Huit évangéliques blancs sur dix votent pour Trump, et la plupart d'entre eux sont convaincus que son pouvoir lui a été conféré d'en haut. À trois semaines des élections de mi-mandat, cet édifice sacré s'est fissuré pour la première fois, et la fissure est passée par la guerre contre l'Iran.
Le 5 mars 2026, au sixième jour des frappes américano-israéliennes contre l'Iran, le Bureau ovale s'est transformé pendant quelques minutes en salle de prière. Donald Trump était assis au bureau Resolute, les yeux fermés. Autour de lui se tenaient une vingtaine de pasteurs, les mains posées sur ses épaules, son dos et ses avant-bras. La prière était conduite par le pasteur Tom Mullins : il demandait pour le président la sagesse d'en haut et pour les soldats américains la protection divine. La vidéo a été mise en ligne par le chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Dan Scavino, et la rencontre avait été organisée par le Bureau de la foi, dirigé par la télévangéliste Paula White-Cain. Dans le cercle se trouvaient le pasteur de la Première Église baptiste de Dallas, Robert Jeffress, le fondateur de la communauté californienne de la Moisson, Greg Laurie, le président de la Conférence nationale des responsables chrétiens hispaniques, Samuel Rodriguez, ainsi que, selon les informations disponibles, les vétérans de la droite religieuse Ralph Reed et Gary Bauer.
L'image était presque ostensiblement symbolique. Un État dont le Premier amendement interdit au Congrès d'établir une religion officielle faisait la guerre à une théocratie chiite, et son dirigeant recevait la bénédiction pour cette guerre selon le rituel du culte charismatique. Téhéran n'aurait pu rêver meilleure image de propagande : pendant plus de quarante ans, les ayatollahs avaient dépeint l'Amérique en croisée, et voilà que le croisé posait lui-même devant la caméra.
La scène du 5 mars n'avait rien d'une improvisation. Derrière elle se tient une machine que la droite religieuse américaine a assemblée pendant un demi-siècle : des milliers de mégaéglises, des chaînes de télévision et des émissions en ligne, des fondations de milliardaires du pétrole, des bases de données couvrant des dizaines de millions d'électeurs et une théologie capable de tout expliquer, des poursuites judiciaires contre le président jusqu'aux bombardements de l'Iran. Sa puissance se mesure à un chiffre simple. Environ 80 % des évangéliques blancs ont voté pour Trump en 2024, et quatre ans plus tôt, cette proportion était encore plus élevée.
La vulnérabilité de la machine apparaît dans d'autres chiffres. En janvier 2026, selon le Centre de recherche Pew, 69 % des évangéliques blancs approuvaient l'action du président, contre 78 % au début de son second mandat. Fin avril, un sondage de l'Institut d'opinion publique Marist n'enregistrait plus que 64 % d'approbation et 34 % de désapprobation.
L'oint du Seigneur a commencé à perdre ses ouailles.
Un stade en guise de cathédrale : comment les funérailles de Charlie Kirk sont devenues une liturgie trumpiste
Charlie Kirk a été abattu le 10 septembre 2025 alors qu'il s'adressait à des étudiants de l'université de la vallée de l'Utah. Il avait 31 ans. Onze jours plus tard, le stade State Farm de Glendale, en Arizona, d'une capacité d'environ 63 000 places, s'est rempli de personnes arborant le rouge trumpiste. À l'entrée, elles étaient enregistrées par les bénévoles de Turning Point, l'organisation que Kirk avait fondée en 2012, à dix-huit ans. Des hymnes chrétiens résonnaient depuis la scène ; dans les tribunes, on levait les mains, on fermait les yeux et on pleurait comme lors d'un office dominical dans une mégaéglise. Entre deux cantiques se sont exprimés Trump et le vice-président J. D. Vance, le secrétaire d'État Marco Rubio et le ministre de la Défense Pete Hegseth.
Les témoins ont décrit l'événement comme un réveil religieux soudé à une marche politique. Depuis la scène, on appelait le gouvernement à tirer l'épée contre le mal, et dans les tribunes, on jurait de protéger les arrières du président. La mort du militant a été transformée en récit hagiographique : un martyr tombé à la fois pour la foi et pour le président, la frontière entre ces deux ministères s'étant définitivement effacée.
Kirk avait grandi dans le milieu évangélique et, ces dernières années, il s'était appliqué à bâtir un pont entre la chaire et le bureau de vote. En 2024, le volet religieux de son organisation réunissait des pasteurs lors de sommets où on leur proposait de devenir des relais officieux de la campagne de Trump et d'envoyer leurs fidèles faire du porte-à-porte dans les États pivots. Un portail en ligne dédié distribuait aux ecclésiastiques des plans de sermons prêts à l'emploi et du matériel de propagande électorale. Une technique politique déguisée en liturgie est plus efficace que n'importe quel quartier général de campagne, car un sermon n'est pas perçu comme de la publicité.
Les funérailles ont scellé cet alliage. En décembre 2025, au rassemblement annuel de Turning Point, a pris la parole un pasteur de l'Idaho, Doug Wilson. Deux mois plus tard, il serait invité à prêcher au Pentagone.
Jésus Roi au Pentagone : le ministre qui rêvait de croisade
Pete Hegseth est arrivé au ministère de la Défense avec une réputation qu'il n'a jamais dissimulée. En 2020, l'ancien présentateur de télévision avait publié un livre intitulé « Croisade américaine », dans lequel il appelait à une guerre sainte contre la gauche américaine. En mai 2025, quatre mois après sa nomination, il a instauré au Pentagone des offices chrétiens mensuels, organisés pour la première fois au ministère sur une base officielle et régulière et retransmis par le réseau de télévision interne du bâtiment.
Le premier office a été conduit par Brooks Potteiger, le pasteur de Hegseth au Tennessee, membre de la Communion des Églises évangéliques réformées. Potteiger a remercié Dieu de s'être servi de Trump pour rétablir la stabilité et la clarté morale dans le pays. Le ministre lui-même, dans sa prière, s'adressait à Jésus Roi.
Le 5 février 2026, au Petit-déjeuner national de prière à Washington, Hegseth a formulé l'idéologie en toutes lettres : l'Amérique est une nation chrétienne, c'est inscrit dans son ADN, et les responsables publics ont le devoir sacré de glorifier Dieu. Douze jours plus tard, le 17 février, Doug Wilson montait en chaire dans une salle du Pentagone.
Wilson a 72 ans. Il vit dans la petite ville de Moscow, dans l'Idaho, il est l'un des fondateurs de cette même Communion et se qualifie ouvertement de nationaliste chrétien. Dans ses communautés, les postes de direction sont fermés aux femmes, et dans son milieu ecclésial, on remet sérieusement en question le droit de vote des femmes. Le pasteur a décrit ses opinions politiques comme se situant un peu à droite d'un général confédéré, s'est exprimé sur l'esclavage dans le Sud américain en des termes que ses adversaires qualifient d'apologie, et a traité de parasites les musulmans et les hindous installés aux États-Unis.
Le sermon a duré environ seize minutes devant une salle comble, et Wilson s'est prudemment abstenu d'aborder ses thèses scandaleuses. Il a tout de même prononcé l'essentiel : il aimerait voir le monde entier devenir chrétien. Hegseth est monté sur scène, lui a posé la main sur l'épaule et a récité la prière finale, puis a relayé la vidéo accompagnée de la devise de Wilson : « Tout le Christ pour toute la vie ». Cette devise exprime une idée répandue parmi les évangéliques américains, selon laquelle la souveraineté du Christ s'étend à toutes les sphères, y compris l'État et l'armée. La porte-parole du Pentagone, Kingsley Wilson, a répondu brièvement aux questions des journalistes : le ministre, comme des millions d'Américains, est un chrétien fier de l'être. Wilson était le dixième prédicateur à s'exprimer au Pentagone depuis mai 2025.
Onze jours après ce sermon, les avions américains et israéliens portaient les premières frappes contre l'Iran.
Huit sur dix : anatomie de l'électorat le plus fidèle d'Amérique
Sur le plan démographique, les États-Unis restent un pays chrétien qui se sécularise rapidement. Selon une vaste étude du Centre de recherche Pew menée en 2023 et 2024, 62 % des adultes américains se disent chrétiens, contre 78 % en 2007. Par ailleurs, 29 % ne se rattachent à aucune religion. Le Centre Pew range 23 % de la population adulte dans la tradition protestante évangélique, 11 % dans les Églises historiques du protestantisme dominant, 5 % dans les communautés protestantes traditionnellement noires, et les catholiques représentent environ un cinquième.
Sur le plan politique, la variable décisive est la race, et non le dogme. En 2024, 85 % des électeurs évangéliques blancs s'identifiaient aux républicains ou penchaient de leur côté, tandis que 84 % des protestants noirs soutenaient les démocrates. Le phénomène à expliquer s'appelle l'évangélisme conservateur blanc, et il repose bien davantage sur un réseau d'institutions que sur la Bible.
Au sein de ce réseau coexistent des courants prêts, dans les querelles théologiques, à s'excommunier mutuellement. Les évangéliques classiques insistent sur l'autorité de l'Écriture, la mort rédemptrice du Christ, la conversion personnelle et le devoir de convertir autrui. Les fondamentalistes, nés de la guerre contre la théologie libérale au début du XXe siècle, affirment la vérité littérale des miracles bibliques. Les pentecôtistes et les charismatiques croient aux dons actuels de l'Esprit : guérison, prophétie, parler en langues, expulsion des démons. Les réseaux indépendants, que les chercheurs rattachent à la Nouvelle Réforme apostolique, reconnaissent des apôtres et des prophètes vivants qui reçoivent, selon la conviction des fidèles, des messages directs de Dieu. Sur le plan de la foi, ce sont des mondes différents. Devant l'urne, ils deviennent un seul organisme.
La force de cet écosystème réside dans son horizontalité. Des milliers de communautés autonomes n'attendent pas de consignes venues d'en haut : les pasteurs participent aux diffusions en direct les uns des autres, une prophétie prononcée par l'un résonne vingt-quatre heures plus tard sur la chaîne d'un autre et se propage en courtes vidéos. Le centre de gravité est la mégaéglise, une communauté protestante qui rassemble au moins 2 000 fidèles par semaine. L'Institut de recherche religieuse de Hartford identifie chez ces Églises le pouvoir personnel du pasteur principal, des moyens médiatiques propres, un personnel professionnel salarié et des dizaines de programmes sociaux. Lorsque le pasteur d'une telle communauté soutient un candidat, il s'agit de mobiliser une ressource, et nullement d'exprimer une opinion privée.
Paula White-Cain illustre parfaitement ce flou. On peut, avec autant de raison, la qualifier d'évangélique, de charismatique, de chrétienne non confessionnelle et de prédicatrice de la théologie de la prospérité. Cette dernière doctrine promet que la foi et l'offrande en argent, la fameuse « semence semée », reviendront au croyant sous forme de santé et de richesse. Nombre de baptistes et de réformés jugent cette doctrine comme une exploitation des fidèles. Elle convient idéalement à Trump : si la richesse est un signe de la faveur divine, un milliardaire à la Maison-Blanche fait figure de preuve, et non de tentation. White connaît Trump depuis le début des années 2000 ; elle est devenue sa conseillère en 2019 et, en février 2025, a pris la tête du Bureau de la foi de la Maison-Blanche, créé par décret présidentiel pratiquement sur mesure pour elle.
Les sociologues montrent la profondeur de ce lien. Dans un sondage postélectoral de l'Institut de recherche sur la religion publique, 60 % des protestants évangéliques blancs ont convenu que la victoire de Trump avait été voulue par Dieu. Aucun autre grand groupe religieux n'a manifesté une telle certitude. Selon le même institut, en 2025, 29 % des évangéliques blancs sont des partisans convaincus du nationalisme chrétien, et 38 % lui sont favorables. Au total, les deux tiers.
Les chercheurs n'ont pas interrogé les répondants sur le terme lui-même. Ils ont cherché à savoir si la personne estimait que le gouvernement fédéral devait proclamer les États-Unis État chrétien et que Dieu avait appelé les chrétiens à dominer la société.
Cyrus le Grand, Esther et les missiles de croisière : une théologie qui justifie n'importe quelle guerre
En 2016, le prédicateur charismatique Lance Wallnau a trouvé la formule qui a délivré les évangéliques du principal problème moral posé par le candidat Trump. Un magnat marié trois fois, visé par des accusations de harcèlement sexuel, convenait mal au rôle de défenseur de la morale chrétienne. Wallnau l'a comparé au roi perse Cyrus le Grand. Au chapitre 45 du livre du prophète Isaïe, le païen Cyrus est appelé l'oint du Seigneur : Dieu l'a choisi pour ramener les Juifs de la captivité babylonienne à Jérusalem. Cyrus n'a pas à être un juste. Il doit être un instrument.
La formule s'est révélée être un passe-partout universel. La moralité du président a cessé de compter, car la mission importe plus que celui qui la porte, et la mission se présentait comme la libération des croyants de la captivité des libéraux laïques, du féminisme et d'un État prétendument antichrétien. Tout échec trouvait désormais son explication. Les télévangélistes décrivaient les poursuites judiciaires contre Trump comme une attaque des forces démoniaques, et la défaite de 2020 comme une victoire passagère des ténèbres.
Au printemps 2026, le récit perse a connu un retournement inattendu. Lors d'une cérémonie de la Semaine sainte à la Maison-Blanche, Franklin Graham, fils du légendaire Billy Graham, a rappelé à Trump le livre d'Esther, où se trame à la cour du roi perse un complot visant à exterminer tous les Juifs, et a ajouté que Dieu avait suscité le président Trump pour l'heure présente. Benyamin Netanyahou, à l'occasion de la Pâque juive, a comparé la guerre menée avec Trump à la sortie d'Égypte. Au déjeuner pascal de la Maison-Blanche, Paula White-Cain a comparé Trump à Jésus.
Il en est résulté une théologie dans laquelle la Perse est à la fois salvatrice et destructrice. Il y a dix ans, Trump était le nouveau Cyrus, le libérateur perse. En 2026, il fait la guerre à l'héritière de cette même Perse et reçoit la bénédiction par le livre d'Esther. La logique s'effondre au premier contact, mais l'auditoire ne s'en émeut pas : la guerre spirituelle n'a pas besoin de cohérence, elle a besoin d'un ennemi.
Le monde catholique a répondu autrement. Le 29 mars, dimanche des Rameaux, le pape Léon XIV, premier pontife originaire des États-Unis, a déclaré place Saint-Pierre que Dieu n'écoute pas les prières de ceux qui font la guerre, mais les rejette. Il est difficile d'imaginer réponse plus directe à la scène du Bureau ovale. Le 3 avril, le pape a téléphoné au président israélien Isaac Herzog et l'a appelé à ouvrir toutes les voies du dialogue.
Sept montagnes et un seul sommet : pourquoi il est impossible de débattre avec ces gens à coups de faits
Deux concepts protègent la rhétorique de la droite religieuse de toute vérification. Le premier s'appelle la guerre spirituelle. Selon lui, les événements du monde visible reflètent une bataille parallèle entre anges et démons, dont l'enjeu est le contrôle des villes, des gouvernements, des universités et d'États entiers. La prière devient une arme, et l'adversaire politique un instrument des démons. Débattre avec un tel adversaire est vain : il faut l'exorciser.
Le second concept, la doctrine des sept montagnes, fixe le programme d'action. Selon elle, les chrétiens doivent prendre le contrôle de sept sphères de la vie terrestre : le gouvernement, les médias, l'éducation, les affaires, la famille, la religion, les arts et l'industrie du divertissement. Wallnau promeut cette idée depuis des années, et en 2026, elle a cessé d'être une théorie marginale. Un ministre de la Défense priant Jésus Roi au Pentagone fait figure de drapeau planté sur l'un des sommets.
L'invulnérabilité du système apparaît le mieux dans ses échecs. À l'automne 2020, des prophéties annonçant la victoire certaine de Trump ont circulé dans les réseaux charismatiques. Elles ne se sont pas réalisées, mais il s'est révélé impossible de demander des comptes à leurs auteurs : le réseau n'a ni évêque, ni synode, ni mécanisme de révocation. L'apôtre n'est pas nommé d'en haut ; son autorité repose sur la reconnaissance de ses pairs et de ses abonnés, et cette reconnaissance a survécu à l'erreur sans dommage.
Sous tout cela repose une construction que l'on appelle en Amérique les valeurs familiales. Ce n'est pas un dogme biblique. Elle a été assemblée politiquement dans les années 1960 et 1970, lorsque le pays a été frappé simultanément par la déségrégation, le féminisme, la révolution sexuelle et la suppression des prières obligatoires dans les écoles publiques. Il n'existe pas de consensus sur ce qui a servi de détonateur. L'une des thèses influentes désigne l'offensive des autorités fédérales contre les avantages fiscaux des écoles chrétiennes pratiquant la ségrégation raciale : en 1983, la Cour suprême a définitivement confirmé la privation de ces avantages pour l'université Bob Jones. L'avortement, devenu par la suite le principal ressort de mobilisation, ne fédérait pas au départ les responsables évangéliques.
Le vendeur le plus efficace de la nouvelle idéologie fut un psychologue, et non un pasteur. James Dobson a fondé en 1977 l'organisation « Cap sur la famille » et, dans son émission radiophonique, imputait le déclin de la nation à l'éducation libérale des enfants et à l'effacement des rôles de genre. Les femmes salariées, la contraception, le concubinage, l'avortement et le mariage homosexuel formaient chez lui une seule et même catastrophe morale. Ronald Reagan prêtait l'oreille à ses avis et, en 2005, le revenu annuel de l'organisation approchait, selon les informations disponibles, les 140 millions de dollars. Les valeurs familiales sont devenues à la fois une théologie, un produit médiatique et l'identité électorale du Parti républicain.
Trump a monnayé cette identité. En 2016, il a promis de nommer des juges qui annuleraient l'arrêt Roe contre Wade. Le 24 juin 2022, les trois juges qu'il avait nommés ont assuré la majorité dans l'affaire Dobbs, et le droit constitutionnel fédéral à l'avortement a disparu, la question étant renvoyée aux États. Interrogé sur son propre mérite, Trump l'a attribué à Dieu. Le premier jour de son second mandat, le 20 janvier 2025, il a signé un décret ne reconnaissant que deux sexes biologiques. Le marché était honoré des deux côtés, et les fidèles le voyaient.
Semer la graine : qui finance le grand réveil
La loi américaine interdit aux Églises exonérées d'impôts de faire campagne pour des candidats. L'infrastructure décentralisée contourne cette interdiction par le biais d'associations formellement indépendantes, de comités d'action politique et de groupes militants.
Le navire amiral de ce système est la Coalition Foi et Liberté de Ralph Reed, qui relie les évangéliques et les catholiques conservateurs au Parti républicain. Selon ses dirigeants, au cours du cycle électoral 2024, le budget opérationnel de la coalition s'est élevé à environ 60 millions de dollars, le travail s'est appuyé sur 13 000 Églises et les militants ont visité quelque 10 millions de foyers. À la veille du scrutin, l'organisation comptait toucher entre 17 et 18 millions d'électeurs dans les États pivots. Une infrastructure religieuse permanente accumule pendant des années des bases de données et des liens personnels avec les croyants, et aucun quartier général de campagne monté pour six mois ne peut rivaliser avec elle.
Derrière les pasteurs se tient une couche de grands donateurs. Le réseau fermé Ziklag réunit des familles chrétiennes très fortunées, notamment les propriétaires de la chaîne de magasins Hobby Lobby et du distributeur Uline. Des documents internes du réseau, divulgués en 2024, ont révélé un projet consistant à dépenser environ 12 millions de dollars pour mobiliser les électeurs favorables aux républicains et à contester l'inscription de plus d'un million d'électeurs dans les États pivots. Ziklag a en outre alloué 700 000 dollars à la « Tournée du courage » de Lance Wallnau, l'auteur de la comparaison avec Cyrus. Lors d'une étape de la tournée en Pennsylvanie, un événement officiel de J. D. Vance a été inséré directement entre deux sessions religieuses, et l'écran derrière la scène passait de manière synchronisée de l'emblème de la tournée au logo de la campagne Trump-Vance.
Au Texas, l'évangélisme et le pétrole vivent depuis longtemps sous le même toit. Les milliardaires du pétrole Tim Dunn et Farris Wilks sont à la fois prédicateurs laïcs et bailleurs de fonds d'un réseau ramifié de comités, de centres de réflexion, de médias et d'associations. Selon des enquêtes journalistiques, depuis 2000, Dunn et son épouse ont versé plus de 29 millions de dollars à des candidats texans, et Wilks et sa femme 16 millions de plus. En 2024, Dunn est passé à l'échelon fédéral en consacrant 5 millions de dollars au soutien de la campagne présidentielle de Trump.
Le stade final du processus, ce sont les cadres. Le « Projet 2025 », piloté par la fondation Heritage avec une coalition d'organisations laïques et ultrareligieuses, constituait une base de données de candidats idéologiquement fiables et un programme de formation à leur intention. C'est par de tels filtres qu'entrent dans l'appareil fédéral des personnes pour qui le Bureau de la foi et la salle de prière du Pentagone semblent une partie naturelle de l'État.
Un amendement que l'on ne remarque plus
Formellement, la principale barrière entre la chaire et l'urne reste l'amendement Johnson. Il a été adopté par le Congrès en 1954 à l'initiative du sénateur Lyndon Johnson et, depuis lors, toute organisation à but non lucratif, y compris une Église, risque son statut fiscal si elle soutient ou attaque un candidat.
L'administration Trump a décidé d'abattre cette barrière. En juillet 2025, le fisc américain, dans un document déposé devant un tribunal fédéral du Texas dans le cadre d'une plainte de l'Association nationale des diffuseurs religieux et de deux Églises locales, a comparé le soutien à des candidats depuis la chaire à une conversation familiale et a proposé une transaction. Le 31 mars 2026, le juge de district Jay Campbell Barker, à Tyler, a refusé de l'homologuer, invoquant son incompétence. L'Association a annoncé faire appel, et le ministère de la Justice a demandé à la cour d'appel d'annuler la décision.
Juridiquement, la loi est vivante. Dans les faits, le fisc a renoncé, sous l'administration actuelle, à l'appliquer aux Églises, et des journalistes d'investigation ont recensé en deux ans au moins vingt cas d'infractions commises par des Églises, soit davantage que l'administration n'en a examiné au cours de toute la décennie précédente. L'opinion publique, elle, pense autrement : dès 2019, 76 % des Américains estimaient que les ecclésiastiques ne devaient pas soutenir de candidats depuis la chaire.
Mon pronostic : d'ici au 3 novembre, la cour d'appel ne rendra pas sa décision, et les pasteurs mèneront la campagne d'automne dans une zone grise juridique où la loi n'existe que sur le papier.
Une icône supprimée au bout de douze heures : là où l'armure s'est fendue
Le soir du 12 avril 2026, Trump s'en est pris au pape Léon XIV, le qualifiant de faible face à la criminalité et de désastreux en politique étrangère. Moins d'une heure plus tard, une image générée par intelligence artificielle apparaissait sur son compte Truth Social : le président, vêtu de blanc et de rouge, touche le front d'un malade, une lumière émane de sa main et de sa tête, et un drapeau américain flotte au-dessus de lui.
La réaction est venue d'où on ne l'attendait pas. Des commentateurs chrétiens conservateurs loyaux ont parlé de blasphème et exigé que la publication soit supprimée et que son auteur se repente devant Dieu. Un peu plus de douze heures plus tard, l'image avait disparu. Le 13 avril, Trump a expliqué aux journalistes qu'il se voyait sur l'image dans le rôle d'un médecin lié à la Croix-Rouge.
Un sondage national réalisé du 24 au 28 avril a mesuré l'ampleur du fiasco : 87 % des Américains, 80 % des électeurs de Trump en 2024 et environ neuf protestants évangéliques blancs sur dix ont perçu la publication négativement. Pour la première fois en une décennie, les fidèles ont publiquement rejeté un geste de leur oint.
L'image a été un symptôme, et non la cause. La cause, c'est la guerre. Les frappes américano-israéliennes ont duré trente-huit jours, les prix de l'essence ont fortement augmenté aux États-Unis et, avant la trêve de deux semaines annoncée le 7 avril grâce à la médiation du Pakistan, Trump avait menacé l'Iran de la disparition d'une civilisation entière. La trêve s'est révélée fragile, les négociations piétinent, et le détroit d'Ormuz reste un objet de marchandage. Le 22 septembre, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, Trump a déclaré qu'il hésitait entre un accord avec Téhéran et l'anéantissement de la République islamique, et a laissé entendre que l'Iran attendait l'issue des élections de mi-mandat. Le même jour, on apprenait que Steve Witkoff et Jared Kushner avaient tenu une réunion de trois heures avec une délégation iranienne en marge de l'ONU.
Deux échantillons indépendants donnent des chiffres différents, mais une même tendance. En janvier, le Centre Pew enregistrait une baisse de l'approbation parmi les évangéliques blancs de 78 % à 69 %, et seuls 40 % d'entre eux étaient convaincus du comportement éthique du président. Le sondage Marist de fin avril affichait 64 %. À titre de comparaison, à l'échelle nationale, 37 % des adultes approuvaient Trump en janvier.
Une réserve honnête s'impose ici. Un taux de 64 % reste un niveau dont n'importe quel autre responsable politique américain ne peut que rêver, et il n'y aura pas de basculement massif des évangéliques blancs vers les démocrates. Le danger pour le Parti républicain est ailleurs : le croyant déçu ne vote pas pour l'adversaire, il reste simplement chez lui. Le précédent est connu. Le refroidissement des évangéliques blancs envers la guerre d'Irak a coïncidé avec novembre 2006, lorsque les républicains ont perdu les deux chambres du Congrès. En août 2007, seuls 58 % d'entre eux jugeaient encore que l'invasion de l'Irak avait été la bonne décision, contre 71 % lors de la mesure de septembre précédent.
L'exportation de la grâce : de Brasilia à Séoul
La droite religieuse américaine travaille depuis longtemps pour l'exportation. L'analogue le plus proche est le Brésil, où, selon le recensement de 2022, 47,4 millions de personnes, soit environ 26,9 % de la population, se sont déclarées évangéliques. Les communautés pentecôtistes et charismatiques y remplacent souvent un État défaillant : elles viennent en aide aux toxicomanes, nourrissent les pauvres, règlent les problèmes du quotidien. Dans ces quartiers, l'autorité du pasteur dépasse de loin le cadre du culte.
Jair Bolsonaro a exploité méthodiquement cette ressource. En juillet et août 2022, 40 % de ses interventions publiques hors de la capitale ont eu lieu lors d'événements religieux, et son soutien parmi les évangéliques dépassait, selon les sondages, 60 %. Des pasteurs avertissaient leurs fidèles que Lula da Silva fermerait les églises et ouvrirait la voie aux forces sataniques, alors même que Lula est catholique et a démenti à maintes reprises de telles intentions. L'Église universelle du royaume de Dieu a publié un manifeste sur l'incompatibilité du christianisme avec les idées de gauche. Le 8 janvier 2023, des milliers de partisans de Bolsonaro, battu, ont saccagé les bâtiments du Congrès, du palais présidentiel et de la Cour suprême, certains chantant des psaumes en brisant les vitres. En septembre 2025, le Tribunal suprême fédéral brésilien a condamné l'ancien président à vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d'État. Washington avait déjà imposé à cette date des droits de douane de 50 % sur les produits brésiliens, en les liant ouvertement aux poursuites contre Bolsonaro.
La Corée du Sud a prouvé que la méthode se transpose dans n'importe quelle tradition chrétienne. Après que le président Yoon Suk-yeol a proclamé la loi martiale le 3 décembre 2024 puis a été visé par une procédure de destitution, des pasteurs protestants radicaux ont présenté les événements comme une lutte sacrée contre les communistes. L'organisation « Sauver la Corée » rassemblait plus de 50 000 personnes lors de manifestations sous le slogan « Arrêtez le vol », emprunté aux partisans de Trump. Le 19 janvier 2025, des militants ont fait irruption dans le bâtiment du tribunal du district ouest de Séoul. Le 4 avril, la Cour constitutionnelle a confirmé à l'unanimité la destitution de Yoon, et le 3 juin, son adversaire Lee Jae-myung est devenu président.
L'argent suit les idées. Selon les calculs de journalistes d'investigation, depuis 2007, vingt-huit organisations américaines majoritairement chrétiennes ont dépensé plus de 280 millions de dollars à l'étranger, dont près de 90 millions en Europe. Des groupes juridiques liés à la droite américaine sont intervenus dans des procédures relatives à l'avortement et aux droits des personnes homosexuelles et transgenres en Autriche, en Italie, en Pologne, en France et devant la Cour européenne des droits de l'homme. L'influence va dans les deux sens : le modèle hongrois de Viktor Orbán a fourni aux conservateurs américains un plan tout prêt de contrôle des tribunaux, des médias et des universités sous couvert d'élections formellement maintenues.
Le sermon du Karabakh qui n'a pas fonctionné
Une région est devenue pour la machine transnationale de la droite religieuse le lieu d'une défaite pure et simple, et pour le lecteur du Caucase du Sud, elle est particulièrement révélatrice.
En juin 2023, l'ancien ambassadeur itinérant des États-Unis pour la liberté religieuse internationale, Sam Brownback, a qualifié la situation autour du Karabakh de tentative de purification religieuse visant les chrétiens et a exigé du Congrès l'adoption d'une loi spéciale sur les droits de l'homme pour la population arménienne de la région. Plus tard, un groupe de militants religieux a adressé à Trump une lettre exigeant la libération de prétendus prisonniers politiques chrétiens en Azerbaïdjan. Il s'agissait des anciens dirigeants du régime séparatiste et de ses formations armées, jugés à Bakou. La lettre était signée par Brownback, le chanteur de musique chrétienne Sean Feucht, le président de cette même Association nationale des diffuseurs religieux, Troy Miller, et un membre de la Commission américaine pour la liberté religieuse internationale, David Curry.
Le cadre confessionnel s'est brisé contre la réalité. L'Azerbaïdjan est un État laïque à population majoritairement chiite, où sont présentes des communautés orthodoxe, catholique, juives et albanaise oudie, et le pape François s'est rendu à Bakou en 2016. Le conflit du Karabakh a été territorial du premier au dernier jour, et la tentative de le réécrire en manuel de persécution des chrétiens exigeait un aveuglement délibéré.
Trump a choisi l'accord. Le 8 août 2025, à la Maison-Blanche, le président de l'Azerbaïdjan Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian ont paraphé, en présence de Trump, un accord de paix, et le projet de « Route Trump pour la paix et la prospérité internationales » doit relier le territoire principal de l'Azerbaïdjan au Nakhitchevan. Le même jour, Trump a signé la décision présidentielle no 2025-08 prolongeant la dérogation à l'application de l'amendement 907 à la loi de soutien à la liberté, qui limitait l'aide américaine à l'Azerbaïdjan depuis 1992. Le président de l'Azerbaïdjan Ilham Aliyev avait qualifié cet amendement d'injuste, et Washington lui a de fait donné raison.
La leçon dépasse largement le Caucase. Le lobby évangélique est fort là où son programme coïncide avec les intérêts de Trump, et impuissant là où Trump a besoin de corridors de transport, d'énergie et d'un allié partageant une longue frontière avec l'Iran. L'année de la guerre contre Téhéran, l'Azerbaïdjan laïque et chiite s'est révélé plus précieux pour Washington que n'importe quel sermon sur les persécutions.
Le 3 novembre
Dans vingt-quatre jours, les Américains éliront l'ensemble de la Chambre des représentants et un tiers du Sénat. Trump lui-même, à la tribune de l'ONU, a lié le sort de l'accord iranien à l'issue de ce scrutin. La droite religieuse entre en campagne avec une infrastructure sans précédent : un Bureau de la foi à la Maison-Blanche, une salle de prière au Pentagone, un fisc qui a renoncé à appliquer l'amendement Johnson et des réseaux de mobilisation éprouvés en 2024.
Mon pronostic : le 3 novembre, les évangéliques blancs accorderont aux candidats républicains à la Chambre des représentants entre 75 % et 80 % de leurs voix, et cela ne suffira pas au parti de Trump pour y conserver la majorité. Ce ne sont pas les chiffres de soutien qui décideront de l'issue, mais la participation, et l'essence aux prix actuels pèsera plus lourd sur elle que n'importe quel sermon.
La machine, elle, ne disparaîtra pas. Elle a été construite bien avant Trump et sera exploitée après lui, car la sacralisation de la politique s'est révélée le moyen le moins coûteux de retenir l'électeur : le candidat battu devient un martyr, le fait gênant se transforme en attaque démoniaque, et le compromis est assimilé à l'apostasie. Le Brésil du 8 janvier 2023 et Séoul du 19 janvier 2025 ont montré où mène cette logique lorsque l'oint perd.
Le bureau Resolute, auquel Trump était assis le 5 mars sous les mains des pasteurs, a été fabriqué à partir des poutres de chêne d'un trois-mâts britannique abandonné par son équipage dans les glaces de l'Arctique en 1854. Pendant plus d'un an, le navire a dérivé sans personne à bord, jusqu'à ce que des baleiniers américains le retrouvent. Aujourd'hui, sur ce bois reposent les mains de ceux qui sont certains de connaître le cap.