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Le Kazakhstan a inscrit dans sa Constitution « l'histoire millénaire de la Grande Steppe » et s'est proclamé héritier direct de la Horde d'Or. Derrière les colloques scientifiques et la restauration des mausolées se déroule l'opération la plus discrète jamais menée par Astana : le démantèlement de la version russe du passé kazakh. Le Kremlin voit parfaitement ce qui se passe, mais garde le silence, car toute riposte retentissante lui coûterait beaucoup trop cher.

Le 19 mai 2026, au Palais de l'Indépendance d'Astana, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev s'est consacré à une tâche rarement dévolue aux chefs d'État : expliquer les origines de la monnaie nationale. Le tenge, a-t-il déclaré devant des chercheurs venus de plus de vingt pays, tire son nom du « danga », une pièce d'argent frappée dans l'Oulous de Djötchi. Les spécialistes cités par le président estiment à environ 28 millions le nombre de pièces d'argent frappées par la Horde. Ce chiffre reste difficile à vérifier de manière indépendante, puisqu'il repose sur des extrapolations établies à partir des trésors monétaires et des ateliers de frappe connus. Mais sa portée politique ne laisse aucune place au doute. Peu avant le colloque, la Banque nationale avait émis mille pièces commémoratives en argent consacrées à la Horde d'Or. Le Kazakhstan s'était littéralement mis à frapper sa propre généalogie.

C'est au cours de ce même discours que fut prononcée la phrase pour laquelle l'assistance avait été réunie : « Notre pays est l'héritier direct de la Horde d'Or. »

Douze ans plus tôt, le 29 août 2014, Vladimir Poutine répondait, lors du forum de jeunesse Seliger, à une question d'une étudiante concernant l'avenir du Kazakhstan. Le président russe avait félicité Noursoultan Nazarbaïev d'avoir créé un État « sur un territoire où il n'y avait jamais eu d'État », avant de préciser : « Les Kazakhs n'avaient pas de tradition étatique. » Cinq mois seulement s'étaient écoulés depuis l'annexion de la Crimée. À Moscou, on considérait cette remarque comme un compliment. Astana, elle, y avait entendu un avertissement. Sa réponse allait prendre douze ans avant de se retrouver, en mars 2026, inscrite dans le préambule d'une nouvelle Constitution.

Il ne s'agit pas d'une querelle entre médiévistes à propos de quelques dates. Le Kazakhstan retire méthodiquement à Moscou le monopole de l'interprétation de son propre passé et, dans le même mouvement, donne au pouvoir actuel des fondations plus anciennes que n'importe quel homme politique vivant.

La phrase de Seliger qu'Astana n'a jamais pardonnée

La chronologie de ce mois d'août en dit davantage que tous les mémoires politiques. Le 24 août 2014, cinq jours avant le forum de Seliger, Nazarbaïev accordait un entretien à Oulytaou dans lequel il établissait, de fait, une continuité historique entre les Kazakhs et la Horde d'Or. Au cours de ce même entretien, il avertissait que le Kazakhstan ne ferait jamais partie d'une union menaçant son indépendance. Le traité instituant l'Union économique eurasiatique avait été signé en mai, l'organisation devait entrer en fonctionnement le 1er janvier 2015, et personne ne pouvait se méprendre sur le destinataire de cet avertissement.

La remarque de Poutine était donc tombée sur un terrain déjà préparé. Le 31 décembre 2014, le gouvernement kazakh adoptait la résolution nº 1448 relative à la célébration du 550e anniversaire du khanat kazakh. Une centaine de manifestations furent programmées, une série télévisée de vingt épisodes commandée, tandis que le budget d'un seul monument atteignait 501,8 millions de tenges. En annonçant cet anniversaire, Nazarbaïev avait, comme à son habitude, pris quelques précautions. Le khanat, avait-il expliqué, n'était peut-être pas un État « au sens moderne du terme, à l'intérieur des frontières actuelles ». La prudence de l'Elbasy, le Père de la nation, avait ses raisons.

Dans les années 1990, le Kazakhstan vivait sur un véritable champ de mines démographique. Le recensement de 1989 avait établi que la République socialiste soviétique kazakhe comptait 39,7 % de Kazakhs et 37,8 % de Russes. Une république où la nation titulaire et l'ancien « grand frère » représentaient des proportions presque identiques de la population ne pouvait se permettre une politique historique offensive sans risquer une fracture ethnique. Jaqsylyq Sabitov, aujourd'hui directeur de l'Institut scientifique d'étude de l'Oulous de Djötchi, le dit sans détour : toute flambée de conscience nationale pouvait, à cette époque, déboucher sur une guerre civile. Nazarbaïev avait donc choisi une autre formule. Le Kazakhstan était présenté comme un jeune État né en 1991, dont le fondateur était son premier président. Une version commode et rassurante.

Selon Sabitov, le tournant est intervenu après la Crimée. Les élites ont compris que s'accrocher au mythe de Nazarbaïev comme fondateur de l'État constituait « une très mauvaise histoire ». Traduisons ce langage politique en termes ordinaires. Un État dont l'histoire ne commence qu'en 1991 peut, à tout moment, être présenté comme un accident historique. Or la Crimée a démontré que Moscou n'éprouvait aucune gêne à prononcer de tels jugements et à les appuyer par la force militaire.

Pendant ce temps, la démographie jouait en faveur d'Astana. Le recensement de 2021 faisait apparaître 70,4 % de Kazakhs contre 15,5 % de Russes. Un pays où la nation titulaire représente plus des deux tiers de la population et où la proportion de Russes a diminué de plus de moitié en trois décennies peut désormais parler de son passé sur un autre ton, sans se demander comment chaque mot sera accueilli à Petropavl, Öskemen ou Moscou. C'est précisément sur ce ton que Tokaïev a commencé à s'exprimer.

Un ancêtre plus ancien que l'Elbasy : pourquoi Tokaïev avait besoin de la tombe du fils de Gengis Khan

Kassym-Jomart Tokaïev est arrivé au pouvoir en mars 2019 comme successeur désigné par le dirigeant sortant. Pendant près de trois ans, il a gouverné dans l'ombre de Nazarbaïev, qui conservait la présidence du Conseil de sécurité et le titre d'Elbasy. C'est précisément à cette époque que le projet de réhabilitation de la Horde a commencé à prendre forme, discrètement, sous les apparences d'une initiative touristique. Lors d'un forum consacré au tourisme à Oulytaou, Tokaïev déplorait que si peu de personnes, au Kazakhstan comme à l'étranger, connaissent l'existence, sur le territoire kazakh, de la tombe du fils aîné de Gengis Khan. Il exigeait que le mausolée devienne un véritable pôle d'attraction.

En janvier 2021 paraissait son article intitulé « L'indépendance par-dessus tout », qui allait donner naissance à un programme de publication d'une nouvelle histoire universitaire du Kazakhstan en sept volumes. La même année, à Atyraou, lors de la conférence « Le Grand Oulous, la Horde d'Or », organisée à l'occasion du trentième anniversaire de l'indépendance, le ministre de l'Éducation et des Sciences Askhat Aïmagambetov annonçait la création de l'Institut scientifique d'étude de l'Oulous de Djötchi. Les limites chronologiques retenues pour ses recherches sont éloquentes : de l'apparition de l'oulous sur le territoire du Kazakhstan, vers 1224-1225, jusqu'à 1847, année de la mort de Kenessary, dernier khan de l'ensemble des Kazakhs et lui-même descendant de Djötchi. À proximité du mausolée, sur la rive gauche de la rivière Kenguir, a été édifié le complexe historique et culturel « Jochi Khan », comprenant un musée et un monument.

Puis survint janvier 2022. Le « Janvier sanglant », connu sous le nom kazakh de Qantar, fit officiellement 238 morts. Le 6 janvier, des forces de maintien de la paix de l'Organisation du traité de sécurité collective entraient dans le pays, pour la première fois dans l'histoire de cette organisation. Tokaïev retirait à Nazarbaïev la présidence du Conseil de sécurité. Le référendum constitutionnel de juin supprimait de la Constitution le statut particulier du premier président, tandis qu'en septembre la capitale retrouvait son nom d'Astana. En 2022, Oulytaou obtenait également le statut de région administrative distincte. La portée symbolique de ces décisions saute aux yeux : au moment où le fondateur de l'État de 1991 quittait progressivement la vie politique, apparaissait sur la carte une nouvelle région abritant la sépulture du fondateur d'un État du XIIIe siècle.

Le travail s'est ensuite systématisé. En 2023, les auteurs de l'histoire du Kazakhstan en sept volumes décidèrent de consacrer entièrement le troisième tome à la Horde d'Or. Le projet scientifique est dirigé par l'académicienne Merouert Abousseïtova, tandis que le comité éditorial est présidé par Erlan Karin, l'un des principaux idéologues de l'administration présidentielle. En approuvant le manuscrit, Karin affirma qu'« une école historique scientifique propre au Kazakhstan, consacrée à l'étude de la Horde d'Or, est en train de se constituer ». En janvier 2024, Tokaïev rappela que l'on célébrait le huit centième anniversaire de la formation de l'Oulous de Djötchi sur le territoire national. Quant au colloque de mai 2026, intitulé « La Horde d'Or comme modèle de civilisation des steppes : histoire, archéologie, culture et identité », organisé avec le soutien de l'UNESCO, le président tint à l'inaugurer personnellement.

L'aboutissement politique intervint en mars. Une commission constitutionnelle avait été créée par décret présidentiel le 21 janvier 2026. Le projet fut publié le 12 février, puis soumis à référendum le 15 mars. Sur 12,48 millions de citoyens disposant du droit de vote, 73,24 % se rendirent aux urnes et 87,15 % des votants approuvèrent le texte. Le préambule de la nouvelle Loi fondamentale commence ainsi : « Nous, peuple uni du Kazakhstan, consolidant notre État sur la terre ancestrale kazakhe, préservant la continuité de l'histoire millénaire de la Grande Steppe, réaffirmant le caractère unitaire de l'État, l'inviolabilité de ses frontières et son intégrité territoriale... »

Observez la proximité de ces formulations. L'histoire millénaire figure immédiatement à côté de l'inviolabilité des frontières. C'est dans ce rapprochement que réside la signification juridique essentielle de toute cette campagne consacrée à la Horde.

Le 4 juin, lors de la cérémonie de levée du drapeau national, Tokaïev explicita ce qui était resté implicite pendant le colloque : « Le modèle présidentiel moderne de pouvoir, solidement établi au Kazakhstan, remonte au système politique créé à l'époque de la Horde d'Or. » À mon sens, cette phrase constitue la clé de compréhension de l'ensemble du projet. La légitimité de Nazarbaïev était personnelle : l'État présenté comme l'œuvre d'un seul homme. Celle de Tokaïev repose sur une institution et sur une tradition, puisque la puissance de l'autorité présidentielle est désormais présentée comme le prolongement de huit siècles de pratique politique et n'a plus besoin du charisme de celui qui l'incarne. Tokaïev a remplacé le père fondateur par un ancêtre fondateur beaucoup plus ancien, qu'il est impossible de discréditer ou d'envoyer à la retraite.

Ce que les manuels soviétiques ne racontaient pas : la Horde sans le « joug »

Ma génération étudiait la Horde à travers trois dates. La bataille de la Kalka en 1223, celle de Koulikovo en 1380 et la confrontation sur l'Ougra en 1480. Entre ces événements s'étendait le « joug tataro-mongol », avec ses représentants chargés de percevoir les tributs, ses incursions militaires et les voyages humiliants des princes russes à Saraï pour obtenir leurs lettres d'investiture. L'expression elle-même ne s'est imposée dans l'historiographie russe que relativement tard, notamment sous l'influence de Karamzine au début du XIXe siècle. L'école soviétique en avait hérité, tout comme de son principe d'interprétation fondamental : la Horde n'aurait existé que pour permettre à la Russie de s'en libérer.

La version kazakhe observe la même carte depuis l'autre rive de la Volga. Vers 1224-1225, Gengis Khan attribua à son fils aîné Djötchi un oulous dans les steppes de l'actuel Kazakhstan. En 1269, lors du qurultaï de Talas, le khan Mengü-Timur affranchit de fait l'Oulous de Djötchi de la tutelle de Karakorum. Voilà l'origine du calcul commémoratif kazakh : le 750e anniversaire de la Horde fut célébré en 2019, une date que Nazarbaïev avait lui-même annoncée dès novembre 2018 dans son article « Les sept facettes de la Grande Steppe ». Sous le règne du khan Özbeg, de 1313 à 1341, la Horde adopta l'islam et atteignit son apogée économique. Selon les estimations citées par Tokaïev, l'Oulous s'étendait alors sur plus de six millions de kilomètres carrés et contrôlait la branche septentrionale de la Grande Route de la soie. Le président a qualifié cet ensemble de « marché protomondial ».

Dans cette lecture de l'histoire, le khanat kazakh ne surgit pas du néant. Ses fondateurs, Kereï et Janibek, appartenaient à la lignée de Djötchi et descendaient de Touka-Timour. À la fin des années 1450, ils conduisirent leurs clans au Jetyssou, quittant les territoires contrôlés par le khan Aboulkhaïr. L'année 1465 est officiellement retenue comme date de fondation du khanat. Les Töre, aristocrates descendants de Gengis Khan, conservèrent leur position dominante dans la steppe kazakhe jusqu'à la suppression du pouvoir des khans par l'Empire russe dans les années 1820.

Un détail, que l'on ne découvre pas en une minute de recherche, change pourtant considérablement la perspective. Pendant des décennies, l'historiographie soviétique, puis en partie postsoviétique, a décrit l'Ak Orda, ou « Horde blanche », comme un État distinct situé sur le territoire kazakh, sorte d'appendice provincial de la « véritable » Horde d'Or établie sur la Volga. Sabitov et son collègue Aïbolat Kouchkoumbaïev ont montré que, dans les sources turciques, l'expression « Ak Orda » désignait la résidence du khan et non une puissance indépendante. La correction peut sembler relever d'une subtilité philologique. En réalité, elle fait passer la steppe kazakhe de la périphérie du monde de la Horde à son centre.

Je le reconnais volontiers : les critiques d'Astana disposent d'arguments. La conquête mongole des terres kazakhes commença par la destruction d'Otrar en 1219-1220, et les ancêtres des Kazakhs figurèrent parmi les peuples soumis avant de devenir les composantes d'un nouvel empire. Revendiquer l'héritage d'un conquérant demeure toujours ambigu. Mais on voit mal comment échapper à cette ambiguïté. Les Anglais ne renient pas Guillaume le Conquérant, bien que la « dévastation du Nord », en 1069-1070, ait décimé les populations de comtés entiers. Aujourd'hui encore, la monarchie britannique fait remonter sa succession royale à 1066. Un essayiste kazakh a résumé cette idée de manière plus concise lors d'une polémique en juin : nier les liens des Kazakhs avec la Horde reviendrait à nier ceux des Européens avec l'Antiquité.

Un autre précédent est plus proche par le sang et par la langue. En juillet 1932 se tenait à Ankara le premier Congrès d'histoire turque, qui consacra ce que l'on appela la thèse de l'histoire turque. La République d'Atatürk, rompant avec son passé ottoman, se dota d'une généalogie remontant aux anciennes civilisations des steppes et de l'Anatolie. En 1936, cette thèse fut complétée par la « théorie de la langue-soleil », qui proclamait le turc langue originelle de l'humanité. Cette dernière conception fut assez rapidement et discrètement abandonnée. La leçon est double. Une politique historique peut contribuer à construire une nation, mais elle peut tout aussi facilement sombrer dans l'autoparodie.

À en juger par son discours de mai, Tokaïev a retenu cette leçon. Il a expressément averti que l'histoire ne pardonnait ni les mensonges destinés à flatter l'amour-propre national ni les tentatives de transformer un patrimoine commun en héritage exclusivement national. Deux jours plus tard, lors d'une cérémonie de remise de distinctions aux professionnels de la culture, le président est allé plus loin en mettant en garde contre les « déchaînements médiatiques ignorants » autour de la Horde. Cet avertissement s'adressait à deux publics : les enthousiastes de son propre pays, prêts à proclamer les Kazakhs héritiers de tout ce qui existe, et les voisins du nord, toujours disposés à tourner en dérision la moindre initiative de ce genre.

Moscou face à son propre reflet : la réappropriation de la Horde touche le point le plus sensible de l'idéologie russe

Officiellement, Moscou garde le silence. Ni le ministère russe des Affaires étrangères ni le Kremlin n'ont publiquement commenté la politique historique du Kazakhstan. Ce sont les experts et les essayistes qui s'expriment à leur place, avec deux grandes catégories d'arguments.

La première est condescendante. Peu après le colloque de mai, un analyste russe spécialisé depuis longtemps dans l'Asie centrale écrivait que les Kazakhs n'avaient aucune raison d'être fiers de cet héritage. Selon sa version, les conquêtes de la Horde avaient entraîné un génocide parmi les ancêtres des Kazakhs, ensuite relégués au rang d'innombrables tributaires et de couches sociales inférieures. Leur véritable renaissance culturelle n'aurait commencé qu'au XIXe siècle, après leur incorporation à l'Empire russe. Je classerais ce texte parmi les documents particulièrement révélateurs de notre époque. Nous retrouvons ici, à l'état chimiquement pur, le schéma que Tokaïev a qualifié de dépassé : la steppe assimilée à la barbarie, la Russie au rôle de civilisatrice, et tout ce qui précède l'arrivée de l'Empire réduit à une simple préhistoire.

La deuxième catégorie relève de l'alarmisme. Certains commentateurs russes voient dans le discours sur la Horde une revendication territoriale implicite visant des régions appartenant aujourd'hui à la Russie. Il suffit de regarder une carte pour comprendre les origines de cette inquiétude : Saraï, capitale de la Horde, se trouvait dans le cours inférieur de la Volga ; Kazan, Astrakhan et la Crimée appartenaient à l'Oulous de Djötchi ; et les populations autochtones de ces territoires parlent des langues turciques. Aucun responsable kazakh n'a pourtant formulé la moindre revendication sur ces régions. Quant au préambule constitutionnel, avec son principe d'« inviolabilité des frontières », il produit juridiquement l'effet inverse. Cette disposition a été rédigée par des hommes qui se souviennent parfaitement de décembre 2020, lorsque les propos du député de la Douma Viatcheslav Nikonov, présentant le territoire kazakh comme un « cadeau », avaient conduit le ministère kazakh des Affaires étrangères à remettre une note de protestation à la partie russe. L'inquiétude des commentateurs moscovites révèle autre chose : la Russie sait trop bien comment l'histoire peut devenir un argument pour remettre en cause les frontières, puisqu'elle l'a elle-même fait.

Mais le plus intéressant vient ensuite. La Russie revendique elle aussi l'héritage de la Horde, et cette prétention est même plus ancienne que toutes les autres. Ivan le Terrible, en prenant Kazan en 1552 puis Astrakhan en 1556, réunissait les terres de l'ancienne Horde et s'appropriait les titres de ses khans. En 1925, le prince Nikolaï Troubetskoï publiait en exil « L'Héritage de Gengis Khan », ouvrage dans lequel la Russie était explicitement présentée comme la continuatrice de l'Empire mongol. À la fin de l'époque soviétique, Lev Goumilev transforma cette idée en une théorie populaire de la symbiose entre la Russie et les peuples des steppes. Dans son discours de 2012 devant l'Assemblée fédérale, Poutine évoqua la « passionnarité », notion empruntée à Goumilev. Quant à la principale université du Kazakhstan, l'Université nationale eurasiatique d'Astana, elle porte le nom de Goumilev depuis 1996.

La langue révèle cette parenté de manière encore plus éloquente. Le mot russe désignant l'argent, « den'gui », provient de la même racine turcique que le tenge. Les termes russes signifiant « trésor public » et « douane », ce dernier issu de la « tamga », marque fiscale de la Horde, sont arrivés à Moscou depuis Saraï, tout comme le système de relais postaux. En établissant un lien entre le tenge et le danga, Tokaïev aurait tout aussi bien pu rappeler à ses interlocuteurs russes l'origine du mot désignant l'argent qu'ils portent dans leurs propres portefeuilles. Il ne l'a pas fait. Et cette retenue est plus éloquente que n'importe quelle joute verbale.

Pendant de nombreuses années, l'eurasisme a permis au Kremlin d'expliquer pourquoi la Russie serait davantage que l'Europe et pourquoi elle disposerait de droits particuliers en Asie centrale. La version kazakhe de l'histoire retire à cette construction son fondement. Si la Horde est l'ancêtre de l'État kazakh, le Kazakhstan devient son héritier direct, tandis que la Russie n'apparaît plus que comme l'un des nombreux fragments issus de sa désintégration, et qui plus est comme un ancien tributaire. L'empire libérateur se transforme ainsi en ancien oulous.

Pourquoi Moscou se tait-elle donc ? La réponse se trouve dans les statistiques commerciales. Selon le ministère kazakh du Commerce et de l'Intégration, les échanges entre les deux pays ont atteint 27,4 milliards de dollars en 2025, soit une baisse de 3 %. La partie russe avance, quant à elle, le chiffre de 28,7 milliards. Cet écart de 1,3 milliard est caractéristique des divergences entre les statistiques commerciales de deux pays voisins et ne change rien à l'essentiel. Le déficit commercial du Kazakhstan vis-à-vis de la Russie est passé de 9 à 11,1 milliards de dollars en un an. Avec 34,2 milliards de dollars d'échanges, la Chine a déjà dépassé la Russie pour devenir le premier partenaire commercial d'Astana. Dans le même temps, environ 80 % des exportations pétrolières kazakhes continuent de transiter par le Consortium du pipeline de la Caspienne jusqu'à Novorossiïsk. Elles dépendent donc d'un terminal dont un tribunal russe avait déjà tenté de suspendre l'activité à l'été 2022, en invoquant un motif environnemental formel.

Astana dépend physiquement de Moscou, tandis que Moscou dépend politiquement d'Astana : le Kazakhstan demeure le principal partenaire russe en Asie centrale et un membre essentiel de l'Union économique eurasiatique et de l'Organisation du traité de sécurité collective. Une confrontation ouverte au sujet de Batu et de Tokhtamych coûterait aux deux parties beaucoup plus cher que ne vaut le différend historique lui-même.

La manière dont Tokaïev pratique la retenue apparaît clairement dans un autre épisode. En juin 2022, lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg, assis sur la même estrade que Poutine, il refusa de reconnaître les républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, les qualifiant d'« entités quasi étatiques ». Quatre ans plus tard, à Astana, il exigeait que l'on cesse de désigner les empires des steppes comme de « prétendus semi-États ». Le parallélisme des expressions n'est probablement pas fortuit. Tokaïev refuse le statut d'État à ce que Moscou a créé par la force et exige la reconnaissance du caractère étatique de ce que Moscou a qualifié pendant des siècles de joug.

Deux empires pour une même steppe : Tachkent a choisi Tamerlan, Astana son ennemi juré

L'Ouzbékistan s'est engagé dans cette voie un quart de siècle plus tôt. En 1993, au centre de Tachkent, une statue équestre d'Amir Timour fut érigée à la place du monument consacré à Marx. L'année 1996 fut proclamée année de Timour et, depuis lors, l'idéologie officielle ouzbèke considère Tamerlan comme le fondateur de la tradition nationale. Un anthropologue et philosophe politique ouzbek avertit que cette réhabilitation de l'héritage impérial à Tachkent avait précisément freiné l'intégration de l'Asie centrale dans les années 1990. Désormais, la région pourrait se retrouver confrontée non plus à un seul, mais à deux imaginaires impériaux concurrents.

Cette inquiétude paraît logique jusqu'à ce que l'on se souvienne des relations entre les héros historiques choisis par les deux capitales. Timour était l'ennemi mortel de Tokhtamych, dernier grand khan de la Horde unifiée. En avril 1395, il écrasa Tokhtamych sur les rives du Terek, puis incendia Saraï. Tachkent et Astana ont donc choisi comme ancêtres nationaux deux souverains qui s'étaient livré une guerre à mort.

L'ironie historique ne s'arrête pas là. La dynastie des Chaybanides, qui gouverna la Transoxiane au XVIe siècle et y introduisit le nom même d'« Ouzbek » dans son acception actuelle, descendait elle aussi de Djötchi, par son fils Chayban. Le khanat kazakh naquit d'une rupture avec Aboulkhaïr, grand-père de Mohammed Chaybani. Les deux peuples sont issus du même tronc historique de la Horde, alors que leurs mythologies nationales se construisent désormais sur des branches différentes.

Je ne m'attends pas à un conflit sur cette question. Les échanges commerciaux entre le Kazakhstan et l'Ouzbékistan ont atteint 4,8 milliards de dollars en 2025, tandis que Tokaïev et Chavkat Mirzioïev ont établi ce qui constitue probablement la relation la plus chaleureuse entre Astana et Tachkent depuis l'indépendance. La concurrence entre les deux récits impériaux restera confinée aux musées, aux séries télévisées et aux controverses entre historiens. Aux frontières, les préoccupations porteront surtout sur les eaux du Syr-Daria et sur le transit des marchandises.

Kazan réagit avec davantage de sérénité qu'on aurait pu l'imaginer. Un historien du Tatarstan a qualifié l'intérêt du Kazakhstan pour le passé de la Horde de phénomène parfaitement naturel, ajoutant que l'époque de l'Oulous de Djötchi constituait probablement la page la plus brillante de l'histoire kazakhe. Dès 2009, l'Institut d'histoire Chihabeddine Mardjani avait publié le troisième volume de son « Histoire des Tatars » en sept tomes, entièrement consacré à l'Oulous de Djötchi. S'exprimant à Kazan, Sabitov a rejeté jusqu'à l'idée même d'une compétition pour cet héritage. La campagne kazakhe est objectivement avantageuse pour les Tatars : plus la question de la Horde est évoquée dans un État souverain voisin, plus il devient difficile pour Moscou de la présenter comme un sujet marginal à l'intérieur de ses propres frontières.

Les analystes ukrainiens voient avant tout dans le tournant d'Astana une prise de distance avec le « monde russe ». Leur second argument, celui qui concerne la politique intérieure kazakhe, me paraît beaucoup plus convaincant. L'ensemble politique de la Horde existait avant la différenciation entre Kazakhs, Nogaïs, Tatars et Ouzbeks, et transcendait la division des Kazakhs en trois jüz, leurs grandes confédérations tribales. Le récit de cet héritage commun contribue à fédérer des élites qui se souviennent encore de leur géographie clanique et continuent de se répartir certaines fonctions en fonction de ces appartenances.

Le sceau des khans au service d'une puissance moyenne

La dimension extérieure de ce projet apparaît clairement dans le vocabulaire politique de Tokaïev. Ancien directeur général de l'Office des Nations unies à Genève, il s'attache depuis plusieurs années à promouvoir l'image du Kazakhstan comme puissance moyenne. Dans un entretien dressant le bilan de 2024, Tokaïev déclarait qu'« en Occident, comme dans le reste du monde », le Kazakhstan était considéré comme une puissance moyenne et que ce statut lui imposait un comportement responsable sur la scène internationale. Jomart Jenis, directeur adjoint de l'Institut d'histoire et d'ethnologie, a explicitement établi un lien entre les deux démarches : selon lui, après de longues années de domination d'un paradigme eurocentré, le pays est enfin capable de définir lui-même l'orientation idéologique correspondant à son statut de puissance régionale.

Une puissance moyenne a autant besoin de profondeur historique que de pétrole et de corridors de transit. La Turquie met en valeur son héritage ottoman, l'Iran son passé perse, la Chine ses cinq millénaires de civilisation, l'Inde ses origines védiques. Jusqu'à une période récente, le Kazakhstan proposait essentiellement au monde Baïkonour et ses réserves d'uranium.

Dans l'interprétation de Tokaïev, la Horde d'Or constitue une image de marque idéale pour un pays qui tire des revenus du transit international. Un empire ayant transformé la steppe en corridor sécurisé entre l'Orient et l'Occident offre une référence historique toute trouvée pour promouvoir le corridor international de transport transcaspien, reliant la Chine à la Turquie et à l'Europe en passant par le Kazakhstan, la mer Caspienne, l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Un colloque placé sous l'égide de l'UNESCO, réunissant des chercheurs venus de Chine, de Mongolie, des États-Unis, d'Inde, du Pakistan, du Japon et d'Égypte, transforme ainsi l'histoire nationale en sujet de recherche scientifique international. Et un sujet reconnu par la communauté scientifique internationale offre une protection plus solide que n'importe quelle note diplomatique.

Pour le lecteur azerbaïdjanais, cette histoire possède également une dimension particulière. La frontière méridionale de l'Oulous de Djötchi passait près de Derbent, et la Horde combattit pendant des décennies l'État des Houlagides pour le contrôle des pâturages d'Azerbaïdjan. En janvier 1263, les troupes du khan Berké écrasèrent l'armée de Houlagou sur le Terek. Près d'un siècle plus tard, en 1357, le khan Janibek s'empara de Tabriz, avant que Tokhtamych ne dévaste à nouveau la ville en 1385. Pour nous, la Horde appartient à l'histoire d'un voisin qui descendait du nord en empruntant le passage de Derbent.

En revanche, la méthode employée par Astana est parfaitement compréhensible à Bakou, sans nécessiter la moindre traduction. Pendant des décennies, l'Azerbaïdjan a lui aussi vécu dans un cadre historiographique où les origines de son État étaient déterminées à partir de décisions prises dans des capitales étrangères. Il connaît parfaitement le prix d'une telle dépendance. Un peuple qui ne raconte pas lui-même son histoire devient l'objet des cartes dessinées par d'autres et des revendications formulées par autrui. Les constructions révisionnistes arméniennes des années 1990 en ont fourni une démonstration particulièrement éloquente. Aujourd'hui, les ferries qui partent d'Aktaou et de Kouryk transportent vers Bakou des marchandises sur un itinéraire que les khans de la Horde et les souverains houlagides cherchaient autrefois à contrôler par la force. Désormais, ce corridor est régi par des accords, et l'histoire contribue à leur donner du sens.

Un politologue kazakh, répondant à ses contradicteurs russes, a fait observer que les interprétations historiques proposées par les peuples turciques et mongols de l'Eurasie postsoviétique, des Kazakhs et des Tatars jusqu'aux Azerbaïdjanais et aux Bouriates, avaient été considérées pendant des décennies comme secondaires et politiquement motivées. Sa conclusion est sans appel : la réévaluation de l'héritage de la Horde fait désormais partie intégrante de la réalité historique régionale, et aucun cadre interprétatif imposé de l'extérieur ne pourra l'empêcher. Je partage entièrement cette conclusion.

Un mausolée recouvert d'un émail étranger

Il est possible de prévoir l'évolution de ce projet à partir des mécanismes déjà engagés. L'histoire du Kazakhstan en sept volumes sera publiée et, d'ici au 1er septembre 2027, les écoliers kazakhs disposeront de manuels présentant la Horde d'Or comme le prédécesseur direct du khanat kazakh, et non plus comme un épisode situé entre deux vagues d'invasions. D'ici à la fin de 2027, le Kremlin ne fera aucune déclaration officielle sur cette question, ni au niveau présidentiel ni par l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères. La réponse passera plutôt par les manuels scolaires russes, les émissions télévisées et les tribunes d'experts. La construction à Astana d'un édifice consacré à la civilisation de la Grande Steppe, annoncée par Tokaïev le 4 juin, commencera avant la fin du premier semestre 2027. Si ne serait-ce qu'une seule de ces prévisions ne se réalise pas, cela signifiera que j'aurai surestimé la détermination d'Astana ou sous-estimé la patience de Moscou.

Reste une question à laquelle je n'ai pas de réponse. Au moins cinq acteurs se partagent l'héritage de la Horde : le Kazakhstan, la Russie, le Tatarstan, l'Ouzbékistan et la Mongolie. Que se passera-t-il lorsque deux d'entre eux demanderont simultanément à l'UNESCO de les reconnaître comme les gardiens d'un même monument historique ?

La première mention connue du mausolée de Djötchi Khan, sur les rives du Kenguir, figure dans les écrits de Hafiz Tanych au XVIe siècle. En 1998, il fut restauré pour près d'un million de dollars. Aujourd'hui encore, les archéologues reprochent aux restaurateurs d'avoir choisi l'émail bleu de la coupole sans tenir suffisamment compte des carreaux d'origine. Le mausolée a obtenu le statut de monument d'importance nationale en avril 2020, mais quelques années plus tard, les responsables ont dû expliquer pourquoi ses murs souffraient de problèmes d'humidité. Aujourd'hui, la coupole qui surmonte la tombe du fils aîné de Gengis Khan brille davantage qu'à l'époque de Djötchi lui-même. Le Kazakhstan reconstruit sa Horde de la même manière : sur des fondations authentiques, mais sous une nouvelle couche d'émail, conçue pour être admirée de loin.