La Russie mène depuis cinq ans une guerre pour 12 millions d’hectares de terres étrangères, après avoir abandonné presque quatre fois plus de ses propres terres. L’arithmétique de cette guerre explique la logique du Kremlin avec davantage de précision que toutes ses déclarations.
Dans la région de Kostroma, environ 70 % des terres arables ont été retirées de l’exploitation agricole. Ce chiffre ne provient ni d’un rapport de l’opposition ni d’une note rédigée par un centre d’analyse occidental : il a été cité par l’Académie des sciences de Russie, aux côtés des données concernant les régions de Iaroslavl, 64 %, d’Ivanovo, 63 %, et de Vologda, environ la moitié. Quelques heures de voiture seulement séparent Moscou de ces champs. Personne ne les bombarde. Il n’est pas nécessaire de faire la guerre pour eux. Ici, la terre a simplement cessé d’intéresser qui que ce soit.
Parallèlement, la Russie mène depuis cinq ans une guerre dont les objectifs se mesurent depuis longtemps en kilomètres carrés. Elle contrôle environ 115 000 à 120 000 kilomètres carrés du territoire ukrainien internationalement reconnu, y compris la Crimée annexée en 2014. Cela représente 11,5 à 12 millions d’hectares. Or, selon les estimations du ministère russe de l’Agriculture, les seules terres arables abandonnées en Russie couvrent environ 20 millions d’hectares. L’ensemble des terres agricoles inutilisées du pays représente près de 44 millions d’hectares. Presque quatre fois plus que ce que la guerre lui a apporté.
J’écris ces lignes à Bakou et je commence délibérément par les chiffres, non par la rhétorique. Moscou produit à l’échelle industrielle un discours sur les « terres historiques ». Elle fournit en revanche de plus en plus difficilement ses statistiques. Et c’est précisément dans cet écart entre les mots et les chiffres que se trouve, à mes yeux, la réponse à une question essentielle : pourquoi un pays incapable de mettre en valeur son propre espace a-t-il eu besoin de celui des autres ?
L’arithmétique que le Kremlin préfère ne pas faire
Une analyse honnête impose une précision : les calculs ne sont pas simples. En Russie, environ 380 millions d’hectares sont officiellement classés comme terres agricoles, mais une part considérable de cette superficie est constituée de forêts, de broussailles et de zones marécageuses rattachées administrativement au fonds agricole. Les terres réellement exploitables à des fins agricoles représentent environ 222 millions d’hectares. Selon le ministère de l’Agriculture, près de 44 millions d’hectares ne sont pas utilisés conformément à leur destination. Les géographes universitaires qui étudient les mêmes données aboutissent à un chiffre proche, 43,3 millions d’hectares, et soulignent que les terres abandonnées se couvrent d’herbes et de broussailles, tandis qu’environ 17 % de leur superficie est déjà occupée par une végétation arborée.
Deux estimations indépendantes convergent. Mais l’essentiel est ailleurs : il s’agit des propres chiffres des administrations de Moscou, non de propagande ennemie.
La situation des terres arables est identique. En novembre 2025, le vice-ministre russe de l’Agriculture, Andreï Razine, a déclaré qu’un inventaire réalisé dans 51 régions avait permis d’identifier environ 20 millions d’hectares de terres arables inutilisées. Deux mois auparavant, en septembre 2025, un vice-président de l’Académie des sciences de Russie avait cité le même chiffre pour le début de l’année 2023, en précisant qu’après des travaux d’amélioration des sols et des interventions agrochimiques, environ la moitié de cette superficie, soit 10,5 millions d’hectares, pourrait réellement être remise en exploitation. Le reste semble déjà perdu pour l’agriculture pendant plusieurs décennies.
À titre de comparaison, la superficie de l’Ukraine dans ses frontières internationalement reconnues est de 603 500 kilomètres carrés. La Russie en contrôle environ un cinquième. Autrement dit, le Kremlin a envoyé des centaines de milliers d’hommes dans les tranchées pour un territoire dont la superficie est inférieure à celle des seules terres arables russes abandonnées.
Tout auteur de bonne foi doit ici reconnaître une nuance : tous les hectares ne se valent pas. Les sols limoneux de Kostroma, avec un été court et des terres acides, ne peuvent être comparés aux terres noires des régions de Zaporijjia ou de Kherson. La Russie a principalement abandonné les terres dont l’exploitation était peu rentable, et cette logique économique existe : il est plus profitable de produire des céréales dans le Kouban, le territoire de Stavropol ou la région du Don, où opèrent de grandes exploitations agricoles. Le pays récolte des volumes records et demeure le premier exportateur mondial de blé.
Mais cette concession affaiblit davantage l’argumentation du Kremlin qu’elle ne renforce celle de ses défenseurs. Si le pays dispose de terres en abondance et produit assez de céréales pour en exporter des dizaines de millions de tonnes, alors cette guerre n’est certainement pas menée pour le pain. Le même vice-président de l’Académie des sciences de Russie a d’ailleurs évalué le déficit intérieur de lait à 18,6 millions de tonnes. Le pays qui expédie du blé vers l’Égypte et la Turquie ne produit pas suffisamment de lait pour sa propre consommation.
Cent cinquante mille villages, dont un tiers est déjà mort ou en train de mourir
La terre ne se vide pas toute seule. Ce sont les hommes qui l’abandonnent.
Le recensement de 2021 a dénombré en Russie 153 157 localités rurales. Dans 24 751 d’entre elles, il ne reste plus aucun résident permanent. Environ 23 500 autres villages ne comptent pas plus de six habitants. Additionnez ces deux chiffres : près de 50 000 localités, soit presque un tiers de la Russie rurale, ont déjà disparu ou ne sont plus qu’à quelques enterrements de leur disparition.
La dynamique est plus alarmante encore que la situation présente. Le recensement de 2002 recensait environ 13 100 villages sans habitants ; celui de 2010, environ 19 400. En dix-neuf ans, le nombre de villages morts a presque doublé. Selon le Service fédéral russe des statistiques, la population rurale du pays est tombée à environ 36,6 millions d’habitants en 2024 et continue de diminuer de plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année si l’on additionne l’exode vers les villes et le déclin naturel.
La démographie n’annonce aucun retournement. En 2024, 1,222 million d’enfants sont nés en Russie, soit moins que durant toute autre année depuis 1999. Au sommet de la période postsoviétique, en 2014, le nombre de naissances atteignait 1,943 million. En dix ans, la chute a dépassé un tiers. Depuis le printemps 2025, le Service fédéral russe des statistiques a cessé de publier des données démographiques détaillées, et cette décision est plus éloquente que n’importe quel tableau. Un État sûr de ses réussites ne cache pas ses chiffres sur les naissances. Selon les estimations de démographes indépendants établies à partir de données indirectes, environ 1,18 million d’enfants seraient nés en 2025, et le premier trimestre de 2026 aurait enregistré une nouvelle baisse d’environ 6 % par rapport à l’année précédente.
Concernant les sources, les choses doivent être dites clairement. Les chiffres des recensements et les données officielles publiées jusqu’en 2025 sont ceux des autorités russes et, s’ils comportent un biais, celui-ci tend plutôt à embellir la situation. Les estimations indépendantes des dix-huit derniers mois reposent sur des données incomplètes et peuvent comporter une marge d’erreur de quelques points. Mais elles indiquent correctement la direction générale : tant que les statistiques officielles étaient encore publiées, chaque nouvelle série confirmait le scénario le plus défavorable, non le plus optimiste.
Derrière chaque territoire se trouve une infrastructure sans laquelle un hectare ne représente plus qu’une ligne dans le cadastre : routes, écoles, dispensaires, réseaux électriques, communications, emplois. Deux décennies de ce que l’on a appelé « l’optimisation » ont entraîné la fermeture de milliers d’écoles rurales et de centres médicaux dans les profondeurs de la Russie. Chaque fermeture est devenue une condamnation pour le village concerné : les familles avec enfants partent les premières, puis disparaît le magasin, ensuite l’autobus, et enfin s’éteint la lumière de la dernière fenêtre. L’État n’a pas réussi à maintenir sa population sur une terre qui lui appartient pourtant sans contestation ni différend international.
Les terres vierges plutôt que Kostroma : la maladie chronique de l’empire
L’histoire se répète avec une précision inquiétante. En 1954, Nikita Khrouchtchev lança la campagne de mise en valeur des terres vierges. En quelques années, selon les données soviétiques, environ 42 millions d’hectares de nouvelles terres furent labourés au Kazakhstan, en Sibérie, dans l’Altaï et dans le sud de l’Oural. Des centaines de milliers de jeunes partirent mettre en valeur la steppe. La zone russe des terres non noires, qui fournissait une part importante de cette main-d’œuvre, fut laissée à son lent déclin.
Une quinzaine d’années plus tard, Moscou classa des dizaines de milliers de villages parmi les localités « sans perspectives ». Les habitants furent regroupés dans des centres plus importants, les petites écoles et les commerces fermèrent, et les populations commencèrent à partir non plus vers le village voisin, mais vers les villes. En mars 1974, le Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique et le Conseil des ministres adoptèrent une résolution consacrée au développement de l’agriculture dans la zone des terres non noires de la République socialiste fédérative soviétique de Russie. D’énormes investissements y furent dirigés. Ils ne sauvèrent pas les villages.
L’effondrement suivant eut lieu dans les années 1990. En 1990, les surfaces cultivées de la République socialiste fédérative soviétique de Russie atteignaient presque 118 millions d’hectares. Aujourd’hui, la Russie en cultive environ 80 millions. L’écart, près de 40 millions d’hectares, correspond précisément à cette masse de terres abandonnées, simplement observée sous un autre angle. La réforme foncière du début des années 1990 distribua les terres des exploitations collectives à des millions d’habitants ruraux sous forme de parts foncières, mais la majorité des propriétaires ne firent jamais délimiter physiquement leurs parcelles. Les gens vieillissaient, mouraient ou partaient ; leurs héritiers oubliaient ces droits. Les parts foncières non réclamées sont devenues un marécage juridique dont l’État continue aujourd’hui encore d’extraire les hectares par voie judiciaire, parcelle après parcelle. Il arrive souvent qu’une terre arable abandonnée n’appartienne ni à l’État ni à un agriculteur, mais à une personne décédée dont les héritiers vivent à Moscou ou à l’étranger.
La logique se lit sans effort. L’État russe cherche régulièrement dans l’espace extérieur une réponse à ses problèmes intérieurs : conquérir de nouvelles terres plutôt qu’intensifier l’exploitation de celles qui existent, élargir les frontières plutôt que développer les territoires déjà habités. L’espace a toujours constitué ici une ressource politique davantage qu’économique, et son expansion se mesure en kilomètres carrés sur une carte, non en tonnes produites ni en revenus générés.
Le Kremlin le comprend mieux que nombre de ses critiques. Le 24 novembre 2016, lors d’une cérémonie de remise des prix de la Société géographique russe, Vladimir Poutine répondit à la remarque d’un écolier par une plaisanterie : « La frontière de la Russie ne s’arrête nulle part. » La salle éclata de rire. Un peu plus de cinq ans plus tard, la plaisanterie prit une forme militaire.
Treize mille milliards pour le front et des miettes pour les terres arables
Suivons l’argent. En 2021, dernière année précédant la guerre, les dépenses budgétaires inscrites au titre de la « défense nationale » représentaient environ 3 600 milliards de roubles. En 2025, elles atteignaient 13 490 milliards. Le budget de 2026 prévoit 12 930 milliards, tandis que l’immense majorité des postes liés à la défense demeure classifiée. Additionnez les dépenses consacrées à la politique sociale, à la santé, à l’éducation et à la protection de l’environnement : vous obtenez environ 11 900 milliards de roubles. La défense coûte encore davantage.
Comparons maintenant ces sommes avec le principal dispositif destiné à remettre les terres abandonnées en exploitation. Le programme national d’utilisation efficace des terres agricoles, lancé en 2021, prévoit de remettre environ 13,2 millions d’hectares en exploitation d’ici 2030. Le chiffre paraît impressionnant. Selon les calculs de géographes universitaires, les travaux d’amélioration foncière réalisés dans le cadre de ce programme progressent au rythme d’environ 200 000 hectares par an. Sur les 1,98 million d’hectares qui devaient être débarrassés des broussailles et des arbres avant 2030, environ 480 000 avaient été nettoyés en trois ans à la date d’avril 2025. À ce rythme, il faudrait environ quatre-vingts ans pour récupérer les 16 millions d’hectares que les chercheurs considèrent comme prioritaires.
Quatre-vingts ans. A peu près le temps qui nous sépare de 1945.
Le programme de l’« hectare d’Extrême-Orient », lancé en 2016, devait constituer une réponse au dépeuplement d’une immense région. Dix ans plus tard, la distribution gratuite de terres n’a toujours pas inversé l’exode démographique de l’Extrême-Orient. Ce qui retient les habitants n’est pas une parcelle, mais un salaire, une route, une école et un hôpital, c’est-à-dire précisément ce pour quoi il reste de moins en moins d’argent dans un budget dominé par la guerre.
Le vide attire les voisins. En 2015, les autorités du territoire de Transbaïkalie conclurent un accord prévoyant la location à une entreprise chinoise de jusqu’à 115 000 hectares pour quarante-neuf ans, provoquant un scandale national. Selon les informations disponibles, des exploitants chinois travaillent depuis des années sur des terres de la Région autonome juive, de la région de l’Amour et du territoire du Primorié, où la main-d’œuvre locale fait défaut. Il n’y a rien de criminel à cela : une terre vide est exploitée par celui qui dispose des hommes et des capitaux nécessaires. Mais le fait lui-même est révélateur. Tandis que Moscou combat pour les hectares d’autrui, elle loue les siens, et l’Extrême-Orient, dans les anciennes limites du district fédéral, a perdu environ un quart de sa population durant les décennies postsoviétiques.
L’argent a cependant trouvé un autre chemin vers la province. Les régions versent des primes uniques pour la signature d’un contrat militaire qui, ajoutées aux versements fédéraux, ont atteint dans certaines entités plusieurs millions de roubles. Pour une région déprimée, il s’agit de sommes qu’elle n’avait pas vues depuis des décennies : un homme originaire d’un village en voie de disparition peut recevoir pour une seule signature davantage qu’en plusieurs années de travail dans l’économie locale. Pour la première fois depuis longtemps, la guerre a apporté de l’argent liquide dans les campagnes tout en leur retirant leurs derniers hommes en âge de travailler. Le chômage en Russie est tombé à des niveaux historiquement bas, autour de 2 à 2,5 %, et la pénurie de main-d’œuvre touche tous les secteurs, y compris les grandes exploitations agricoles censées remettre en valeur les terres abandonnées.
Qui gagne ? Les usines de défense, la bureaucratie sécuritaire, les entreprises qui décrochent des contrats pour reconstruire les villes occupées, les gouverneurs qui rendent compte du recrutement de volontaires. Qui perd ? Le village russe et le contribuable. Mais ceux qui perdent n’ont aucune voix lors des discussions budgétaires.
Acheter des ruines au prix d’un empire
Même si l’on accepte la logique du Kremlin et que l’on considère les nouveaux territoires comme une acquisition précieuse, leur coût doit être calculé séparément. Le 23 février 2026, le gouvernement ukrainien, le Groupe de la Banque mondiale, la Commission européenne et l’Organisation des Nations unies ont publié leur cinquième évaluation conjointe des dommages et des besoins. Au 31 décembre 2025, les destructions physiques directes dépassaient 195 milliards de dollars, contre 176 milliards un an auparavant. Le coût total de la reconstruction pour la décennie suivante était estimé à près de 588 milliards de dollars, soit environ trois fois le produit intérieur brut nominal de l’Ukraine en 2025.
La structure de ces besoins montre précisément ce qui a été détruit. Plus de 96 milliards de dollars concernent les transports, presque 91 milliards l’énergie, près de 90 milliards le logement et plus de 55 milliards l’agriculture. Environ 28 milliards supplémentaires seront nécessaires pour le déminage et le déblaiement. Près de 14 % du parc immobilier résidentiel ukrainien a été endommagé ou détruit, affectant plus de trois millions de ménages. Les auteurs de l’évaluation soulignent que les dégâts se concentrent dans les régions proches du front et dans les grandes villes, c’est-à-dire précisément là où avance l’armée russe. Ces chiffres ne prennent pas encore en compte les destructions survenues en 2026.
Moscou ne reçoit pas une terre vierge que l’on pourrait labourer depuis zéro, mais des ruines qu’il faudra reconstruire. Avant la guerre, Marioupol comptait environ 430 000 habitants et constituait un grand centre métallurgique. Aujourd’hui, c’est avant tout un immense chantier financé par le budget russe.
La question de l’eau mérite une attention particulière. Le 6 juin 2023, le barrage de Kakhovka a été détruit. Son réservoir alimentait les systèmes d’irrigation du sud de l’Ukraine ainsi que le canal de Crimée du Nord. Sans cette eau, la célèbre terre noire du sud perd une part considérable de sa valeur dans cette steppe aride. L’argument même de la fertilité des terres, qui aurait pu servir à justifier la guerre au moins en termes économiques, a été dévalorisé par la guerre elle-même. Les champs traversés par le front sont truffés de mines et leur nettoyage prendra des années. Selon les informations disponibles, une partie des récoltes provenant des terres occupées dans les régions méridionales est exportée par les ports de Crimée, ce que Kiev qualifie de vol de céréales. Le volume de ces exportations est sans commune mesure avec celui des exportations russes et n’exerce aucune influence notable sur le marché mondial. Il confère en revanche à la guerre une dimension de pillage ordinaire, difficilement compatible avec le discours sur une prétendue mission historique.
Ajoutons les hommes, ou plus exactement leur absence. Des centaines de milliers d’habitants ont quitté les territoires occupés pendant les années de guerre. La Russie distribue des passeports, mais ne peut importer une population dont elle manque déjà à Kostroma. C’est donc le même problème de terres vides, mais cette fois entouré de ruines et aggravé par l’absence de reconnaissance internationale.
La carte plutôt que le champ : ce pour quoi le Kremlin fait réellement la guerre
Il serait naïf de prétendre que le Kremlin ne sait pas compter les hectares. Il sait parfaitement le faire. Seulement, cette guerre n’est pas menée pour eux.
Ses objectifs se situent sur un autre plan et il faut les nommer. Le corridor terrestre vers la Crimée, qui depuis 2014 dépendait du pont et des traversées maritimes. L’approvisionnement en eau de la péninsule : l’Ukraine avait fermé le canal de Crimée du Nord en 2014 et la Russie ne l’a rouvert qu’après la prise de Nova Kakhovka en février 2022. La mer d’Azov, transformée en mer intérieure. La centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe, avec six réacteurs d’une puissance totale d’environ six gigawatts. L’industrie et le charbon du Donbass, même largement dégradés. Une profondeur stratégique et une zone tampon face à l’Occident, objectif que Moscou évoque depuis 2007.
Au-dessus de tout cela se trouve une idéologie formulée bien avant l’invasion. Le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine publia un article intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dans lequel il niait de fait à l’Ukraine le droit à une existence étatique distincte. Le 9 juin 2022, lors d’une visite à Moscou d’une exposition consacrée au 350e anniversaire de Pierre le Grand, il compara la guerre actuelle à la guerre du Nord et déclara : « Apparemment, il nous incombe également de reprendre et de consolider. » Le mot « reprendre » est essentiel. Il s’agit de restaurer une carte symbolique, non d’organiser rationnellement l’exploitation d’un territoire.
Le 30 septembre 2022, la Russie annonça l’intégration de quatre régions ukrainiennes à son territoire, y compris de zones qu’elle n’avait jamais contrôlées, notamment les capitales régionales de Zaporijjia et de Kherson. Le territoire fut inscrit dans la Constitution avant même qu’un soldat russe n’y mette le pied. Un propriétaire soucieux de terres agricoles n’agit pas ainsi. Une autorité pour laquelle la frontière sur la carte compte davantage que ce qui pousse derrière cette frontière, oui.
Par souci d’équité, Moscou dispose également d’un argument qu’elle considère comme rationnel : l’élargissement de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, les promesses qui, selon sa version, auraient été faites au début des années 1990, et la crainte de voir des infrastructures militaires occidentales s’installer à proximité de ses frontières. Je ne discuterai pas ici cet argument, même si l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance en 2023 et 2024 montre que la guerre a produit exactement l’effet inverse. Il suffit d’observer une chose : la sécurité au nom de laquelle le pays brûle ses ressources depuis cinq ans n’inclut pas la sécurité de ses propres villages face à leur disparition.
La fonction politique d’une telle expansion est transparente. Un régime incapable d’offrir à ses citoyens une progression des revenus, une baisse de la mortalité et des infrastructures modernes dans les provinces leur vend à la place de la grandeur mesurée en kilomètres carrés. L’agrandissement territorial est présenté comme la preuve de la puissance, tandis que son coût disparaît dans les rubriques classifiées du budget. Les terres arables de Kostroma n’entrent pas dans cette comptabilité, parce que leur disparition ne produit aucune image spectaculaire pour la télévision.
La leçon japonaise et le contraste azerbaïdjanais
La diminution de la population rurale n’est pas un phénomène propre à la Russie. Le Japon y a été confronté plus tôt et sous une forme plus sévère. Selon l’enquête sur le parc immobilier de 2023, le pays comptait environ neuf millions de logements vacants, soit près de 13,8 % de l’ensemble du parc, un record historique. Tokyo répond à ce phénomène par des registres des logements abandonnés, des subventions destinées aux habitants quittant la capitale et des programmes en faveur des jeunes agriculteurs. Les résultats restent modestes, mais l’orientation est claire : l’État se bat pour chacun de ses propres villages au lieu de chercher une solution de l’autre côté de la mer. L’Empire japonais avait choisi cette dernière voie en Mandchourie dans les années 1930. On sait comment cette aventure s’est achevée en 1945.
Un autre exemple m’est encore plus proche : celui de l’Azerbaïdjan. Pendant trente ans, environ 20 % de son territoire internationalement reconnu se trouvait sous occupation arménienne, en violation des quatre résolutions du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies adoptées en 1993, les résolutions 822, 853, 874 et 884, qui exigeaient le retrait des forces d’occupation. À l’automne 2020, l’Azerbaïdjan a rétabli sa souveraineté sur ses terres et s’est immédiatement retrouvé confronté à une tâche semblable à celle que la Russie rencontre aujourd’hui dans les territoires qu’elle occupe : villes et villages rasés, champs minés, absence de population.
La réponse de Bakou a été fondamentalement différente. L’aéroport international de Fuzuli a ouvert en octobre 2021 et celui de Zangilan en octobre 2022. Les premiers habitants sont revenus dans le village reconstruit d’Agali, dans le district de Zangilan, à l’été 2022. Le premier programme national de Grand Retour, approuvé par le président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev, couvre la période 2022-2026. L’Azerbaïdjan reconstruit ses propres terres pour ses propres personnes déplacées, qui attendaient leur retour depuis trois décennies. La terre est revenue à ceux qui y étaient nés.
La différence entre les deux situations est fondamentale et doit être formulée clairement. L’Azerbaïdjan a repris ce qui lui appartient en vertu du droit international et investit des ressources dans le repeuplement de ces territoires. La Russie s’empare du territoire d’autrui, le détruit durant sa conquête, puis découvre qu’elle ne dispose de personne pour le repeupler parce que ses propres villages se sont vidés auparavant.
Deux scénarios, et aucun ne sauvera les villages
Premier scénario : un conflit gelé sur la ligne de contact actuelle. Moscou obtient une acquisition reconnue de fait, mais non en droit, et consacre pendant des années d’importantes ressources à la reconstruction des villes occupées. Les fonds destinés à Marioupol et Sievierodonetsk proviennent du même budget qui doit financer le programme de remise en exploitation des terres arables. Et, selon la logique politique, les nouvelles régions seront toujours prioritaires : leur transformation en vitrine est nécessaire pour justifier la guerre. Dans cette hiérarchie, la région de Kostroma restera tout au fond de la file d’attente.
Deuxième scénario : une guerre d’usure prolongée. Dans ce cas, le village perd deux fois. Le front lui enlève ses hommes, tandis que le budget est absorbé par la défense et le service d’une dette publique croissante, auquel environ 3 900 milliards de roubles, soit presque 9 % de toutes les dépenses, sont consacrés en 2026. Les terres continueront à sortir de l’exploitation plus rapidement qu’elles n’y sont réintégrées, et les administrations compenseront cette réalité par des rapports triomphants sur l’enregistrement cadastral.
La différence entre les deux scénarios ne concerne que la vitesse. Leur direction est la même.
Ce qui se passera ensuite : des prévisions assorties de dates
Une prédiction sans échéance n’a aucune valeur. Je formule donc quatre thèses vérifiables.
Premièrement. D’ici au 31 décembre 2030, la Russie n’aura pas remis en exploitation la moitié des 13,2 millions d’hectares annoncés dans le programme national, et les rapports mesureront le succès par la superficie enregistrée au cadastre, non par celle effectivement cultivée.
Deuxièmement. Le prochain recensement national, qui doit légalement avoir lieu au plus tard en 2031, recensera plus de 30 000 localités rurales ne comptant aucun résident permanent.
Troisièmement. Le Service fédéral russe des statistiques ne reprendra pas avant la fin de 2027 la publication intégrale des données démographiques mensuelles, tandis que le nombre de naissances en 2026 tombera, selon les estimations de démographes indépendants, sous le seuil de 1,15 million.
Quatrièmement. Toute trêve conclue avant la fin de 2027 sera présentée par le Kremlin comme une acquisition territoriale, et aucun document officiel la concernant ne contiendra l’expression « zone des terres non noires ».
Reste une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Combien de villages devront encore se vider avant que la société russe commence à mesurer la puissance de l’État non par la ligne du front, mais par le nombre de villages encore vivants ?
Tant que personne à Moscou ne pose cette question à voix haute, la nature y répond à sa manière. Sur un champ de la région de Kostroma abandonné au début des années 1990 se dresse aujourd’hui une forêt de bouleaux âgée de plus de trente ans. Personne ne l’a prise d’assaut. Elle est venue toute seule, sans pertes, et a occupé un territoire que l’État n’a pas remarqué parce que, pendant toutes ces années, il regardait la carte de Zaporijjia.