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Le modèle français ne s'est pas effondré. C'est là que réside le problème principal : sa dégradation ne ressemble pas à une catastrophe, car elle se produit sans la moindre explosion, sans lundi noir, sans défaut de paiement, sans chars devant le palais de l'Élysée. Simplement, un indicateur après l'autre commence à évoluer dans la mauvaise direction.

La mortalité infantile augmente là où elle diminue dans la plupart des pays développés. La mortalité périnatale atteint un sommet inédit depuis plus d'une décennie. Le niveau en mathématiques à l'école chute plus lourdement que jamais depuis le lancement de l'enquête PISA. La productivité est à la traîne par rapport à sa propre trajectoire d'avant la crise sanitaire. L'industrie se contracte jusqu'à un niveau incompatible avec la prétention à l'autonomie stratégique. La confiance envers le gouvernement tombe à 22 pour cent. La dette publique dépasse 3500 milliards d'euros. Le système social amortit encore le choc, mais il le fait de plus en plus aux dépens des futurs contribuables.

Il ne s'agit pas de l'histoire d'un pays pauvre. C'est l'histoire d'un pays riche qui a appris à masquer son appauvrissement par la redistribution, la dette, la rhétorique bureaucratique et l'assurance politique. La France reste un État développé. Mais au sein du club des pays développés, elle apparaît de moins en moins comme un leader et de plus en plus comme un élève chroniquement en retard.

La mortalité infantile : un chiffre qui brise l'autosatisfaction française

Pour un État doté de l'un des systèmes sociaux les plus coûteux d'Europe, la hausse de la mortalité infantile n'est pas un détail statistique, mais un diagnostic politique.

L'INSEE l'a constaté : en 2024, 2700 enfants de moins d'un an sont morts en France, ce qui correspond à 4,1 décès pour 1000 naissances vivantes. En 2011, ce taux était de 3,5 pour mille. Depuis 2015, la mortalité infantile française est supérieure à la moyenne de l'Union européenne. De plus, cette hausse est principalement liée à la mortalité des nourrissons âgés de 1 à 27 jours de vie : elle est passée de 1,5 à 2,0 pour mille.

Cela est particulièrement inquiétant car la mortalité infantile et néonatale ne reflète pas seulement la qualité de l'assistance à l'accouchement. Elle montre l'état de toute la chaîne : la santé de la mère, l'accès au suivi pendant la grossesse, la situation sociale de la famille, le fonctionnement de la médecine de premier recours, la qualité des centres périnataux, les déséquilibres territoriaux et la capacité du système à détecter rapidement les risques.

La DREES a complété le tableau avec un chiffre encore plus sévère : en 2024, en France, 7398 enfants sont nés morts ou sont décédés au cours des sept premiers jours de vie. La mortalité périnatale a atteint 11,2 pour 1000 naissances, un sommet depuis plus de dix ans.

Le paradoxe français réside dans le fait que le pays consacre des sommes colossales à la santé et à la protection sociale, mais ne transforme pas toujours ces dépenses en qualité. L'argent est là. Le système est là. Les réglementations sont là. Pourtant, le résultat sur l'indicateur le plus sensible se détériore.

Les causes possibles se situent à plusieurs niveaux. La maternité tardive augmente les risques de complications. Les inégalités sociales influencent l'accès au suivi médical. Les facteurs migratoires et territoriaux complexifient le diagnostic précoce. Les maladies chroniques, l'obésité, le diabète, l'hypertension, le stress psychosocial et la consommation de substances toxiques créent un contexte que la médecine ne peut compenser par le seul fait de disposer d'hôpitaux.

Au sens politique, la mortalité infantile frappe le cœur du mythe français. La République a répété pendant des décennies à ses citoyens : l'État coûte cher, mais il protège. Désormais, la question se pose différemment : si l'État coûte de plus en plus cher alors que les indicateurs de base de la protection se détériorent, qu'achète exactement le contribuable ?

L'école tombe la première, l'économie paie ensuite

L'école française est restée longtemps un élément de la religion nationale. Elle devait former le citoyen, l'ingénieur, le fonctionnaire, le soldat, l'enseignant, le dirigeant. Dans cette construction, l'école n'était pas un service, mais la fabrique de la République.

C'est pourquoi l'échec de PISA a une importance qui dépasse les seuls pédagogues. Selon les données de l'OCDE, les élèves français de 15 ans ont obtenu 474 points en mathématiques lors de l'évaluation PISA 2022, soit un score proche de la moyenne de l'OCDE. Mais cette normalité de façade est trompeuse : par rapport à 2018, les résultats de la France ont baissé en mathématiques et en compréhension de l'écrit, et le statut socio-économique expliquait 21 pour cent de la variation des résultats en mathématiques, contre 15 pour cent en moyenne dans l'OCDE.

En d'autres termes, l'école française ne se contente pas de baisser en qualité. Elle remplit de moins en moins sa fonction historique d'ascenseur social. La République promet l'égalité par l'éducation, mais elle reproduit en réalité de plus en plus les inégalités par l'éducation.

La baisse des compétences en mathématiques n'est pas un problème restreint aux professeurs de mathématiques. C'est la perte future de la culture de l'ingénieur, des compétences industrielles, de la capacité à assurer une production complexe, à gérer les infrastructures, à garantir la souveraineté technologique, les innovations de défense, l'énergie nucléaire, l'intelligence artificielle et la cybersécurité.

Un pays peut parler autant qu'il le souhaite de réindustrialisation, mais l'industrie ne commence pas par le communiqué de presse d'un ministre. Elle commence par un enfant qui comprend les fractions, lit l'énoncé d'un problème et est capable de raisonner de cause à effet plutôt que de deviner la réponse. Lorsque les compétences de base s'affaiblissent, tous les étages supérieurs - l'université, l'école d'ingénieurs, le laboratoire, l'usine, l'armée - reposent sur des fondations défectueuses.

La France conserve pour l'instant des institutions d'élite puissantes. Ses grandes écoles, ses écoles d'ingénieurs, ses centres de recherche et ses grandes entreprises produisent encore des cadres de niveau mondial. Mais un îlot d'élite ne remplace pas une qualité de masse. La puissance stratégique du XXIe siècle ne se construit pas uniquement sur les sommets, mais sur une base intermédiaire dense : des techniciens, des ingénieurs, des agents de maîtrise, des cadres intermédiaires, des programmeurs, des médecins, des enseignants, des officiers et des opérateurs de systèmes complexes.

Lorsque le milieu se dégrade, un pays peut encore faire illusion pendant longtemps lors des conférences. Mais dans les ateliers, les hôpitaux, les tribunaux, les écoles et les administrations, une autre réalité commence déjà à s'installer.

La productivité : le nerf principal du déclin français

La productivité est un mot ennuyeux pour les débats politiques télévisés, mais c'est elle qui détermine ce qu'un pays peut verser aux médecins, aux enseignants, aux militaires, aux retraités, aux ouvriers et aux fonctionnaires. La productivité décide si le modèle social est le résultat de la richesse ou une forme d'illusion subventionnée.

La Banque de France a indiqué en 2024 que, depuis 2019, la productivité du travail en France s'est établie à un niveau inférieur de 8,5 pour cent à celui qu'elle aurait atteint si la tendance d'avant la crise sanitaire - de 2010 à 2019 - s'était maintenue. Parmi les facteurs mentionnés figuraient le recours accru à l'apprentissage, les modifications de la structure de la main-d'œuvre et d'autres éléments, mais seule une partie des pertes a pu être expliquée.

Il s'agit d'une nuance importante. Le problème français ne se résume pas à la crise sanitaire. La pandémie a accéléré ce qui s'accumulait déjà : la réduction de la base industrielle, l'alourdissement des charges administratives, la faiblesse de la culture de gestion dans certaines organisations, la fatigue du marché du travail, la hausse des coûts cachés, la baisse de la discipline d'exécution et la complexité excessive de la réglementation.

La France a tenté pendant de nombreuses années de concilier trois éléments : un niveau élevé d'engagements sociaux, une vie active relativement courte et une capacité limitée de l'économie à créer de la nouvelle valeur ajoutée. Tant que les taux d'intérêt étaient bas, ce compromis semblait gérable. Lorsque l'argent est devenu plus cher, le compromis s'est transformé en piège.

La productivité ne peut pas être remplacée par la dette. La dette peut acheter du temps, mais elle ne crée pas de compétences. Une subvention peut préserver un emploi, mais elle ne rend pas une entreprise compétitive. Une prestation sociale peut soutenir la consommation, mais elle ne construit pas d'usine. Un plan public peut décréter une priorité, mais il ne remplace pas les ingénieurs, les machines-outils, les brevets, les marchés d'exportation et la discipline de gestion.

La France ne s'appauvrit pas d'un coup. Elle s'appauvrit de manière relative. Cela est psychologiquement plus dangereux : les gens ne perçoivent pas toujours immédiatement le déclin, mais ils remarquent que les Allemands, les Suisses, les Néerlandais, les Américains et les Scandinaves vivent avec plus d'assurance, investissent davantage, modernisent plus rapidement leurs infrastructures, financent plus facilement leur défense et adoptent plus activement les technologies. Le retard relatif apparaît d'abord comme une irritation, puis comme de l'envie sociale, et enfin comme du radicalisme politique.

La désindustrialisation : une autonomie stratégique sans machines-outils

La France aime s'exprimer dans la langue de la souveraineté. Paris parle d'autonomie stratégique européenne, de défense indépendante, de statut nucléaire, de diplomatie mondiale et de mission particulière de l'Europe. Mais la souveraineté ne se résume pas à un siège au Conseil de sécurité de l'ONU et à une doctrine nucléaire. La souveraineté, c'est la capacité à produire des biens critiques, à contrôler les chaînes d'approvisionnement, à fabriquer des médicaments, des composants, des munitions, des moyens de transport, des équipements énergétiques, des éléments semi-conducteurs, des drones et des moyens de communication.

Sur ce plan, la réalité française est bien plus fragile que sa rhétorique politique. Les données publiées par les structures du pôle économique français montrent que la part de l'industrie manufacturière dans le PIB est passée de 17 pour cent en 1995 à 11 pour cent en 2017. La France, aux côtés du Royaume-Uni, s'est retrouvée parmi les grandes économies développées les plus durement touchées par la désindustrialisation.

Il ne s'agit pas simplement d'une perte d'emplois. C'est une perte de densité des compétences. Une usine n'est pas seulement un lieu de production. C'est une école de culture technologique, une base fiscale locale, un réseau de fournisseurs, une discipline d'ingénierie et l'identité professionnelle d'une région, ainsi que la capacité d'exportation d'un pays. Lorsqu'une usine ferme, ce n'est pas seulement un atelier qui disparaît. C'est l'environnement qui produit l'atelier suivant qui s'éteint.

La désindustrialisation est particulièrement dévastatrice pour un État qui souhaite rester une puissance militaire. Après la guerre en Ukraine, les armées européennes ont découvert que les stocks d'obus, de missiles, de systèmes de défense aérienne, de drones, de moyens de guerre électronique et de véhicules blindés ne relevaient pas d'une logistique secondaire, mais constituaient une question de survie. La France a révisé en 2026 sa programmation militaire, ajoutant des dizaines de milliards d'euros aux dépenses de défense afin d'accroître les stocks d'armements, de drones, de systèmes antidrones, de missiles et de munitions.

Cependant, un budget de défense dépourvu de profondeur industrielle se transforme en une file d'attente pour obtenir des composants étrangers. L'OTAN, après le sommet de La Haye en 2025, a fixé un objectif : d'ici 2035, les alliés devront consacrer 5 pour cent du PIB aux investissements de défense et de sécurité, dont 3,5 pour cent pour les dépenses de défense principales.

Pour la France, cela implique un choix difficile. Soit elle renforce sa base industrielle et transforme ses dépenses de défense en un renouvellement technologique, soit elle ajoute simplement une couche de pression supplémentaire sur un budget qui craque déjà. La puissance militaire ne s'achète pas uniquement avec de l'argent. Elle est produite par l'industrie, l'école, la science, la logistique et la gestion publique.

La dette comme drogue du modèle social

Le modèle social français a longtemps fait l'objet d'admiration : protection élevée, médecine développée, retraites, allocations, services publics, redistribution, pauvreté extrême faible par rapport aux normes internationales. Mais ce modèle comporte une condition : il doit être financé par la richesse créée.

L'OCDE indique que la France reste l'un des plus grands financeurs sociaux parmi les pays de l'organisation : les dépenses sociales publiques dépassent 30 pour cent du PIB, se classant parmi les niveaux les plus élevés de l'OCDE.

Dans une économie normale, cela peut être le choix d'une société mature. Dans une économie marquée par une productivité en baisse, une industrie faible et des déficits chroniques, cela se transforme en une construction de dette.

L'OCDE, dans son étude économique de 2026 sur la France, le constate directement : le PIB par habitant est à la traîne par rapport aux principales économies de l'OCDE, et le pays a besoin d'un taux d'emploi plus élevé chez les jeunes et les travailleurs seniors, d'un renforcement de la compétitivité industrielle, d'une politique d'innovation plus efficace, d'investissements dans les compétences et d'une baisse des impôts sur la production.

L'aspect budgétaire est encore plus sévère. Selon les données de l'OCDE, le déficit de la France a diminué, passant de 5,8 pour cent du PIB en 2024 à 5,1... pour cent en 2025, mais il est resté extrêmement élevé pour un pays ayant un tel niveau de dette. La Commission européenne prévoyait en mai 2026 le maintien du déficit à 5,1 pour cent du PIB en 2026 et une hausse à 5,7 pour cent en 2027, avec une dette publique proche de 120 pour cent du PIB d'ici 2027.

Reuters rapportait en juillet 2026 que la dette française avait atteint 3500 milliards d'euros, soit 117,5 pour cent du PIB. Les paiements d'intérêts sont déjà devenus l'une des principales menaces : 66 milliards d'euros en 2025, avec le risque de frôler les 100 milliards d'euros d'ici 2029.

Cela change la politique. Lorsque la charge de la dette commence à concurrencer l'éducation, la défense, la santé et les investissements, l'État perd sa liberté de manœuvre. La souveraineté devient une fonction comptable : peut-on emprunter, à quel taux, auprès de qui, pour quelle durée et avec quel risque politique.

La dette est dangereuse non pas par sa seule taille, mais au moment où elle cesse d'acheter l'avenir pour financer le passé. Si l'emprunt est destiné aux infrastructures, aux technologies, à l'énergie, à l'éducation, à l'industrie - il peut être un investissement. Si l'emprunt sert à maintenir la consommation courante et la paix politique, il se transforme en analgésique. La douleur s'estompe un temps. La maladie progresse.

La diplomatie française perd son assise économique

La France dispose toujours de ressources de politique étrangère majeures : arme nucléaire, siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, école diplomatique, infrastructures militaires, industrie de défense, influence au sein de l'UE, espace francophone, expérience des opérations en Afrique et au Moyen-Orient.

Cependant, l'influence diplomatique au XXIe siècle repose de moins en moins sur le statut symbolique et de plus en plus sur la masse économique, les compétences technologiques et la capacité à soutenir une concurrence de longue durée. Les États-Unis, la Chine, l'Allemagne, la Corée du Sud, le Japon, les Pays-Bas, les pays scandinaves - tous montrent que la politique étrangère s'appuie sur la productivité, les exportations, l'innovation et des finances maîtrisées.

La France subit ici un écart croissant entre son ambition et ses ressources. Elle veut diriger l'Europe, mais a elle-même besoin d'une consolidation budgétaire. Elle parle d'autonomie stratégique, mais sa part industrielle s'est contractée. Elle exige une plus grande responsabilité de l'Europe en matière de défense, mais la hausse des dépenses militaires se heurte aux engagements liés aux retraites, au social et à la dette. Elle prétend à un rôle moral mondial, mais fait face chez elle à une crise de confiance, au déclin scolaire, à la fracture territoriale et à l'épuisement budgétaire.

Le tableau commercial complète le diagnostic. Eurostat a constaté qu'entre 2002 et 2024, la balance commerciale des biens de la France s'est détériorée de 105 milliards d'euros - le pire résultat parmi les pays de l'UE pour cet indicateur.

Le déficit commercial n'est pas un simple graphique du commerce extérieur. C'est l'expression matérielle du fait que le pays consomme plus de valeur industrielle qu'il n'est capable d'en vendre au monde. La France conserve des secteurs forts - l'aéronautique, le luxe, l'agroalimentaire, le nucléaire, l'armement, la pharmacie, certains segments des transports. Mais ces îlots de force ne suffisent plus à compenser l'ampleur du recul industriel.

La fracture territoriale : la république de l'égalité se transforme en archipel

Le problème français n'est pas uniforme. Paris et les métropoles riches vivent dans un pays. Les anciennes régions industrielles, les départements périphériques, une partie du quart nord-est, la France rurale profonde, les territoires d'outre-mer - dans un autre.

L'OCDE, dans son panorama de l'emploi 2026, souligne que les disparités régionales du marché du travail en France se traduisent par des écarts de revenus pour les ménages : le revenu disponible médian à Paris est 1,6 fois plus élevé qu'en Seine-Saint-Denis, et une part importante de cet écart est directement liée aux conditions du marché du travail.

C'est un point clé. La France a beau maintenir une redistribution comparativement forte au niveau national, le territoire commence à vivre selon la logique de la concentration. Les espaces riches attirent les capitaux, les universités, les transports, les médecins, les infrastructures culturelles, les professions du numérique. Les espaces pauvres perdent les jeunes, les actifs, les qualifiés, puis perdent leur assiette fiscale, ensuite leurs services publics, et enfin leur confiance.

Ainsi naît la géographie politique du ressentiment. Un habitant d'une région où une usine a fermé, où l'hôpital a été réduit, où l'école perd ses enseignants, où le train passe plus rarement et où le carburant coûte plus cher, ne perçoit pas les explications macroéconomiques comme une réalité. Pour lui, la République parle la langue de Paris, alors qu'il vit dans un pays où l'État devient de plus en plus coûteux et de moins en moins visible.

De là découlent la hausse du vote radical, la méfiance, la mobilisation contestataire, la pensée complotiste, la colère contre les élites. Ce n'est pas un simple problème d'information. C'est une réaction sociale à la stratification territoriale.

La crise de confiance : non pas la conséquence de l'instabilité politique, mais sa cause

L'OCDE, dans son étude sur la confiance envers les institutions publiques, a enregistré une baisse brutale de la confiance envers le gouvernement national en France : passée de 34 pour cent en 2023 à 22 pour cent en 2025, alors que la moyenne de l'OCDE se situe autour de 40 pour cent. Le rapport associe cela à l'instabilité politique consécutive à la dissolution de l'Assemblée nationale en juillet 2024 et au changement de plusieurs gouvernements.

Mais cette vision est trop étroite. La méfiance française n'a pas commencé avec la crise parlementaire. La dissolution n'a fait qu'ouvrir le couvercle de la marmite.

La confiance s'effondre lorsque le citoyen constate un décalage entre la promesse et l'expérience. On lui promet le meilleur modèle social, mais il est confronté aux files d'attente, aux hôpitaux saturés, à la pénurie de médecins et à une école affaiblie. On lui parle de renaissance industrielle, mais il voit des entreprises fermées et la dépendance aux importations. On lui parle d'égalité, mais il comprend que l'origine sociale détermine de plus en plus le parcours scolaire. On lui parle d'un État fort, mais cet État ne parvient pas à tenir son budget, le périmètre de ses compétences, la qualité de ses services et la confiance envers la justice.

L'aspect informationnel est ici fondamental. Le pouvoir, dans ces conditions, tente de gérer non seulement la politique, mais aussi la perception. Il parle de réformes, de feuilles de route, de plans, de stratégies, de priorités. Mais le citoyen ne compare pas des documents, il compare son quotidien. Si la langue de l'État devient trop lisse et la vie trop rugueuse, il n'en ressort pas de la conviction, mais du cynisme.

L'élite française explique souvent la crise par le populisme, les réseaux sociaux, les ingérences extérieures, la propagande russe, les algorithmes, la radicalisation. Tout cela peut accentuer les tensions. Mais la source est plus profonde : une société perd confiance lorsqu'elle soupçonne que les classes dirigeantes ne sont plus capables de gérer la cause des problèmes et gèrent, par conséquent, leur description.

Science et innovation : le pays des grands projets vit sans nouveau grand élan

La France du XXe siècle savait faire de grands paris technologiques : le nucléaire, le TGV, Airbus, Ariane, l'aviation militaire, les infrastructures, les écoles d'ingénieurs. C'était la république des ingénieurs, des planificateurs et des grands corps stratégiques.

Aujourd'hui, cette tradition n'a pas disparu, mais elle s'est affaiblie. L'OCDE, dans son étude économique de la France, notait que les dépenses de recherche et développement des entreprises françaises s'élevaient en moyenne à environ 2,2 pour cent du PIB sur la période 2015-2021, un niveau inférieur à la moyenne de l'OCDE qui s'établissait à 2,5 pour cent. En 2024, le niveau général des dépenses de R&D au sein de l'OCDE se maintenait à 2,7 pour cent du PIB.

L'écart ne paraît pas dramatique sur le papier. Mais la compétition en matière d'innovation ne repose pas sur de belles moyennes. Elle repose sur l'accumulation d'un avantage. Si un pays investit, année après année, moins que ses concurrents dans la recherche, le numérique, les processus industriels, les équipements, les compétences et les brevets, il découvre dix ans plus tard qu'il achète l'avenir aux autres.

Le problème français est accentué par le fait que l'État est surchargé par ses engagements courants. Lorsque le budget est absorbé par les retraites, la santé, les transferts sociaux et le service de la dette, les investissements d'avenir deviennent les premiers candidats au report de financement. Il est politiquement plus facile de sanctuariser une prestation d'aujourd'hui qu'un laboratoire de demain. Mais à l'échelle d'une civilisation, cette arithmétique est suicidaire.

Trois scénarios : le traitement, la stagnation ou le déclin administré

La France ne fait pas face à un avenir unique et inéluctable. Plusieurs trajectoires se dessinent.

Le premier scénario est celui d'une réforme rigoureuse sans destruction du modèle social. Il exige d'accroître l'efficacité des dépenses, de revoir la charge des retraites, de soutenir le travail, de réduire les coûts de production, d'accorder une priorité réelle à l'école, de mener une politique industrielle aux résultats mesurables, d'accélérer la R&D, d'engager une reconstruction territoriale et de tenir un discours de vérité devant la société. C'est douloureux, mais possible. La France possède encore des capitaux, des institutions, de grandes entreprises, des ingénieurs, une ressource démographique par rapport à une partie de l'Europe, un socle nucléaire, une diplomatie solide et une forte attractivité culturelle.

Le deuxième scénario est celui de la stagnation accompagnée de réformes cosmétiques périodiques. C'est la voie la plus probable compte tenu de la fragmentation politique actuelle. Les gouvernements annonceront des économies, puis les atténueront sous la pression de la rue. La dette augmentera plus ou moins vite, mais ne disparaîtra pas. L'école sera réformée au niveau des programmes, non de la qualité. La politique industrielle produira quelques succès isolés, mais ne retrouvera pas sa dimension globale. Le système social empêchera les individus de basculer brutalement, tout en accroissant la dépendance envers le budget public.

Le troisième scénario est celui d'une rupture obligataire et politique. Il ne signifie pas nécessairement un défaut de paiement. Pour un pays comme la France, la rupture peut prendre une autre forme : une hausse brutale du coût des emprunts, la pression des marchés, une consolidation forcée, un conflit avec Bruxelles, des protestations sociales, la victoire politique des radicaux, l'affaiblissement du leadership européen, la réduction des capacités de défense et la perte de confiance des investisseurs. Ce n'est pas le scénario argentin. C'est le scénario d'une Italie de grande taille, dotée d'une culture de la contestation française et du statut nucléaire.

L'élément le plus dangereux n'est pas la dette en soi, mais le déni. Les grandes puissances s'effondrent rarement par manque de ressources. Elles s'effondrent parce qu'elles confondent trop longtemps le statut avec la force, les dépenses avec la qualité, la redistribution avec la richesse et la rhétorique de la souveraineté avec la puissance industrielle.

La leçon française pour l'Europe

La France n'est pas une exception, elle est un avertissement. Presque toute l'Europe est confrontée à un ensemble de défis similaires : le vieillissement, des États sociaux coûteux, une productivité faible, la concurrence des États-Unis et de la Chine, la transition énergétique, les dépenses militaires, la pression migratoire, la crise de confiance et la fracture entre les métropoles et la périphérie.

Mais en France, ces lignes de faille se croisent de manière particulièrement nette, car le modèle français a historiquement prétendu à l'universalité. Il promettait de conjuguer l'égalité et la grandeur, l'État et la liberté, la protection sociale et la puissance économique, l'intégration européenne et la souveraineté nationale, la diplomatie de grand style et l'indépendance industrielle.

Il apparaît aujourd'hui que la formule nécessite une révision. Non pas cosmétique. Structurelle.

La France n'est pas devenue un pays pauvre. Elle est devenue un pays qui paie trop cher pour préserver l'image d'un pays riche. La différence est fondamentale. La pauvreté peut être surmontée par la croissance. L'image de la richesse, soutenue par la dette, ne se surmonte que par le courage politique.

Pour l'instant, la République française vit sur le mode du constat différé. Elle est encore assez forte pour ne pas s'effondrer. Elle est déjà insuffisamment efficace pour demeurer, sans réformes, dans la première ligue du monde développé.

L'histoire punit rarement les États pour une seule mauvaise année. Elle les punit pour des décennies d'aveuglement. La France se trouve précisément à cet endroit : non pas au bord du gouffre, mais sur une longue pente descendante. C'est pire, car la pente permet de soutenir que la chute n'existe pas. Mais les chiffres, eux, ont déjà mis fin au débat.