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Dans les annales de la géopolitique, les chiffres ont rarement autant de portée poétique ; mais les données concernant les exportations russes de gaz pour 2025 ne sont pas de simples statistiques  : c’est un véritable nécrologue. Lorsque l’agence Reuters, en se fondant sur les flux du projet TurkStream, a estimé que pour les dix premiers mois de 2025 le groupe Gazprom n’avait fourni à l’Europe que 14,7 milliards de mètres cubes de gaz, le marché n’a pas seulement enregistré un anti‑record : il a constaté l’effacement d’une époque.
Ce volume n’est pas seulement inférieur à celui de l’an passé ; il retombe à un niveau inférieur à celui de 1975, époque où l’Europe avait reçu 19,3 milliards de mètres cubes.

Les chiffres d’aujourd’hui ramènent l’Europe à un temps antérieur à celui de Leonid Brejnev et de sa célèbre transaction « gaz contre tuyaux », qui avait posé les fondations d’une dépendance énergétique de plus d’un demi‑siècle. Ce pont stratégique entre Moscou et les capitales européennes, construit patiemment pendant des décennies — et ayant survécu à la guerre froide, à l’Afghanistan, à la chute du mur de Berlin et à l’effondrement de l’URSS — a été démantelé non par un adversaire extérieur, mais par Moscou elle‑même, suite à une erreur stratégique fatale en 2022.

Le Kremlin croyait à tort que la dépendance européenne — qui atteignait 40 % — au gaz russe constituait une arme absolue, capable de contraindre Bruxelles et Berlin à abandonner leur soutien à l’Ukraine. Cette croyance s’est révélée être un leurre. Les dirigeants européens, confrontés à la « trilogie énergétique » — équilibre entre sécurité des approvisionnements, durabilité environnementale et accessibilité des prix — ont décidé de sacrifier l’accessibilité (en acceptant un choc des prix en 2022) pour faire passer la sécurité en priorité absolue.

Résultat : la Russie a volontairement annulé son principal atout géopolitique, perdant le marché premium qui, aux meilleurs moments, absorbait jusqu’à 200 milliards de mètres cubes de gaz.

Pourtant, l’effondrement de Gazprom — passée de « champion national » à fosse financière aux pertes se chiffrant en milliers de milliards — n’est que la première séquence de la tragédie déjà consommée. La véritable menace existentielle pour le modèle étatique russe s’est matérialisée en 2025 : nous assistons à un double effondrement synchronisé.

Tandis que le secteur gazier agonise, le secteur pétrolier — véritable colonne vertébrale du budget russe, assurant encore la majeure partie des recettes d’exportation — subit une attaque coordonnée sur deux fronts. Le premier, physique : depuis l’été 2025, l’Ukraine mène une campagne massive et technologiquement avancée de frappes de drones sur les raffineries russes, désactivant des capacités critiques. Le second, financier : en octobre 2025, les United States et leurs alliés ont appliqué pour la première fois des sanctions bloquantes directes à l’encontre des piliers de l’industrie — Rosneft et Lukoil.

Ce double effondrement — l’autodestruction du gaz russe et l’immobilisation coordonnée du pétrole — ne constitue pas un simple crise sectorielle. C’est le démantèlement systémique de tout le modèle économique et de politique étrangère de la Fédération de Russie, qui, depuis la fin de l’URSS, reposait sur l’exportation des hydrocarbures comme principale source de revenus et instrument d’influence globale.

Cette analyse retrace l’anatomie du double effondrement, l’échec des virages stratégiques russes et les déplacements tectoniques dans l’architecture énergétique mondiale, où de nouveaux acteurs — notamment les États‑Unis, la Norvège et l’Azerbaijan — s’imposent en partenaires plus fiables.

Contexte historique et politique : la doctrine de « l’interdépendance énergétique » et son effondrement (1973‑2025)

Pour mesurer l’ampleur de la catastrophe de 2025, il faut d’abord saisir la genèse de cette doctrine qui a régulé les rapports Moscou‑Europe durant plus de cinquante ans.

Genèse (années 70‑80) : l’économie devient Ostpolitik
L’alliance énergétique russo‑européenne s’est bâtie au début des années 70, à l’ère de la détente. Les formules emblématiques dites de « gaz contre tuyaux » furent le fruit d’un pragmatisme réciproque transcendant les barrières idéologiques. Pour l’URSS, dont l’économie planifiée avait urgemment besoin de devises fortes pour importer technologies et denrées alimentaires, l’énergie était l’un des rares produits concurrentiels sur le marché mondial. Les livraisons de gaz sont devenues un flux stable de « pétro‑dollars », finançant à la fois l’importation de biens de consommation et la course aux armements.

Pour l’Europe de l’Ouest, et en particulier pour la Federal Republic of Germany (RFA), cette coopération n’était pas seulement commerciale : elle incarnait l’Ostpolitik du chancelier Willy Brandt. Les gazoducs s’étirant depuis la Sibérie occidentale vers l’Europe étaient perçus comme des ponts physiques destinés à réduire la tension de la guerre froide par le biais d’une interdépendance économique. Cette logique s’est montrée étonnamment résistante : elle a survécu à l’intervention soviétique en Afghanistan, au déploiement de missiles Pershing en Europe et à la sévère critique de l’administration Reagan, qui dès cette époque mettait en garde contre les risques d’une dépendance vis‑à‑vis de Moscou. Le modèle fonctionnait parce que les deux parties obtenaient ce qu’elles voulaient : l’URSS la devise, l’Europe le gaz bon marché et fiable.

Apogée (années 2000‑2020) : vers une « puissance énergétique »
Après le chaos des années 90, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine a coïncidé avec un nouveau super‑cycle des matières premières. L’explosion des prix du pétrole et du gaz remplit les coffres russes. C’est à cette période que Moscou a commencé à redéfinir la doctrine de l’« interdépendance » : d’instrument pragmatique d’économie, elle est devenue un levier géopolitique. L’idée de la « superpuissance énergétique », avancée au milieu des années 2000, est devenue un élément central de la politique extérieure russe. À Moscou s’est installée la conviction que la dépendance européenne au gaz russe n’était pas mutuelle, mais unilatérale. Les crises gazières de 2006 et 2009 avec l’Ukraine, la construction des gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 contournant les pays de transit : tout cela visait à étendre le levier de pression sur Bruxelles. Ce qui avait émergé comme une Ostpolitik est devenu un instrument de contrainte.

Le raté stratégique (2022) : ignorance fatale de la « trilogie énergétique »
L’erreur fatale de cette doctrine s’est révélée le 24 février 2022. Moscou a lancé une invasion à grande échelle de l’Ukraine, convaincu que la « trilogie énergétique » européenne — sécurité des approvisionnements, durabilité, accessibilité — était insoluble sans le gaz russe. Le calcul était simple : face à l’éventualité d’un hiver rigoureux, d’une désindustrialisation et d’une crise sociale, l’Europe se détournerait de l’Ukraine pour préserver l’accès au gaz russe.
Ce calcul s’est avéré fondamentalement erroné. La Russie a sous‑estimé deux facteurs clés : d’abord, l’ampleur du choc existentiel que l’Europe subirait en découvrant que son principal fournisseur d’énergie menait une guerre agressive à ses frontières ; ensuite, la flexibilité du marché mondial du GNL et la volonté politique des États‑Unis.
Le European Union, ébranlée dans son sentiment de vulnérabilité, a renversé la donne : la sécurité des approvisionnements est devenue une priorité absolue, non négociable. Pour l’assurer, l’UE était prête à supporter un prix fort — comme cela s’est produit à l’été 2022, lorsque les prix spot du gaz ont atteint des niveaux records. En réduisant ses livraisons, la Russie a actionné un levier devenu inopérant : elle a annihilé la demande pour son propre produit.

Acte final (1er janvier 2025) : la fin d’une époque

Le point final de cette histoire vieille d’un demi-siècle fut posé le 1er janvier 2025. Ce jour-là, à huit heures du matin précises, le transit du gaz russe via le réseau gazier ukrainien a pris fin. Le contrat signé en 2019 est arrivé à échéance — et n’a pas été renouvelé.

Un événement que les analystes européens redoutaient depuis des décennies, et qui avait déclenché la panique en 2009, est passé en 2025 dans une quasi-indifférence. Le marché européen n’a réagi à l’arrêt des livraisons — environ 15 milliards de m³ par an — que par une hausse modeste et temporaire des prix. L’Europe, aguerrie par le choc de 2022, a appris à vivre sans gaz russe. Une ère entamée sous Brejnev s’est achevée non seulement dans le silence — mais dans l’indifférence.

Anatomie d’un double effondrement

La crise énergétique russe en 2025 se déploie sur deux fronts parallèles, mais étroitement liés. D’un côté, l’effondrement financier du secteur gazier, conséquence d’un suicide stratégique orchestré par Gazprom. De l’autre, une attaque ciblée — physique et financière — contre le secteur pétrolier, longtemps resté la vache à lait du budget russe.

Le gaz : gouffre financier et actifs orphelins

La perte du marché européen a généré trois conséquences systémiques : Gazprom est devenu un trou noir financier ; des investissements colossaux ont été réduits à néant ; et une inversion structurelle s’est opérée, dans laquelle les revenus pétroliers viennent subsidier un gaz devenu structurellement déficitaire.

Gazprom : de champion à assisté

Gazprom n’a jamais été une simple entreprise — c’était un État dans l’État, un bras armé de la politique extérieure et le principal pourvoyeur du Trésor public. Au sommet de sa puissance, il représentait jusqu’à 25 % des recettes budgétaires fédérales. Ce statut de « champion national » est désormais révolu.

Selon les normes comptables russes (RSP), axées sur le cœur du métier gazier, la perte nette de Gazprom pour 2024 atteint un niveau cataclysmique : 1 076 milliards de roubles, soit près de 3 milliards de pertes chaque jour. Ce résultat s’inscrit dans la continuité d’un déficit de 629 milliards en 2023. Il ne s’agit plus d’un choc passager, mais d’une nouvelle réalité. Privée de son débouché européen, l’activité gazière de Gazprom est devenue structurellement insoutenable.

L’impasse des actifs gelés en Arctique

Au-delà des pertes comptables, c’est l’ensemble des actifs qui s’effondre. Gazprom a investi des dizaines de milliards de dollars pour développer les gisements géants de la péninsule de Yamal — Bovanenkovo et Kharassaveï en tête. Une infrastructure lourde, complexe, bâtie sur le permafrost, taillée sur mesure pour un seul marché : l’Europe. Et pour une seule route : Nord Stream.

Après le sabotage des gazoducs en septembre 2022 et la décision politique de l’Europe de couper les ponts, ces investissements colossaux sont devenus des actifs orphelins. Contrairement au pétrole, le gaz ne peut pas être simplement transféré par tanker. Faute d’infrastructures suffisantes, ces volumes ne peuvent pas non plus être redirigés vers l’Est. Résultat : des centaines de milliards, prisonniers sous la toundra gelée.

Inversion structurelle : le pétrole paie pour le gaz

L’élément le plus troublant, mis en lumière par les comptes consolidés selon les normes IFRS, c’est que Gazprom ne se nourrit plus de son gaz — c’est le gaz qui vit aux crochets du groupe. En 2024, alors que la branche gaz affiche des pertes abyssales, le groupe dans son ensemble déclare un bénéfice net de 1,2 billion de roubles. Un paradoxe comptable rendu possible par deux facteurs : des gains « comptables » liés à l’intégration de Sakhalin Energy, et surtout, les profits générés par Gazprom Neft, la branche pétrolière (près de 500 milliards de roubles en 2024).

Gazprom Neft subvient désormais aux besoins d’un gaz devenu moribond. Le géant gazier est devenu une compagnie pétrolière... traînant comme un boulet le cadavre de son propre passé gazier.

Pivots stratégiques avortés : soumission géopolitique

Pour tenter d’échapper à l’asphyxie occidentale, Moscou a lancé deux grands « pivots » : vers l’Est avec « Force de Sibérie 2 » (destiné à la Chine) et vers le Sud avec le « hub gazier turc ». Fin 2025, ces deux paris ont fait naufrage, révélant une vérité brutale : les « partenaires » de la Russie n’acceptent de coopérer qu’aux conditions de sa dépendance et de son déclassement stratégique.

L’impasse chinoise : Pékin dicte, Moscou obéit

Présenté comme la bouée de sauvetage, le projet Force de Sibérie 2 (50 milliards de m³/an) devait relier les gisements de Yamal au marché chinois. Mais fin 2025, les négociations sont dans l’impasse. Pékin impose des conditions draconiennes, pleinement conscient de sa position dominante.

Alors que la Russie n’a plus de plan B, la Chine dispose d’un portefeuille énergétique diversifié : GNL, gaz turkmène, production domestique, renouvelables. Résultat : Pékin fait traîner les discussions et impose des prix proches des tarifs intérieurs russes subventionnés. Déjà, elle paie le gaz de Force de Sibérie 1 jusqu’à 40 % moins cher que les autres clients.

Ce n’est pas une alliance — c’est une sujétion. Même si un accord est signé, Force de Sibérie 2 ne comblera ni les volumes (50 contre 180+ milliards de m³), ni la rentabilité du marché européen. La Russie n’est plus une puissance énergétique — elle devient l’arrière-cour gazière de la Chine.

L’illusion turque : le hub qui n’en fut pas un

Deuxième pivot stratégique : la création d’un « hub gazier » en Turquie, censé réexporter du gaz russe vers l’Europe. Dès le départ, le projet paraissait illusoire : l’UE avait clairement indiqué qu’elle ne rachèterait pas de gaz russe — quelle que soit son origine apparente.

Mi‑2025, selon Bloomberg, Gazprom a discrètement abandonné le projet, invoquant des raisons techniques (infrastructure insuffisante) et commerciales (absence de demande). Mais la vraie cause est politique : Ankara voulait contrôler le hub, fixer les prix et gérer le marketing. Moscou n’a pas supporté cette perte de contrôle.

L’échec du « hub turc » illustre l’érosion du leadership russe : ses anciens partenaires n’acceptent plus sa domination. Ils imposent désormais leurs règles.

1. L’offensive physique : une campagne stratégique de drones

Depuis l’été 2025, l’Ukraine a inauguré une nouvelle phase de la guerre — technologiquement avancée et méthodiquement ciblée — avec une campagne de frappes de drones longue portée contre les raffineries russes. Contrairement aux attaques sporadiques de 2024, cette nouvelle vague est massive, systématique, chirurgicale. Les cibles sont précises : les unités de distillation atmosphérique (AVT), cœur névralgique du processus de raffinage.

En août 2025, plusieurs raffineries-clés ont été frappées : celle de Novokouïbychevsk (Rosneft) a vu 80 % de sa capacité paralysée ; celle de Riazan a perdu deux de ses principales installations. Selon les estimations des experts du secteur, ces frappes ont mis hors service jusqu’à 17 % des capacités de raffinage russes. Les conséquences sont désastreuses, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières.

À l’international, la Russie a drastiquement réduit ses exportations de produits raffinés à forte valeur ajoutée — diesel, essence, kérosène — bien plus rentables que le brut. D’après Kpler, les exportations maritimes ont chuté de 500 000 barils/jour par rapport aux pics précédents. En septembre, l’exportation d’essence est même tombée à... zéro — une première historique.

Sur le marché intérieur, la crise a explosé : les prix à la pompe ont atteint des records, provoquant une onde de choc sociale. Le gouvernement n’a eu d’autre choix que d’interdire l’exportation d’essence pour éviter l’effondrement du marché intérieur — et contenir la colère populaire.

2. L’étau financier : sanctions en tenaille

En parallèle, l’Occident a ouvert un second front : celui de la strangulation financière. En octobre 2025, les États-Unis et le Royaume-Uni ont franchi un seuil jusque-là évité, imposant des sanctions SDN (Specially Designated Nationals) à Rosneft et Lukoil — les mastodontes de l’or noir russe.

C’est un tournant majeur. Jusque-là, les capitales occidentales avaient évité des mesures aussi radicales, redoutant une flambée des prix mondiaux. Mais désormais, ces sanctions transforment chaque transaction en champ de mines juridique, exposant à des sanctions secondaires les acheteurs d’Inde, de Chine ou de Turquie.

L’Union européenne a, de son côté, activé une bombe à retardement : à partir du 21 janvier 2026, elle interdira l’importation de produits raffinés à partir de brut russe — y compris lorsqu’ils ont transité et été transformés dans des pays tiers. L’ultime brèche permettant de contourner l’embargo est ainsi condamnée.

Le tableau est limpide :

  • L’Ukraine détruit physiquement la capacité de production de carburants raffinés de la Russie.
  • L’Occident, lui, bloque financièrement et juridiquement la vente de brut comme de produits raffinés.

Le secteur gazier s’est suicidé stratégiquement. Le secteur pétrolier, lui, subit une exécution méthodique et concertée — un démantèlement économique à ciel ouvert.

Réagencement global : nouvelle architecture de la sécurité énergétique

Le vide laissé par la Russie sur les marchés premium n’a pas duré. Loin d’entraîner une crise globale, ce retrait — forcé et volontaire — a accéléré une refonte structurelle du système énergétique mondial. De nouveaux acteurs sont montés en puissance ; les cartes ont été rebattues.

Paradoxalement, les premiers bénéficiaires des frappes contre les raffineries russes ont été les géants occidentaux. La disparition de près de 17 % de la capacité de raffinage russe a créé un déficit sur le marché du diesel et de l’essence, faisant flamber les marges de raffinage. Résultat : Shell, ExxonMobil, Chevron, TotalEnergies ont annoncé un bond de 61 % de leurs profits liés au raffinage au troisième trimestre 2025. ExxonMobil évoque pudiquement des « perturbations de l’offre » — traduction : le chaos russe a dopé leurs profits. En parallèle, les départements de trading ont engrangé des gains records, transformant la volatilité du marché en mine d’or.

La nouvelle Triade énergétique de l’Europe

L’Europe, longtemps sous perfusion du gaz russe, a accouché en 2025 d’un système énergétique plus diversifié, plus robuste. Trois piliers structurent cette nouvelle sécurité :

1. Les États-Unis (GNL) — le garant énergétique
Les États-Unis sont devenus le socle de la sécurité énergétique européenne. Profitant de la crise, ils ont massivement augmenté leurs exportations de GNL. Dès 2024, ils sont devenus le premier exportateur mondial, avec 53 % de leur GNL à destination de l’Europe (y compris la Turquie). Ce flux a permis de traverser sans effondrement l’hiver 2022–2023.

2. La Norvège (gazoducs) — l’ancre nordique
Oslo a rapidement pris le relais de Moscou, boostant production et exportations. L’Allemagne, naguère otage de Gazprom, s’approvisionne désormais à plus de 60 % auprès de la Norvège. Oslo est devenu l’ancre énergétique du continent.

3. Le Qatar (GNL) — le stratège à long terme
Le Qatar, deuxième poids lourd du GNL, a annoncé une montée en puissance spectaculaire : 142 millions de tonnes par an d’ici 2030. Objectif : capter les parts de marché libérées par la Russie. Doha s’impose comme partenaire clé de la stabilité énergétique européenne.

Le rôle stratégique de l’Azerbaïdjan et du Corridor gazier sud

Enfin, un acteur discret mais central a émergé : l’Azerbaïdjan. Le South Gas Corridor, longtemps marginal, est devenu un axe stratégique de souveraineté énergétique européenne.

À Bruxelles, on le qualifie désormais de « projet géopolitique vital ». En juillet 2022, Ursula von der Leyen et Ilham Aliev signaient un mémorandum pour doubler sa capacité d’ici 2027. Les livraisons sont passées à 13 milliards de m³ en 2024 — une hausse de 57 % par rapport à 2021.

Mais au-delà des chiffres, c’est la fiabilité qui fait la différence. Face à une Russie qui a militarisé l’énergie, Bakou offre ce qui a désormais plus de valeur que le gaz : la prévisibilité. Le South Gas Corridor est devenu l’épine dorsale d’une Europe souveraine, un trait d’union de stabilité entre la Caspienne et l’Adriatique.

Le bilan énergétique de l’Europe : une nouvelle géographie des flux (2021–2025)

En à peine quatre ans, le paysage gazier européen a été bouleversé. En 2021, la Russie exportait encore 155 milliards de m³ de gaz par gazoduc, soit près de 40 % des importations européennes. En 2025, ce chiffre s’effondre à 18 milliards, soit moins de 5 % du marché. Même le GNL russe (environ 15 milliards de m³) est désormais sous la menace de sanctions et d’une perte de parts.

La Norvège s’impose comme premier fournisseur avec 120 milliards de m³ (35 % du marché). Les États-Unis ont triplé leurs livraisons de GNL, atteignant 75 milliards de m³ (22 %). L’Azerbaïdjan, fort du Corridor gazier sud, a porté ses exportations de 8 à 13 milliards de m³ et se prépare à doubler ce volume. D’autres acteurs — Algérie, Qatar, Égypte — apportent ensemble plus de 100 milliards de m³ (30 %).

Au total, l’importation de gaz dans l’UE est passée de 395 à 341 milliards de m³. Cette baisse reflète l’effet cumulé des réformes structurelles : politiques d’efficacité énergétique, accélération du virage vert, réduction de la demande industrielle. L’Europe n’a pas seulement changé de fournisseurs : elle a refondé l’architecture même de son autonomie énergétique.

Recommandations pour les sphères politiques

Cette nouvelle donne impose une réorientation stratégique de tous les acteurs clés. Objectif : consolider les gains contre la Russie, renforcer la résilience européenne et saisir les opportunités du nouveau marché.

Pour les décideurs de l’UE et des États-Unis :

  1. Acter le changement de paradigme.
    Le chantage gazier russe a échoué. Le gaz russe ne constitue plus une menace systémique. La vulnérabilité centrale du régime russe se trouve désormais dans le pétrole — socle de sa stabilité financière et de sa capacité militaire. L’arsenal des sanctions doit se concentrer en priorité sur ce secteur.
  2. Renforcer l’étau pétrolier.
    Axe financier : faire respecter strictement les sanctions contre Rosneft et Lukoil. Appliquer des sanctions secondaires aux banques et institutions étrangères qui les soutiennent. Intensifier la traque des opérateurs de la « flotte fantôme » et des assureurs complices.
    Axe réglementaire : sans attendre l’entrée en vigueur des interdictions de janvier 2026, accélérer l’interdiction d’importation des carburants issus du pétrole russe raffinés par des pays tiers. Supprimer la dernière brèche du dispositif.
  3. Pérenniser la diversification énergétique.
    Créer des mécanismes de soutien durables pour les nouveaux fournisseurs via la Banque européenne d’investissement et la BERD. Priorité : élargissement accéléré du Corridor gazier sud et développement de l’infrastructure GNL en Europe. Le but : graver dans la carte ce nouveau système, la rendre irréversible.

Pour les acteurs régionaux (dont l’Azerbaïdjan) :

  1. Exploiter la fenêtre stratégique.
    Les trois à cinq prochaines années sont cruciales pour ancrer une position durable sur le marché européen. Il faut sécuriser des contrats long terme avec des clients clés — Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Italie — afin de garantir les financements nécessaires au doublement du Corridor gazier sud d’ici 2027.
  2. Consolider l’image de fiabilité.
    L’Azerbaïdjan est perçu comme « l’ancre de stabilité énergétique » de l’Europe. Pour préserver ce statut, il faut maintenir une exécution contractuelle irréprochable, une transparence maximale, et une réactivité constante face aux évolutions du marché. En 2025, la prévisibilité est devenue une ressource stratégique aussi précieuse que le gaz lui-même.
  3. Diversifier les partenariats énergétiques.
    Transformer le succès gazier en plateforme d’alliance sur le front de l’énergie verte. Des projets comme le câble électrique vert sous la mer Noire doivent être priorisés : ils permettront à Bakou de demeurer un acteur stratégique même après le déclin des énergies fossiles.

La Russie post-énergétique : fin d’un cycle

En 2025, c’est un cycle historique qui s’est refermé. Le modèle politico-économique russe, basé sur la rente énergétique, s’est effondré. L’exportation d’hydrocarbures — qui finançait jusqu’à la moitié du budget et servait d’arme d’influence régionale — a cessé d’être un levier de puissance.

Le marché mondial s’est adapté sans heurt majeur. L’Europe a diversifié ses sources. Les États-Unis et la Norvège ont consolidé leur domination. L’Azerbaïdjan est devenu un pilier de la nouvelle sécurité énergétique.

La leçon est claire : la Russie n’est plus un acteur structurant de l’énergie mondiale. Elle n’est plus qu’un fournisseur secondaire, tributaire de la volonté de ses clients. Ce n’est pas une crise passagère — c’est l’enterrement d’un paradigme économique qui, un demi-siècle durant, a défini la politique russe.

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