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Les premières élections au Conseil législatif palestinien depuis vingt ans sont reportées au 11 septembre 2027. Celui qui a salué le plus bruyamment la décision de Mahmoud Abbas, 90 ans, est son principal ennemi. Ces étranges applaudissements recèlent la clé de l'avenir de la Palestine.

À huit heures précises, le 7 octobre 2026, la Commission électorale centrale palestinienne a ouvert le dépôt des listes de candidats au Conseil législatif. La date avait presque des allures de provocation : c'était le troisième anniversaire de l'attaque du Hamas contre Israël, point de départ de la guerre la plus dévastatrice de l'histoire de la bande de Gaza. La fenêtre d'enregistrement est restée ouverte trois jours. Le samedi 10 octobre, Mahmoud Abbas a signé un décret : le scrutin, fixé au 28 novembre, est reporté au 11 septembre 2027 et couplé à l'élection présidentielle.

La réaction, que l'on attendait visiblement à Ramallah, est arrivée le soir même. Le Hamas a qualifié le report de « pas dans la bonne direction ». La direction du Jihad islamique l'a soutenu. Le Front populaire de libération de la Palestine réclamait un ajournement dès septembre.

Les élections n'ont pas été enterrées par les ennemis de la démocratie. Elles l'ont été par tout le monde à la fois.

La version officielle a un air familier. Le décret évoque les obstacles créés par les mesures israéliennes et la nécessité de réunir les conditions politiques, sécuritaires et pratiques d'un scrutin libre, honnête et inclusif. La veille, l'Autorité palestinienne avait annoncé qu'Israël avait refusé aux agents de la commission électorale l'accès à Jérusalem-Est et à Gaza. Tout cela est vrai. Seulement, cette vérité explique le report à peu près comme le mauvais temps explique une guerre perdue.

Vingt ans sans urne : comment la Palestine a désappris à voter

Le Conseil législatif palestinien n'a pas vécu longtemps en tant que parlement en état de marche. Les premières élections ont eu lieu le 20 janvier 1996, et la première séance s'est tenue le 7 mars de la même année. La deuxième législature a été élue le 25 janvier 2006, et ce jour a marqué la fin du multipartisme palestinien au sens habituel du terme. Le Hamas a obtenu 74 sièges sur 132, le Fatah 45. Israël et les capitales occidentales ont refusé de reconnaître le gouvernement islamiste. Un boycott financier a suivi, puis des affrontements de rue. En juin 2007, le Hamas a pris Gaza par la force, massacrant et chassant des centaines de partisans du Fatah.

Depuis, le parlement a existé sous deux formes, aussi fictives l'une que l'autre. À Gaza siégeaient les députés du Hamas, à Ramallah les décrets présidentiels ont remplacé les lois. En décembre 2018, la Cour constitutionnelle formée par Abbas a mis un point final à cette situation en dissolvant formellement le Conseil. Le mandat présidentiel d'Abbas lui-même, élu le 9 janvier 2005, a expiré en janvier 2009. Il gouverne par décrets depuis dix-sept ans et entame sa vingt-deuxième année au pouvoir.

Le chiffre que l'on préfère taire à Ramallah est le suivant. Un Palestinien qui a eu dix-huit ans en janvier 2006 en a aujourd'hui trente-huit ou trente-neuf. Tous ceux qui sont plus jeunes n'ont jamais voté de leur vie à un scrutin national. Il s'agit de la majorité de la population adulte des territoires.

La tentative de 2021 n'a fait que consolider le réflexe. Abbas avait alors fixé les législatives au 22 mai, 36 listes avaient été déposées auprès de la commission électorale, et le 29 avril le scrutin a été annulé. Le prétexte était le même qu'aujourd'hui : Israël ne garantissait pas la tenue du vote à Jérusalem-Est, où vivent, selon les estimations, entre 350 000 et 400 000 Palestiniens. La véritable raison sautait aux yeux. Le Fatah s'était scindé en trois listes. La liste officielle était conduite par Mahmoud al-Aloul, la deuxième avait été montée par le neveu d'Arafat, Nasser al-Qudwa, et par Marwan Barghouti, détenu dans une prison israélienne, la troisième représentait Mohammed Dahlan, exclu du parti. Les sondages promettaient au Hamas la victoire sur un adversaire morcelé. Abbas a choisi Jérusalem comme prétexte honorable.

Une promesse écrite à Macron : qui a contraint le vieil homme à convoquer des élections

Cinq ans plus tard, ce n'étaient plus les Palestiniens qui menaient Abbas aux urnes, mais des étrangers. En septembre 2025, la France a reconnu l'État de Palestine, et l'un des éléments du marché était l'engagement écrit d'Abbas, pris auprès du président Emmanuel Macron et du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, d'organiser des élections présidentielle et législatives. La reconnaissance exigeait un destinataire légitime. Un homme dont le mandat avait expiré en 2009 ne pouvait passer pour tel.

S'est ensuivie une série de décrets qui montre à quel point le processus était improvisé. En juin 2026, Abbas a signé un décret fixant la présidentielle au début de 2027 et, dans le même temps, porté le Conseil législatif à 200 sièges. Le 9 juillet est paru le décret convoquant les législatives pour le 28 novembre. Le 11 août, un nouveau décret-loi a rendu au parlement ses 132 sièges d'origine. Le mode de scrutin est resté intégralement proportionnel, à listes bloquées, sans circonscriptions uninominales : chaque liste doit compter entre 16 et 132 candidats. La configuration du pouvoir législatif de tout un peuple a été modifiée trois fois en deux mois par un seul homme.

Le 24 septembre, Abbas a confirmé le calendrier de novembre à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies. L'Union européenne, premier bailleur de fonds de l'Autorité palestinienne, a publiquement soutenu le scrutin jusqu'au bout. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a déclaré au cours de la première décade d'octobre que les élections offriraient « une occasion attendue de longue date de renouveler la légitimité des institutions palestiniennes ». Quelques jours plus tard, la promesse faite à Paris, à Riyad et à Bruxelles s'est muée en un simple papier portant une nouvelle date.

La fenêtre idéale : le Hamas s'est effondré, mais le Fatah ne s'est pas relevé

À première vue, Abbas avait choisi un moment presque idéal pour les élections. La guerre a calciné le Hamas en tant que machine militaire et durement frappé sa marque politique. Un sondage réalisé du 5 au 8 août 2026 à Gaza et en Cisjordanie par le principal institut d'études d'opinion de Ramallah a enregistré un effondrement : le soutien au Hamas est tombé à 24 %, contre 35 % dix mois plus tôt. La part de ceux qui estiment que le Hamas est sorti vainqueur de la guerre a reculé à 20 %, contre 39 % en octobre 2025. Le soutien à la lutte armée comme meilleure voie vers les objectifs palestiniens est passé de 40 % à 27 %.

C'est là que se cache le piège que le Fatah semble avoir remarqué trop tard. Le parti d'Abbas n'a rien gagné à la chute de son concurrent. Son soutien est resté au même niveau, à 24 %. Parmi les électeurs probables, le Fatah obtenait 32 % et le Hamas 29 %, un écart qui tenait dans la marge d'erreur. Les forces tierces recueillaient 18 %. Le chiffre le plus dangereux pour Ramallah : 44 % des personnes interrogées estimaient que ni le Hamas ni le Fatah ne méritaient de diriger les Palestiniens. Le candidat le plus fort à la présidence restait par ailleurs Marwan Barghouti, condamné en 2004 par un tribunal israélien à cinq peines de réclusion à perpétuité.

Les estimations concernant la Cisjordanie divergent, et cette divergence est révélatrice. Selon une lecture des mêmes données, le soutien au Hamas y est passé de 40 % à 25 %, selon une autre, de 32 % à 18 %. L'écart tient au fait que, dans le premier cas, il s'agit de la disposition à voter pour le mouvement et, dans le second, de l'identification partisane. J'ai tendance à faire confiance au second chiffre, indicateur plus précis du noyau dur, mais la tendance est la même dans les deux lectures. Le sondage d'automne du même institut, publié après le report, plaçait le Hamas à 19 % et le Fatah à 22 %, tandis qu'un tiers des Palestiniens ne se rattachaient à aucune faction. En Cisjordanie, ils étaient 48 %.

Ces gens n'ont pas quitté le Hamas pour Abbas. Ils sont partis dans le vide. Un détail du sondage d'août explique pourquoi ce vide est aussi dangereux pour le Fatah que pour les islamistes : 72 % des Palestiniens s'opposaient au désarmement du Hamas avant le retrait complet des troupes israéliennes de Gaza. La déception à l'égard du Hamas ne signifiait pas une adhésion à la ligne de Ramallah. Une partie considérable des électeurs qui se sont détournés punissaient visiblement les islamistes pour leur faiblesse, et non pour leur radicalisme.

Le Fatah a inscrit à son actif les municipales du 25 avril 2026, proclamant 2026 « année de la démocratie palestinienne ». Les chiffres sont plus modestes que la rhétorique. Sur 403 collectivités locales, le vote n'a eu lieu que dans 183, les autres conseils ayant été formés par consensus, c'est-à-dire sans élections. La seule localité de Gaza admise aux urnes a été Deir el-Balah, moins touchée que les autres par la guerre. La participation a atteint 23 % à Gaza et 56 % en Cisjordanie. Sur les 15 sièges du conseil de Deir el-Balah, la liste soutenue par le Fatah en a obtenu six, la liste que les habitants associaient au Hamas, deux. Les autres sont revenus à deux listes indépendantes.

Six sièges sur quinze, c'est 40 %, pas une majorité. Et la victoire a été remportée sur un terrain d'où l'adversaire avait été écarté à l'avance. La commission électorale avait posé comme condition d'admission la reconnaissance du programme de l'Organisation de libération de la Palestine, qui inclut un règlement pacifique et, de fait, la reconnaissance d'Israël. Le Hamas et le Jihad islamique n'acceptent pas de tels engagements et ont formellement boycotté le scrutin. Le même filtre s'appliquait aux législatives. En théorie, Abbas pouvait organiser les élections de novembre sans le Hamas. En pratique, personne ne le lui aurait permis : ni la rue, ni les bailleurs de fonds, qui exigeaient un processus inclusif.

Le Hamas, le Jihad et l'homme d'Abou Dhabi

Pendant que le Fatah célébrait sa victoire municipale, le Hamas cherchait une voie détournée, et il l'a trouvée à l'endroit le plus inattendu. En août, le nouveau chef du bureau politique du mouvement, Khalil al-Hayya, a rencontré Mohammed Dahlan au Caire. Selon la version du Hamas, les deux parties ont discuté des moyens de mettre fin au monopole sur les décisions nationales. Traduit de l'arabe politique, c'est simple : comment faire tomber Abbas.

Fin septembre, l'alliance est devenue publique. Le représentant du Courant réformiste démocratique de Dahlan, Dimitri Diliani, a déclaré que l'Autorité palestinienne « avait failli envers Gaza et envers le peuple palestinien partout » et confirmé que les factions constituaient une liste unique, par-delà les divergences idéologiques. Le secrétaire général adjoint du Jihad islamique, Mohammed al-Hindi, a fait savoir que son organisation ne présenterait pas ses propres candidats, mais soutiendrait une liste nationale concertée.

Pour le Jihad islamique, une telle déclaration équivaut à un changement de religion. Le mouvement, fondé en 1981 par Fathi Chikaki, n'a jamais participé en quarante-cinq ans aux élections organisées par l'Autorité palestinienne et considérait la politique parlementaire comme une trahison. La guerre de Gaza a anéanti la plupart de ses combattants, de ses commandants et de ses arsenaux. Sa direction s'est retrouvée face à un choix simple entre la fidélité aux principes et la survie physique. À en juger par la position d'al-Hindi, elle a choisi la seconde, mais sous la forme la plus prudente possible : soutenir la liste sans y inscrire ses propres noms.

La formule d'une « liste nationale » composée de personnalités indépendantes et de technocrates a été conçue avec une précision d'ingénieur. Elle permet au Hamas d'entrer dans le système politique palestinien sans reconnaître les accords entre l'OLP et Israël et sans placer ses armes sous le contrôle de l'Autorité palestinienne. Le filtre de la commission électorale contrôle les listes, pas leurs parrains. Les listes de sanctions occidentales visent des organisations, pas des médecins et des ingénieurs sans étiquette.

C'est la figure de Dahlan qui rend cette construction réellement dangereuse pour Ramallah. Né en 1961 dans le camp de réfugiés de Khan Younès, il dirigeait dans les années 1990 le Service de sécurité préventive à Gaza et régnait sur le territoire de manière si absolue que les Palestiniens avaient surnommé son fief le « Dahlanistan ». En 2007, le Hamas a chassé ses hommes de Gaza. Quatre ans plus tard, Abbas l'a exclu du Fatah, puis, en 2014, a publiquement laissé entendre qu'il était impliqué dans la mort de Yasser Arafat. L'accusation est restée politique : la version palestinienne officielle de la mort d'Arafat est différente. Aujourd'hui, Dahlan vit aux Émirats arabes unis, passe pour un conseiller du président Mohammed ben Zayed, possède un passeport serbe et conserve des relais au Caire, à Washington et en Israël.

L'homme dont le Hamas précipitait les partisans du haut des immeubles de Gaza en 2007 est aujourd'hui son principal allié. De toute la coalition présumée, seul le mouvement de Dahlan ne figure pas sur les listes d'organisations terroristes. Le Hamas, le Jihad islamique et le Front populaire de libération de la Palestine sont inscrits sur ces listes, aux États-Unis comme dans l'Union européenne. Dahlan apporte aux islamistes ce qui leur manque : l'argent d'Abou Dhabi, la bienveillance du Caire et un visage avec lequel on peut discuter dans les capitales occidentales.

Les marxistes qui ont été les premiers à demander une pause

La gauche palestinienne est une histoire à part. Le Front populaire de libération de la Palestine a été fondé en décembre 1967 par Georges Habache, chrétien de naissance et marxiste de conviction. En 1969, le Front démocratique de libération de la Palestine de Nayef Hawatmeh s'en est détaché. Les deux organisations font partie de l'OLP et y incarnent depuis des décennies la principale opposition au Fatah. Pour elles, la guerre contre Israël n'a jamais été un djihad : c'est un épisode de la lutte des nations opprimées contre l'impérialisme, dans l'esprit de Hô Chi Minh et de Mao Zedong. Elles ne rejetaient pas les négociations, mais les considéraient comme un simple complément à la lutte armée.

La logique poussait la gauche vers le Hamas, l'instinct la retenait de franchir le pas. Le Front démocratique tentait de constituer une liste de gauche distincte avec le Front populaire, gardant la large liste avec les islamistes comme solution de dernier recours. Le Front populaire est allé plus loin que tous : il a ouvertement appelé le Fatah à reporter les élections et à commencer par une conférence nationale, jugeant le moment inopportun pour tout scrutin. Le Fatah n'a répondu ni oui ni non, laissant la gauche dans l'expectative jusqu'à l'ouverture même des inscriptions.

La réunion du Caire du 21 septembre a montré de façon éloquente la composition du camp de l'opposition. Une délégation du Hamas conduite par Hussam Badran, membre du bureau politique, a mené des pourparlers avec le Jihad islamique, le courant de Dahlan, les Fronts populaire et démocratique, le Front populaire – Commandement général, les Comités de résistance et le Mouvement palestinien pour la liberté. Les Comités de résistance, soit dit en passant, ont été créés en 2000 par d'anciens cadres du Fatah déçus par le pacifisme de leur propre parti. La moitié de cette salle était autrefois issue du mouvement d'Arafat.

Ce qui unit ces hommes, ce n'est pas un programme. Le Hamas, dans son document du 1er mai 2017, a accepté de considérer les frontières de 1967 comme une « formule de consensus national », mais n'a jamais reconnu Israël. Les marxistes tiennent à un État laïque, les islamistes à un État régi par la charia. Dahlan, lui, n'est lié à aucune idéologie, si ce n'est celle de son propre retour. Ils n'ont qu'un dénominateur commun : la haine du monopole du Fatah et du président de 90 ans qui ne s'en va pas.

Qui a réellement appuyé sur le frein

La version initiale des événements, qui circule dans les tribunes d'experts, est simple : Abbas a pris peur devant un bloc bigarré d'islamistes, de marxistes et de transfuges, et il a annulé les élections. La chronologie raconte une autre histoire.

Dès septembre, le secrétaire général du Comité central du Fatah, Jibril Rajoub, a déclaré que les élections n'auraient pas lieu à la date prévue sans un dialogue national global et proposé d'organiser d'abord la présidentielle. Les 7 et 8 octobre, pendant que la commission électorale recevait les listes, Rajoub et Mohammed Shtayyeh, membre du Comité central, ont mené au Caire des négociations avec le Hamas, le Jihad islamique et le Front populaire. Deux responsables palestiniens ont indiqué à des journalistes le jeudi 8 octobre que les parties s'étaient entendues sur un report. Rajoub a, dans la foulée, gelé la formation du Conseil national palestinien, la subordonnant aux résultats du dialogue. Al-Hindi a publiquement confirmé que les factions étaient parvenues à une entente sur la reprise du dialogue national et l'ajournement des élections. Bassem Naïm, membre du bureau politique du Hamas, a qualifié le calendrier initial de prématuré.

Le matin du 10 octobre, des sources au sein du Hamas faisaient encore état d'un rejet catégorique de tout report sans consensus national. Le soir venu, il s'est avéré que ce consensus existait. Le report était le fruit de la médiation égyptienne et d'une collusion silencieuse entre les deux principaux adversaires, et non le caprice d'un vieil homme.

Pourquoi le Hamas a-t-il besoin de ce sursis ? Il y a deux réponses, toutes deux de poids.

La première relève du désarmement. Le 30 juillet, Donald Trump a annoncé que le Conseil de paix qu'il avait créé était parvenu à un accord « historique » sur le désarmement complet du Hamas et des autres groupes armés de Gaza, grâce à la médiation de l'Égypte, du Qatar et de la Turquie. Selon le projet du Conseil, l'administration de transition obtiendra le monopole des armes dans l'enclave. Le porte-parole du Hamas, Oussama Hamdane, a presque aussitôt déclaré que le mouvement n'avait jamais consenti à remettre la totalité de ses armes. Le haut représentant du Conseil de paix pour Gaza, Nickolaï Mladenov, ancien ministre bulgare des Affaires étrangères, a exigé le 27 août, devant le Conseil de sécurité de l'ONU, une remise totale des armes, sans zones grises. Des élections en novembre auraient surpris le Hamas en plein marchandage : les armes à la main et des candidats sur les bulletins. Exactement la combinaison qui, en 2006, avait conduit l'Occident à refuser de reconnaître le résultat. Dès le 13 mai, Mladenov avait formulé l'essentiel : « Nous n'exigeons pas du Hamas qu'il disparaisse en tant que mouvement politique. » Pour profiter de cette ouverture, les islamistes doivent d'abord passer par le désarmement, au moins sur le papier. Dix mois supplémentaires leur en donnent le temps.

La seconde réponse, c'est la coalition elle-même. L'alliance avec Dahlan n'existe que depuis quelques semaines, la gauche ne s'est pas décidée, le Jihad islamique commence à peine à se faire à l'idée de l'urne. Le report permet d'achever la construction du bloc. Plus important encore : la colère suscitée par l'annulation des élections retombe presque entièrement sur le Fatah. La rue voit le décret d'Abbas, pas les procès-verbaux du Caire. Le Hamas peut à la fois dénoncer la lâcheté du président et profiter du résultat de cette lâcheté.

Les motivations du Fatah sont plus prosaïques. Abbas aura 91 ans le 15 novembre. En octobre 2025, il a signé une déclaration constitutionnelle selon laquelle, en cas de vacance du pouvoir, les fonctions de président sont transférées pour une durée maximale de 90 jours au vice-président de l'OLP, Hussein al-Cheikh, ancien chef de l'Autorité des affaires civiles, chargée de la coordination avec Israël. Ces 90 jours doivent servir à organiser une élection présidentielle. Des militants de l'opposition palestinienne désignent ouvertement al-Cheikh comme le principal moteur du report actuel. Sa logique est compréhensible : un homme dont la légitimité repose entièrement sur une nomination, et non sur un vote, est le moins intéressé par des élections où le candidat le plus fort reste Barghouti.

Le report a aussi une dimension interne au parti. En mai, le Fatah a tenu son huitième congrès et élu un nouveau Comité central, mais la scission de 2021 n'a pas disparu. Des législatives en novembre, sans présidentielle, tournaient à la répétition générale dangereuse : n'importe quel cadre mécontent pouvait rejoindre la liste de Dahlan ou celle des partisans de Barghouti et tester sa popularité sans tout risquer. Le couplage des deux scrutins le 11 septembre 2027 change la donne. Une seule date, une seule grande partie, dans laquelle la discipline de parti retient plus facilement les indécis.

Israël vote en premier

Six jours après la parution de cet article, le 27 octobre, Israël élira sa Knesset. Le parlement a été dissous le 17 juillet et, pour la première fois depuis 1988, les Israéliens se rendent aux urnes à la date strictement prévue. Le report palestinien est tombé comme un cadeau commode pour la campagne électorale israélienne. Le vendredi 9 octobre, alors que les rumeurs de report circulaient déjà dans Ramallah, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, a accusé Abbas de « berner la communauté internationale » en annulant une fois de plus les élections promises.

La position d'Israël est intrinsèquement contradictoire, et on le sait parfaitement à Jérusalem. Selon la partie palestinienne, les autorités israéliennes ont refusé aux agents de la commission électorale l'accès à Jérusalem-Est et à Gaza. Dans le même temps, la diplomatie israélienne accuse Abbas de faire échouer le scrutin même dont elle refuse de créer les conditions. La contradiction disparaît si l'on admet l'évidence : une Autorité palestinienne faible et sans mandat arrange le gouvernement israélien, tandis que des élections où une liste réunissant le Hamas et Dahlan pourrait obtenir la majorité seraient pour lui un cauchemar. Accuser Abbas, en revanche, ne coûte rien.

Les stratèges israéliens ne peuvent avoir oublié la leçon de 2006. À l'époque, Israël et l'Occident ont tout fait pour qu'un parlement à majorité islamiste ne puisse pas fonctionner : rétention des recettes fiscales, arrestations de députés, boycott du gouvernement d'Ismaïl Haniyeh. Un an et demi plus tard, le Hamas a renoncé aux usages parlementaires et pris Gaza par la force. On peut discuter de la mesure dans laquelle le boycott a précipité le coup de force, mais le lien entre le refus du résultat des urnes et les fusils d'assaut dans les rues de Gaza est évident.

Il existe un précédent plus ancien. Le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut algérien a remporté haut la main le premier tour des législatives, avec 188 sièges. Le 11 janvier 1992, l'armée a contraint le président Chadli Bendjedid à démissionner, et le second tour a été annulé. La guerre civile qui a suivi a fait, selon les décomptes, entre 150 000 et 200 000 morts. La leçon algérienne et celle de Gaza pointent dans des directions opposées. La première enseigne qu'annuler des élections remportées par les islamistes engendre la guerre. La seconde, que laisser un parti armé accéder au pouvoir sans désarmement engendre un coup de force. Les élites palestiniennes ont trouvé une troisième voie : ne pas organiser d'élections du tout.

Washington occupe une place particulière dans cette construction. Trump a inscrit la guerre de Gaza sur la liste des conflits auxquels il a personnellement mis fin, et le Conseil de paix, qui a réuni 40 États lors de son inauguration en février, est l'instrument de la consolidation de ce résultat. L'administration américaine a besoin d'un partenaire palestinien opérationnel, pas d'élections pour le principe. Tant que le désarmement du Hamas piétine et que, selon le ministère de la Santé de Gaza, plus de 1 400 personnes ont été tuées depuis le cessez-le-feu d'octobre 2025, un scrutin à Gaza apparaît à la Maison-Blanche davantage comme une menace que comme un outil. Le report s'inscrit dans la logique américaine tout aussi bien que dans la logique israélienne.

Le prix du report : qui paie pour le silence

La réaction occidentale a été d'une mollesse révélatrice. Le Royaume-Uni, la France, le Canada et l'Australie ont exprimé leur profond regret. L'Union européenne, qui verse chaque année des centaines de millions d'euros à l'Autorité palestinienne, s'est bornée à appeler à un processus honnête et inclusif. Aucune sanction, aucun gel des versements. Diliani, du camp de Dahlan, a frappé précisément à cet endroit, en imputant à l'Union européenne la responsabilité politique du pouvoir autocratique d'Abbas. L'accusation sonne cynique dans la bouche d'un homme lié à l'une des monarchies les plus fermées du Golfe, mais elle est formellement exacte : l'Europe finance depuis des années un système qui refuse les élections, et elle continue de payer.

Le secrétaire général de l'Initiative nationale palestinienne, Mustafa Barghouti, a évoqué la profonde déception des Palestiniens. Déception est un mot poli. La génération qui a grandi après 2006 a reçu une nouvelle confirmation que, dans la politique palestinienne, le poids d'une voix ne se mesure pas au bulletin, mais aux armes, à l'argent d'Abou Dhabi ou de Doha et au laissez-passer d'un poste de contrôle israélien.

Les gagnants, eux aussi, sont évidents. L'Égypte a renforcé son monopole de la médiation : le 14 octobre, les délégations de huit factions, dont le Hamas, le Jihad islamique, le courant de Dahlan et le Front populaire, se sont réunies au Caire, et la question de l'intégration des islamistes à l'OLP est pour la première fois sérieusement à l'ordre du jour. Les Émirats arabes unis ont obtenu, par l'intermédiaire de Dahlan, leur propre porte d'entrée dans la politique palestinienne, en contournant Ramallah. Le Hamas a gagné du temps. Abbas a gagné une année de plus sur la biologie.

Face à eux, il n'y a qu'un seul perdant, mais de taille. L'Autorité palestinienne se transforme définitivement en une structure dont la légitimité repose sur des garanties extérieures : Le Caire, Bruxelles, le Conseil de paix. Chaque nouveau report dévalue un peu plus sa signature. La reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le Royaume-Uni et d'autres pays occidentaux en 2025 avait ouvert à Ramallah une fenêtre unique. Le report des élections montre que la vieille direction n'est pas prête à la saisir.

Trois scénarios d'ici au 11 septembre 2027

Le premier scénario peut être qualifié de cairote. Le dialogue national sous l'égide égyptienne débouche sur un accord-cadre : le Hamas et le Jihad islamique intègrent l'OLP à des conditions de compromis, et la formule de Rajoub, « une seule autorité, une seule loi, une seule arme légitime », est acceptée en paroles. Le désarmement selon le schéma du Conseil de paix progresse, au moins partiellement. La large liste réunissant Dahlan et le Hamas se présente aux élections, et le Fatah fait front uni sous la menace de la défaite. Résultat : un parlement sans majorité stable et de longues tractations pour former une coalition. Pour les Palestiniens, ce serait la meilleure des issues réalistes.

Le deuxième scénario est biologique. Abbas disparaît de la scène avant septembre 2027. La déclaration constitutionnelle de 2025 transmet le pouvoir à al-Cheikh pour 90 jours, avec l'obligation d'organiser des élections. Tenir cet engagement dans le délai imparti est pratiquement impossible au vu des fractures actuelles, et prolonger ses pouvoirs sans mandat reviendrait à provoquer une crise dans laquelle Barghouti depuis sa prison, Dahlan depuis Abou Dhabi et al-Hayya depuis Doha se lanceraient simultanément dans la bataille pour la succession.

Le troisième scénario reproduit 2021 et l'automne actuel. D'ici l'été 2027, un nouveau prétexte est trouvé : Jérusalem, la sécurité à Gaza, le dialogue inachevé. La date est de nouveau reportée.

Mon pronostic est sans ambiguïté. Il n'y aura pas de scrutin unique le 11 septembre 2027 en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est. D'ici au 31 mars 2027, le Hamas ne remettra pas son armement lourd au mécanisme créé par le Conseil de paix, et ce fait deviendra le principal argument en faveur d'un nouveau report. Si les élections ont tout de même lieu, elles se dérouleront à Gaza selon le modèle de Deir el-Balah : dans un ou deux districts, avec une faible participation et sous surveillance internationale.

D'où pourrait surgir un responsable politique palestinien capable de remporter des élections honnêtes, quand le candidat le plus fort est détenu dans une prison israélienne et que l'opposant le plus influent vit à deux mille kilomètres de Gaza ?

Un parlement sans bâtiment

Je formulerais ainsi le principal enseignement du report d'octobre. Pendant vingt ans, le Fatah et le Hamas n'ont pu s'entendre sur rien : ni sur les frontières, ni sur les armes, ni sur Gaza. En octobre 2026, ils se sont trouvé pour la première fois un intérêt commun : empêcher l'électeur de s'exprimer tant qu'ils sont tous deux affaiblis. Pour les élites palestiniennes, la démocratie a cessé d'être une procédure pour devenir une arme que l'on ne dégaine que lorsqu'on est sûr du résultat. Personne n'en est sûr aujourd'hui, et l'arme est donc restée dans son étui.

Le 13 novembre 2023, des soldats israéliens de la brigade Golani se sont fait photographier avec un drapeau dans l'hémicycle du Conseil législatif palestinien, rue Omar al-Mokhtar, à Gaza. Quelques semaines plus tard, à en juger par les images satellites, le bâtiment n'existait plus. Les responsables politiques d'aujourd'hui se disputent sur la date des élections d'un parlement qui n'a ni hémicycle, ni députés, ni électeurs de moins de trente-huit ans ayant déjà glissé ne serait-ce qu'une fois un bulletin dans l'urne. Le report au 11 septembre 2027 ne change rien à ce tableau. Il ne fait que le prolonger de onze mois.