et de l’échange des billets de cinquante et cent roubles organisé par le gouvernement de Valentin Pavlov. Trois jours seulement avaient été accordés pour l’opération et le montant échangeable par personne était plafonné. Les files d’attente devant les caisses d’épargne, les retraités désemparés avec leurs économies mises de côté « pour les mauvais jours », l’impression que l’Etat venait, par un seul décret, de mettre la main dans chaque foyer. Beaucoup pensaient alors qu’il s’agissait d’une mesure isolée. Un an plus tard, tout s’était effondré.
Une analogie directe serait malhonnête, et je ne la fais pas. La Russie actuelle possède une économie de marché, des magasins bien approvisionnés, un taux de change flottant et une Banque centrale qui parvient encore à maintenir l’inflation à un chiffre. Le régime s’appuie sur un appareil de contrôle bien plus sophistiqué que celui de la fin de l’Union soviétique. Ceux qui prédisaient au printemps 2022 un effondrement économique rapide se sont trompés, et il faut le reconnaître. L’économie russe s’est révélée plus flexible que ne l’anticipait l’Occident.
La ressemblance est ailleurs. La dégradation est progressive. L’un des anciens dirigeants de la Banque centrale a décrit ce processus avec plus de précision que beaucoup d’autres : une économie peut décliner longtemps, sans s’effondrer brutalement, presque à pas feutrés. Les gens achètent moins, portent leurs vêtements plus longtemps, choisissent des produits moins chers. C’est une autre vie, mais elle reste tout à fait supportable. C’est précisément sur cette capacité à supporter que repose le projet de budget. Le Kremlin parie qu’une société qui ne s’est pas révoltée contre une taxe sur la valeur ajoutée à 22 % ne se révoltera pas davantage contre un impôt sur l’épargne, une taxe sur les colis ou des radiateurs froids.
Combien d’années peut-on vivre dans un régime « tout à fait supportable » avant que la capacité à supporter ne s’épuise ? Personne ne le sait, pas même les auteurs du budget.
Depuis Bakou, ces chiffres sont observés avec une attention particulière. La Russie reste pour le Caucase du Sud et l’Asie centrale un marché important et une source majeure de transferts d’argent, et la contraction de la demande des consommateurs dans les régions russes aura inévitablement des répercussions chez ses voisins. Un pays qui consacre 35 % de son budget à l’armée et 44 % à l’armée et aux forces de sécurité réunies organisera sa politique étrangère selon la logique de l’institution militaire plutôt que selon celle du commerce. Pour l’ensemble de la région, cela constitue un argument en faveur des itinéraires reliant la mer Caspienne à l’Europe en contournant le territoire russe, notamment le Corridor médian. L’économie d’une forteresse assiégée éloigne les partenaires plus efficacement que n’importe quelles sanctions.
Quatre prévisions datées et vérifiables
Une analyse dépourvue de prévisions vérifiables ne vaut rien. J’en formule donc quatre.
Première prévision. Avant le 1er juillet 2027, le gouvernement présentera des amendements au budget 2027 et le déficit qui y figurera dépassera les 5 500 milliards de roubles actuellement prévus.
Deuxième prévision. Les dépenses effectivement réalisées au titre du poste « Défense nationale » pour l’ensemble de l’année 2027 dépasseront 17 100 milliards de roubles.
Troisième prévision. La première estimation de l’office russe des statistiques, publiée en février 2028, fera apparaître pour 2027 une croissance du produit intérieur brut ne dépassant pas 1 %, soit un niveau inférieur même à la prévision officielle déjà revue à la baisse.
Quatrième prévision. Le projet de budget pour 2028-2030, que le gouvernement déposera devant la Douma à l’automne 2027, comportera de nouveau une hausse des impôts ou des prélèvements, quelles que soient les assurances données au printemps et à l’été.
Si au moins deux de ces prévisions ne se réalisent pas, cela signifiera que j’ai surestimé l’inertie de l’économie de guerre. Pour l’instant, tout ce que je vois dans le document du 1er octobre indique le contraire.
L’interrupteur et le radiateur
Deux chiffres tirés d’un même projet de loi méritent d’être gardés à l’esprit. Dix milliards de roubles supplémentaires pour le Centre principal des radiofréquences et son interrupteur permettant de couper Internet. Neuf pour cent de moins pour le logement et les services communaux, c’est-à-dire pour les canalisations, les chaudières et les sous-stations électriques.
Durant l’hiver 2027, quelque part dans un chef-lieu de district du territoire de Perm ou de Transbaïkalie, une nouvelle chaufferie tombera en panne faute d’argent pour sa réparation. Si les habitants d’un immeuble de cinq étages veulent s’en plaindre sur les réseaux sociaux, ils pourront très bien découvrir que l’Internet mobile a lui aussi été coupé dans leur ville. Les deux décisions figurent dans le même document et seront approuvées par le même vote.