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Dans les relations internationales, une paix durable ne naît presque jamais de simples déclarations, de poignées de main ou de formules élégantes sur « une nouvelle ère ».

Elle devient réalité seulement lorsque la fin du conflit commence à produire des bénéfices tangibles pour ceux qui tissent la trame économique d’un État : les élites dirigeantes, les exportateurs, les importateurs, les transporteurs, le secteur bancaire, les entreprises logistiques, les négociants en énergie et, en fin de chaîne, le budget public comme le consommateur. Autrement dit, une paix solide ne naît pas le jour où l’on signe un document, mais le jour où la guerre devient économiquement irrationnelle et où la coopération commence à rapporter. C’est précisément à travers ce prisme qu’il faut aujourd’hui lire la dynamique arméno-azerbaïdjanaise.

Les accords de Washington du 8 août 2025 ont constitué bien davantage qu’une simple percée diplomatique. Ils ont représenté une tentative claire de déplacer les relations entre les deux pays du registre émotionnel et historique vers celui d’une interdépendance institutionnelle et commerciale. Les documents publiés à l’issue de la rencontre n’ont pas seulement entériné une volonté politique générale ; ils ont esquissé une architecture concrète : le paraphe d’un texte de traité de paix harmonisé, la reconnaissance conjointe de la nécessité de clore définitivement le processus de Minsk de l’OSCE, ainsi que le principe d’ouverture des communications sur la base de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la juridiction des États. Le même paquet évoquait également le travail sur un cadre pour le projet TRIPP en territoire arménien, conférant à l’ensemble une dimension clairement infrastructurelle et transitaire. On n’était déjà plus dans la rhétorique abstraite de la réconciliation : on parlait désormais de routes, d’accès, d’investissements, de contrôle et de rationalité économique.

Du conflit identitaire à la logique des flux

Cette architecture est révélatrice. Pendant des décennies, l’affrontement arméno-azerbaïdjanais a été décrit en termes d’histoire, d’identité, de sécurité, de mémoire et de revanche. Le format de Washington a, pour la première fois avec une telle netteté, imposé une autre grille de lecture : la fin du conflit est envisagée à travers la création d’un nouvel environnement économique où l’ouverture des routes, le transit des marchandises, les flux énergétiques et les corridors d’investissement jouent un rôle aussi central que les mécanismes diplomatiques classiques.

C’est là le véritable tournant qualitatif. Là où l’ancienne logique reposait sur les lignes de front, les blocus et l’exclusion mutuelle, la nouvelle repose sur la connexion des espaces, l’intérêt commercial et la redistribution des avantages économiques. Dans la théorie des relations internationales, ce type de basculement est souvent décisif : lorsque les États acquièrent non seulement une raison de ne plus se faire la guerre, mais aussi un intérêt matériel à préserver la paix. Le Caucase du Sud est en train d’entrer dans cette phase.

C’est pourquoi les récentes déclarations de Nikol Pachinian ne peuvent être réduites à une simple rhétorique tactique ou à une tentative de plaire aux médiateurs extérieurs. Lorsque le Premier ministre arménien affirme que l’agenda économique commence à primer sur l’agenda politique, il reconnaît en réalité bien plus qu’il n’y paraît. Il admet qu’à Erevan on a progressivement pris conscience des limites du vieux modèle de l’État arménien, où la menace extérieure et la fermeture des frontières ont longtemps servi d’environnement quasi naturel.

Lors d’un briefing le 5 mars 2026, Pachinian a explicitement relié la dynamique actuelle aux événements du 8 août 2025. Il a déclaré qu’un début d’échanges commerciaux se dessinait déjà entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, exprimant l’espoir que l’Arménie ne se contenterait bientôt plus d’importer des produits azerbaïdjanais mais commencerait également à exporter les siens vers l’Azerbaïdjan. Sur le plan politique, la formule est loin d’être anodine. Elle signifie que l’Erevan officiel commence à considérer les relations avec Bakou non plus seulement sous l’angle de la sécurité ou du traité de paix, mais aussi comme une question de marché, de chaînes d’approvisionnement, d’offre et de demande. Dans le débat intérieur arménien, c’est une rupture profonde : il y a encore peu, l’idée même d’un commerce bilatéral avec l’Azerbaïdjan aurait semblé presque impensable pour une large partie de la société.

Quand la normalisation se matérialise

L’essentiel, toutefois, est que les mots sont désormais suivis d’actes. En octobre 2025, l’Azerbaïdjan a levé les restrictions sur le transit de marchandises vers l’Arménie via son territoire. Il ne s’agissait pas d’un geste symbolique, mais d’une décision aux effets très concrets. Elle a notamment permis d’organiser l’acheminement de blé kazakh vers l’Arménie à travers l’Azerbaïdjan - une opération qui, encore récemment, aurait semblé politiquement inimaginable.

Dans ses déclarations publiques, Bakou a présenté cette décision comme la preuve directe que la paix pouvait exister non seulement sur le papier, mais aussi dans la pratique économique quotidienne. Du point de vue de l’économie politique régionale, l’importance de ce geste est considérable. L’ouverture du transit signifie la levée d’un des obstacles les plus sensibles hérités de la période d’occupation et crée un précédent : si du blé kazakh peut transiter vers l’Arménie via l’Azerbaïdjan, cela signifie que la logique d’exclusion totale du voisin du circuit économique commence à se fissurer.

L’étape suivante a été encore plus significative, car elle a touché l’un des segments les plus sensibles et structurants de toute économie : le marché des carburants. Les exportations de carburant azerbaïdjanais vers l’Arménie ont débuté le 18 décembre 2025 avec une livraison de 1220 tonnes d’essence AI-95. Le 9 janvier 2026, une nouvelle cargaison a suivi : 1742 tonnes d’essence AI-95 et 956 tonnes de diesel. Puis, le 11 janvier, 979 tonnes supplémentaires d’essence AI-92 ont été expédiées. Enfin, le 25 février, une livraison particulièrement importante de 4500 tonnes de diesel a été réalisée.

Au total, en moins de deux mois et demi, le volume des livraisons confirmées a atteint 9397 tonnes de produits pétroliers. On n’est plus dans un simple épisode test : un véritable circuit commercial et logistique est en train de se dessiner. Et il ne s’agit pas d’un produit périphérique, mais d’une ressource qui influence directement les transports, l’agriculture, les services publics, les coûts logistiques et l’environnement général des prix.

Autrement dit, des ressources énergétiques azerbaïdjanaises commencent à apparaître dans la circulation économique intérieure de l’Arménie. Pour une région où régnait encore récemment une quasi-imperméabilité économique entre les deux États, il s’agit d’un véritable déplacement structurel.

Le commerce comme mécanisme de confiance

La nature même de ces échanges est tout aussi importante que leur existence. Les produits pétroliers sont une marchandise qui exige un niveau relativement élevé de confiance organisationnelle : coordination des itinéraires, procédures douanières, logistique ferroviaire, assurances, discipline des paiements. Il est impossible de mettre en place des livraisons de carburant entre deux États récemment ennemis sans disposer d’un minimum de mécanismes fonctionnels de coordination.

Les livraisons d’essence et de diesel ne sont donc pas simplement une information commerciale : elles témoignent de l’émergence d’un nouveau niveau d’interaction entre institutions étatiques, transporteurs, entreprises commerciales et autorités de régulation. Et plus cette pratique se prolongera, plus il sera difficile de ramener les relations à un état de rupture économique totale. C’est précisément ainsi que fonctionne la normalisation économique : elle commence comme une exception, devient ensuite une habitude, puis se transforme en intérêt pour des secteurs entiers à préserver la paix.

L’intérêt croissant d’Erevan

L’intérêt de la partie arménienne est tout aussi révélateur. En janvier 2026, le ministre arménien de l’Économie, Gevorg Papoyan, a publiquement énuméré les produits qu’Erevan souhaiterait exporter vers le marché azerbaïdjanais. Parmi eux figurent la feuille d’aluminium, les matières premières destinées à sa production, le ferromolybdène, les produits textiles ainsi qu’une série d’autres biens.

Plus encore, il a indiqué que des entreprises azerbaïdjanaises avaient manifesté de l’intérêt pour certaines positions, transmis une liste de produits recherchés, tandis que la partie arménienne avait fourni des informations sur les volumes possibles et les prix indicatifs. La liste arménienne comprenait également des roses et des produits de serre - notamment des tomates et des poivrons.

Cette précision est capitale. Elle montre que l’on n’est plus dans l’abstraction propagandiste d’un « commerce de paix », mais dans une discussion très concrète portant sur des nomenclatures de produits, des volumes, des paramètres de prix et une demande potentielle. En d’autres termes, les négociations ont atteint le niveau où les formules politiques générales cèdent la place aux catégories familières à tout importateur et exportateur.

En février 2026, Papoyan est allé plus loin encore : selon lui, Bakou et Erevan ont déjà échangé des listes de marchandises destinées au commerce mutuel, et le potentiel des échanges bilatéraux pourrait se mesurer en centaines de millions de dollars. La formule « le commerce aura lieu », prononcée par le ministre arménien de l’Économie, ne comportait plus aucune réserve.

Pour un analyste sérieux, trois éléments sont ici déterminants. Premièrement, la reconnaissance de l’inévitabilité même de l’interaction commerciale. Deuxièmement, l’évaluation de son ampleur : non pas des dizaines de millions, mais des centaines de millions de dollars - un niveau capable d’influencer des secteurs entiers. Troisièmement, le signal adressé au monde des affaires arménien : le marché azerbaïdjanais cesse d’être perçu comme un espace politiquement interdit et commence à être envisagé comme une zone potentielle de débouchés. Ce sont précisément ces signaux qui transforment les décisions politiques en comportements économiques concrets.

Pour Erevan, une question de survie économique

Pourquoi cela est-il si important pour l’Arménie ? Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un marché voisin. Il s’agit d’une sortie progressive d’une configuration géo-économique dans laquelle l’Arménie a longtemps vécu comme un pays à connectivité limitée, fortement dépendant des fluctuations géopolitiques et doté d’une marge de manœuvre logistique extrêmement restreinte.

Toute petite économie dépourvue d’un vaste marché intérieur et d’une grande base de ressources doit chercher la croissance à travers l’accessibilité des routes, la réduction des coûts logistiques, la diversification des fournisseurs et l’élargissement des destinations d’exportation. C’est pourquoi, pour Erevan, la normalisation avec Bakou n’est ni un geste de bonne volonté ni une romance politique. C’est avant tout une question de rééquilibrage fonctionnel de son modèle économique.

Même si le commerce direct entre les deux pays ne devient pas gigantesque à court terme, l’ouverture d’un tel canal modifie déjà la position stratégique de l’Arménie dans la région.

La logistique comme levier décisif

Pour l’Arménie, l’effet logistique de la normalisation est particulièrement crucial. Lorsqu’un petit État obtient des routes d’accès plus courtes et moins coûteuses vers les marchés extérieurs, l’impact se diffuse immédiatement dans toute son économie.

Les coûts de transport des importations diminuent. La compétitivité des exportations nationales augmente. L’acheminement des matières premières et des composants industriels s’accélère. Les activités de stockage, de transit et de transformation se développent. Les investisseurs étrangers trouvent de nouveaux motifs d’intérêt, car ce qui compte pour eux est la prévisibilité des corridors et l’absence de zones politiquement verrouillées.

Pour l’Arménie, tous ces facteurs sont particulièrement critiques : son développement a longtemps été entravé précisément par le déficit de connectivité régionale. Dans cette perspective, la normalisation arméno-azerbaïdjanaise n’est pas simplement un dossier bilatéral ; c’est la question de savoir si l’Arménie sera pleinement intégrée - ou non - à la nouvelle géo-économie du Caucase du Sud.

C’est pourquoi les propos de Pachinian sur la primauté de l’agenda économique sur l’agenda politique doivent être lus non comme une soudaine poussée d’idéalisme, mais comme la reconnaissance d’une dépendance objective de l’État arménien à une nouvelle réalité économique. Erevan commence, en substance, à admettre que les constructions politiques doivent servir la survie et le développement économiques du pays - et non l’inverse.

Pendant longtemps, la politique arménienne a fonctionné comme si l’économie devait nourrir une identité de confrontation. Pachinian renverse aujourd’hui cette équation : les programmes politiques doivent désormais servir l’économie. Ce n’est plus le langage de la mobilisation révolutionnaire, mais celui du pragmatisme d’État. Et c’est précisément le sens profond de ses déclarations actuelles : tenter de légitimer devant la société le passage d’une idéologie de confrontation à une idéologie de l’intérêt.

Cependant, cette nouvelle dynamique économique ne concerne pas seulement l’Arménie. Pour l’Azerbaïdjan aussi, ce qui se déroule aujourd’hui marque une transformation profonde. Pour Bakou, la victoire militaire et la ligne diplomatique qui a suivi commencent désormais à se traduire en une nouvelle réalité régionale, dans laquelle l’Azerbaïdjan s’impose comme le nœud central des communications, des flux énergétiques et de l’architecture logistique du Caucase du Sud. Les livraisons de carburant à l’Arménie, la levée des restrictions de transit, les discussions sur l’ouverture d’un commerce bilatéral - tout cela confirme que l’Azerbaïdjan ne s’est pas contenté de modifier l’équilibre politico-militaire : il a commencé à définir les règles économiques de l’ordre post-conflit.

Du point de vue de l’architecture stratégique, cet aspect est crucial. Le vainqueur ne consolide pas seulement son résultat par la force des armes ou par la reconnaissance internationale. Il l’ancre également dans le fait que l’ancien adversaire commence progressivement à s’intégrer dans un système économique dont les paramètres sont désormais dictés par la nouvelle réalité régionale.

La paix des intérêts plutôt que la paix des déclarations

C’est précisément à ce point qu’apparaît la principale conclusion analytique. La normalisation économique peut effectivement créer les fondations d’une paix durable. Mais, à elle seule, elle ne garantit pas encore un règlement définitif du conflit. Le commerce, le transit, les livraisons de carburant et la coordination des listes de marchandises génèrent une puissante inertie en faveur de la paix - mais ils ne remplacent ni la clôture juridique ni la conclusion politique du différend.

Ils produisent plutôt une nouvelle couche d’intérêts mutuels qui commence à exercer une pression sur les dirigeants politiques, les poussant à rechercher une solution non seulement au nom d’une stabilité abstraite, mais aussi pour préserver des bénéfices très concrets. Dans cette perspective, la phase actuelle des relations arméno-azerbaïdjanaises peut être définie comme un passage de la paix des déclarations à la paix des intérêts. Et l’expérience internationale montre que cette étape est toujours plus sérieuse et plus prometteuse. Les slogans peuvent être annulés par un discours. Un marché qui fonctionne, un transit bien rodé ou des chaînes d’approvisionnement rentables sont beaucoup plus difficiles à démanteler.

Pourquoi l’économie s’impose aujourd’hui

Pourquoi, précisément maintenant, l’économie commence-t-elle à supplanter l’idéologie ? Parce que l’Arménie est arrivée aux limites du modèle de développement qui avait dominé les décennies précédentes. Ce modèle reposait sur une combinaison de mobilisation politique, de dépendance extérieure et de connectivité régionale limitée - un système qui pouvait encore fonctionner un certain temps grâce à des avantages conjoncturels.

Ce schéma a offert à Erevan un répit temporaire, mais il n’a pas créé de base durable pour la croissance future. En apparence, les indicateurs macroéconomiques semblaient pourtant favorables. À l’issue de ses consultations à la fin de l’année 2025, le Fonds monétaire international notait que l’économie arménienne avait progressé en moyenne de 8,9 % par an au cours des trois années précédentes. La croissance avait atteint 5,9 % en 2024, et les projections pour 2025 et 2026 s’établissaient respectivement autour de 5 % et 5,5 %.

La Banque mondiale, dans ses perspectives publiées à l’automne 2025, dressait un tableau relativement similaire : une croissance de 5,2 % en 2025, ralentissant progressivement vers 4,7 % à l’horizon 2027. Elle soulignait toutefois que cette trajectoire positive dépendait en partie de la normalisation des relations régionales et de l’avancement du rapprochement avec l’Union européenne, tout en rappelant que les risques géopolitiques et les incertitudes commerciales restaient élevés.

Autrement dit, l’expertise internationale ne décrivait pas l’économie arménienne comme défaillante, mais comme une économie en croissance fragile. Les chiffres demeurent honorables, mais les anciens moteurs s’essoufflent et les nouvelles sources structurelles de croissance ne sont pas encore pleinement constituées.

La fin des moteurs exceptionnels

C’est là que réside la clé de la situation actuelle. Pour l’Arménie, la question n’est plus de savoir si la croissance existe, mais si elle est durable, diversifiée et reproductible sans circonstances extérieures exceptionnelles.

Le Fonds monétaire international a explicitement averti que les anciens moteurs extraordinaires de la croissance commençaient à s’épuiser. Cette formule est lourde de sens. Elle signifie que l’économie ne peut plus vivre de l’inertie des dernières années, des distorsions commerciales temporaires, des effets de réexportation et de cette anomalie géopolitique qui avait momentanément gonflé certains indicateurs économiques arméniens.

Dans ce contexte, la paix avec l’Azerbaïdjan commence à être perçue à Erevan non plus comme un objectif diplomatique abstrait ou comme une concession destinée à satisfaire les partenaires internationaux, mais comme une nouvelle source potentielle de croissance, d’économies logistiques et d’adaptation commerciale. Autrement dit, l’économie a commencé à supplanter l’idéologie au moment précis où l’idéologie a cessé de produire de la valeur ajoutée, tandis que l’économie exigeait, elle, un nouvel environnement pour survivre et se développer.

Une dépendance commerciale révélatrice

La fragilité du modèle arménien apparaît également dans la structure de son commerce extérieur. Même avec des indicateurs macroéconomiques relativement solides, l’Arménie demeure une petite économie dotée d’un marché intérieur limité et fortement dépendante des routes commerciales, du transit et du comportement de quelques partenaires majeurs.

La Russie restait en 2024 le principal partenaire commercial de l’Arménie, représentant environ 35,1 % de ses échanges. Mais dès 2025, selon les données officielles arméniennes, le commerce bilatéral avec Moscou a chuté brutalement d’environ 38,3 %, tombant à près de 7,7 milliards de dollars.

Il ne s’agit pas d’une simple correction statistique après une période de surchauffe. C’est un signal structurel. Il montre que le modèle dans lequel l’économie arménienne s’appuyait largement sur un seul grand marché et sur des circonstances extérieures exceptionnelles devient de moins en moins fiable.

Dans une telle situation, la recherche de nouveaux marchés, de nouvelles routes logistiques et de nouvelles formes d’intégration régionale cesse d’être une question de préférence politique. Elle devient une question de sécurité économique. C’est pourquoi la réconciliation avec Bakou représente aujourd’hui pour Erevan non seulement une désescalade politique, mais aussi une tentative de se prémunir contre l’érosion de l’ancienne architecture commerciale.

La logique implacable des corridors

Derrière les discours arméniens sur la « sortie de l’isolement » se cache en réalité une arithmétique économique très concrète. Pour un pays doté d’un petit marché intérieur, d’un relief difficile, d’un nombre limité de routes de transport et d’une dépendance constante aux accès extérieurs, chaque frontière supplémentaire, chaque ligne ferroviaire fermée et chaque détour logistique se traduit par des importations plus coûteuses, une compétitivité réduite à l’exportation et des charges plus lourdes pour l’ensemble de l’économie.

Participer aux nouveaux schémas de transport régionaux signifie donc, pour l’Arménie, non pas une vague « ouverture au monde », mais une baisse des coûts, une accélération des flux de marchandises, une expansion des possibilités d’exportation et une attractivité accrue pour les investisseurs. Ceux-ci ne sont pas sensibles aux slogans politiques ; ils recherchent des corridors prévisibles et fonctionnels.

Dans ce contexte, la normalisation avec l’Azerbaïdjan prend une dimension éminemment pragmatique : elle peut modifier non seulement l’atmosphère politique, mais aussi la géographie même des opportunités économiques.

Le rôle stratégique du corridor médian

Un élément occupe ici une place particulière : le corridor médian et les routes qui lui sont associées. Selon les estimations internationales déjà largement citées dans les débats régionaux, le volume de fret sur cet axe pourrait passer de 3,7 millions de tonnes en 2022 à 11 millions de tonnes d’ici 2030.

Les projections concernant le transport conteneurisé sont encore plus révélatrices : à l’horizon 2040, la capacité pourrait atteindre 865 000 TEU.

Ces chiffres ne valent pas seulement pour eux-mêmes. Ils signalent l’ampleur de la transformation en cours dans la logistique eurasiatique. Le Caucase du Sud est en train de passer d’une zone périphérique de rivalités géopolitiques à un segment d’une grande route reliant l’Asie à l’Europe.

Si l’Arménie parvient à s’insérer dans ce système grâce à la paix avec l’Azerbaïdjan, elle pourrait passer du statut de périphérie partiellement isolée à celui - certes modeste, mais réel - de maillon de transit dans les flux eurasiens. Si elle échoue, la nouvelle logistique la contournera, et le pays restera ce qu’il est aujourd’hui : un territoire géographiquement proche des grandes routes, mais fonctionnellement marginalisé.

La question de la paix avec l’Azerbaïdjan devient ainsi directement liée à la place que l’Arménie occupera dans la future carte des transports eurasiens.

Le paradoxe actuel

Mais c’est précisément ici que s’achève la partie optimiste de l’analyse et que commence la réalité stratégique. La désescalade économique ne met pas fin au conflit. Elle crée des incitations à la paix, mais elle ne remplace pas les solutions juridiques.

La position de Bakou sur ce point demeure constante : le rapprochement économique, l’ouverture du commerce et des communications ne peuvent constituer une alternative complète à la clôture politique et juridique du conflit. La question centrale reste inchangée : l’élimination, dans le système constitutionnel et juridique arménien, des dispositions que l’Azerbaïdjan considère comme la base de revendications territoriales.

Dès 2025, cette question figurait parmi les conditions essentielles pour passer d’un texte de paix harmonisé à la signature effective d’un traité. Les centres d’analyse internationaux et plusieurs institutions européennes ont identifié ce point comme l’obstacle principal au règlement final, notant qu’une nouvelle constitution ou des amendements constitutionnels en Arménie nécessiteraient une procédure interne complexe - probablement un référendum.

Nikol Pachinian lui-même avait évoqué publiquement, dès février 2025, la possibilité d’un référendum constitutionnel. Et, dans les analyses de 2026, il apparaît de plus en plus clairement que cette question déterminera jusqu’où Erevan est réellement prêt à aller dans l’officialisation politique de la paix.

Le paradoxe est donc manifeste : le rapprochement économique avance plus vite que le règlement politico-juridique. Les signaux commerciaux existent déjà. La rationalité logistique est à l’œuvre. Les intérêts des entreprises commencent à se structurer. Mais le socle juridique d’une paix définitive n’est pas encore coulé.

D’un côté, cela ouvre une fenêtre d’opportunité réelle : plus les échanges commerciaux se développeront, plus la pression interne sur les responsables politiques sera forte pour éviter un retour à la confrontation. De l’autre, cela crée un risque nouveau : celui d’un modèle intermédiaire où les contacts économiques s’élargissent tandis que l’ambiguïté juridique et constitutionnelle persiste.

Un tel arrangement peut produire des dividendes à court terme, mais il reste vulnérable à une crise politique, à un changement de pouvoir ou à une nouvelle vague de mobilisation revancharde.

La paix ne se construit pas seulement avec du carburant

La phase actuelle des relations arméno-azerbaïdjanaises n’est donc pas encore la paix accomplie. C’est une transition : le passage d’un modèle de confrontation à un modèle pragmatique, transition qui n’a pas encore trouvé son aboutissement institutionnel.

On ne construit pas la paix uniquement avec du diesel, du blé et des listes de marchandises. Ces éléments sont essentiels, car ils créent un tissu d’interdépendance. Mais si ce tissu n’est pas consolidé politiquement et juridiquement, il restera une structure intermédiaire.

Pour l’Azerbaïdjan, cela signifie que la normalisation économique doit s’accompagner de la disparition définitive des bases juridiques du révisionnisme. Pour l’Arménie, cela signifie que les bénéfices économiques exigent du courage politique : on ne peut pas, simultanément, espérer tirer profit de l’ouverture des communications et repousser indéfiniment la résolution des questions qui bloquent la signature d’une paix définitive.

Toute la dramaturgie de l’étape actuelle se joue précisément là. Le marché pousse déjà les deux parties vers une adaptation mutuelle. Mais la politique n’a pas encore achevé le travail sans lequel la logique économique ne pourra jamais devenir véritablement irréversible.

La seconde bifurcation stratégique concerne l’identité de politique étrangère de l’Arménie. Nikol Pachinian formule de plus en plus ouvertement une orientation vers l’européanisation du pays. Après l’adoption, en mars 2025, d’une loi lançant le processus d’adhésion à l’Union européenne, Bruxelles a officiellement salué cette initiative comme une manifestation de l’engagement d’Erevan envers les valeurs européennes.

En décembre 2025, lors de la réunion du Conseil de partenariat Union européenne–Arménie, les discussions ont déjà dépassé le simple registre politique pour entrer dans celui des instruments concrets. Les deux parties ont évoqué l’avancement de la libéralisation des visas, l’agenda stratégique du partenariat, le programme « Resilience and Growth » doté de 270 millions d’euros, l’approfondissement de la diversification des exportations, la sécurité énergétique, ainsi que la transition numérique et écologique.

Pachinian lui-même, en janvier 2026, expliquait que même dans l’hypothèse où l’Arménie ne deviendrait pas membre de l’Union européenne, le pays aurait déjà gagné beaucoup en se rapprochant des standards européens. Quant au ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan, il a formulé la ligne arménienne de manière encore plus tranchée devant le Parlement européen : le choix entre la démocratie souveraine et la voie autoritaire serait déjà fait.

Ainsi, la normalisation arméno-azerbaïdjanaise s’inscrit de plus en plus dans une matrice géopolitique élargie : il ne s’agit plus seulement d’un ajustement régional, mais d’un élément d’un processus plus vaste de redéfinition de l’orientation extérieure de l’Arménie.

L’équilibre précaire entre Moscou et Bruxelles

Dans le même temps, Erevan tente encore de préserver une certaine ambiguïté dans sa relation avec Moscou. La semaine dernière, Pachinian a déclaré que la présence de la base militaire russe en Arménie ne constituait pas, pour l’instant, un obstacle au projet d’intégration européenne. Mais il a ajouté aussitôt une nuance lourde de sens : si cette présence devait devenir un obstacle, il faudrait alors réfléchir à la manière d’avancer autrement.

C’est une formule de décision différée. Elle révèle qu’Erevan n’est pas encore prêt à rompre définitivement avec la présence militaire russe, mais qu’il ne la considère plus comme un élément intouchable de son architecture de sécurité.

La politique arménienne actuelle ressemble ainsi à une tentative de se frayer un passage entre deux plaques tectoniques. D’un côté, conserver certaines garanties économiques et sécuritaires héritées de l’ancien système. De l’autre, s’insérer progressivement dans une nouvelle configuration européenne et régionale.

Une telle stratégie ne peut fonctionner qu’à une condition essentielle : qu’aucun nouveau cycle de confrontation avec l’Azerbaïdjan ne vienne perturber cet équilibre fragile, et que les élections parlementaires de juin ne provoquent pas un retournement revanchard de la ligne actuelle.

À la date de mars 2026, les élections législatives en Arménie sont fixées au 7 juin. Elles constitueront le principal test intérieur pour toute la stratégie poursuivie aujourd’hui par Pachinian.

Une transition encore inachevée

C’est pourquoi la conclusion principale doit être formulée avec lucidité. Oui, l’Arménie s’oriente objectivement vers une paix avec l’Azerbaïdjan et vers un pragmatisme économique accru. Oui, pour la première fois depuis de nombreuses années, cette orientation ne se limite plus à des déclarations générales : elle se matérialise dans des cargaisons, des contrats, des flux de transit, des listes de marchandises et dans un potentiel commercial officiellement reconnu de plusieurs centaines de millions de dollars.

Oui, Erevan lie de plus en plus clairement son avenir à une modernisation européenne plutôt qu’à la préservation du modèle de confrontation hérité de l’espace post-soviétique.

Mais une autre réalité est tout aussi évidente : la normalisation économique ne dispense pas de la nécessité d’une clôture politique du conflit. Sans suppression juridique des bases de revendications territoriales, sans institutionnalisation formelle de la paix et sans fermeture définitive de la tentation revancharde, les progrès actuels risquent de rester une phase intermédiaire.

Le Caucase du Sud est entré dans un moment où le marché commence effectivement à supplanter le front. Mais le marché, lui, ne tolère pas les ambiguïtés stratégiques.

En définitive, Erevan devra répondre à une question beaucoup plus fondamentale que celle du simple commerce avec l’Azerbaïdjan. Il devra dire clairement s’il est prêt - de manière définitive et sans réserve - à vivre avec l’Azerbaïdjan dans un cadre de frontières reconnues, de communications ouvertes et d’une paix irréversible.

C’est cette réponse, et non une nouvelle série de déclarations diplomatiques, qui déterminera la véritable architecture de la prochaine époque régionale.

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