Un demi-million de personnes dans les rues, plus de deux mille interpellations, un hôtel de ville incendié et un ministre de l'Intérieur qui reconnaît avoir perdu le contrôle. À six mois de l'élection présidentielle, l'Élysée découvre qu'il n'a plus ni l'argent pour acheter la paix sociale, ni la police pour l'imposer.
L'hôtel de ville de Limoges fut achevé en 1883. L'architecte Charles-Alfred Leclerc, qui avait été pendant six ans architecte en chef de Versailles, s'inspira de l'Hôtel de Ville de Paris : façade néo-Renaissance, médaillons en mosaïque à l'effigie des célébrités locales, fontaine ornée de plaques de porcelaine, beffroi dominant la place Léon-Betoulle. Le samedi 17 octobre 2026, le beffroi et la toiture ont brûlé avant de s'effondrer à l'intérieur de l'édifice. L'incendie était volontaire. Ce monument, partiellement inscrit à l'inventaire des monuments historiques dès 1975, avait survécu à deux guerres mondiales et à l'Occupation, mais il n'a pas survécu à une manifestation contre la vie chère.
Quarante-huit heures plus tard, le président Emmanuel Macron devait s'envoler pour le Koweït, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Qatar afin de négocier des approvisionnements en carburant et en gaz. Entre ces deux images, le beffroi en flammes au cœur de la France et l'avion présidentiel au-dessus du golfe Persique, tient toute l'anatomie de la crise française. Le pays qui, il y a huit ans, éteignait la révolte des « gilets jaunes » à coups de carnet de chèques ne peut même plus s'offrir ce luxe aujourd'hui. Le président répond à l'incendie intérieur par une tournée pétrolière, le ministre de l'Intérieur rédige sa lettre de démission. La principale candidate de l'opposition se tait et attend.
Ville de l'amour, ville des saccages : ce qui a brûlé samedi
Commençons par l'arithmétique la plus sèche. Selon le ministère de l'Intérieur, quelque 550 000 personnes ont défilé le 17 octobre, dont 110 000 à Paris. La Confédération générale du travail en a compté 800 000. Les premiers bilans, communiqués tard dans la soirée par le Premier ministre Sébastien Lecornu, faisaient état de 1 200 interpellations, dont 855 en Île-de-France, et de 150 policiers et gendarmes blessés. Dès dimanche, le nombre d'interpellations dépassait les deux mille, et celui des membres des forces de l'ordre blessés, les six cents.
Deux personnes ont trouvé la mort. Un manifestant a succombé à un arrêt cardiaque au nord de Paris, a indiqué la préfecture de police. À Nantes, selon le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, un policier de 22 ans a été renversé par une voiture.
À Saint-Étienne, un adolescent de 17 ans a perdu une main après l'explosion d'une grenade ; l'enquête a été confiée à l'Inspection générale de la police nationale. Lyon s'est retrouvée privée de son office de tourisme, incendié. L'hôtel de ville de Marseille a été envahi par des individus vêtus de noir qui en ont couvert les murs de slogans anarchistes. À Bordeaux, la résidence du préfet a été prise d'assaut ; la préfecture locale a recensé 55 interpellations et 23 blessés. À Paris, les événements avaient commencé dès le matin, lorsqu'une centaine de personnes cagoulées ont assiégé le siège de la chaîne CNews et de la station Europe 1, dans le 15e arrondissement, jetant des pierres sur la façade et brisant des vitres. Le soir, la foule a fait irruption dans la mairie du 10e arrondissement, où une centaine de personnes participaient à une action caritative d'Octobre rose contre le cancer du sein et se sont retrouvées enfermées à l'intérieur.
Le président de la Fédération du commerce et de la distribution et patron de Carrefour, Alexandre Bompard, a évalué à 1 500 le nombre de magasins pillés ou saccagés. Les chambres de commerce et d'industrie s'attendent à ce que le chiffre définitif dépasse les deux mille. Le préjudice pour le commerce se résume pour l'instant à la formule « plusieurs centaines de millions d'euros », qui passe d'une déclaration à l'autre sans jamais être précisée. À titre de comparaison, le gouvernement avait chiffré les émeutes consécutives à la mort de Nahel, à l'été 2023, à 730 millions d'euros d'indemnisations pour 15 600 sinistres, avant que la fédération professionnelle France Assureurs ne relève son estimation à 793 millions. L'écart entre ces deux évaluations laisse deviner dans quel sens évoluera le chiffre actuel.
Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a décrit « des rues entières méthodiquement dévastées ». Les coups ont visé les supérettes de proximité et les boutiques de téléphonie. Le pillage a pris un caractère sélectif, presque marchand.
Une seule compagnie pour Marseille : comment Beauvau a perdu la rue et l'a reconnu publiquement
L'aveu le plus dangereux est tombé le lundi 19 octobre au matin. Laurent Nuñez, ancien préfet de police de Paris et ancien directeur de la Direction générale de la sécurité intérieure, un homme que l'on peut difficilement soupçonner de mollesse, a déclaré à la radio : « Oui, samedi, dans certaines grandes villes, nous avons perdu le contrôle. » Il a présenté sa démission. Macron l'a refusée, invoquant la nécessité d'une « continuité du commandement des forces de l'ordre ». Dans le même communiqué, l'Élysée a reconnu des « défaillances d'anticipation et de renseignement » et exigé du ministre qu'il déploie « au plus vite » de « nouvelles méthodes d'action » contre les casseurs.
L'ampleur de l'échec se lit le mieux dans la chronologie. Samedi soir, Nuñez assurait encore : « Le dispositif n'était pas sous-dimensionné. » Trente-six heures plus tard, le même homme évoquait un « manque d'anticipation quant aux effectifs disponibles ». Entre ces deux déclarations, il y a eu Marseille.
Le maire de Marseille, Benoît Payan, réélu en mars 2026 avec 54,34 % des voix au second tour, a raconté que le matin du 17 octobre, la deuxième ville du pays ne disposait que d'une seule compagnie républicaine de sécurité, soit environ 80 hommes. Marseille, a-t-il rappelé, est cinq fois plus étendue que Lyon et deux fois et demie plus que Paris. Le maire a dû quémander des renforts en personne, par téléphone, auprès du président, du Premier ministre et du ministre de l'Intérieur. « Je n'ai jamais vu une telle manière de maintenir l'ordre », a déclaré Payan dimanche en conférence de presse, exigeant de l'État qu'il indemnise les dégâts « jusqu'au dernier centime ». Le communiqué commun des maires de Paris, Marseille et Lyon, Grégoire, Payan et Grégory Doucet, se concluait par une phrase affirmant que de tels événements ne peuvent ni ne doivent se reproduire.
D'où la thèse complotiste qui a circulé tout le dimanche sur les réseaux sociaux français : la police se serait volontairement retirée des rues pour donner une leçon au pays. Cette thèse ne repose sur aucune preuve. Elle a en revanche un terreau. La police avait passé les quatre semaines précédentes à affronter des lycéens, accumulant fatigue, plaintes et vidéos, avant de se retrouver, le jour décisif, éparpillée en couche mince sur l'ensemble du territoire. Les estimations de l'ampleur de ces affrontements divergent radicalement. Certaines sources, citant le ministère de l'Intérieur, évoquaient 625 interpellations depuis le début de la mobilisation lycéenne ; des défenseurs des droits humains, s'appuyant sur les mêmes données ministérielles, en ont dénombré plus de cinq mille pour la seule période du 21 septembre au 2 octobre. Selon les décomptes des organisations de jeunesse concernées, plus de 4 400 mineurs ont été placés en garde à vue et 215 élèves ont été blessés. Les forces de l'ordre étaient devenues la cible principale de la colère de la jeunesse bien avant samedi. Le jour où on les attendait vraiment dans la rue, elles étaient trop peu nombreuses.
Un lycée de Créteil : là où tout a commencé
Cette révolte a une adresse précise. Le lycée Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil, en banlieue parisienne, environ 1 500 élèves. Le 17 septembre, les enseignants s'y sont mis en grève parce qu'une partie des postes n'avait tout simplement pas été pourvue. À partir du 21 septembre, les lycéens ont commencé à bloquer les entrées. En une semaine, les blocages ont gagné l'Île-de-France, puis le pays tout entier, avant de s'étendre à la Belgique, à l'Italie, à la Grèce et à l'Albanie.
La liste des griefs paraît banale, et c'est ce qui la rend accablante. Des bâtiments vétustes. Des professeurs malades jamais remplacés. Des emplois du temps surchargés. Des salles de classe où, en septembre, le thermomètre grimpait à 39 ou 40 degrés, parce que les établissements ne sont pas conçus pour une chaleur devenue la norme. La plateforme d'affectation des futurs étudiants, Parcoursup, que les adolescents considèrent comme une machine opaque à fabriquer du stress.
Derrière cette liste se cache une logique budgétaire. Pour l'année scolaire 2026-2027, le gouvernement avait prévu la suppression de 3 256 postes d'enseignants : 1 891 dans le premier degré et 1 365 dans les collèges et lycées. Sous la pression syndicale, une partie des postes a pu être sauvée, mais environ 90 % des suppressions ont été maintenues. Le pouvoir oppose une hausse des dépenses d'éducation d'environ 5 % en termes réels depuis 2019 et une rallonge de 1,2 milliard d'euros l'an prochain. Dans le même temps, selon les informations disponibles, la suppression d'environ 1 600 postes permanents d'enseignants supplémentaires est inscrite pour 2027, et près d'un tiers du budget du ministère de l'Éducation nationale est absorbé par les pensions. L'adolescent de Créteil ne lit pas ces tableaux. Il voit une salle de physique vide.
Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a reçu les dirigeants des syndicats lycéens le 2 octobre. Ils sont ressortis mécontents de la rencontre et ont appelé à poursuivre le mouvement. Le gouvernement a lancé une plateforme en ligne qui, selon Macron, a recueilli plus de 100 000 propositions. Cette plateforme est un produit typique du macronisme : la procédure à la place de la décision, un « grand débat national » en miniature. Il y a huit ans, ce procédé avait fonctionné contre les « gilets jaunes ». En 2026, il s'est heurté à une génération qui sait depuis l'enfance que toute consultation sur internet finit en eau de boudin.
À la mi-octobre, la question scolaire a fusionné avec une autre, bien plus explosive. Dans les cortèges se sont retrouvés d'anciens « gilets jaunes », des syndicats, des agriculteurs, des retraités et des pêcheurs qui bloquaient depuis septembre les dépôts pétroliers du sud du pays. La cible est devenue le coût de la vie. Et c'est le détroit d'Ormuz qui attisait le feu.
La facture d'Ormuz : pourquoi un litre de gazole coûte plus cher que la confiance envers le pouvoir
La guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël contre l'Iran a frappé l'Europe à la pompe. Avant le conflit, environ 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié transitait par le détroit d'Ormuz. Après que Téhéran l'a de fait fermé, le baril de Brent a dépassé les 110 dollars en mars. En octobre, après une nouvelle vague d'attaques contre des pétroliers, le cours se maintenait de nouveau autour de 104 à 107 dollars. Entre le 28 septembre et le 4 octobre, selon les outils de suivi du secteur, dix pétroliers ont été touchés dans le détroit.
Pour l'automobiliste français, tout cela s'est traduit par une somme bien concrète. En septembre, le gazole a battu son record historique, à 2,41 euros le litre. Au 5 octobre, le prix moyen s'établissait à 2,355 euros, contre 2,149 euros en moyenne dans l'Union européenne. Il y a un an, le litre coûtait environ 1,55 euro : la hausse dépasse 50 %. Un plein engloutit 4,4 % du salaire mensuel net moyen. Pour la France rurale et périurbaine, où l'on ne peut se rendre ni au travail ni chez le médecin sans voiture, de tels chiffres signifient une humiliation quotidienne.
Le 12 octobre, le gouvernement Lecornu a annoncé la mise en vente à prix coûtant de 10 millions de barils de gazole issus des réserves stratégiques. Ces stocks avaient été achetés avant la guerre, à un prix équivalant à 28 centimes d'euro le litre. La baisse promise est de 12 à 18 centimes par litre à compter du 1er novembre, soit une dizaine d'euros par plein. Dans son allocution du 18 octobre, Macron y a ajouté des accords avec les compagnies pétrolières et sa tournée dans le Golfe.
C'est là que passe la première ligne de fracture. Macron a raison lorsqu'il affirme que la France n'a pas pris part à cette guerre mais qu'elle en paie le prix. Seulement, l'électeur n'est pas tenu d'en démêler les causes quand il en règle chaque jour les conséquences. En huit ans, le Français a retenu une chose : sous Macron, le carburant devient un motif de révolte. En 2018, ce fut la taxe écologique sur le gazole. Aujourd'hui, c'est la guerre des autres qui joue ce rôle. La remise du 1er novembre ressemble à un geste arrivé avec un mois et deux mille vitrines brisées de retard.
Caisse fermée : Macron n'a plus de quoi acheter le silence
Le 10 décembre 2018, lors d'une allocution télévisée, Macron avait distribué aux « gilets jaunes » une dizaine de milliards d'euros : une hausse de 100 euros pour les salariés au salaire minimum, la défiscalisation des heures supplémentaires, l'annulation de la hausse de la contribution sociale généralisée pour la majorité des retraités. La contestation n'avait pas disparu du jour au lendemain, mais elle avait perdu sa masse. La méthode bien gauloise consistant à éteindre la rue avec de l'argent avait fonctionné, et l'État disposait encore de cet argent.
En octobre 2026, il ne l'a plus. Le projet de budget pour 2027, présenté en Conseil des ministres le 1er octobre, s'ouvre sur un aveu : le déficit, censé se réduire, passera en 2026 de 5,1 % à 5,4 % du PIB. Pour le ramener à 5 % en 2027, le gouvernement propose un « effort » de 54 milliards d'euros, dont 43 milliards au titre de mesures nouvelles. La dette publique n'en augmentera pas moins, de 119,3 % à 121,7 % du PIB. La charge de la dette s'alourdira de 10 milliards d'euros en un an. Selon Lecornu lui-même, sans économies, le déficit de 2027 avoisinerait 6,5 %.
La prévision de croissance du projet gouvernemental est de 1 % pour 2027. La Banque de France table sur 0,9 %, l'Observatoire français des conjonctures économiques sur 0,7 %. L'inflation a atteint 3 % sur un an en septembre. Nous avons affaire à un budget écrit pour le marché obligataire, et non pour la rue. Lecornu a même proposé un marché à La France insoumise : renoncer à l'obstruction parlementaire en échange de l'engagement de ne pas faire passer le budget en force par l'article 49.3 de la Constitution. Le budget 2026 n'avait pu être adopté que le 2 février, après quatre mois d'impasse et deux motions de censure rejetées.
Dans ce cadre, toute nouvelle promesse se heurte à une simple question de portefeuille. Chaque milliard consacré aux écoles ou au carburant devra être emprunté à un taux croissant. Les indemnisations des commerçants viendront s'y ajouter. L'État qui, pendant huit ans, a acheté la paix sociale en est désormais réduit à la mendier. D'où la tonalité de l'allocution présidentielle : beaucoup de « dialogue », de « plateformes » et de « réponses », presque rien sur l'argent.
La chasse au coupable : Mélenchon, l'ultragauche et une cible commode
Privé d'argent, le pouvoir a saisi un outil familier : la recherche d'un coupable politique. Dans son allocution du 18 octobre, Macron a désigné comme instigateurs « des émeutiers issus de groupuscules d'ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants ». Dès samedi, Lecornu s'en était pris à Jean-Luc Mélenchon, chef de file de La France insoumise, qu'il accuse depuis la mi-septembre d'attiser la contestation : « On ne peut pas appeler à faire cesser les violences et, dans le même temps, chercher des excuses à ceux qui les commettent : c'est VOTRE responsabilité politique. »
Mélenchon, qui défilait lui-même dans le cortège parisien, a répondu par un appel au calme : ceux qui partagent notre combat n'ont rien à faire au milieu des pillages et des saccages. Tout le week-end, la position du tribun de 75 ans a oscillé entre accusations visant le gouvernement et la police et appels tardifs à l'apaisement. Son offre électorale est on ne peut plus concrète : un plafonnement du prix à 1,70 euro le litre d'essence et 1,80 euro le litre de gazole. La dirigeante des écologistes, Marine Tondelier, a exigé la démission de Nuñez et s'est vu reprocher en retour par le ministre de n'avoir pas trouvé un mot de condamnation pour les casseurs.
La thèse du « complot d'ultragauche » repose sur des faits. En février 2026, le militant d'extrême droite Quentin Deranque avait été tué à Lyon, et Nuñez avait alors directement imputé la responsabilité à l'ultragauche. Des groupes organisés vêtus de noir ont effectivement agi le 17 octobre selon un schéma connu, en s'attaquant aux mairies et aux préfectures. Sur les réseaux sociaux ont circulé des appels à prendre d'assaut le Parlement et l'Élysée, restés heureusement sans suite.
Mais cette thèse a aussi son point faible. Elle explique qui a mis le feu. Elle ne dit rien, en revanche, des raisons pour lesquelles un demi-million de personnes sont descendues dans la rue, ni de celles pour lesquelles des milliers d'adolescents des banlieues ont jugé le pillage acceptable comme prolongement de la contestation. La mission conjointe de l'Inspection générale de l'administration et de l'Inspection générale de la justice, après les émeutes de 2023, avait établi que moins de 8 % des personnes condamnées avaient ne serait-ce que mentionné la mort de Nahel comme motivation, et que 36 % se déclaraient sans emploi. De l'opportunisme, pas de l'idéologie. Rien ne permet pour l'instant de penser que le tableau soit radicalement différent en 2026. Mélenchon attise les flammes. Ce n'est pas lui qui allume l'incendie.
Trump, Magyar et Téhéran : ceux qui applaudissent l'incendie
Les réactions internationales se sont révélées plus éloquentes que les réactions françaises. Le dimanche 18 octobre, à 8 h 11, heure de la côte est des États-Unis, Donald Trump a publié sur son réseau Truth Social : « La France brûle ! L'immigration de gens venus d'un monde totalement différent, de gens qui ont la haine au cœur, a détruit un pays autrefois grand. Fermez les frontières et reprenez le contrôle avant qu'il ne soit trop tard ! » Les autorités françaises n'ont établi aucun lien entre les violences et l'immigration, mais Trump n'a nul besoin de tels liens. Le président américain, dont la guerre contre l'Iran a fait grimper les prix dans les stations-service françaises, a invité les Français à chercher les coupables ailleurs.
Plus inattendue fut la voix de Budapest. Péter Magyar, centriste qui a succédé à Viktor Orbán en avril 2026 après une victoire écrasante aux élections, a écrit qu'après ces « destructions insensées » et cette « violence injustifiable », chacun comprenait sans doute pourquoi la Hongrie s'en tient à la ligne migratoire la plus stricte. Le Premier ministre polonais Donald Tusk s'est exprimé dans le même sens. Le glissement est de taille : la thèse selon laquelle « la France brûle à cause de l'immigration » n'est plus le monopole des national-populistes, elle est entrée dans le lexique du courant dominant européen.
Téhéran avait commencé plus tôt. Dès le 6 octobre, le ministère iranien des Affaires étrangères avait convoqué l'ambassadeur de France, accusant Paris de « traitements brutaux » à l'encontre des manifestants et de violations massives des droits humains, tandis que les comptes officiels du ministère se mettaient à relayer des contenus en ce sens. Paris a répliqué en convoquant l'ambassadeur d'Iran, et le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a qualifié ces agissements de « provocations indignes » qui doivent cesser.
L'auteur de ces lignes n'observe pas ce genre de scénario pour la première fois. En mai 2024, lorsque la Nouvelle-Calédonie s'embrasait, le gouvernement français avait bruyamment accusé l'Azerbaïdjan d'ingérence dans les affaires intérieures de la République et cherché une main étrangère là où les causes étaient locales. Aujourd'hui, les rôles se sont inversés. Paris, habitué à donner des leçons sur les droits humains et l'ingérence étrangère, se retrouve lui-même la cible d'une campagne d'information étrangère et de sermons venus d'ailleurs. Les sermons de Téhéran n'en deviennent pas plus véridiques pour autant. Mais la diplomatie française, qui a passé des années à distribuer des bons et des mauvais points, peut difficilement compter sur la compassion de ceux qui en ont fait les frais.
Le Pen n'a rien à faire
La principale bénéficiaire de ce samedi n'est presque pas apparue à l'antenne. Marine Le Pen s'en est tenue à deux formules. La première : des revendications sociales légitimes sont une nouvelle fois « prises en otage » par l'extrême gauche et les députés de Mélenchon, qui cherchent à plonger le pays dans le chaos. La seconde : la France traverse une crise profonde de confiance et d'autorité qui menace la démocratie. Les propagandistes du Rassemblement national ont fait le reste, en montant les images les plus violentes sous un slogan affirmant que la décennie Macron s'achève dans un chaos total.
Les sondages lui dessinent un horizon presque sans nuage. Selon une enquête YouGov publiée le 18 octobre, Le Pen recueille 34,1 % au premier tour. Édouard Philippe, ancien Premier ministre et dirigeant du parti de centre droit Horizons, obtient 17,6 %, Mélenchon 14,8 %. Raphaël Glucksmann, vainqueur le 11 octobre de la primaire socialiste, recueille 12,3 %. Au second tour, Le Pen l'emporte sur Mélenchon par 69 contre 31 (Elabe, 14-16 octobre), sur Glucksmann par 55 contre 45 (YouGov, 12-15 octobre), sur Philippe par 52 contre 48. Le seul candidat à contenir l'écart à quelques points est le premier Premier ministre de Macron, qui devra expliquer aux électeurs pourquoi il ne répond pas du macronisme.
L'obstacle judiciaire s'est lui aussi amoindri. Le 7 juillet 2026, la cour d'appel de Paris a reconnu Le Pen coupable de détournement de fonds du Parlement européen et l'a condamnée à trois ans d'emprisonnement, dont un an sous bracelet électronique, à 100 000 euros d'amende et à 45 mois d'inéligibilité, dont 30 avec sursis. La cour s'est explicitement référée à la « liberté de choix de l'électeur ». Le Pen conserve la possibilité de se présenter, le dernier mot revenant à la Cour de cassation. Une opinion répandue chez les juristes français veut que plus celle-ci tardera à se prononcer, plus il lui sera difficile d'invalider la candidature de la favorite de la course.
Le Rassemblement national occupe dans cette situation une position idéale, car chaque nouvelle nuit de voitures incendiées profite au parti qui ne porte la responsabilité ni du budget ni de la police, et qui répète depuis des décennies la même thèse d'un État ayant perdu le contrôle de son propre territoire. Il n'a rien à proposer. Il lui suffit de se tenir près de l'hôtel de ville en flammes et de taire le fait que, dans un pays sans argent, l'ordre dans les rues dépend des mêmes contraintes budgétaires auxquelles se heurtera n'importe quel prochain président.
L'ombre de 1968 : pourquoi il n'y aura plus de de Gaulle
Tout le monde fait aujourd'hui la comparaison avec Mai 68, et elle a un contenu politique. À l'époque, la révolte étudiante et la grève générale avaient paralysé le pays. Charles de Gaulle avait dissous l'Assemblée nationale et, aux élections de juin, les gaullistes avaient obtenu 293 sièges sur 487, la majorité absolue à eux seuls. La rue, en effrayant le citoyen ordinaire, avait offert un Parlement à la droite.
La rime avec 2026 est évidente, mais imparfaite. En 1968, la droite était au pouvoir, et de Gaulle avait su se présenter en garant de l'ordre face au chaos. Aujourd'hui, c'est l'opposition qui fait figure de garante de l'ordre, et le pouvoir qui fait figure de source du chaos. Macron ne peut pas jouer les de Gaulle, car c'est précisément sa décision de dissoudre l'Assemblée à l'été 2024 qui a engendré l'actuelle Assemblée nationale sans majorité, une succession de cinq Premiers ministres depuis 2022 et un gouvernement minoritaire qui peine à faire adopter ses budgets. Lecornu, nommé Premier ministre le 9 septembre 2025, démissionnaire le 6 octobre et reconduit le 10 octobre, incarne à lui seul cette instabilité.
Il existe une autre rime, que l'on évoque plus rarement. Le pouvoir soviétique finissant croyait lui aussi, longtemps, que toute contestation sociale pouvait être scindée entre « revendications légitimes » et « provocateurs », pour répondre aux premières par des commissions et aux seconds par la matraque. L'auteur de ces lignes, qui a connu la fin de cette époque, connaît bien ce ton par lequel un gouvernement promet à la fois d'« entendre la colère » et de rester « intraitable ». L'expérience enseigne que cette formule fonctionne exactement tant que l'État dispose de ressources pour au moins l'une des deux moitiés. Pour l'Élysée d'aujourd'hui, les ressources s'épuisent des deux côtés.
Six mois avant le 18 avril : trois chemins vers les urnes
Le premier tour de l'élection présidentielle est fixé au 18 avril 2027, le second au 2 mai. Macron a 48 ans et s'en va avec la réputation d'un président qui n'a tenu aucune des deux grandes promesses de 2017 : assainir les finances et enrayer l'ascension de Le Pen.
Le scénario de base est sans surprise. Les vacances de la Toussaint, qui ont commencé le 17 octobre, briseront la vague des blocages lycéens. La baisse du prix du gazole au 1er novembre offrira au gouvernement deux ou trois semaines de répit. Lecornu passera l'automne, car ses adversaires n'ont aucun intérêt à endosser le budget 2027 à six mois de la présidentielle. La contestation de rue ne disparaîtra pas, mais d'ici décembre elle se réduira à un noyau de syndicats, de lycéens et de radicaux. Le Rassemblement national consolidera dans les sondages de premier tour un niveau supérieur à 33 %.
Le deuxième scénario est plus dangereux. Si, en novembre, l'Iran poursuit ses attaques dans le détroit d'Ormuz et que le Brent repasse au-dessus de 110 dollars, la remise de 12 à 18 centimes se dissoudra dans une nouvelle vague de hausses. Les lycéens de retour de vacances retrouveront des automobilistes mécontents, et la police, que Macron a chargée de trouver de « nouvelles méthodes d'action », descendra dans la rue avec l'ordre d'empêcher que se répète la honte de samedi. Une telle combinaison produit de nouvelles victimes. Chacune d'elles devient le prétexte du week-end suivant.
Le troisième scénario suppose l'effondrement politique du gouvernement. La motion de censure, qui semble aujourd'hui improbable, deviendra réalité si La France insoumise et le Rassemblement national décident simultanément que la chute de Lecornu leur profite à tous deux. Une nouvelle dissolution de l'Assemblée à six mois de la présidentielle, Macron ne peut pas se la permettre, et tous les acteurs le savent.
Ce qui restera après Macron
Je me risquerai à formuler quatre prévisions vérifiables. D'ici le 2 mai 2027, Macron ne dissoudra pas l'Assemblée nationale. Laurent Nuñez quittera la place Beauvau avant le 31 décembre 2026, quoi qu'écrive aujourd'hui l'Élysée. Le prix moyen du gazole en France ne descendra pas sous les deux euros le litre d'ici la fin de l'année. Marine Le Pen accédera au second tour du 2 mai, et son adversaire le plus probable sera Édouard Philippe.
Le reste est moins prévisible, et c'est dans cette imprévisibilité que réside le principal bilan de la décennie. Le macronisme promettait à la France une troisième voie entre la droite et la gauche, le pouvoir des gens compétents à la place du pouvoir des idéologies. Il s'achève sur un État incapable d'assurer un professeur à chaque classe et un policier à chaque ville. Son dernier instrument est resté la parole. L'allocution du 18 octobre était bien écrite, on y trouvait les bons paragraphes sur la jeunesse et sur les commerçants. Seulement, les mots ne se convertissent plus en apaisement, car il n'y a plus derrière eux ni argent ni force.
Lundi, l'avion présidentiel a mis le cap sur le Koweït. Pendant ce temps, à Limoges, on a commencé à déblayer les décombres du beffroi érigé sous la Troisième République. C'est un autre président qui le reconstruira.