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La Bourse turque a perdu la confiance des investisseurs, le parti au pouvoir a cédé des points dans les sondages, et les conseillers du palais ont soudain découvert que la principale menace pour la morale islamique résidait dans l'uniforme scolaire azerbaïdjanais. Coïncidence ou stratégie délibérée ?

Lundi 12 octobre 2026, au matin. Aux portes des écoles publiques de Bakou, de Djalilabad et de Soumgaït, les conseillers principaux d'éducation vérifient la tenue des élèves au regard de la résolution no 309 du Conseil des ministres. Le même jour, à Ankara. Oktay Saral, conseiller principal du président turc, publie un message sur les réseaux sociaux : priver les écolières d'Azerbaïdjan de leur droit à l'éducation à cause du foulard est, selon lui, inacceptable, et le foulard lui-même est « une exigence de la foi, et non un obstacle ». Saral ajoute qu'Ankara attend de Bakou qu'il renonce au plus vite à « cette erreur ».

Au même moment, le parquet d'Istanbul prépare une nouvelle vague d'interpellations, la cinquième, dans l'affaire de la pyramide financière que la presse turque a déjà baptisée « l'escroquerie du siècle ». Des dizaines de personnes sont alors déjà derrière les barreaux. Le dossier implique une ancienne ministre, vice-présidente du Parti de la justice et du développement au pouvoir. Une semaine plus tard, un vice-ministre des Finances démissionnera, et trois jours après encore, la police arrêtera l'homme présenté comme l'auteur du slogan électoral de Recep Tayyip Erdoğan.

J'écris depuis de nombreuses années sur les relations turco-azerbaïdjanaises. Jamais, en plus de trois décennies d'indépendance de l'Azerbaïdjan, un haut responsable d'Ankara n'avait publiquement exigé de Bakou l'abrogation d'une décision intérieure prise par un gouvernement souverain. Le précédent s'est produit précisément maintenant. La chronologie mérite un examen attentif.

Une escroquerie à 18 milliards : comment s'est effondrée la « Tera » turque

Le 16 septembre, la société d'investissement Tera Portföy a annoncé qu'elle ne pouvait honorer une partie de ses engagements de rachat de parts de deux de ses fonds. Pusula Portföy a fait une déclaration similaire. L'indice BIST 100 a chuté de plus de 5 % en une journée. Dès le 17 septembre, le Conseil des marchés de capitaux (SPK) a suspendu la négociation des parts et lancé la liquidation de 131 fonds appartenant à sept sociétés de gestion : Tera, Pusula, Hedef, Atlas, A1, Bulls et Pardus.

Le 23 septembre, le régulateur a donné le chiffre exact des victimes : 455 758 investisseurs distincts. L'ampleur des sommes en jeu fait l'objet d'estimations divergentes. Selon une source sur le marché financier, l'actif total des fonds en liquidation s'élevait à quelque 891 milliards de livres ; d'autres calculs avancent 826 milliards. En dollars, cela représente plus de 18 milliards. L'écart est révélateur en soi : un mois après l'effondrement, personne en Turquie n'est capable de dire, à quelques dizaines de milliards de livres près, combien d'argent s'est volatilisé.

Le mécanisme de la pyramide paraîtra familier à quiconque se souvient des années quatre-vingt-dix dans l'espace postsoviétique. Les fonds achetaient des actions de petites sociétés dont le flottant était minuscule. Les cours s'envolaient, la valeur des parts grimpait sur le papier, et l'argent des petits épargnants affluait dans les fonds. Lorsque les retraits ont commencé, l'édifice s'est retourné : il s'est révélé impossible de vendre des titres illiquides au prix artificiellement gonflé. Le fondateur de Tera, Emre Tezmen, a dénoncé le jour même de l'effondrement une « attaque spéculative planifiée » contre son groupe. Le 19 septembre, il a été interpellé, et peu après le tribunal l'a placé en détention avec les membres du conseil d'administration de Tera et le président de Pusula Finans Holding.

Au 22 octobre, selon le ministre de la Justice Akın Gürlek, des actes de procédure avaient été engagés à l'encontre de 404 personnes. Quatre-vingt-huit suspects ont été placés en détention provisoire, 26 se trouvaient en garde à vue et 195 ont été placés sous contrôle judiciaire. Quarante-deux autres sont en fuite. Le parquet a mis au jour des transactions manipulatoires portant sur les actions de 41 sociétés, pour des milliards de livres. Les biens saisis doivent être regroupés dans un fonds spécial auprès du Fonds d'assurance des dépôts d'épargne (TMSF) et reversés aux victimes.

Un portefeuille de famille : 255 livres à l'entrée, 4 482 à la sortie

La crise financière est devenue politique le 26 septembre. L'homme politique d'opposition Zeynel Emre a rendu publiques des données sur les transactions de la famille de Fatma Betül Sayan Kaya, ancienne ministre de la Famille, députée et vice-présidente du Parti de la justice et du développement, c'est-à-dire adjointe d'Erdoğan lui-même au sein de l'appareil du parti.

Selon Emre, le 8 avril, Sayan Kaya a acheté 250 000 actions de la compagnie maritime Özata Denizcilik au prix d'environ 255 livres. L'investissement s'élevait à quelque 63 millions de livres. En septembre, peu avant la débâcle, les titres ont été vendus à 4 482 livres, et environ 1,34 milliard de livres, soit près de 27,5 millions de dollars, ont été retirés du compte. Une multiplication par plus de dix-sept en cinq mois. Son époux, İlyas Kaya, aurait acheté, selon les mêmes données, 150 000 actions supplémentaires au même prix. Le parquet impute à la famille un gain d'environ 2,2 milliards de livres. Détail important : Özata est précisément liée aux fonds Tera, au cœur du scandale.

Sayan Kaya a d'abord refusé de s'exprimer, répondant aux journalistes qu'elle « n'avait pas le temps ». Tard dans la soirée, elle a annoncé sa démission de toutes ses fonctions au sein du parti, invoquant sa « responsabilité politique et morale ». Le lendemain matin, le porte-parole du parti, Ömer Çelik, a annoncé qu'Erdoğan avait accepté sa démission. Par la suite, l'ancienne ministre a également quitté le parti et, avec son mari, a été entendue par le tribunal d'Istanbul en qualité de suspecte. Les époux rejettent les accusations, et leur culpabilité n'est pas établie tant qu'aucun jugement n'a été rendu. Pour un jugement politique, cependant, nul besoin de verdict : la vice-présidente du parti au pouvoir est sortie du marché à la veille du krach avec un bénéfice multiplié par dix-sept.

Même au sein du parti, la réaction a été sévère. Le député de la majorité Şamil Tayyar a sommé sa collègue soit de démentir les données, soit de partir. Plus tard, il a déclaré que « d'autres partiront aussi ».

Le gendre d'un vice-ministre, un régulateur limogé et l'auteur du « Siècle de la Turquie »

Tayyar avait vu juste. Le 19 octobre, le vice-ministre du Trésor et des Finances Osman Çelik a remis au ministre Mehmet Şimşek sa demande de départ à la retraite. Son gendre, İskender Balcı, membre du conseil d'administration de cette même Özata Denizcilik et fils de Mustafa Balcı, membre de l'Agence de régulation et de supervision bancaires (BDDK), faisait l'objet d'un mandat d'arrêt depuis le 2 octobre. Selon les médias turcs, après l'émission du mandat, Balcı a eu le temps de partir pour le Monténégro.

Le même jour, on a appris le départ du président du SPK, Mahmut Sütçü, nommé le 9 mai seulement. La version officielle invoquait des raisons de santé. Le lendemain matin, le Journal officiel publiait un décret dont il ressortait que Sütçü n'était pas parti, mais avait été démis de ses fonctions. Son prédécesseur, İbrahim Ömer Gönül, a été limogé en même temps : le 14 octobre, Şimşek avait autorisé l'ouverture d'une enquête visant l'ancien chef du régulateur.

Le 22 octobre, Ertan Aydın a été interpellé. Ce nom ne dira pas grand-chose au lecteur étranger, mais en Turquie, il est connu. Ancien député du Parti de la justice et du développement, conseiller principal d'Erdoğan pour les affaires politiques depuis 2012, directeur de la campagne électorale de 2023. C'est lui que l'on présente comme l'architecte du slogan « Le Siècle de la Turquie », sous lequel Erdoğan s'est présenté aux dernières élections. Après la politique, Aydın a travaillé dans les structures de Tera. Dès le début du mois d'octobre, il avait été frappé d'une interdiction de sortie du territoire.

Une phrase prononcée par Aydın avant son arrestation est devenue virale en Turquie. Il expliquait avoir quitté Tera lorsqu'il avait « vu certains problèmes et consulté les aînés ». Le député d'opposition Murat Emir a posé la question qui s'imposait : qui sont exactement ces aînés, et pourquoi, connaissant les problèmes, n'ont-ils pas averti des centaines de milliers d'épargnants ? La réponse se fait attendre. Selon la presse turque, un ancien vice-gouverneur de la Banque centrale figure parmi les personnes arrêtées. La veille, le président du conseil d'administration d'Altınbaş Holding, İnan Altınbaş, avait été interpellé.

L'opposition réclame une commission d'enquête parlementaire et accuse le pouvoir de mener une enquête sélective. Son argument est de poids : le SPK a longtemps tardé à saisir le parquet au sujet de Sayan Kaya, alors même que ce dernier l'avait déjà entendue comme suspecte.

Un ultimatum venu de New York : la Turquie menacée d'une rétrogradation au rang de « marché frontière »

L'argent des épargnants n'est que la première ligne de la facture. Le 15 octobre, le fournisseur d'indices MSCI a gelé une série de modifications des indices turcs. La société a invoqué les inquiétudes des investisseurs institutionnels quant à d'éventuelles opérations coordonnées menées par l'intermédiaire de fonds liés à de petites sociétés cotées. La formulation est courtoise, le message est sévère : si aucun progrès tangible n'est constaté d'ici juin 2027, MSCI ouvrira des consultations sur le reclassement de la Turquie de la catégorie des marchés émergents vers celle des « marchés frontières » ou des « marchés autonomes ».

Pour un pays lourdement endetté à l'étranger, c'est un signal douloureux. Une rétrogradation entraînerait des ventes automatiques d'actifs turcs par les fonds indexés sur l'indice MSCI des marchés émergents, où la Turquie côtoie le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud. Dès juillet, S&P Dow Jones Indices avait lancé un avertissement analogue. Le soir du 16 octobre, l'agence S&P n'a pas publié le rapport attendu sur la note souveraine de la Turquie, ce qui n'a fait qu'accroître la nervosité. Le marché turc a réagi par une nouvelle baisse.

Erdoğan tente de reprendre la main sur l'agenda. Le 7 octobre, il a promis que les marchés de capitaux seraient « débarrassés des parasites cupides ». Les autorités promettent de durcir d'ici début 2027 la législation sur les infractions boursières. Le 22 octobre, la majorité parlementaire a fait adopter de force un amendement sur les modalités de liquidation des fonds, que l'opposition a aussitôt qualifié de sauvetage de Tera aux dépens des petits épargnants.

L'arithmétique d'un troisième mandat

Venons-en à l'essentiel, ce pour quoi il vaut la peine de consulter le calendrier. L'article 116 de la Constitution turque n'autorise un président élu à deux reprises à se représenter que dans un seul cas : si des élections anticipées sont convoquées par le Parlement au cours de son second mandat. Il faut pour cela les voix des trois cinquièmes des députés, soit 360 sur 600. L'alliance au pouvoir, formée du Parti de la justice et du développement et des nationalistes, ne dispose pas d'une telle majorité. Il lui faut des alliés.

Les préparatifs étaient en cours. Le 11 octobre, le Parti DEM, prokurde, a annoncé son soutien conditionnel à une nouvelle candidature d'Erdoğan. L'édifice se construisait pierre par pierre, et c'est alors que la Bourse s'est effondrée.

Les sondages enregistrent les dégâts. Une enquête de l'institut ASAL, menée du 4 au 10 octobre dans 28 provinces auprès d'un échantillon de 2 020 personnes, crédite le parti au pouvoir de 31,6 %, soit 4 points de moins que son score de 2023. Selon des données citées par la presse turque, les enquêtes internes font état d'une perte de 3 à 6 points. Dans un sondage de l'institut Betimar, la moitié des personnes interrogées, soit 50,5 %, estiment que le scandale va saper la confiance envers le pouvoir. Soixante-deux pour cent des sondés d'ASAL souhaitent que les noms des personnes impliquées soient rendus publics, quelle que soit leur appartenance partisane.

Le parti habitué à gagner en incarnant des gens honnêtes et pieux face à une élite laïque corrompue s'est soudain retrouvé dans le rôle de cette même élite. Pendant plus de vingt ans, son principal capital moral a été la thèse des mains propres. Aujourd'hui, elle vaut moins que les actions d'Özata après le krach.

Ce que Bakou a réellement décidé

Revenons à l'école azerbaïdjanaise et examinons les textes plutôt que les gros titres.

Le 7 juillet 2026, le président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliev, a promulgué des amendements à la loi « Sur l'enseignement général », inscrivant les principes d'identité nationale et de laïcité parmi les fondements du système d'enseignement général. Le 21 septembre, le Conseil des ministres a adopté la résolution no 309, signée par le Premier ministre Ali Assadov. Elle complète la résolution no 96 sur l'uniforme scolaire, en vigueur depuis 2022, par une disposition qui proscrit dans les écoles publiques tout élément vestimentaire supplémentaire portant atteinte à l'uniformité de la tenue et incompatible avec le caractère laïque de l'enseignement. Le 6 octobre, des règles analogues ont été adoptées pour les enseignants. Les mots « hijab » ou « foulard » ne figurent nulle part dans le texte. Pour les manifestations liées à l'histoire et à la culture, le conseil pédagogique de l'établissement peut autoriser des éléments du costume national.

Aucune de ces mesures ne touche à la vie privée, aux mosquées, à la rue, aux universités ou aux écoles privées. Il s'agit de l'école secondaire publique d'un État laïque. La Constitution de l'Azerbaïdjan qualifie expressément celui-ci de laïque et dispose que la religion est séparée de l'État et du système éducatif.

Ce modèle n'a rien d'unique. Le Kazakhstan a interdit les vêtements religieux dans l'uniforme scolaire par arrêté du ministère de l'Éducation dès 2016. Le Tadjikistan est allé beaucoup plus loin en restreignant par la loi, en 2024, le port de vêtements « étrangers à la culture nationale ». La France a interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles publiques par une loi de 2004, et la Cour européenne des droits de l'homme a jugé de telles restrictions admissibles.

Le précédent le plus embarrassant pour Ankara est turc. En 2005, dans l'affaire Leyla Şahin contre Turquie, la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l'homme a jugé légale l'interdiction du foulard dans les universités turques. C'est l'État turc lui-même qui défendait cette interdiction à Strasbourg, en invoquant le principe de laïcité inscrit à l'article 2 de sa propre Constitution. L'uniforme scolaire obligatoire a existé en Turquie jusqu'en 2012, et le foulard n'a été autorisé dans les classes supérieures qu'en 2014. Ainsi, un pays qui a lui-même vécu des décennies durant selon ce modèle et l'a défendu devant la juridiction européenne qualifie désormais d'« inacceptable » ce même modèle chez son voisin.

En Azerbaïdjan même, la décision a suscité des protestations, et il serait malhonnête de le passer sous silence. Le clergé iranien, d'ailleurs, s'est lui aussi empressé de critiquer Bakou. C'est précisément ce lien qui explique pourquoi l'école laïque relève, pour l'État azerbaïdjanais, de la sécurité et non de la mode.

Le message d'un conseiller et le chœur des médias progouvernementaux

Oktay Saral n'est pas un personnage anodin. Ancien député, cadre de longue date du parti à Istanbul, conseiller principal du président. Un homme de ce rang n'écrit pas sur la politique étrangère sans savoir comment ses propos seront interprétés. Son message a été appuyé par le député de la majorité Müfit Aydın, qui a demandé à Bakou si les Azerbaïdjanais n'avaient pas mauvaise conscience. Puis les médias progouvernementaux ont pris le relais. Les journaux islamistes ont publié une série d'articles comparant l'école azerbaïdjanaise au « processus du 28 février » 1997, lorsque l'armée avait évincé du pouvoir le gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan. Des organisations islamiques ont manifesté devant l'ambassade d'Azerbaïdjan à Ankara. La confédération syndicale Memur-Sen, proche du pouvoir, a publié une déclaration. À Diyarbakır, un rassemblement contre la « persécution du foulard en Azerbaïdjan » a été convoqué pour le 23 octobre, après la prière du vendredi.

Une précision s'impose ici. La vague anti-azerbaïdjanaise ne se limite pas à l'entourage d'Erdoğan. L'ancien dirigeant du Parti républicain du peuple, Kemal Kılıçdaroğlu, a lui aussi appelé Bakou, le 13 octobre, à « libérer les femmes ». Le Nouveau Parti de la prospérité de Fatih Erbakan s'en est pris à l'Azerbaïdjan avec plus de virulence encore, et Erbakan lui-même est désormais interdit d'entrée en Azerbaïdjan. Son adjoint, Muhammed Fatih Mücecci, a reproché à Erdoğan de ne pas être intervenu personnellement.

C'est ce détail qui, à mon sens, révèle la logique de ce qui se joue. Le principal concurrent électoral du parti au pouvoir sur son flanc droit religieux est précisément le Nouveau Parti de la prospérité, qui lui ravit l'électorat pieux. Le scandale de corruption frappe l'autorité morale du pouvoir d'abord aux yeux de cet électorat. La question du foulard constitue le plus ancien capital identitaire du parti, celui grâce auquel il a accédé au pouvoir en 2002. La remettre en jeu maintenant, c'est reconquérir la supériorité morale auprès de l'électorat le plus sensible au moment même où les conversations sur les milliards d'Özata rendent cette supériorité impossible.

Le dispositif fonctionne selon un classique double registre. Le conseiller dit ce que la base religieuse veut entendre, les médias progouvernementaux amplifient le thème, et le chef de l'État garde ses distances et sa marge de repli. Le 7 octobre, avant même l'entrée en application de la résolution, Ömer Çelik avait déclaré que le parti ne permettrait à personne d'enfoncer un coin entre la Turquie et l'Azerbaïdjan. Erdoğan lui-même ne s'est pas exprimé publiquement. Le palais s'est réservé le rôle d'arbitre dans un conflit lancé par ses propres hommes.

Détourner l'attention de l'opinion d'une crise intérieure vers un irritant extérieur est un procédé décrit dans les manuels. En avril 1982, sur fond d'inflation et de manifestations de masse, le général Leopoldo Galtieri envoya l'armée argentine aux Malouines. Pendant quelques semaines, la place de Mai, haut lieu de la contestation, devint le théâtre de rassemblements patriotiques. Deux mois et demi plus tard, la junte perdait la guerre et le pouvoir. La comparaison avec la situation turque est, bien entendu, imparfaite : personne n'est en guerre. Le mécanisme, en revanche, est identique. Le choix de la cible est, dans notre cas, sans précédent. Pour la première fois, l'objet d'une telle opération est un pays que l'on a coutume, en Turquie, d'appeler l'autre moitié d'« une seule nation ».

« Une seule nation, deux États indépendants » : la réponse de Bakou

La réaction ne s'est pas fait attendre. Le 13 octobre, le parti au pouvoir, le Parti du Nouvel Azerbaïdjan, dirigé par Ilham Aliev, a publié une déclaration adressée nommément au parti d'Erdoğan. Les propos de Saral et des députés turcs y sont qualifiés de populistes et d'irresponsables, et les médias turcs sont accusés de diffuser des informations inexactes et partiales. Le parti a rappelé que la Turquie est elle-même un État constitutionnellement laïque. La phrase clé de la déclaration est dépourvue de toute précaution diplomatique : « Nous appelons le Parti de la justice et du développement au pouvoir à renoncer à cette politique néfaste. »

Le point essentiel du document concerne la formule « une seule nation, deux États ». Bakou a souligné qu'elle signifie une seule nation et deux États indépendants, et qu'elle ne confère à aucun d'eux le droit d'imposer à l'autre ses approches politiques et idéologiques. Le groupe de travail du Milli Majlis chargé des relations interparlementaires avec la Turquie a publié une déclaration analogue, rappelant la Déclaration de Choucha du 15 juin 2021, qui a élevé les relations entre les deux pays au rang d'alliance. La chaîne de télévision publique AzTV a qualifié la position de Saral d'ingérence grossière dans les affaires intérieures. Dès le 12 octobre, le Conseil des médias et de l'audiovisuel avait mis en garde contre les tentatives de politiser la question de l'uniforme scolaire.

La réaction la plus révélatrice n'est pas venue de Bakou. Le 14 octobre, le dirigeant du Parti d'action nationaliste et principal allié d'Erdoğan, Devlet Bahçeli, a publiquement rappelé la nécessité d'un respect mutuel de la souveraineté et du droit interne des deux pays. Autrement dit, le plus proche partenaire de coalition du président a fait savoir qu'il n'entendait pas entrer dans ce jeu.

Le 15 octobre s'est ouvert à Bakou le septième sommet de la Conférence pour l'interaction et les mesures de confiance en Asie. Erdoğan n'y est pas venu. La Turquie était représentée par le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, reçu par le président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliev. À l'issue de la rencontre, Fidan s'en est tenu à une formule mesurée : selon lui, « il peut arriver, de temps à autre, que les approches divergent sur certaines questions ». Venant d'un ministre qui, en 2023, qualifiait les mesures antiterroristes de l'Azerbaïdjan au Karabakh de mesures justifiées prises sur son propre territoire souverain, l'aveu est éloquent : les deux parties ont bel et bien pris des chemins différents.

Le 20 octobre, la presse étrangère a rapporté, en citant trois responsables, que Bakou aurait demandé à Ankara de limoger Saral, et que l'absence d'Erdoğan au sommet n'aurait fait qu'aggraver la situation. Personne n'a officiellement confirmé cette information. La presse turque progouvernementale a réagi de manière prévisible, en s'indignant de l'« ingérence » de l'Azerbaïdjan dans les nominations d'Ankara. L'ironie de la situation semble avoir échappé aux auteurs de ces chroniques.

Le ricochet israélien et l'ombre iranienne

Le différend a rapidement débordé le cadre de l'uniforme scolaire. En Turquie, les critiques visant l'Azerbaïdjan se sont doublées de reproches concernant ses liens avec Israël. La partie azerbaïdjanaise a répondu en rappelant les échanges commerciaux turco-israéliens, maintenus pendant des années malgré la rhétorique tonitruante d'Ankara. Israël sert dans ce différend d'arme rhétorique commode aux deux camps, mais il s'agit d'un aspect secondaire.

La dimension iranienne est plus importante. Téhéran utilise depuis des décennies l'agenda religieux comme instrument de pression sur l'Azerbaïdjan : par le biais du clergé chiite, des chaînes satellitaires, des réseaux implantés à Nardaran et à Massally. Chaque fois que les islamistes sunnites turcs s'en prennent à la laïcité azerbaïdjanaise, ils se retrouvent objectivement dans le même bateau que les mollahs iraniens. Détail caractéristique : le célèbre prédicateur turc Ahmet Mahmut Ünlü a formulé sa position ainsi : la Turquie soutient l'Azerbaïdjan contre l'Iran, mais n'accepte pas l'interdiction du foulard. Étrange logique. L'école laïque est précisément l'une des lignes de défense de l'Azerbaïdjan face à l'Iran.

Le prix des mots qu'on ne peut reprendre

Voyons, chiffres à l'appui, ce qui est en jeu. L'oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan fonctionne depuis 2006 et achemine le pétrole azerbaïdjanais jusqu'à la côte méditerranéenne turque. Le gazoduc transanatolien est conçu pour transporter 16 milliards de mètres cubes par an, dont 6 milliards destinés à la Turquie. La ligne ferroviaire Bakou–Tbilissi–Kars a été inaugurée en 2017. La SOCAR détient le complexe pétrochimique Petkim et la raffinerie STAR à Izmir. Les investissements cumulés de l'Azerbaïdjan dans l'économie turque approchent, selon diverses estimations, les 20 milliards de dollars, ce qui fait de l'Azerbaïdjan l'un des principaux investisseurs étrangers en Turquie. Le corridor de Zanguezour, dont ce même ministre de la Justice Gürlek parlait avec enthousiasme à Bakou cet été, se réduit, sans la participation azerbaïdjanaise, à un trait sur une carte.

Le 2 juillet 2026, le président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliev, recevait Akın Gürlek à Bakou. Le ministre évoquait alors des relations fondées sur une histoire, une culture et une fraternité communes, et assurait que la Turquie resterait aux côtés de l'Azerbaïdjan. Trois mois ont passé. Son ministère instruit aujourd'hui l'affaire de la pyramide, qui entraîne dans son sillage toujours plus de membres du premier cercle du pouvoir, tandis que d'autres membres de ce même cercle débattent de la tenue des écolières azerbaïdjanaises.

L'Azerbaïdjan n'a, dans cette affaire, rien à justifier. La décision relative à l'uniforme scolaire a été prise par un État souverain dans le cadre de sa propre Constitution ; elle est conforme à la pratique de la majorité des États turciques, s'appuie sur la jurisprudence européenne et coïncide exactement avec ce que la Turquie elle-même faisait jusqu'en 2012. C'est à la partie qui a transformé la décision intérieure d'un allié en matériau pour sa propre campagne électorale de se justifier.

Mon pronostic est le suivant. Oktay Saral ne sera pas formellement limogé d'ici la fin de 2026 : Erdoğan ne lâche jamais les siens sur injonction extérieure. En revanche, la question du foulard disparaîtra de la bouche des responsables d'Ankara d'ici la première rencontre en personne entre Erdoğan et le président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliev. La commission d'enquête parlementaire sur « l'escroquerie du siècle » sera bloquée par l'alliance majoritaire. Et en juin 2027, MSCI n'évaluera pas les déclarations turques sur la fraternité, mais les indicateurs de flottant des actions ; et cette conversation-là, aucune diversion ne pourra la détourner.

Reste la question que les journalistes turcs posent à Ertan Aydın et qui s'adresse en réalité à tout le système. Qui sont ces « aînés » que l'on a consultés avant de quitter Tera ?

Tant qu'elle restera sans réponse, Ankara préférera parler d'autre chose. Dans une vidéo désormais célèbre tournée à Imichli, une écolière voilée, en larmes, dit à son directeur qu'elle a obtenu 97 points et qu'elle n'a en rien déshonoré son école. Les chaînes turques l'ont diffusée en boucle. Les reportages sur les retraités ayant perdu leurs économies dans les fonds Tera ont été nettement plus rares sur ces mêmes antennes.