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Il y a neuf mois, l’aviation saoudienne frappait une cargaison emiratie a Moukalla. Aujourd’hui, Riyad demande aux Emirats de revenir dans la guerre, tandis qu’autour d’une meme table a Abou Dhabi prennent place le Premier ministre israelien et des representants d’Etats qui ne reconnaissent officiellement pas Israel.

Mardi 29 septembre, a l’aeroport de Riyad, le vice-president des Emirats arabes unis, le cheikh Mansour ben Zayed, a ete accueilli en personne par le ministre de la Defense du royaume, le prince Khaled ben Salmane. Un detail protocolaire, certes, mais particulierement eloquent. A la fin du mois de decembre dernier, des avions saoudiens frappaient le port de Moukalla, ou, selon Riyad, etaient dechargees des armes emiraties destinees aux separatistes du sud du Yemen, tandis que le president du Conseil de direction presidentiel yemenite, Rachad al-Alimi, accordait vingt-quatre heures aux militaires emiratis pour quitter le pays. Aujourd’hui, le frere du president des Emirats arabes unis est arrive dans la capitale saoudienne accompagne d’une delegation dont la composition en dit plus long que n’importe quel communique : le secretaire du Conseil supreme de securite nationale, Ali ben Hammad al-Chamsi, le directeur de l’Autorite nationale de gestion des situations d’urgence et des crises, Ali Said Matar al-Neyadi, et le secretaire general du Conseil de defense Tawazun, Nasser Humaid al-Nuaimi.

Avec une telle suite, on ne vient pas discuter de liens fraternels. Une delegation de ce niveau vient negocier une guerre.

La formulation officielle etait, bien entendu, d’une vacuite irreprochable : les parties ont examine les relations bilaterales et les evenements regionaux. Apres la rencontre, le prince Khaled a ecrit qu’il avait ete heureux de poursuivre les « consultations fraternelles » avec son hote et a qualifie l’Arabie saoudite de « seconde patrie » de celui-ci. Pour un homme dont le pays, selon la version saoudienne, a clandestinement evacue du Yemen en janvier un dirigeant separatiste accuse de haute trahison, un tel accueil ne signifie qu’une chose. Riyad est aujourd’hui dans une situation suffisamment difficile pour etre pret a oublier les offenses. Et a les oublier publiquement.

Quarante-huit heures qui ont redessine le Golfe

La visite de Mansour ben Zayed couronne la semaine diplomatique la plus intense qu’ait connue le Moyen-Orient cette annee. La chronologie est essentielle, il faut donc la reconstituer.

Dimanche 27 septembre, Benyamin Netanyahou s’est rendu a Abou Dhabi a bord d’un avion prive et y a passe toute la journee. Selon la presse israelienne, il etait accompagne du directeur du Mossad. Les medias officiels emiratis n’ont confirme que le lendemain sa rencontre avec le president des Emirats arabes unis, le cheikh Mohammed ben Zayed, tandis que le cabinet du Premier ministre israelien s’est contente d’une formule sur le renforcement des relations et les « defis regionaux ». L’image publique etait deliberement celle d’un tete-a-tete bilateral.

En coulisses, le tableau etait tout autre. Selon des sources israeliennes, une rencontre reunissant des representants d’une dizaine d’Etats s’est tenue a Abou Dhabi : outre Israel et les Emirats arabes unis, des delegations d’Arabie saoudite, des Etats-Unis, du Maroc, du Koweit, de Bahrein, de Libye, d’Oman et d’Egypte auraient ete presentes. Cette liste n’a pas ete integralement confirmee. En revanche, deux diplomates de pays du Golfe ont confirme a des journalistes israeliens que des representants d’au moins deux Etats arabes n’entretenant pas de relations diplomatiques avec Israel avaient participe a la reunion. Selon eux, l’Iran et les scenarios envisageables pour les prochains mois ont constitue le sujet central, tandis que la protection contre les Houthis a fait l’objet d’une discussion distincte. A en juger par les details ayant filtre, le futur role des Emirats au Yemen a egalement ete aborde, et ce en presence de representants saoudiens.

Lundi 28 septembre, le ministre turc des Affaires etrangeres Hakan Fidan est arrive a Abou Dhabi directement depuis les travaux de la quatre-vingt-unieme session de l’Assemblee generale des Nations unies. Simultanement, le ministre saoudien des Affaires etrangeres, le prince Faisal ben Farhan, atterrissait a Washington pour des negociations avec le secretaire d’Etat Marco Rubio. Mardi, Mansour ben Zayed se trouvait a Riyad.

Il faut ajouter a ce tableau la dimension politique interieure israelienne, sans laquelle l’analyse serait incomplete. Le voyage de Netanyahou est intervenu en plein scandale : la presse israelienne a publie des informations selon lesquelles Mohammed ben Zayed aurait averti le Premier ministre israelien, des la fin septembre 2023, de la preparation d’une attaque du Hamas. Netanyahou le nie. A moins d’un mois des elections a la Knesset prevues le 27 octobre, certains commentateurs israeliens estiment explicitement que le Premier ministre s’est rendu a Abou Dhabi notamment pour obtenir un dementi. Si tel etait le cas, il n’a pas atteint cet objectif : aucune declaration emiratie n’est venue dementir ces informations. Pour autant, l’agenda regional n’a nullement disparu. Bien au contraire : Netanyahou a besoin de l’image d’un « Israel au centre d’une coalition arabe » au moment precis ou l’electeur l’interroge sur les defaillances des services de renseignement trois ans auparavant.

Trente-huit jours au cours desquels des allies sont devenus ennemis

Pour mesurer l’ampleur du revirement actuel, il faut se rappeler a quel point Riyad et Abou Dhabi s’etaient eloignes l’un de l’autre quelques mois seulement auparavant.

La coalition entree dans la guerre du Yemen le 26 mars 2015 avec l’operation « Tempete decisive » etait des l’origine une alliance entre deux moteurs suivant des itineraires differents. L’Arabie saoudite combattait pour un Yemen unifie sous l’autorite d’un gouvernement qui lui etait favorable. Les Emirats, eux, construisaient un reseau de ports et de points d’appui le long du littoral et s’appuyaient sur les forces du Sud, dont beaucoup revaient de restaurer l’Etat independant qui avait existe dans le sud du pays de 1967 a 1990. En 2019, les Emirats arabes unis ont retire l’essentiel de leurs troupes, laissant derriere eux des allies formes et armes, en premier lieu le Conseil de transition du Sud, cree en avril 2017.

L’explosion s’est produite le 2 decembre 2025. Le Conseil de transition du Sud a lance une offensive dans le sud et, selon la lecture saoudienne, le choix du moment etait demonstratif : le debut de l’operation coincidait avec le sommet annuel du Conseil de cooperation des Etats arabes du Golfe. En une semaine, les separatistes ont pris l’Hadramaout et Al-Mahra. Selon les estimations disponibles, au 9 decembre ils controlaient entre 90 et 95 pour cent des zones habitees de l’ancien Yemen du Sud ainsi qu’au moins 80 pour cent des reserves petrolieres connues du pays. Dans ce meme Hadramaout, peu auparavant, le service geologique yemenite avait annonce la decouverte de gisements de metaux du groupe du platine. Dans cette guerre, l’argent n’est jamais visible a la surface, mais il n’est jamais tres loin.

Riyad a reagi avec une rapidite inhabituelle. Le 26 decembre, l’armee de l’air saoudienne a frappe les positions du Conseil de transition du Sud dans le Wadi Nahb. Le 30 decembre, une frappe a vise le port de Moukalla et des navires transportant une cargaison que la partie saoudienne a presentee comme des armes emiraties. Abou Dhabi a nie la presence d’armes et a ostensiblement reaffirme son attachement a la securite du royaume. Le meme jour, apres des consultations a Riyad, Al-Alimi a exige le retrait de toutes les forces emiraties du Yemen dans un delai de vingt-quatre heures.

Le denouement a pris une tournure presque cinematographique. Le dirigeant du Conseil de transition du Sud, Aidarous al-Zoubaidi, devait s’envoler pour Riyad afin d’y participer a des negociations, mais il n’est jamais monte a bord. Par la suite, le commandement de la coalition a affirme que, le 7 janvier, il avait gagne Berbera, au Somaliland, par voie maritime, puis avait pris un avion via Mogadiscio avant d’atterrir sur l’aerodrome militaire d’Al-Rif, a Abou Dhabi. Selon la coalition, l’appareil avait coupe son transpondeur au-dessus du golfe d’Oman et ne l’avait rallume que dix minutes avant l’atterrissage. Le 9 janvier, la dissolution volontaire du Conseil de transition du Sud a ete annoncee a Riyad. Le porte-parole du mouvement, qui se trouvait a Abou Dhabi, a refuse de reconnaitre cette decision.

L’histoire des dix dernieres annees indique comment ce type de querelle se termine generalement dans le Golfe. En juin 2017, Riyad et Abou Dhabi avaient impose ensemble un blocus au Qatar, lui avaient presente treize exigences et n’avaient obtenu satisfaction sur aucune d’entre elles. Le 5 janvier 2021, a Al-Ula, tout le monde s’est embrasse et personne n’a presente d’excuses. Les monarchies du Golfe savent se reconcilier sans reconnaitre leurs torts. C’est precisement pourquoi le rapprochement actuel ne peut etre considere comme la capitulation de l’une des parties : il s’agit d’un marchandage dans lequel chacun fait semblant de n’avoir rien cede.

Le Yemen n’etait toutefois que le plus spectaculaire des differends. Au Soudan, Riyad soutient l’armee du general Abdel Fattah al-Burhan, tandis que les Emirats sont accuses depuis des annees de soutenir les Forces de soutien rapide. Abou Dhabi rejette ces accusations. Un troisieme noeud s’est resserre le 26 decembre, le jour meme ou les avions saoudiens frappaient le Wadi Nahb : Israel est devenu le premier membre de l’Organisation des Nations unies a reconnaitre l’independance du Somaliland. Le ministere saoudien des Affaires etrangeres a reagi par une declaration ferme affirmant son soutien total a la souverainete et a l’integrite territoriale de la Somalie et qualifiant la decision israelienne de violation du droit international. Abou Dhabi est lie au Somaliland depuis 2016, annee ou la societe emiratie DP World a obtenu une concession de 442 millions de dollars pour le port de Berbera ; un an plus tard, le Parlement du Somaliland approuvait l’installation d’une base emiratie sur place. En reaction, la Somalie a resilie plusieurs contrats importants avec les Emirats arabes unis.

Au debut de 2026, deux camps s’etaient ainsi dessines sur la carte de la mer Rouge. D’un cote, Israel et les Emirats arabes unis avec Berbera. De l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Turquie et la Somalie.

Mokha tombe en vingt-quatre heures : comment les Houthis ont pris le royaume a la gorge

Tout ce qui s’est produit ensuite est incomprehensible sans prendre en compte la grande guerre. En fevrier 2026, les Etats-Unis et Israel ont lance une campagne militaire contre l’Iran. Le detroit d’Ormuz, par lequel transite en temps normal environ un cinquieme du petrole mondial, s’est retrouve de fait bloque. Le 13 mars, l’Arabie saoudite a reduit sa production de 20 pour cent. Le royaume a transfere l’essentiel de ses exportations vers l’oleoduc Est-Ouest, long d’environ 1 200 kilometres et reliant les champs petroliers au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Sa capacite est estimee, selon les sources, entre cinq et sept millions de barils par jour, et savoir laquelle de ces estimations se rapproche le plus de la realite interesse aujourd’hui davantage les negociants que n’importe quelle declaration officielle.

La mer Rouge est devenue l’unique poumon de Riyad. Les Houthis l’ont compris avant tout le monde.

Durant l’ete, la treve irano-americaine s’est effondree. Le 20 juillet, les Houthis ont annonce le blocus des ports et des navires saoudiens. Le 23 juillet, ils ont revendique des frappes contre deux petroliers saoudiens. Le 30 juillet, le dirigeant du mouvement, Abdel-Malek al-Houthi, a menace le royaume d’une « escalade totale » et, quelques heures plus tard, Riyad a annonce la creation d’une Coalition multinationale de defense maritime. La declaration fondatrice a ete signee par quatorze Etats, dont le Pakistan, la Turquie, l’Egypte, la Jordanie et Djibouti. Le quartier general et le commandement ont ete installes en Arabie saoudite.

Les Houthis ont repondu a leur maniere. Le 4 septembre, ils ont lance une offensive le long de la cote occidentale. En quelques jours, ils ont pris six districts dans les gouvernorats de Taiz et de Hodeida, les villes portuaires de Mokha et de Zoubab, puis des iles strategiques, dont Perim, situee a l’entree meme du detroit de Bab el-Mandeb. Le 11 septembre, l’archipel des Hanish est tombe. Le commandement militaire houthi a affirme que la navigation resterait sure pour toutes les compagnies, a l’exception des saoudiennes. Cette formule est concue pour que le reste du monde demeure spectateur, et elle fonctionne : Washington, qui avait bombarde les Houthis aussi bien sous Biden que sous Trump, n’est cette fois pas entre dans la guerre.

Le 8 septembre, le royaume lui-meme a ete frappe. Des missiles et des drones ont touche des installations a Abha, Jizan, Najran et Khamis Mushait. Soixante-treize personnes ont ete blessees. Des installations de Saudi Aramco ont pris feu, notamment dans la region de Jizan, ou fonctionne l’une des plus grandes raffineries du pays, d’une capacite de 400 000 barils par jour. Le Brent a depasse 100 dollars le baril pour la premiere fois depuis juillet. Presque simultanement, l’oleoduc Est-Ouest a ete attaque ; la frappe a ete attribuee a des groupes pro-iraniens en Irak et le pompage a du etre temporairement interrompu.

Le precedent le plus proche est evident. Le 14 septembre 2019, l’attaque contre Abqaiq et Khurais avait mis hors service, en une seule nuit, environ 5,7 millions de barils de production quotidienne, soit approximativement la moitie de la production saoudienne. A l’epoque, Riyad avait retabli ses capacites en quelques semaines et le monde avait rapidement oublie l’incident. La difference est qu’en 2019, le royaume disposait encore d’Ormuz. En 2026, ce n’est plus le cas.

Mokha merite une attention particuliere. En fevrier 2017, la ville avait ete reprise aux Houthis par des forces soutenues par les Emirats, et depuis lors le littoral occidental etait tenu par des formations structurees par Abou Dhabi, notamment les unites de Tarek Saleh. En janvier 2026, les Emirats ont quitte le Yemen. Lors de l’offensive de septembre, les Houthis ont pris Mokha en une seule journee. Personne ne reconnait officiellement un lien direct de cause a effet, mais la logique militaire est manifeste : Riyad a chasse du Yemen le protecteur sur lequel reposait la defense du littoral et, huit mois plus tard, a perdu ce meme littoral.

C’est, a mon sens, la raison principale du rapprochement actuel. L’Arabie saoudite a decouvert qu’elle avait gagne la guerre contre son allie tout en perdant celle contre son ennemi.

Le bouclier pakistanais s’est revele de papier

Riyad n’est pas reste les bras croises. Le 17 septembre 2025, le royaume a signe avec le Pakistan un Accord strategique de defense mutuelle. Le 7 aout 2026, un document plus large a vu le jour : l’Accord de La Mecque sur la defense commune entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, selon lequel une attaque contre l’un des participants est consideree comme une attaque contre tous. Le 31 aout, la premiere reunion du comite charge de sa mise en oeuvre s’est tenue a Istanbul.

Sur le papier, l’architecture avait de quoi faire rever n’importe quel stratege : le Pakistan, puissance nucleaire disposant de l’une des plus grandes armees du monde, associe a la Turquie, qui possede la deuxieme armee de l’Alliance atlantique par ses effectifs et des drones eprouves de la Libye au Karabakh. La pratique s’est averee plus complexe. Le 24 septembre, a New York, le prince Faisal ben Farhan, le vice-Premier ministre et ministre pakistanais des Affaires etrangeres Ishaq Dar et Hakan Fidan ont convenu d’une reunion urgente des chefs d’etat-major. Le 25 septembre, le marechal Asim Munir et le general Selcuk Bayraktaroglu sont arrives a Riyad. Ils ont discute d’echange de renseignements, de coordination et d’integration des capacites. Formellement, le mecanisme de defense collective n’a toujours pas ete active.

La retenue pakistanaise s’inscrit dans une longue histoire. En avril 2015, deux semaines apres le lancement de « Tempete decisive », le Parlement pakistanais avait vote a l’unanimite en faveur de la neutralite dans la guerre du Yemen, malgre la demande directe de Riyad d’envoyer des troupes. L’explication etait evidente : le pays possede une longue frontiere avec l’Iran et une communaute chiite de plusieurs millions de personnes. En onze ans, ni la frontiere ni la demographie n’ont change. Ankara, pour sa part, continue officiellement d’insister sur l’unite du Yemen et dialogue avec Teheran, qui demeure pour elle un partenaire commercial important.

Il est revelateur que le royaume se soit egalement tourne vers ses partenaires occidentaux. La France a annonce l’envoi de militaires pour proteger le terminal petrolier de Yanbu. Selon les informations disponibles, les Etats-Unis ont refuse au prince heritier des frappes directes contre les Houthis, n’acceptant qu’un soutien en matiere de renseignement et d’aide au ciblage. Le grand mufti du royaume a adresse un rare message public aux soldats presents sur le front, les appelant a tenir bon. Lorsqu’un Etat disposant de l’un des budgets militaires les plus importants au monde appelle le clerge a la rescousse, cela en dit long sur l’atmosphere qui regne dans les etats-majors.

Dans ce contexte, les Emirats apparaissent sous un tout autre jour. Ils disposent de ce que ni Islamabad ni Ankara ne possedent : dix annees d’experience de la guerre precisement sur ce littoral, des reseaux de renseignement dans le sud du Yemen, des liens avec les commandants tribaux et des infrastructures des deux cotes du detroit. La piste d’atterrissage de l’ile de Perim, dont la construction avait ete associee aux Emirats en 2021, est aujourd’hui controlee par les Houthis. Berbera demeure integree au dispositif emirien. Riyad n’a pas besoin d’un allie lointain possedant la bombe nucleaire, mais d’un voisin qui connait chaque quai entre Aden et Hodeida.

Une table pour dix : Netanyahou aux cotes de ceux qui ne reconnaissent pas Israel

Revenons a Abou Dhabi. Si la liste des participants publiee par les sources israeliennes est ne serait-ce qu’a moitie exacte, nous sommes face a une configuration sans precedent.

D’un point de vue formel, quatre des huit Etats arabes cites dans cette liste entretiennent des relations diplomatiques avec Israel : l’Egypte depuis 1979, les Emirats arabes unis et Bahrein depuis la signature des accords d’Abraham le 15 septembre 2020, et le Maroc depuis decembre de la meme annee. L’Arabie saoudite, le Koweit, Oman et la Libye ne reconnaissent officiellement pas Israel. Le Koweit est considere depuis des decennies comme l’adversaire le plus constant de la normalisation dans le Golfe. Oman avait deja accueilli Netanyahou en octobre 2018, et cette visite avait fait sensation. Cette fois, semble-t-il, une rencontre comparable est passee presque inapercue sur fond de sirenes et de terminaux en flammes.

Pour Israel, l’interet est limpide. Depuis novembre 2023, les Houthis menent leur propre guerre contre la navigation israelienne et, durant l’ete 2025, le port d’Eilat, prive de trafic de marchandises, a pratiquement fait faillite. Le controle de Mokha, de Perim et des Hanish par les Houthis transforme une menace episodique en menace systemique. La cooperation de defense israelo-emiratie mise en place apres 2020 comprend, selon les informations disponibles, des livraisons de systemes de defense antiaerienne et des echanges de renseignements. Netanyahou et Mohammed ben Zayed auraient egalement discute de la securite du trafic aerien.

Les limites de cet interet sont tout aussi visibles. Dans les milieux militaires et les cercles d’experts israeliens, on laisse entendre que le pays n’a pas l’intention de s’engager dans une guerre saoudo-houthie en l’absence d’une attaque directe contre Israel : trois annees difficiles, le dossier iranien toujours ouvert et des elections dans un mois ne sont guere propices a l’ouverture d’un nouveau front. Israel peut offrir du renseignement, des technologies de defense antiaerienne et son experience de l’interception des missiles balistiques. Il n’offrira pas de soldats.

Pour l’Arabie saoudite, participer a une reunion avec Israel dans de telles circonstances comporte des risques interieurs, et Riyad en est parfaitement conscient. Depuis 2024, le royaume lie publiquement toute normalisation a la creation d’un Etat palestinien et n’a pas renonce a cette position. La solution trouvee est un classique de la diplomatie du Golfe : presence sans photographie, participation sans communique, coordination sans alliance. Pour la premiere fois, Israel se retrouve a l’interieur d’une configuration militaro-politique arabe qu’il est impossible de nommer publiquement.

Le prix du pardon : ce que Riyad devra ceder a Abou Dhabi

La reconciliation avec les Emirats n’est pas gratuite, et Riyad le sait mieux que quiconque. Aujourd’hui, c’est le royaume qui se trouve en position de demandeur. Mohammed ben Zayed lui a envoye son frere au lieu de venir lui-meme, et le choix de l’emissaire fait lui aussi partie du message.

Le premier prix, et le plus evident, concerne le Yemen. Abou Dhabi acceptera difficilement de revenir dans la guerre selon les anciennes conditions, lorsque Riyad definissait la strategie tandis que les allies emiratis mouraient en premiere ligne. Il sera vraisemblablement question de rehabiliter une partie des structures du Sud ecrasees en janvier et d’accorder des garanties aux commandants que Riyad qualifiait encore recemment de rebelles. Le sort d’Al-Zoubaidi, accuse de haute trahison par le gouvernement yemenite et residant a Abou Dhabi, constituera un test decisif. Si les accusations disparaissent discretement de l’ordre du jour, cela signifiera que l’accord a ete conclu aux conditions emiraties.

Le deuxieme prix concerne les ressources du Sud. L’Hadramaout, avec son petrole et ses gisements de metaux du groupe du platine recemment annonces, constituait le principal trophee de l’offensive de decembre. Les Emirats voudront obtenir une part d’influence dans cette region, meme sans controle direct.

Le troisieme concerne le Soudan et le Somaliland, dossiers sur lesquels Riyad devra au minimum moderer son ton. Le royaume ne reconnaitra pas le Somaliland : cela contredirait sa propre declaration de decembre ainsi que ses relations avec l’Egypte. En revanche, garder le silence sur Berbera, sur la base emiratie et sur les projets israeliens dans ce port devient une monnaie avec laquelle Riyad peut desormais payer. Le ministre israelien des Affaires etrangeres Gideon Saar avait deja annonce son intention de se rendre a Berbera, tandis que le ministre somalien de la Defense avait menace de recourir a des mesures militaires si une presence israelienne y apparaissait.

Il existe egalement un quatrieme prix, immateriel, dont on parle rarement. En decembre, Mohammed ben Salmane avait montre qu’il etait pret a employer la force contre un partenaire du Golfe ayant franchi ses lignes rouges. Aujourd’hui, il demontre l’inverse : la force n’a pas fonctionne et ce partenaire lui est de nouveau necessaire. Dans la politique du Golfe, de tels revirements ne sont ni pardonnes ni oublies. Abou Dhabi se souviendra que c’est le royaume qui est revenu vers lui.

Pourquoi Ankara n’a pas ete invitee a la table

L’absence la plus eloquente de la reunion d’Abou Dhabi a ete celle de la Turquie. Hakan Fidan y est arrive vingt-quatre heures apres Netanyahou, s’est entretenu avec Mohammed ben Zayed, Mansour ben Zayed et le conseiller a la securite nationale, le cheikh Tahnoun ben Zayed, a qualifie sa visite d’« extremement productive », puis est reparti. Le programme turc mentionnait la preparation de la deuxieme reunion du Conseil de cooperation strategique de haut niveau. Selon des sources diplomatiques turques, Fidan entendait parler du principe de responsabilite regionale en matiere de securite et de l’unite du Yemen comme condition de la securite du Moyen-Orient.

Chacune de ces theses vise quelqu’un de precis. Dans le vocabulaire diplomatique turc, la responsabilite regionale signifie le refus de voir des acteurs exterieurs, Israel au premier chef, devenir les architectes de la securite regionale. L’unite du Yemen sonne comme un reproche direct a la politique emiratie de soutien aux forces du Sud. En decembre, Ankara avait qualifie la reconnaissance du Somaliland par Israel d’acte illegal conduisant a la destabilisation, tandis que la Turquie dispose depuis 2017 a Mogadiscio de sa plus grande base militaire a l’etranger.

La raison de l’exclusion de la Turquie est evidente. Tant que Netanyahou est assis a cette table, Erdogan ne le sera pas : apres Gaza et la Syrie, les relations entre Ankara et Jerusalem se trouvent a leur niveau le plus bas depuis l’incident du Mavi Marmara en 2010. Les organisateurs de la rencontre ont fait un choix, et ce choix n’est pas favorable a la Turquie.

Vue de Bakou, cette ligne de fracture apparait avec une nettete particuliere. L’Azerbaidjan a construit des relations strategiques aussi bien avec Ankara qu’avec Jerusalem et, en avril 2025, c’est precisement a Bakou qu’ont eu lieu des consultations techniques turco-israeliennes visant a prevenir des affrontements en Syrie. Plus la ligne de separation entre les camps turc et israelien se durcira au Moyen-Orient, plus les rares plateformes ou les deux parties acceptent encore de dialoguer seront recherchees. Il n’en reste presque plus dans la region.

Pour Riyad, l’absence turque cree une difficulte d’un autre ordre. Ankara est partie a l’Accord de La Mecque et a la coalition maritime, et le royaume ne peut se permettre de perdre la Turquie en gagnant Israel. D’ou la double comptabilite de la diplomatie saoudienne ces derniers jours : a New York avec les Turcs et les Pakistanais, a Abou Dhabi avec les Israeliens, a Washington avec les Americains. Le royaume ne construit pas une coalition, mais plusieurs coalitions paralleles, chacune ayant sa propre entree et son propre mot de passe.

Nouvelle carte : l’alliance qui n’a pas de nom

Que voyons-nous donc apparaitre sous nos yeux ? Il ne s’agit pas d’un bloc militaire classique dote d’une charte et d’un quartier general. Nous avons affaire a un reseau d’accords qui se chevauchent, structure autour d’une menace commune : l’Iran et son allie yemenite, qui a pris position sur Bab el-Mandeb.

Dans ce reseau, chacun a son role. L’Arabie saoudite fournit l’argent, le territoire et la legitimite politique. Les Emirats apportent leur experience, leurs ports et leurs reseaux d’influence dans le sud du Yemen et dans la Corne de l’Afrique. Israel dispose du renseignement et des technologies de defense antiaerienne sans lesquelles la protection de Yanbu et de Jizan contre les missiles balistiques devient une loterie. Les Etats-Unis jouent le role d’un garant qui ne veut pas combattre mais fournit les donnees necessaires au ciblage. L’Egypte, dont les revenus tires du canal de Suez se sont effondres en meme temps que le trafic maritime en mer Rouge, est interessee par toute solution susceptible de ramener les navires dans le detroit.

Cette construction compte autant de faiblesses que de forces. Ses participants continuent de diverger sur la question palestinienne, le Soudan, le Somaliland et l’avenir du Yemen. Ce qui les unit est la peur, et l’histoire montre que la peur constitue rarement un fondement durable pour les alliances. Il suffit de se rappeler la rapidite avec laquelle s’est effondree l’« Alliance atlantique arabe » anti-iranienne que l’administration Trump avait promue entre 2017 et 2019 sous le nom d’Alliance strategique du Moyen-Orient.

Il existe cependant une difference essentielle avec cette periode. A l’epoque, Israel restait un partenaire exterieur avec lequel les capitales arabes se coordonnaient par l’intermediaire de Washington. Aujourd’hui, a en juger par la reunion d’Abou Dhabi, Israel est directement assis a la table. Meme si la normalisation officielle avec Riyad reste encore lointaine, l’integration fonctionnelle d’Israel dans le systeme de securite du Golfe cesse d’etre une hypothese.

Qui y perd ? En premier lieu l’Iran : l’isolement que Teheran avait tente de briser grace a la normalisation saoudo-iranienne de 2023 negociee sous mediation chinoise revient sous une forme plus dure. Les Houthis y perdent egalement si la coalition prend effectivement forme : les renseignements emiratis dans le Sud, les technologies israeliennes d’interception et l’argent saoudien reunis sont plus dangereux que chacune de ces ressources prise separement. La Turquie risque de se retrouver en dehors du principal dispositif militaro-politique de la mer Rouge, ou elle s’efforce depuis dix ans de construire sa presence. Les Palestiniens perdent un levier supplementaire : une fois encore, les Etats arabes montrent que leur propre securite compte davantage pour eux que le dossier palestinien.

Previsions datees

Un analyste qui n’est pas pret a donner des echeances ne fait que raconter les nouvelles. Je vais donc formuler plusieurs affirmations verifiables.

D’ici aux elections a la Knesset du 27 octobre 2026, aucune photographie officielle ne montrera un haut responsable saoudien aux cotes d’un responsable israelien. La coordination se poursuivra, mais Riyad n’offrira pas a Netanyahou une photographie electorale, tandis que Netanyahou fera allusion a des « contacts historiques » sans fournir de details.

D’ici au 31 decembre 2026, les Emirats ne renverront pas de contingent terrestre au Yemen. Leur retour passera par le renseignement, les patrouilles maritimes, les livraisons et le financement de formations du Sud qui leur sont loyales. Le signe qu’un accord a ete conclu sera la nomination, a des postes cles a Aden, de personnalites proches de l’ancien Conseil de transition du Sud.

D’ici a la fin de 2026, l’Accord de La Mecque ne sera toujours pas officiellement active. Les militaires pakistanais et turcs resteront au niveau des conseillers, des exercices et des echanges de donnees.

Israel ne frappera pas les positions houthies sur la cote occidentale du Yemen avant la fin de l’annee, sauf si les Houthis attaquent eux-memes le territoire israelien. S’ils le font, la riposte interviendra dans les vingt-quatre heures et constituera le premier cas ou Israel combattra de fait aux cotes de l’Arabie saoudite, un Etat qui ne le reconnait pas officiellement.

Je laisserai une question ouverte. Une construction soudee par la peur de l’Iran peut-elle survivre au moment ou cette peur diminuera, par exemple a la faveur d’une nouvelle treve irano-americaine ?

L’avion qui s’est pose au mauvais endroit

Mercredi 30 septembre, trois jours apres la reunion d’Abou Dhabi, le vol FZ1073 de la compagnie flydubai, reliant Dubai a Israel, a effectue un atterrissage d’urgence en Arabie saoudite apres un incident a bord considere en Israel comme un possible attentat. Les passagers qui se rendaient a Tel-Aviv ont ete accueillis sur le sol saoudien avant d’etre achemines vers l’aeroport Ben-Gourion. Les Emirats ont ouvert une enquete et flydubai a temporairement suspendu ses vols vers Tel-Aviv.

Aucun scandale n’a suivi. Aucune des parties n’a cherche a transformer l’incident en declaration politique. Le royaume saoudien, qui ne reconnait officiellement pas Israel, a simplement accueilli l’avion et contribue a ramener les passagers chez eux.

C’est ainsi que naissent les nouvelles alliances au Moyen-Orient : sans signatures ni ceremonies, sur une piste de secours, lorsque l’ancien dispositif cesse de fonctionner.