Le 26 février, Londres a accueilli une réunion inédite au format « Royaume-Uni + cinq pays d’Asie centrale » - Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan - sous la présidence de la cheffe du Foreign Office, Yvette Cooper. L’essentiel ne réside ni dans la photo officielle ni dans la liturgie diplomatique. Ce qui compte, c’est le signal politique : pour la première fois depuis la fin de l’URSS, Londres a réuni les « cinq » autour de la même table, actant que l’Asie centrale n’est plus un simple espace « entre deux », mais un nœud géopolitique à part entière. Un carrefour où se croisent chaînes d’approvisionnement, architecture des sanctions, sécurité afghane et nouvelle ruée vers les minerais stratégiques de la transition énergétique.
De périphérie négligée à pivot stratégique
Il y a encore dix ou quinze ans, la politique britannique dans la région ressemblait à une succession de visites sporadiques et de contrats ciblés. La Commission des affaires étrangères de la Chambre des communes l’avait d’ailleurs dit sans détour : l’engagement britannique était « lamentablement insuffisant », réactif, prisonnier d’objectifs à court terme. En creux, le diagnostic était sévère : une puissance aux ambitions globales s’était trop longtemps comportée comme si l’Asie centrale relevait du « pré carré » russe, laissant la planification stratégique en pilotage automatique.
Qu’est-ce qui a changé pour que Londres cesse d’attendre « le bon moment » ?
La mathématique des ressources
D’abord, la question des ressources. L’Asie centrale - et en premier lieu le Kazakhstan - s’impose désormais dans les discussions sur les minerais critiques sans lesquels il n’y a ni véhicules électriques, ni éoliennes, ni batteries. Pour le Royaume-Uni, il ne s’agit pas d’un simple slogan vert, mais d’un enjeu de résilience économique. Dans un contexte de déficit commercial persistant et de dépendance accrue à certains marchés, chaque concentration excessive des approvisionnements devient une vulnérabilité stratégique. Diversifier les sources de matières premières et les corridors logistiques relève désormais de la sécurité nationale.
La finance comme levier d’influence
Ensuite, il y a l’outil dont Londres dispose mieux que quiconque : une écosystème financier mondial et des « portes d’entrée » vers le capital. Ce n’est pas un hasard si, parallèlement aux entretiens politiques, les discussions portent sur les investissements, les structures juridiques, les conseils d’affaires. Pour des pays comme le Kirghizstan, le Tadjikistan ou le Turkménistan, même des montants modestes à l’échelle britannique signifient accès à l’assurance-risque, à la conformité réglementaire, à des montages financiers sophistiqués - parfois même à un label de respectabilité indispensable aux grands projets.
Les chiffres illustrent ce positionnement. Avec le Kazakhstan, les échanges ont atteint 2,7 milliards de livres sur quatre trimestres jusqu’au troisième trimestre 2025 : 1,4 milliard d’exportations britanniques contre 1,3 milliard d’importations. La balance des services affiche un excédent substantiel, quand celle des biens reste déficitaire. C’est la signature britannique : entrer par les services - finance, ingénierie, conseil, éducation - plus que par les conteneurs de marchandises.
La géographie mouvante des sanctions
Troisième facteur : la cartographie des sanctions. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Asie centrale est devenue un corridor de réexportations parallèles et de routes de contournement vers la Russie. Ce n’est plus une formule journalistique, mais une réalité scrutée par les régulateurs et les compliance officers. Londres, qui a renforcé son régime de sanctions et accru le volume d’avoirs gelés, sait qu’un dispositif n’est crédible que s’il ferme aussi les « robinets intermédiaires » - logistiques, financiers, bancaires - qui permettent aux flux gris de circuler.
Arriver avant que la place ne soit prise
Londres ne s’installe pas « contre » quelqu’un, mais « avant qu’il ne soit trop tard ». L’Union européenne a déjà institutionnalisé son pivot vers la région, en lançant un sommet inédit avec les cinq États d’Asie centrale et en annonçant un vaste paquet d’investissements dans le cadre de Global Gateway. L’Allemagne a suivi avec son propre format de dialogue Z5+1. Autrement dit, l’inaction ne serait plus prudence, mais marginalisation. Dans ce jeu, la chaise vide coûte cher.
L’ombre persistante de l’Afghanistan
À cela s’ajoute le facteur afghan. Depuis le retour des talibans au pouvoir à Kaboul en août 2021, nombre de mécanismes occidentaux de coopération ont été suspendus ou réduits à la portion congrue. Mais les risques - extrémisme transfrontalier, narcotrafic, migrations irrégulières, contrebande - n’ont pas disparu. Ils prospèrent précisément lorsque l’attention faiblit. Pour Londres, traditionnellement attentive à la sécurité des routes commerciales et à la stabilité financière, il est moins coûteux d’investir aujourd’hui dans la résilience régionale que de gérer demain les effets boomerang.
Petits volumes, grandes marges de manœuvre
Certes, les volumes d’échanges bilatéraux avec la plupart des pays d’Asie centrale restent modestes, à l’exception notable du Kazakhstan et de la poussée récente observée avec l’Ouzbékistan. Mais c’est précisément là que réside la logique britannique : non pas rivaliser frontalement avec Moscou ou Pékin en termes d’empreinte globale, mais cibler des niches étroites et à forte valeur ajoutée, où l’expertise britannique devient levier d’influence.
Avec l’Ouzbékistan, les échanges ont atteint 2,2 milliards de livres sur la période considérée, marqués par un déficit important pour Londres. Un bond rapide qui montre qu’il suffit d’une ligne de produits stratégique ou d’un montage financier précis pour transformer la statistique. Même logique, à plus petite échelle, avec le Turkménistan : des volumes réduits, mais un excédent significatif côté britannique. Londres sait transformer de petits chiffres en grandes positions, lorsqu’il s’agit d’entrer sur un marché.
Ni romantisme de la « Grande Partie », ni nostalgie impériale
Au fond, le réveil britannique tient à une évidence brutale : l’Asie centrale n’est plus une périphérie. C’est un espace où se croisent trois lignes de tension majeures : l’accès aux matières premières de la nouvelle économie, les routes logistiques contournant les goulots d’étranglement géopolitiques, et la bataille normative pour que les sanctions soient appliquées - et non contournées.
La Russie conserve une profondeur historique et économique considérable dans la région ; la Chine, elle, tient les infrastructures et une part décisive des échanges. Mais cette double domination nourrit, dans les capitales locales, un besoin de diversification. Une « troisième voie », un accès supplémentaire aux capitaux, aux technologies, aux universités, aux standards. Londres a compris que rester spectateur revenait à s’exclure de la partie.
Si l’on retire le vernis diplomatique, le tournant vers l’Asie centrale ne relève ni d’un fantasme de « Grand Jeu » ni d’une nostalgie impériale. Il découle d’un calcul froid : recomposition des régimes commerciaux post-Brexit, pénurie de main-d’œuvre au Royaume-Uni, sécurisation des minerais critiques, compétition d’influence où langue, universités et normes juridiques se convertissent en contrats.
La réunion du 26 février n’était donc pas un simple exercice protocolaire. Elle marquait une inflexion stratégique : Londres ne considère plus l’Asie centrale comme l’arrière-cour d’autrui, mais comme un marché autonome et un carrefour de transit dont dépend une part croissante de son propre avenir économique et géopolitique.
Des chiffres qui ne laissent plus le choix
Troisièmement, le débat public britannique a commencé à intégrer des paramètres très concrets de la demande future : une quasi-duplication attendue des besoins en cuivre et une explosion de la demande de lithium de l’ordre de 1 100 % dans les projections de long terme liées à la transition énergétique et aux nouvelles industries. À ce niveau, il ne s’agit plus d’écologie incantatoire, mais de calcul industriel. Dans un tel scénario, le Royaume-Uni ne peut pas continuer à dépendre des anciennes chaînes d’approvisionnement comme si de rien n’était.
C’est précisément là que l’Asie centrale cesse d’être une destination « exotique » pour devenir un candidat rationnel à la diversification. Le région cumule deux atouts : la proximité des ressources et celle des corridors de transit. Or la compétition pour cet accès est devenue la norme internationale. Le 6 novembre 2025, Washington a accueilli le premier sommet présidentiel au format C5+1 : Donald Trump recevait les dirigeants des cinq États d’Asie centrale, avec à l’agenda la question explicite des minerais critiques et la volonté de réduire la dépendance vis-à-vis de la Chine. Pour Londres, le message était limpide : si la Maison Blanche hisse le format au niveau présidentiel, c’est que la région entre dans la cour des grands de la diplomatie des ressources.
La “soft power” comme outil économique
La troisième raison du pivot britannique est plus feutrée dans la forme, mais potentiellement plus décisive dans ses effets : le pari assumé sur la « soft power » comme instrument économique. Londres sait depuis longtemps convertir l’attraction culturelle en inertie commerciale. La nouveauté, c’est que cet effet est désormais chiffré. Selon des recommandations stratégiques sur la puissance douce britannique, la participation à des activités culturelles accroît de 7 % l’intention de « faire des affaires ou commercer avec le Royaume-Uni » ; lorsque ces activités sont liées au British Council, l’effet grimpe à 9 %.
Ces pourcentages transforment un discours sur l’éducation, la culture ou la langue en variable de planification économique. Il ne s’agit plus simplement d’être apprécié : il s’agit d’augmenter statistiquement la probabilité d’un contrat.
Dès lors, la multiplication des partenariats universitaires avec l’Asie centrale ne relève pas de la philanthropie académique, mais d’un investissement dans le futur marché des services et des technologies. Le Royaume-Uni exporte des standards - juridiques, financiers, éducatifs, réglementaires. Là où ces standards s’installent via la formation et les réseaux professionnels, les relations économiques deviennent « collantes » : les contrats sont plus faciles à signer, les risques plus simples à évaluer, les financements plus aisés à structurer.
Garanties à l’export : Londres sort le carnet de chèques
Quatrième moteur, plus prosaïque et donc plus convaincant : les financements d’infrastructures et les garanties à l’exportation. En février 2026, à Tachkent, lors d’une conférence sur les infrastructures, le représentant commercial britannique et envoyé spécial pour la région, Lord John Alderdice, a évoqué la possibilité de soutenir des projets en Ouzbékistan via des garanties à l’exportation pouvant atteindre environ 4 milliards de livres sterling. On peut discuter du calendrier ou des modalités concrètes. Mais le plafond annoncé en dit long sur l’ambition : Londres veut être acteur financier de la modernisation des hubs logistiques, des réseaux énergétiques et de l’extraction « responsable » des matières premières.
Un alignement d’intérêts, pas un caprice diplomatique
Si l’on assemble ces lignes de force, le timing devient évident. Le Brexit a contraint le Royaume-Uni à reconfigurer son architecture commerciale et à rechercher des gains préférentiels rapides. La pénurie de main-d’œuvre a fait de l’Asie centrale un réservoir stratégique de travailleurs saisonniers : 32 724 visas en 2023, 35 561 en 2024, dont 78,1 % attribués à des ressortissants du Kirghizstan, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kazakhstan.
Dans le même temps, la transition énergétique a propulsé Londres dans la course aux matières premières, avec une stratégie à l’horizon 2035 fixant des seuils clairs : ne pas dépendre à plus de 60 % d’un seul fournisseur pour un minerai critique et porter le recyclage à 20 % de la demande. La « soft power », quant à elle, est devenue un paramètre économique mesurable, avec un effet chiffré sur l’intention de commercer.
La réponse à la question « pourquoi maintenant ? » tient donc en une formule froide : les chiffres ont changé, et avec eux le coût de l’inaction. L’Asie centrale concentre quatre priorités britanniques : diversification commerciale post-Brexit, réponse au déficit de main-d’œuvre, sécurité des approvisionnements stratégiques et exportation de standards financiers comme levier d’influence. Londres ne peut plus se permettre la politique des visites sporadiques et des silences polis.
Valeurs contre leviers : le dilemme britannique
Londres aime parler politique étrangère en termes de valeurs - État de droit, libertés individuelles, égalité, protection des minorités, y compris LGBTQ+. Ce n’est pas qu’une posture : c’est une part de l’identité britannique. Mais en Asie centrale, toute discussion sur les valeurs se transforme rapidement en discussion sur les leviers, les financements et le prix exact que vous êtes prêt à mettre sur la table avant d’exiger des réformes perçues comme des ingérences.
Dilemme quasi mathématique : soit les valeurs deviennent une politique coûteuse, soit elles se réduisent à une rhétorique polie.
Les données de Freedom House pour 2025 sont sans ambiguïté : les cinq États de la région sont classés « non libres ». Kazakhstan : 23/100 ; Kirghizstan : 26/100 ; Ouzbékistan : 12/100 ; Tadjikistan : 5/100 ; Turkménistan : 1/100. Derrière ces chiffres, un environnement où la presse indépendante, l’opposition, les ONG, les avocats travaillent souvent sous pression, et où l’État ne sollicite guère de conseils extérieurs sur l’autolimitation de son pouvoir.
Le piège du discours moral
La Russie et la Chine nouent des partenariats plus simples précisément parce qu’elles ne conditionnent pas leurs offres économiques à des admonestations publiques. Le Royaume-Uni ne veut ni ne peut s’aligner sur ce modèle. Mais la question demeure : quels leviers concrets accompagnent ses prises de position ?
Or, ces dernières années, Londres a réduit certains instruments d’influence, notamment financiers. Selon les données du FCDO, le programme ODA « Asie centrale » représentait 12,543 millions de livres en 2024–2025, avec une projection de 16,805 millions pour 2025–2026. À titre de comparaison, l’Ukraine bénéficiait de 235,776 millions sur la même période. Il ne s’agit pas de hiérarchiser moralement les priorités, mais de constater l’écart d’échelle : l’Asie centrale relève encore des « niches intelligentes », pas des « grands budgets ».
Les tendances nationales confirment ce resserrement. L’aide bilatérale nette au Tadjikistan est passée de 2,677 millions de livres en 2019 à 0,347 million en 2023. L’Ouzbékistan : de 4,945 millions en 2019 à 1,460 million en 2023. Le Turkménistan : de 0,608 à 0,158 million. La question est simple : quelle portée ont les exhortations publiques en matière de droits humains si la présence financière est plus fine que celle des concurrents - et qu’elle s’amenuise ?
Argent sale et crédibilité londonienne
À cela s’ajoute un autre nœud : la lutte contre les flux financiers illicites. Pour Londres, la question des « dirty money » n’est pas abstraite. Elle touche à la réputation de la City, au respect des sanctions, à la crédibilité du droit britannique. La Commission des affaires étrangères a souligné que les flux financiers douteux, transitant parfois par Londres, constituent un élément de consolidation des régimes autoritaires dans leurs pays d’origine.
Un épisode est révélateur : en 2020, la National Crime Agency a tenté d’utiliser les unexplained wealth orders pour cibler des biens immobiliers londoniens liés à des personnalités kazakhes de haut rang, pour un montant supérieur à 80 millions de livres. L’affaire a échoué pour des raisons procédurales et de faiblesse des preuves. D’un point de vue normatif, l’effet est désastreux : on exige des partenaires des réformes et l’État de droit, mais on peine à faire aboutir ses propres instruments.
Chaque revers de ce type nourrit un argument commode dans les capitales régionales : « commencez par mettre de l’ordre chez vous ».
Sanctions, contournements et réalités géoéconomiques
Enfin, l’ère des sanctions a transformé l’Asie centrale en carrefour géoéconomique. La Commission parlementaire évoque de « fortes preuves indirectes » de contournement des sanctions contre la Russie via certaines économies de la région, s’appuyant notamment sur des analyses de la BERD montrant une chute des exportations directes de biens sanctionnés vers la Russie, concomitante à une hausse spectaculaire des exportations vers des pays voisins.
Autrement dit, chaque déclaration britannique sur les valeurs est désormais testée dans les codes douaniers, les chaînes de paiement, les réexportations et la capacité réelle de Londres à faire appliquer ses propres règles.
Et les règles se durcissent. Selon le dernier rapport de l’OFSI pour 2024–2025, les avoirs déclarés comme gelés ont atteint 37 milliards de livres, contre 24,4 milliards un an plus tôt. Le signal envoyé à la région est ambivalent. D’un côté, la détermination britannique est claire. De l’autre, toute économie servant de plateforme de transit « gris » s’expose à une surveillance accrue, à des exigences de conformité renforcées et à des risques réputationnels.
C’est là que s’affronte frontalement la logique des valeurs et celle du pragmatisme : Londres a besoin de contacts et d’influence, mais plus elle exige de transparence financière, plus les systèmes habitués à une économie politique du « ne posez pas trop de questions » se braquent.
Le précédent ouzbek : quand le principe a un prix
Il n’est pas inutile de se souvenir qu’au début des années 2000, Londres a déjà expérimenté ce type de collision en Ouzbékistan. L’ambassadeur britannique de l’époque, Craig Murray, avait publiquement accusé les autorités ouzbèkes de recourir à la torture et dénoncé l’utilisation de renseignements obtenus sous la contrainte. Le scandale avait été retentissant. Il fut écarté de ses fonctions.
Ce n’était pas seulement l’histoire d’un diplomate frondeur ni celle d’une posture humanitaire. C’était une leçon brutale sur le coût de la cohérence. Dans un environnement où la sécurité et le contrôle constituent l’ossature même du régime politique, la pression publique frontale ne produit pas nécessairement des réformes. Elle peut au contraire provoquer une rupture de confiance, la fermeture des canaux de dialogue et un réflexe de repli sous le « parapluie » de partenaires moins enclins à faire la morale.
Rendre les valeurs opératoires
Pour autant, l’approche « fondée sur les valeurs » ne condamne pas le Royaume-Uni à la naïveté. Elle peut devenir un outil d’influence, à condition d’être pensée sur plusieurs plans simultanément - et surtout d’être adossée à des ressources mesurables.
Première exigence : traduire les principes en programmes institutionnels, et non en simples déclarations. Soutien aux pratiques judiciaires, aux communautés professionnelles, aux parcours universitaires, aux dispositifs de conformité anticorruption, à la transparence des bénéficiaires effectifs. La Commission des affaires étrangères de la Chambre des communes recommande explicitement d’aider les États d’Asie centrale à renforcer leurs capacités en matière de lutte contre la corruption et le blanchiment. Faute de quoi, le Royaume-Uni risque de se retrouver plus profondément impliqué dans les circuits qu’il dénonce.
Deuxième impératif : consolider le « front intérieur ». Pour la région, Londres n’est pas une chaire de morale abstraite, mais un aimant financier. Si cet aimant continue d’attirer des flux douteux, toute leçon sur l’État de droit ou les droits humains perd mécaniquement de sa force. La crédibilité extérieure dépend de la rigueur domestique.
Parler en public ou négocier en coulisses ?
Reste la question politique centrale, celle qu’aucune rhétorique impeccable ne peut esquiver : le Royaume-Uni est-il prêt à interpeller publiquement ses partenaires lors des sommets sur la torture, la liberté de la presse, les violences de genre, l’indépendance de la justice ? Ou préférera-t-il reléguer ces sujets dans des « canaux discrets » pour ne pas compromettre l’accès aux ressources, aux corridors de transit, aux marchés ?
À l’heure où nombre de dirigeants mondiaux privilégient la transaction à la morale, la tentation du silence est réelle. Mais, dans le cas britannique, le coût du silence est lui aussi quantifiable. Si Londres cesse de se distinguer par l’exigence normative, elle perd son principal avantage comparatif - celui que ni Moscou ni Pékin ne peuvent reproduire intégralement : la confiance dans le droit, les institutions et la réputation.
Un test de maturité stratégique
L’Asie centrale met aujourd’hui le Royaume-Uni face à une épreuve de maturité. Ses valeurs seront-elles un simple ornement discursif, ou une véritable technologie d’influence, soutenue par des budgets, par l’application du droit et par une volonté de long terme ?
Faute de quoi, l’« approche par les valeurs » restera un slogan élégant. Et la région continuera d’écouter Londres comme savent le faire les régimes aguerris : attentivement, poliment - et sans obligation.