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En trois semaines, les blocages de lycées provoqués par des postes d'enseignants vacants ont rejoint les grenades de la police, un budget d'austérité, la fuite des investisseurs hors de la dette française et le gazole à 2,30 euros le litre. À six mois de l'élection présidentielle, cet automne a déjà trouvé son principal bénéficiaire.

Le 21 septembre 2026, les élèves du lycée Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil, en banlieue parisienne, dans le Val-de-Marne, ont bloqué l'entrée de leur propre établissement. Le motif semblait purement local : des postes d'enseignants y restaient vacants depuis des mois. Trois semaines plus tard, le mardi 13 octobre, le ministère de l'Intérieur recensait 161 500 manifestants dans les rues de France, les syndicats en revendiquaient 480 000. Devant le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, Greta Thunberg s'est jointe au blocage et a expliqué aux journalistes qu'on volait son avenir à la jeunesse. Le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, défilait dans le cortège parisien. Des milliers de personnes ont manifesté à Nantes, Lyon, Lens, Strasbourg, Toulouse, Bordeaux et Marseille. À Paris et à Lyon, la police a fait usage de canons à eau et de gaz lacrymogène, tandis que des individus masqués incendiaient des voitures et tentaient d'ériger des barricades.

Ce même mardi, l'Assemblée nationale entamait l'examen en séance du budget 2027. Le gouvernement de Sébastien Lecornu demande au pays un « effort » de 54 milliards d'euros et, dans ce cadre, gèle le point d'indice de la fonction publique, y compris pour ces mêmes enseignants qui font tant défaut aux lycéens. Le même projet prévoit de rendre payante l'inscription en classes préparatoires et en brevet de technicien supérieur (BTS) pour les étudiants non boursiers. La coïncidence des dates est d'un symbolisme presque indécent. La rue réclame de l'argent que l'État n'a pas. L'État réclame des sacrifices pour lesquels il n'a pas de mandat politique.

Ma thèse est simple. L'automne scolaire français de 2026 est devenu le premier mouvement de masse dans lequel la crise de la dette de la Ve République a pris un visage humain, et ce visage a seize ans. Tous les conflits antérieurs de l'ère Macron, des « gilets jaunes » à la réforme des retraites de 2023, le pouvoir les a éteints avec de l'argent ou avec du temps. Aujourd'hui, il n'a ni l'un ni l'autre.

L'étincelle de Créteil : comment des postes d'enseignants vacants ont embrasé quatre cents lycées

La chronologie des premiers jours montre à quelle vitesse un grief local est devenu national. Le lundi 28 septembre, les blocages touchaient 180 établissements. Le lendemain, les fonctionnaires faisaient grève dans tout le pays contre le gel des salaires, et l'Union syndicale lycéenne (USL) appelait au blocage général des établissements. Le syndicat a formulé ses griefs de la manière la plus concrète : pénurie d'enseignants, bâtiments vétustes, emplois du temps surchargés et stress lié à la plateforme d'affectation Parcoursup. Le 30 septembre, selon l'administration de l'Éducation nationale, 356 lycées étaient bloqués ou visés par une tentative de blocage, soit environ un sur dix des 3 700 que compte le pays, dont 45 totalement fermés, et la police avait procédé à 625 interpellations dans la journée. Le 2 octobre, quelque 400 établissements étaient déjà fermés.

Il existe une autre version des débuts du mouvement : les premiers blocages auraient eu lieu dès la mi-septembre dans un lycée près de Rennes, Créteil n'ayant été que le point de cristallisation après une grève des enseignants. Je n'en ai trouvé aucune confirmation dans les données officielles, et je tiens donc cette version pour plausible, mais non vérifiée. Pour l'analyse, l'essentiel est ailleurs. Dès les premiers jours, le député insoumis Louis Boyard s'est rendu à Créteil et a appelé à « étendre » le mouvement. Dès lors, la contestation a mené une double vie : au centre, des adolescents aux griefs concrets envers leurs propres classes ; autour, une file de responsables politiques qui voyaient en eux le carburant de l'élection d'avril.

Le pic a été atteint le mardi 6 octobre. Le ministère de l'Intérieur a fait état de 256 000 participants à une trentaine de manifestations, dont 56 000 à Paris ; d'autres sources gouvernementales avançaient le chiffre de 266 000. Le soir même, Emmanuel Macron réunissait à l'Élysée le Premier ministre et les principaux ministres pour une réunion d'urgence. La veille, à Lens, un adolescent de quinze ans avait perdu une main en ramassant une grenade assourdissante lancée par la police. À Paris, un collégien de quatorze ans avait eu plusieurs dents arrachées par une grenade lacrymogène tirée presque à bout portant, et un policier a été mis en examen le 6 octobre. Dès le 30 septembre, à Tours, un lycéen avait été grièvement blessé à l'œil.

L'arithmétique de la colère : pourquoi le ministère de l'Intérieur et les syndicats divergent du simple au triple

Une précision s'impose ici, qui fait défaut à la plupart des reportages. L'idée d'une contestation « qui s'étend » n'est vraie qu'à moitié. La courbe officielle se présente ainsi : environ 256 000 manifestants le 6 octobre et 71 500 le jeudi 8 octobre. Le mardi 13 octobre, le ministère de l'Intérieur en comptait 161 500. Le mouvement a connu un reflux puis un rebond, et non une croissance continue.

L'écart de près d'un à trois entre le chiffre du ministère et les 480 000 avancés par les syndicats tient à la méthode. Les syndicats additionnent traditionnellement toutes les personnes descendues au moins une fois dans la rue au cours de la journée dans leur ville, tandis que la police compte les manifestants dans les cortèges au moment où ils franchissent des points de contrôle. Les deux camps reconnaissent toutefois la tendance : après un bref creux, la rue s'est de nouveau remplie, et remplie d'étudiants, presque absents des cortèges deux semaines plus tôt. Le syndicat L'Union étudiante affirme que 90 % des universités du pays ont fermé par solidarité. Je considère ce chiffre comme la déclaration d'une partie au conflit, et non comme une statistique. La géographie de la violence est plus révélatrice : le 13 octobre, les organisateurs ont perdu le contrôle des cortèges à Paris comme à Lyon.

Le rapport de force a de quoi effrayer tous les camps. Selon les chiffres cités par le Premier ministre Lecornu, 215 élèves, 89 enseignants et 761 policiers et gendarmes ont été blessés depuis le 28 septembre, et 6 629 personnes ont été interpellées. D'après le ministère de l'Intérieur, l'immense majorité des personnes interpellées sont mineures. Au 7 octobre, le ministère de la Justice faisait état de plus de 1 800 poursuites pénales, dont 1 483 visant des mineurs. L'administration de l'Éducation nationale a recensé une vingtaine d'établissements incendiés ou saccagés et 147 agents blessés. Le 13 octobre, 214 établissements, des lycées pour la plupart, restaient fermés.

Le 7 octobre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a suspendu l'usage des grenades assourdissantes lors des manifestations scolaires. À ce moment-là, la police menait 18 enquêtes internes ; une semaine plus tard, elles étaient 34. Le ministère soutient que, dans de nombreux cas, les policiers se défendaient, et les vidéos d'adolescents masqués retournant des voitures de patrouille et lançant des cocktails Molotov étayent cet argument. Dès le 6 octobre, à l'Assemblée nationale, le Premier ministre a qualifié de « mensonge » les rumeurs de consignes politiques de répression. Paris, habitué à distribuer des bons et des mauvais points aux gouvernements étrangers pour leur traitement des manifestants, explique depuis trois semaines à ses propres citoyens comment un adolescent de quinze ans a perdu une main à Lens.

L'école dont on a honte : où passe un argent qui, sur le papier, ne manque pas

Par souci d'équité, il faut faire aux adversaires des manifestants une concession sans laquelle l'analyse tournerait au tract. La France n'affame pas son école. Selon Eurostat, la dépense publique d'éducation représente 5,1 % du PIB, contre 4,8 % en moyenne dans l'Union européenne, et le pays partage la treizième place européenne avec les Pays-Bas et la Slovaquie. Le ministère de l'Éducation nationale, qui tient compte aussi des fonds des régions, des entreprises et des ménages, évalue la dépense totale de 2025 à 199,2 milliards d'euros, soit 6,7 % du PIB. Dans le projet de budget 2027, l'éducation bénéficie de la deuxième plus forte hausse après la défense : plus 1,4 %, à 90,9 milliards d'euros.

Pourquoi alors manque-t-on de chaises dans les lycées ? La réponse tient à la structure et à la dynamique. Selon l'Unesco, la part de la dépense d'éducation est passée de 5,5 % du PIB en 2017, première année du mandat de Macron, à 5,3 % en 2022. Le dernier rapport de l'Organisation de coopération et de développement économiques montre qu'en France, environ 11 % des enseignants du secondaire ne sont pas pleinement qualifiés, contre moins de 3 % dans le primaire. Les classes de collège comptent en moyenne 26 élèves, contre 23 en moyenne dans les pays de l'organisation. Le chiffre le plus accablant concerne le moral de la profession : seuls 4 % des enseignants français estiment que la société valorise leur travail. La moyenne de l'organisation s'établit à 22 %, et la France ferme la marche de ce classement.

L'argent existe dans le système, mais il passe à côté de la salle de classe. Le métier d'enseignant n'attire plus les meilleurs diplômés, et l'on pourvoit les postes vacants avec des personnes non formées. La rénovation des bâtiments, qui appartiennent aux régions et aux départements, reste bloquée des années durant entre les échelons de l'administration. Après un été de chaleur accablante, nombre d'établissements dépourvus de climatisation ont abordé la rentrée dans un état que les élèves eux-mêmes décrivent comme impropre aux cours. Les organisations étudiantes ont réuni leurs revendications en une liste de dix points et en ont chiffré le coût à 1 milliard d'euros. Face à 54 milliards d'économies, la somme paraît presque dérisoire. C'est précisément pourquoi la rue perçoit le refus du gouvernement d'en discuter sérieusement comme une décision politique déguisée en comptabilité.

Un budget à 54 milliards : l'État économise sur ceux qui sont descendus dans la rue

Le projet de loi de finances pour 2027 a été déposé à l'Assemblée nationale le 1er octobre. Il vise à ramener le déficit de 5,4 % du PIB en 2026 à 5,0 % en 2027. Rappelons qu'à la fin de 2025, le déficit s'établissait à 5,1 %, si bien qu'en deux ans le pays a pratiquement fait du surplace. Sur les 54 milliards d'euros d'« effort » annoncés, 43 milliards correspondent à des mesures nouvelles : 25 milliards d'économies de dépenses et 18 milliards de recettes supplémentaires. Le reste relève de l'effet en année pleine de décisions antérieures.

Voyons qui paie l'addition. Le point d'indice de la fonction publique ne sera pas revalorisé en 2027, ce qui doit permettre d'économiser environ 2 milliards d'euros et frappe chaque enseignant. Les effectifs de l'État et de ses opérateurs reculent de 1 076 équivalents temps plein en solde net. Les prestations familiales et les aides personnalisées au logement ne sont pas indexées. Les pensions supérieures à 1 260 euros par mois subiront une sous-indexation ou un gel, et le plafond de l'abattement fiscal de 10 % des retraités est abaissé de 4 439 à 3 000 euros. Les crédits des ministères sont gelés en valeur, à une seule exception près : la défense obtient 6,5 milliards d'euros supplémentaires. À part figure l'inscription payante en BTS et en classes préparatoires pour les étudiants non boursiers.

Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. Les classes préparatoires sont le principal ascenseur social de la méritocratie française, la voie d'accès à l'École polytechnique et à l'École normale supérieure. Instaurer un droit d'entrée dans cet ascenseur au moment précis où les lycéens descendent dans la rue pour exiger l'égalité d'accès à l'éducation, seul un pouvoir ayant perdu toute oreille politique peut s'y risquer. Le ministre de l'Économie, Roland Lescure, a admis pendant la semaine de mobilisation qu'une marge pourrait être trouvée pour des dépenses scolaires supplémentaires. Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a promis le 8 octobre à la télévision : « Dans les prochaines heures, 3 000 enseignants arriveront dans ces établissements. » Ils ont été répartis entre le vendredi et le mardi dans les établissements de l'éducation prioritaire, et le ministre a en outre autorisé le recrutement de « plusieurs centaines » de personnes.

L'arithmétique parlementaire rend le sort du budget imprévisible. Dès le 7 octobre, la commission des finances a rejeté plusieurs mesures, dont la réduction de l'abattement des retraités et le rabotage de l'avantage fiscal sur les indemnités de rupture, censé rapporter environ 800 millions d'euros. En séance, les députés sont repartis du texte initial, mais le signal a été envoyé. Le vote sur la partie recettes est prévu le 20 octobre, celui sur le budget de la Sécurité sociale le 27 octobre. Le vote solennel sur l'ensemble du texte est programmé pour le 17 novembre.

Lecornu a proposé par écrit aux députés et sénateurs socialistes de renouveler le compromis de l'an dernier, lorsqu'en échange de la suspension de la réforme des retraites ils s'étaient abstenus de renverser le gouvernement. Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, et le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, ont déjà publiquement envisagé de voter la censure. À La France insoumise, le Premier ministre a promis de ne pas recourir à l'article 49.3 de la Constitution, qui permet d'adopter le budget sans vote, en l'absence d'obstruction. Marine Le Pen a déclaré que le pays avait besoin d'un budget, fût-il imparfait, tandis que le gouvernement a proposé d'instaurer un délai de carence pour le versement de certaines prestations aux étrangers, ce qui ressemble fort à un clin d'œil appuyé au Rassemblement national.

Si le budget n'est pas adopté avant le 31 décembre, la France devra recourir à une loi spéciale, qui permet de percevoir les impôts existants, mais non de mener une politique nouvelle. Le pays est déjà entré ainsi en 2025 et en 2026. Le budget 2026 n'a finalement été adopté que par la loi du 19 février 2026.

Les marchés votent avant les électeurs : la France emprunte plus cher que l'Italie

Pendant que les députés débattent d'abattements, les investisseurs ont déjà rendu leur propre verdict. Le 1er octobre, jour de la présentation du budget, le rendement des obligations assimilables du Trésor à dix ans est monté à 4,95 %, et l'écart avec les titres allemands du Bund a dépassé 130 points de base, une première depuis la crise de la zone euro de 2012. Le lendemain, le rendement a frôlé 4,99 %, un sommet depuis 2002, et l'écart a atteint, selon les données de marché, 152 points. De juin 2022 à juin 2024, il était resté cantonné entre 40 et 50 points. Le 12 octobre, la tension s'était légèrement apaisée : 4,86 % contre 3,46 % pour l'Allemagne, soit un écart d'environ 140 points.

La comparaison la plus humiliante concerne l'Italie, que Paris a considérée pendant deux décennies comme le mauvais élève de la zone euro. Le 6 octobre, les titres italiens à dix ans rapportaient environ 4,61 %, les titres français 4,85 %. Même l'Espagne empruntait à 4,10 %. La France emprunte plus cher que Rome, alors qu'en septembre 2025 encore, le simple alignement des rendements des deux pays faisait sensation sur les marchés. Selon les prévisions du gouvernement, la dette publique atteindra 121,7 % du PIB à la fin de 2027, soit 13,6 points de plus que le niveau inscrit dans la loi de programmation des finances publiques 2023-2027.

Dans son avis officiel, le Haut Conseil des finances publiques a jugé « très improbable » le retour du déficit sous les 3 % d'ici 2029 et a mis en garde contre le risque d'un effet boule de neige de la dette : les taux d'emprunt dépassent désormais le rythme de croissance de l'économie. Il a estimé optimiste la prévision de croissance de 1 % pour 2027. Selon ses propres calculs, la hausse de la charge d'intérêts absorbera en 2027 environ 12 milliards d'euros, soit plus du quart du volume total des mesures nouvelles annoncées.

Les agences de notation avaient prévenu. Fitch a abaissé la note de la France à A+ le 12 septembre 2025, S&P lui a emboîté le pas en octobre. Moody's maintient pour l'instant la note Aa3, mais avec une perspective négative. Chaque nouveau budget s'écrit sous leur regard, et toute concession à la rue se traduit immédiatement en points de base. C'est là que réside le mécanisme central de la crise. L'argent que réclament les lycéens, le gouvernement ne peut le donner sans l'assentiment des marchés, et cet assentiment dépend de sa capacité à contenir la rue. Le cercle est bouclé.

La facture d'Ormuz : comment la guerre contre l'Iran a atteint la pompe française

La seconde vague de colère, qui doit déferler sur le pays le samedi 17 octobre, n'est pas née à l'école. Sa source se trouve dans le golfe Persique. La guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, déclenchée le 28 février 2026, et la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transitait avant la guerre environ un cinquième de la consommation mondiale de pétrole, ont fait flamber les prix. Au plus fort du conflit, le baril de Brent dépassait 110 dollars. La trêve d'avril et le mémorandum de cessation des hostilités signé le 17 juin n'ont pas tenu longtemps : le 12 juillet, Téhéran a de nouveau annoncé la fermeture du détroit « jusqu'à nouvel ordre », et le 30 août, les frappes américaines contre des lanceurs sur l'île de Larak ont ramené le conflit dans sa phase aiguë. Début septembre, le baril repassait la barre des 100 dollars.

L'automobiliste français l'a ressenti immédiatement. Fin février, le litre d'essence et de gazole coûtait environ 1,72 euro ; en mars, le gazole a franchi pour la première fois le seuil des 2 euros. Le 14 septembre, son prix moyen atteignait 2,314 euros, et quelques jours plus tard, selon un calcul fondé sur les prix de plus de 9 000 stations-service, il dépassait 2,39 euros, battant le record de juin 2022. Le 9 septembre, le ministère de l'Économie a refusé une baisse générale des taxes sur les carburants, invoquant l'état des finances publiques. Le ministre chargé des Comptes publics, David Amiel, a évalué à 1,4 milliard d'euros le coût des aides ciblées depuis le début de la guerre.

Le 7 septembre, une vidéo publiée sur TikTok appelait à descendre dans la rue le 17 octobre, premier jour des vacances de la Toussaint. D'anciens militants des « gilets jaunes » se sont ensuite emparés de la date, et la Confédération générale du travail (CGT) s'est jointe à l'appel. Dans le sud du pays, les pêcheurs bloquaient déjà des dépôts pétroliers.

Le parallèle avec 2018 s'impose de lui-même. Le 17 novembre de cette année-là, les « gilets jaunes » avaient investi les routes contre la hausse de la taxe sur les carburants, et dès le 10 décembre, Macron prononçait une allocution télévisée assortie d'un paquet de mesures d'environ 10 milliards d'euros. Le président avait acheté le calme aux frais du budget. En 2026, il n'a plus cette option : le marché obligataire convertira instantanément chaque milliard de concessions en points de base. C'est précisément pourquoi la jonction des contestations scolaire et énergétique, sur laquelle les syndicats comptent ouvertement, effraie l'Élysée davantage que n'importe quel cortège pris isolément.

À qui profite l'incendie : Mélenchon se réchauffe, Le Pen attend son heure

Dans son allocution télévisée du 7 octobre, Lecornu a prononcé une phrase conciliante sur la nécessité d'entendre les lycéens, avant de s'en prendre aussitôt aux dirigeants politiques qui exploitent cette colère dans leurs batailles électorales. Le destinataire n'était guère difficile à deviner. Mélenchon appelait à poursuivre les marches, et son député Boyard invitait dès les premiers jours à étendre les blocages. Le parti a également soutenu officiellement les manifestations du 13 octobre. Le calcul est clair : une jeunesse qui descend dans la rue pour la première fois constitue l'électorat le plus mobile du pays, et celui qui deviendra sa voix aujourd'hui recueillera ses bulletins en avril. Dans les sondages de septembre et d'octobre, Mélenchon obtient de 16 à 18 % et prétend sérieusement à une qualification pour le second tour.

Le principal bénéficiaire, lui, se tient à distance des barricades. Le 7 juillet 2026, la cour d'appel de Paris a confirmé la condamnation de Marine Le Pen dans l'affaire des assistants parlementaires européens, mais a ramené la peine d'inéligibilité à quinze mois, ce qui lui a ouvert la voie de l'élection. Le soir même, elle déclarait à la télévision : « Je ferai donc campagne sans bracelet électronique. » La Cour de cassation a promis de s'efforcer de statuer avant le 1er avril 2027, dix-sept jours avant le premier tour. Pour l'heure, Le Pen recueille de 33 à 35 % des intentions de vote au premier tour, presque le double de tout autre concurrent. Dans les sondages de l'été, elle remportait le second tour face à Édouard Philippe avec 51 à 54 % des voix et face à Mélenchon avec jusqu'à 70 %.

La logique de son comportement est simple. Les écoles en flammes et un budget qui rabote pensions et prestations jouent simultanément en sa faveur : les premières alimentent la demande d'ordre, le second renforce le discours social de son parti. Sa disposition à soutenir un budget « imparfait » lui confère en outre l'image de la seule force d'opposition responsable aux yeux de ces mêmes marchés qui redoutent sa victoire. Dans cette partie, elle n'a presque aucun coup à jouer.

Les perdants de la configuration actuelle sont plus nombreux. Le parti de Macron, Renaissance, présente Gabriel Attal, mais le gouvernement de Lecornu, qui appartient au même camp, est associé ces semaines-ci aux grenades et au gel des salaires. Le 11 octobre, Raphaël Glucksmann a remporté dès le premier tour la primaire sociale-démocrate avec 66,13 % des voix. Environ 120 000 personnes ont participé à cette primaire, alors que des centaines de milliers sont descendues dans la rue deux jours plus tard, et Glucksmann n'a pour l'instant rien à leur proposer. À Saint-Denis, Greta Thunberg a apporté à la contestation un éclat international, tout en offrant aux autorités un argument commode sur les militants extérieurs venus se greffer au mouvement scolaire.

Le spectre de 1986 : le nom que redoute tout Premier ministre français

L'histoire de France connaît une règle simple. Dans ce pays, les mouvements de jeunesse l'emportent dans deux cas : lorsque le pouvoir recule à temps, ou lorsque le mouvement trouve un martyr. Fin 1986, les étudiants s'étaient mobilisés contre le projet de loi du ministre Alain Devaquet réformant les universités. Dans la nuit du 6 décembre, à Paris, Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, mourait après avoir été frappé par des policiers. Devaquet démissionnait et, le 8 décembre, le gouvernement de Jacques Chirac retirait le texte. Depuis, le nom d'Oussekine rappelle à tout ministre de l'Intérieur où passe la limite de l'acceptable.

En 2006, le Premier ministre Dominique de Villepin avait conduit le pays à des manifestations massives avec son « contrat première embauche » destiné aux jeunes, et le 10 avril, Jacques Chirac enterrait de fait la loi pourtant déjà adoptée. En novembre 1990, lors de la précédente grande vague de mobilisation lycéenne, François Mitterrand avait reçu personnellement une délégation de lycéens à l'Élysée, et le gouvernement avait débloqué des crédits d'urgence pour les lycées. Décembre 2018 a laissé une tout autre leçon, lorsqu'à Mantes-la-Jolie la police a mis à genoux 151 lycéens. Les images ont fait le tour du pays, mais le mouvement s'est dissous dans celui des « gilets jaunes », et les réformes que contestaient les élèves sont restées en vigueur.

Le pouvoir actuel n'a retenu cette leçon qu'à moitié. L'interdiction des grenades, la promesse de trois mille enseignants, une plateforme de consultation en ligne des lycéens et cinq axes de travail prioritaires, avec un point d'étape le 16 octobre et un plan d'ici la fin du mois, composent une tactique classique pour gagner du temps. Le lundi 12 octobre, Macron a appelé les manifestants à la retenue et déclaré que les problèmes qu'ils soulevaient « nécessitent du temps, de la concertation, du débat et du respect ». Le malheur, c'est que le temps est devenu la ressource la plus rare. L'adolescent de Lens qui a perdu sa main est resté en vie. Le suivant pourrait avoir moins de chance, et alors aucune concertation ne servira plus à rien.

Le contexte international joue lui aussi contre Paris. En Belgique, plus d'une centaine de personnes ont été interpellées ces mêmes jours lors de manifestations étudiantes contre la hausse des frais d'inscription, et les organisations étudiantes ont fixé au 20 novembre une journée européenne de mobilisation de la jeunesse. L'expérience d'autres pays montre ce que peut devenir une protestation scolaire contre une mesure budgétaire mineure. En octobre 2019, des lycéens chiliens se sont mis à sauter en masse par-dessus les tourniquets du métro de Santiago pour protester contre une hausse de 30 pesos du ticket. Le 25 octobre, plus d'un million de personnes descendaient dans les rues de la capitale, et un an jour pour jour plus tard, le pays votait par référendum en faveur de l'élaboration d'une nouvelle constitution.

17 octobre, 2 novembre, 31 décembre : le calendrier de la débâcle française

Le premier test aura lieu samedi. Si lycéens, étudiants, syndicats et héritiers des « gilets jaunes » se fondent réellement en un seul cortège, le gouvernement obtiendra ce qu'il redoute le plus : une contestation intergénérationnelle porteuse de revendications sociales. Mon pronostic est plus modeste que les attentes syndicales. Le jour chômé et le début des vacances affaibliront la composante lycéenne des cortèges, et selon le décompte du ministère de l'Intérieur, la mobilisation du samedi ne dépassera pas le pic du 6 octobre. Ce reflux, à lui seul, ne réglera rien.

Le véritable examen commencera le 2 novembre, à la réouverture des lycées après les vacances. D'ici là, le gouvernement devra présenter le plan promis. Je m'attends à y trouver un programme pluriannuel de recrutement d'enseignants et un fonds de rénovation des bâtiments, mais le gel du point d'indice sera maintenu, car son abandon coûterait environ 2 milliards d'euros, et Lecornu ne dispose pas de cet argent, à moins d'être prêt à éprouver une fois de plus la patience des détenteurs d'obligations françaises. Les syndicats d'enseignants n'accepteront pas un tel plan, et dès la première semaine de novembre, les blocages reprendront dans au moins une centaine de lycées.

La troisième date est le 31 décembre. Là, mon pari est tranché : la France n'aura pas de budget 2027 définitivement adopté à cette date, et le pays entrera pour la troisième année consécutive dans le mois de janvier sous le régime d'une loi spéciale plutôt que d'un véritable plan financier. Les socialistes, dont le candidat vient de recevoir le mandat de la primaire, ont trop à perdre à prêter main-forte à un gouvernement que les jeunes électeurs associent aux grenades et au gel des salaires. L'écart entre les obligations assimilables du Trésor et le Bund ne descendra pas sous les 100 points de base avant le premier tour du 18 avril 2027.

Reste une question à laquelle je n'ai pas de réponse. À qui iront en avril les voix de ces bacheliers qui auront dix-huit ans au moment du scrutin et qui se tiennent aujourd'hui derrière des barricades de poubelles ?

L'addition présentée aux enfants

La décennie Macron avait commencé par la promesse de moderniser la France et d'assainir ses finances. Elle s'achève sur une dette passée d'environ 98 % du PIB à la veille de la pandémie à 121,7 % prévus fin 2027, sur des taux d'emprunt supérieurs à ceux de l'Italie, sur un gazole à plus de 2,30 euros le litre et sur des lycées que les adolescents bloquent faute de professeurs pour y faire cours. Le modèle qui consistait à acheter la paix sociale à crédit s'est épuisé au moment précis où la facture a été adressée à une génération qui n'avait pas contracté ce crédit. Les lycéens demandent un milliard. Les marchés en exigent cinquante-quatre.

Le gouvernement Lecornu ne peut satisfaire les deux. Il n'ose pas choisir entre eux. Alors il gagne du temps, et dans la France d'octobre 2026, le temps travaille pour Marine Le Pen.

Le 2 novembre, les lycées français rouvriront après les vacances. Les grilles du lycée Saint-Exupéry de Créteil, où tout a commencé, s'ouvriront pour les cours ou seront de nouveau encombrées de poubelles. De ce que choisiront ce matin-là des adolescents de seize ans dépend désormais davantage que du vote de l'Assemblée nationale du 17 novembre.