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Tandis que des drones incendient les silos de Novorossiisk et que les Grandes Plaines américaines récoltent leur plus faible moisson de blé depuis un siècle et demi, l’indice des prix alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture se rapproche discrètement de son plus haut niveau depuis trois ans. Or cette convergence de crises profite tout sauf à ceux qui ont faim.

Dans la nuit du 12 août, des drones ukrainiens et des embarcations navales sans équipage ont frappé la base navale de Novorossiisk, dernier grand point d’appui de la flotte russe de la mer Noire après une série d’attaques contre la Crimée. Volodymyr Zelensky a annoncé que deux frégates, un grand navire de débarquement, une corvette et plusieurs autres bâtiments avaient été touchés. Parallèlement à la base, trois des plus grands terminaux céréaliers du sud de la Russie ont également été frappés. Au silo de la Compagnie céréalière unifiée de Novorossiisk, une galerie de chargement s’est effondrée et plusieurs silos ont été endommagés. Le terminal du groupe Demetra a perdu une galerie et une aire de déchargement des véhicules. Le terminal KSK a lui aussi subi des dégâts. Trois personnes, dont un enfant, ont été tuées et environ vingt-quatre autres blessées. Le gouverneur du territoire de Krasnodar, Veniamine Kondratiev, a décrété l’état d’urgence dans la ville.

Jusqu’à un tiers de l’ensemble des exportations céréalières russes transite par les terminaux de Novorossiisk. La frappe avait donc une portée moins militaire qu’économique. Selon le ministère ukrainien de l’Agriculture, les expéditions de céréales russes ont chuté de 76 pour cent sur un an au cours des deux premières semaines d’août, tandis que les exportations de blé en juillet n’ont atteint que 1,5 million de tonnes, soit un tiers de moins qu’un an auparavant et deux fois moins que la moyenne des cinq dernières années.

Un détail est particulièrement révélateur. Trois semaines plus tôt, selon un grand quotidien financier britannique, la partie ukrainienne avait accepté, à la demande du vice-président des Etats-Unis J. D. Vance, de ne pas frapper les infrastructures du Consortium de l’oléoduc de la Caspienne ni les pétroliers non visés par les sanctions qui transportent depuis le même port de Novorossiisk du pétrole kazakh. Les groupes Chevron et ExxonMobil, copropriétaires du consortium, ont ainsi obtenu une immunité de fait pour leurs cargaisons. Les terminaux céréaliers, eux, ne bénéficient d’aucune protection comparable. Cette différence est plus éloquente que n’importe quelle déclaration. Dans la hiérarchie des priorités des belligérants et des puissances qui les soutiennent, le pétrole continue de compter davantage que le pain.

La guerre alimentaire en mer Noire ne date pas d’hier. Mais sa phase actuelle se développe à un moment bien plus dangereux du cycle mondial que celui du blocus de 2022. A l’époque, le monde était entré dans la crise avec des stocks céréaliers de report à des niveaux records. Aujourd’hui, ces réserves ont été affaiblies par plusieurs chocs indépendants les uns des autres : la sécheresse américaine, la guerre contre l’Iran et l’approche d’El Niño.

L’attaque contre Novorossiisk a également déclenché une autre bataille, celle de l’information. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé Kiev de chercher à provoquer le chaos sur le marché alimentaire mondial au profit de certains pays occidentaux, affirmant que de telles actions aggravent les pénuries de céréales et d’engrais et augmentent les coûts supportés par les pays du Sud global et de l’Orient. La partie ukrainienne accuse, de son côté, Moscou de s’en prendre à la sécurité alimentaire mondiale. C’est précisément ainsi que Zelensky avait qualifié les précédentes frappes russes contre les infrastructures portuaires d’Odessa. Sur un point, les deux camps se rejoignent : l’alimentation est devenue un argument commode de propagande à destination des pays importateurs, même lorsque les véritables objectifs militaires, bases navales, installations pétrolières ou infrastructures de défense, n’ont qu’un rapport indirect avec les récoltes. Dans le même temps, l’accord accordant une immunité aux infrastructures pétrolières du Consortium de l’oléoduc de la Caspienne, conclu sous la pression de Washington, révèle la véritable hiérarchie des priorités avec une clarté supérieure à celle de tous les communiqués officiels.

Il convient de rappeler que le mécanisme qui, tant bien que mal, protégeait le corridor céréalier de la mer Noire d’une paralysie totale n’existe plus. L’Initiative céréalière de la mer Noire, négociée par la Turquie et l’Organisation des Nations unies à l’été 2022, avait permis d’exporter plus de 32 millions de tonnes de denrées alimentaires depuis les territoires ukrainiens avant que la Russie ne se retire de l’accord en juillet 2023, invoquant l’absence de solution aux problèmes concernant ses propres exportations de céréales et d’engrais. Les tentatives d’Ankara pour relancer ce mécanisme n’ont donné aucun résultat tangible. Trois ans plus tard, le monde affronte une nouvelle phase du même conflit, mais sans aucun dispositif institutionnel capable d’en amortir le choc.

Le Danube ne perd pas seulement son eau

Tandis que Novorossiisk déblayait ses ruines, l’Ukraine subissait ses propres pertes sur l’autre rive de la mer Noire. Les frappes russes contre les infrastructures portuaires de la région d’Odessa, à Izmaïl, Reni et Kiliia, sont devenues presque routinières au mois d’août. Le 6 août, une attaque menée par un essaim de drones Geran a visé Artsyz et le complexe portuaire du Danube. Le 13 août, une nouvelle frappe contre Izmaïl a provoqué des coupures d’électricité dans une partie de la ville. Les 16 et 17 août, un navire civil battant pavillon togolais a été pris sous le feu et quatre personnes ont été blessées. Le ministre ukrainien de la Politique agraire, Taras Vyssotsky, a averti que si la dynamique actuelle se poursuivait, les prix mondiaux des denrées alimentaires pourraient augmenter de 25 à 30 pour cent.

Le problème du Danube ne se résume pas aux frappes militaires. Devenu pour Kiev un corridor d’exportation de secours après le blocage des routes de la mer Noire, le fleuve a atteint durant l’été 2026 des niveaux exceptionnellement bas en raison de la sécheresse européenne, au point que les restes de soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale sont apparus dans son lit. Autrement dit, la seule alternative à une voie maritime exposée aux tirs se rétrécit physiquement d’elle-même, indépendamment de ceux qui lancent les missiles et de leurs cibles. La récolte ukrainienne devrait pourtant être relativement bonne, autour de 60 millions de tonnes de céréales, soit un niveau proche de celui de 2025. Mais il devient toujours plus difficile d’exporter ce qui a été récolté.

L’Amérique qui a désappris à produire du blé

La nouvelle la plus inquiétante de l’été n’est pas venue d’un théâtre de guerre, mais des rapports du ministère américain de l’Agriculture. Dans son rapport de juillet sur l’offre et la demande agricoles mondiales, le ministère a abaissé sa prévision de production de blé pour la campagne 2026-2027 à 1,536 milliard de boisseaux, soit le niveau le plus faible depuis la campagne 1970-1971. La superficie récoltée, limitée à 32 millions d’acres, est la plus faible depuis un siècle et demi, depuis 1877. Les superficies semées ont diminué de 6 pour cent sur un an, à 42,7 millions d’acres, tandis que la récolte de blé d’hiver a chuté de 27 pour cent, à 990 millions de boisseaux, son plus bas niveau depuis la campagne 1965-1966. La production de blé rouge dur d’hiver, principale variété cultivée dans les plaines américaines, est retombée aux niveaux de 1957-1958.

La cause n’est pas une anomalie ponctuelle, mais une chaleur systémique. Selon l’Administration nationale américaine des océans et de l’atmosphère, la période allant de mai 2025 à avril 2026 a été la période de douze mois la plus chaude jamais observée aux Etats-Unis. La sécheresse dans les Grandes Plaines a achevé d’affaiblir des cultures déjà éprouvées. Au milieu de l’été, seulement 28 pour cent du blé d’hiver était considéré comme étant dans un état bon ou excellent, le pire indicateur enregistré depuis quatre ans à ce stade de la saison. Les stocks mondiaux de blé en fin de campagne sont tombés à 272,84 millions de tonnes, en dessous du consensus des analystes.

La portée symbolique de cette évolution est difficile à surestimer. Pendant des siècles, les Etats-Unis ont incarné l’abondance alimentaire et constitué l’un des piliers de la sécurité alimentaire mondiale. Leurs excédents agricoles ont, lors des années critiques, contribué à sauver de la famine des régions allant de l’Inde à la Corne de l’Afrique. Aujourd’hui, l’Amérique récolte moins de blé qu’à une époque où la population mondiale était trois fois inférieure à celle d’aujourd’hui. Joseph Glauber, économiste spécialiste des marchés de matières premières à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, résume précisément la situation : il n’existe pas encore de pénurie mondiale de céréales, mais un problème d’accessibilité. Le ministère américain de l’Agriculture prévoit néanmoins un prix agricole du blé d’environ 6,5 dollars le boisseau, tandis que les cours du blé rouge dur ont progressé de près d’un quart au cours des sept premiers mois de l’année.

Le paradoxe est que la hausse des prix ne signifie nullement une prospérité automatique pour les agriculteurs américains. Les experts du secteur, notamment des spécialistes de l’amélioration génétique du blé de l’université d’Etat du Michigan, constatent depuis des années une rentabilité durablement négative des exploitations agricoles des Grandes Plaines. Les prix du blé étant traditionnellement inférieurs à ceux du maïs et du soja, les producteurs ont été progressivement incités à réduire les superficies consacrées au blé au profit de cultures plus rentables. La diminution du financement fédéral accordé aux programmes de recherche des universités agricoles ne fait qu’aggraver la situation, en réduisant les chances de développer des variétés résistantes à la sécheresse capables d’inverser cette tendance. En d’autres termes, la flambée actuelle des prix ne constitue pas une victoire des agriculteurs, mais le symptôme du déclin structurel de toute une filière, dont le coût est transféré par le marché à tous les autres maillons de la chaîne.

Le détroit qui tient le monde à la gorge

Si la guerre en mer Noire explique les coups portés à la logistique céréalière, la baisse des récoltes américaine et australienne est, dans une large mesure, liée à un tout autre conflit : la guerre entre la coalition américano-israélienne et l’Iran, déclenchée le 28 février 2026. A première vue, ce conflit n’a rien à voir avec les champs de blé du Kansas. En réalité, son impact indirect est immédiat.

Environ un tiers du commerce maritime mondial d’engrais transite par le détroit d’Ormuz et, selon certaines estimations de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, jusqu’aux deux tiers du commerce mondial d’urée, principal engrais azoté. L’Iran, le Qatar, l’Arabie saoudite et Bahreïn assurent ensemble jusqu’à 30 pour cent des exportations mondiales d’urée et près de la moitié des exportations d’ammoniac. Depuis le début de la guerre, le détroit est pratiquement paralysé. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié la situation de plus grave perturbation de l’approvisionnement jamais enregistrée sur le marché pétrolier mondial, tandis que le prix du pétrole de référence de la mer du Nord a bondi de 10 à 13 pour cent pour atteindre 80 à 82 dollars le baril. Washington maintient le blocus naval des ports iraniens malgré la prolongation du cessez-le-feu.

Les engrais sont devenus une victime collatérale de la guerre énergétique. Le prix de l’urée vendue franco à bord en Egypte, marché de référence pour les engrais azotés, est passé de 400 à 490 dollars la tonne avant la guerre à près de 700 à 850 dollars la tonne en avril, avant de reculer partiellement en juin. Dans l’Illinois, le prix de l’ammoniac anhydre est passé d’une moyenne de 828 dollars la tonne entre septembre 2025 et février 2026 à 1 123 dollars au 17 avril. Les engrais sont, en substance, du gaz naturel transformé et immobilisé sous une autre forme. L’énergie représente environ 70 pour cent de leur coût de production, tandis que le Moyen-Orient, grâce à son gaz bon marché, constitue depuis des décennies l’un des piliers du marché mondial de l’azote. Lorsque ce pilier se brise au milieu de la campagne de semis dans l’hémisphère Nord, les agriculteurs réagissent de manière prévisible : ils réduisent les superficies cultivées et les quantités d’engrais épandues. L’Australie, l’un des principaux exportateurs mondiaux de blé, a ainsi semé une superficie plus faible cette saison précisément en raison de l’explosion du prix des engrais, elle-même conséquence de la guerre contre l’Iran.

Le mécanisme se referme alors sur lui-même. Le conflit au Moyen-Orient fait monter le prix des engrais. La hausse du coût des engrais réduit les rendements sur trois continents simultanément. Cette baisse des rendements vient se superposer à la guerre déjà en cours en mer Noire. Ensemble, ces processus font monter le prix du principal aliment de la planète.

Le Bangladesh paie la facture des autres

Il existe un quatrième cercle de pression. Celui-ci n’est pas militaire, mais commercial et diplomatique, et il a été construit personnellement par le président des Etats-Unis Donald Trump. Dans le cadre d’une série d’accords commerciaux dits réciproques, par lesquels l’administration a remplacé des droits de douane jugés anticonstitutionnels par la Cour suprême, Washington a imposé à plusieurs économies en développement l’achat de céréales américaines dans des volumes déterminés à l’avance, indépendamment de la situation du marché mondial.

Le Bangladesh en fournit un exemple révélateur. Le gouvernement de transition dirigé par le conseiller Muhammad Yunus a signé avec les Etats-Unis un accord de commerce réciproque le 9 février 2026, trois jours avant les élections générales et sans véritable contrôle parlementaire visible. En échange d’une réduction des droits de douane de 37 à 19 pour cent, Dacca s’est engagée à acheter pour 3,5 milliards de dollars de produits agricoles américains, dont au moins 700 000 tonnes de blé chaque année pendant cinq ans, du soja pour 1,25 milliard de dollars, ainsi que du carburant et des avions de fabrication américaine. L’économiste Mustafizur Rahman, du Centre de dialogue politique, a qualifié le document final d’accord imposé par une instrumentalisation totale du commerce. La partie américaine porte naturellement un jugement opposé. Mike Spier, président-directeur général de l’Association américaine des exportateurs de blé, a publiquement salué l’accord comme une victoire pour l’agriculture américaine.

La logique du dispositif est aussi simple que brutale. Les pays ayant souscrit à de tels engagements perdent la liberté de choisir leur fournisseur et doivent payer le prix auquel le blé américain sera vendu au moment de la livraison, même si des céréales moins chères provenant de la région de la mer Noire ou d’Argentine sont disponibles au même moment. Durant une année où la récolte américaine est exceptionnellement faible, cela signifie que les importateurs pauvres subventionnent de fait le déficit des Grandes Plaines avec leurs propres budgets alimentaires. Il y a encore un an et demi, une telle logique aurait pu passer pour une hyperbole cynique. En 2026, elle figure littéralement dans le texte d’un accord interétatique.

El Niño prépare un coup dans le dos

A tous ces facteurs s’ajoute une pression climatique qui agit indépendamment de la volonté du Kremlin, de Kiev, de Téhéran ou de Washington. Selon les données du Programme alimentaire mondial des Nations unies publiées le 5 août, la probabilité de formation de l’un des épisodes d’El Niño les plus puissants jamais observés est estimée à 81 pour cent. La température de surface de l’océan a déjà atteint son plus haut niveau depuis 1982 et le phénomène pourrait devenir le plus intense depuis 1950. Son point culminant est attendu entre septembre et décembre 2026, mais ses conséquences sur les récoltes se feront sentir pendant toute l’année 2027.

Les projections du Programme alimentaire mondial concernant les 45 pays les plus vulnérables sont préoccupantes. Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë pourrait passer de 225 millions actuellement à 274 millions, soit 49 millions de personnes supplémentaires et une hausse de 22 pour cent. L’Amérique centrale serait la plus durement touchée, avec une augmentation potentielle de 83 pour cent du nombre de personnes nécessitant une assistance, tandis qu’en Afrique australe la hausse est estimée à près de 75 pour cent. A titre de comparaison, l’épisode d’El Niño de 2015-2016, l’un des plus puissants jamais enregistrés, avait touché entre 60 et 100 millions de personnes. L’épisode actuel menace d’atteindre un niveau presque trois fois supérieur.

C’est précisément la convergence de ces chocs de nature indépendante, militaires, commerciaux et climatiques, qui fait de 2026 une année particulière. Monica Tothova, économiste à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, formule cette inquiétude avec prudence mais sans ambiguïté : plusieurs sources d’incertitude commencent à se renforcer mutuellement. En juillet, l’indice des prix alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a atteint 131,1 points, son niveau le plus élevé depuis janvier 2023, après une hausse mensuelle de 0,6 pour cent. Le sous-indice des céréales a progressé de 3,4 pour cent, le blé de 5,8 pour cent en un mois et de près de 10 pour cent sur un an, tandis que l’indice des huiles végétales a atteint son plus haut niveau depuis juin 2022.

Le pain comme détonateur politique

L’histoire fournit suffisamment de raisons pour prendre au sérieux la phase actuelle. La crise alimentaire mondiale de 2007-2008, provoquée par la combinaison des sécheresses, de la hausse de la demande de biocarburants et des restrictions à l’exportation, avait déclenché des manifestations de rue dans au moins trente pays, d’Haïti à l’Egypte. La flambée des prix alimentaires de 2010-2011 est généralement considérée comme l’un des déclencheurs du Printemps arabe. A l’époque, la hausse brutale du prix du pain s’était ajoutée à un profond mécontentement social en Tunisie et en Egypte et avait accéléré la chute de régimes autoritaires installés depuis des décennies. Ces deux épisodes obéissent à une même logique. Le prix d’une miche de pain constitue rarement, à lui seul, la cause d’une explosion politique, mais il agit presque toujours comme un catalyseur capable d’accélérer un mécontentement déjà accumulé.

La configuration actuelle des risques se distingue des crises précédentes par l’ampleur et la diversité des facteurs en jeu. En 2007-2008, le principal moteur était la demande. En 2010-2011, il s’agissait notamment des interdictions d’exportation décidées par certains pays, comme la Russie après la sécheresse de 2010. Aujourd’hui, les pressions militaires, énergétiques, commerciales, tarifaires et climatiques agissent simultanément, et aucune d’entre elles ne peut être réglée par les efforts d’un seul gouvernement ou d’une seule organisation internationale.

A qui profite cette tempete

Toute hausse brutale du prix d’un produit de premiere necessite entraine une redistribution des revenus, et le marche alimentaire de 2026 ne fait pas exception. Les gagnants sont les exportateurs qui disposent a la fois d’excedents cerealiers physiques et de circuits logistiques operationnels. C’est notamment le cas du Canada, dont les recoltes ont ete moins durement frappees que celles des Etats-Unis par la secheresse, ainsi que des grands negociants en cereales comme Cargill, Bunge et Louis Dreyfus, dont le modele economique repose traditionnellement moins sur les volumes ecoules que sur la volatilite et les ecarts de prix entre les regions. La Russie elle-meme en tire egalement un avantage relatif : ses exportations physiques ont recule en tonnage, mais, aux prix actuels, ses recettes d’exportation diminuent beaucoup moins rapidement que les volumes expedies. Plus la volatilite augmente et plus les chaines logistiques sont fragmentees, plus la marge de l’intermediaire capable de detourner une cargaison autour d’un goulet d’etranglement s’accroit. C’est precisement ce qui fait des grands negociants les beneficiaires structurels de toute crise de ce type, quel que soit, au bout du compte, le pays dont la recolte aura le plus souffert. Les producteurs d’engrais situes hors de la zone de conflit sont eux aussi gagnants : les usines nord-americaines et chinoises d’uree ont beneficie, selon les analystes du secteur, d’un puissant soutien a leurs marges grace a la disparition d’une partie de l’offre moyen-orientale.

Les perdants sont, comme on pouvait s’y attendre, les pays pauvres dependants des importations, qui ne disposent ni de moyens de pression sur les belligerants ni de reserves de change suffisantes pour supporter durablement des surcouts. L’Egypte, premier importateur mondial de ble, tente d’augmenter les prix d’achat garantis a ses propres agriculteurs, mais se heurte a une contrainte physique : le manque d’eau. Pour un pays situe sur les rives d’un Nil dont le debit se fragilise, l’autosuffisance cerealiere reste un objectif hors d’atteinte, quelle que soit la generosite des subventions publiques. Quant au Bangladesh, comme on l’a vu plus haut, il est pratiquement prive de la possibilite de reduire ses couts par l’arbitrage entre fournisseurs : son accord avec Washington fixe les volumes d’achat independamment du prix. Un piege comparable a ete tendu a des dizaines d’autres signataires d’accords commerciaux dits reciproques avec les Etats-Unis, du Guatemala au Salvador.

Une categorie particuliere de perdants est constituee par les pays de l’espace postsovietique, historiquement dependants du ble russe et kazakh. Le Kazakhstan, lui-meme grand exportateur, a instaure a compter du 27 juillet une interdiction d’importer du ble pour une duree de six mois afin de proteger son marche interieur. Dans le meme temps, il a multiplie par 6,5 ses achats de cereales russes au cours des dix premiers mois de la campagne actuelle, a 1,79 million de tonnes, tout en augmentant de 13 pour cent ses propres exportations de cereales et de farine, a 12,2 millions de tonnes. L’Azerbaidjan consomme environ 1,8 million de tonnes de ble alimentaire par an alors que son taux d’autosuffisance nationale n’est que d’environ 20 pour cent. Historiquement, plus de 90 pour cent de ses besoins d’importation sont couverts par la Russie et le Kazakhstan. Le ministere azerbaidjanais de l’Agriculture s’est fixe pour objectif de porter la part de la production nationale a la moitie de la demande interieure, mais la mise en oeuvre de ce programme prendra des annees, alors que les turbulences s’intensifient des maintenant sur les axes de la mer Noire et du Moyen-Orient. En aout, la Russie a expedie vers l’Armenie plus de 36 000 tonnes de cereales en transitant par le territoire azerbaidjanais. Cet episode montre que les corridors cerealiers du Caucase du Sud continuent de fonctionner meme alors que l’escalade militaire s’aggrave dans le bassin, bien plus vaste, de la mer Noire. Mais il montre aussi a quel point la securite alimentaire regionale est imbriquee dans des chaines logistiques qui restent largement controlees par des acteurs exterieurs.

Une architecture concue pour une autre epoque

Le professeur Evan Fraser, de l’universite de Guelph, qui etudie le systeme alimentaire mondial, formule le diagnostic sans detour : le modele actuel repose sur trois hypotheses seulement, un commerce fluide, une energie bon marche et un climat stable, et aucune de ces trois conditions n’est aujourd’hui reunie. Il est difficile d’ajouter quoi que ce soit a ce constat, si ce n’est l’ampleur de la vulnerabilite. Un nombre tres reduit de grands exportateurs, la Russie, le Canada, les Etats-Unis, l’Ukraine et l’Union europeenne, assurent l’essentiel du commerce mondial du ble, tandis que leurs clients sont surtout des Etats pauvres qui, pendant des decennies, ont laisse leur propre agriculture decliner au profit des importations. Concentration de l’offre en amont, concentration de la vulnerabilite en aval : telle est l’architecture d’un systeme concu pour une epoque de petrole bon marche et de climat previsible. L’annee 2026 n’offre plus ni l’un ni l’autre.

Pour l’instant, les silos mondiaux et les reserves publiques contiennent encore suffisamment de cereales pour eviter la panique observee en 2022. Mais cette marge de securite s’amenuise plus vite que les ministeres de l’Agriculture ne parviennent a reagir. L’association europeenne du commerce des cereales Coceral a abaisse dans son bulletin de juillet sa prevision de recolte cerealiere pour l’Union europeenne et le Royaume-Uni a 286,6 millions de tonnes, contre 310 millions l’annee precedente, soit un recul de pres de 8 pour cent pour le premier ensemble producteur de ble au monde. La France, chef de file du marche europeen, voit ses rendements diminuer sous l’effet d’une chaleur record, meme si les incendies estivaux ont cette saison epargne ses principales regions cerealieres. L’Allemagne enregistre elle aussi une baisse des recoltes pour plusieurs cultures.

Combien coutera une miche en decembre : trois scenarios

La trajectoire a venir dependra de la question suivante : les differents chocs vont-ils se synchroniser ou commencer a s’attenuer separement ?

Si l’escalade en mer Noire se poursuit au meme rythme et si El Niño atteint effectivement son pic dans la periode prevue entre septembre et decembre, l’indice des prix alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a de fortes chances de franchir les 135 points avant meme la fin de 2026. A ce moment-la, l’hypothese d’un nouveau choc alimentaire comparable a celui de 2022-2023 cessera d’etre purement theorique.

Le deuxieme scenario, plus favorable, suppose une detente diplomatique en mer Noire sur le modele de l’initiative cerealiere de 2022, ainsi qu’une reouverture progressive du detroit d’Ormuz a mesure que la guerre entre l’Iran et Israel s’apaise. Dans ce cas, le pic des prix interviendrait probablement a l’automne, avant une correction progressive a la baisse avec l’arrivee sur le marche des recoltes canadiennes et australiennes de la saison suivante.

Le troisieme scenario, intermediaire, serait celui d’une stagnation prolongee aux niveaux eleves actuels, sans nouvel effondrement brutal mais sans veritable soulagement non plus. C’est probablement l’issue la plus vraisemblable si l’incertitude actuelle persiste simultanement sur tous les fronts.

Quel que soit le scenario qui se concretisera, le cout politique d’une crise qui frappe le pain est traditionnellement plus eleve que son cout strictement economique. Aucun regime, du Caire a Dacca, n’a jamais traverse sans douleur une hausse durable du prix de la miche. Or la conjonction actuelle de facteurs militaires, climatiques et tarifaires est telle qu’aucun pays, pris isolement, ne peut en neutraliser les effets par ses seuls moyens. Le champ de ble est depuis longtemps devenu un theatre d’affrontement, non seulement au sens litteral, comme l’a montre la guerre sur le sol ukrainien, mais aussi au sens politique et economique : un espace ou s’entrechoquent les interets des grandes puissances, des blocs commerciaux et d’un systeme climatique planetaire parfaitement indifferent aux uns comme aux autres.

Les boulangeries du Caire, de Dacca et d’Addis-Abeba seront parmi les dernieres a connaitre l’issue de cette lutte, simplement en voyant changer le prix de la miche sur leurs etals. A ce moment-la, la decision aura deja ete prise sans elles, a Washington, Moscou, Kiev et Teheran.