L’Alliance dispose de huit fois plus de ressources financières. Moscou possède davantage d’ogives nucléaires et une plus grande habitude de la prise de risque. Mais la guerre la plus terrifiante pourrait commencer non pas sur ordre d’attaquer, mais à la suite d’une erreur de calcul.
Dans la nuit du 10 septembre 2025, la Pologne a entendu ce que l’Europe n’avait plus entendu depuis la guerre froide. Une vingtaine de drones ont franchi la frontière polonaise, et des F-35 néerlandais, aux côtés d’avions de combat polonais, ont ouvert le feu pour la première fois dans l’histoire de l’Alliance contre des cibles russes au-dessus du territoire d’un Etat membre. Varsovie a demandé des consultations au titre de l’article 4 du traité de l’Atlantique Nord. Neuf jours plus tard, trois MiG-31 russes sont restés pendant environ douze minutes dans l’espace aérien estonien, près de l’ile de Vaindloo, et Tallinn a également demandé l’ouverture de consultations.
Personne n’a été tué. Personne n’a déclaré la guerre.
Pourtant, pendant ces dix jours, l’Europe a observé pour la première fois grandeur nature l’anatomie d’un affrontement majeur : un incident, une riposte, l’interprétation de cette riposte, puis l’étape suivante. Depuis lors, la principale question débattue dans les états-majors est d’une simplicité redoutable : qui gagnerait si, un jour, la chaine ne s’interrompait pas ?
Une guerre entre la Russie et l’OTAN est possible. Mais la possibilité d’une guerre, la décision de la déclencher et la capacité d’obtenir la victoire demeurent trois choses différentes. L’erreur la plus dangereuse dans ce débat consiste à croire que l’issue pourrait être déterminée par un simple décompte des chars, des avions ou des milliards de dollars.
Dans une guerre conventionnelle prolongée contre une OTAN unie, avec une participation pleine et entière des Etats-Unis, la Russie se trouverait dans une position nettement plus défavorable. Un conflit régional limité pourrait lui permettre d’obtenir un succès initial et de tenter de le convertir en victoire politique. En cas d’échange massif de frappes nucléaires stratégiques, la notion même de victoire perdrait tout son sens. Entre ces scénarios s’étend une immense zone d’incertitude, et c’est précisément dans cet espace que se prennent les décisions susceptibles de conduire à la guerre.
Huit contre un : le chiffre qui trompe tout le monde
Commençons par l’argent, puisque presque tout le monde commence par là.
Les données publiées jusqu’en septembre 2026 permettent d’évaluer le rapport des ressources, mais elles exigent de la prudence. Les statistiques annuelles complètes sur les dépenses concernent principalement 2025, tandis qu’une grande partie des indicateurs pour 2026 restent des prévisions ou des estimations provisoires.
Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, en 2025, les 32 Etats membres de l’OTAN ont consacré ensemble environ 1 581 milliards de dollars aux dépenses militaires. Les dépenses russes étaient estimées à 190 milliards. L’écart est donc d’environ 8,3 fois.
Les Etats-Unis à eux seuls ont dépensé 954 milliards de dollars, soit environ cinq fois plus que la Russie. Les pays européens membres de l’OTAN, selon le regroupement établi par l’institut, ont dépensé 559 milliards, presque trois fois le montant russe. L’Allemagne a consacré 114 milliards de dollars à la défense, le Royaume-Uni 89 milliards, la France 68 milliards et la Pologne 46,8 milliards. Les dépenses cumulées de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la France ont atteint 271 milliards, dépassant celles de la Russie d’environ 43 %. Si l’on ajoute la démographie et l’économie, le contraste devient encore plus marqué : les pays de l’Alliance comptent près d’un milliard d’habitants, contre environ 146 millions en Russie, tandis que leur produit intérieur brut cumulé dépasse celui de la Russie de plus de vingt fois.
Ces chiffres impressionnent. Mais il serait erroné d’en conclure que l’OTAN serait « huit fois plus puissante que la Russie ».
Les dépenses militaires sont converties aux taux de change du marché, alors que les couts du travail, de la production, de la réparation et de la construction diffèrent considérablement d’un pays à l’autre. Une même somme permet d’acheter des volumes de travail et de production très différents en Russie et aux Etats-Unis. Deux évaluations faisant autorité l’illustrent parfaitement. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm calcule les dépenses au taux de change du marché. L’Institut international d’études stratégiques de Londres, dans son bilan annuel pour 2024, a recalculé le budget militaire russe en parité de pouvoir d’achat et obtenu environ 462 milliards de dollars, soit davantage que les dépenses cumulées de tous les Etats européens. Les deux évaluations sont sérieuses, mais elles mesurent des réalités différentes : la première reflète le poids dans l’économie mondiale, tandis que la seconde tente d’estimer combien de chars, d’obus et de soldes militaires le rouble permet réellement d’acheter à l’intérieur du pays. Pour l’arithmétique militaire, la réalité se situe, à mon sens, plus près de la seconde estimation que de la première.
Le budget américain finance en outre une présence mondiale. Il entretient des flottes dans le Pacifique, des bases au Moyen-Orient et des engagements envers le Japon, la Corée du Sud et Taiwan. Imaginer que l’intégralité du potentiel militaire américain puisse être transférée sur un seul théâtre européen en faisant abstraction du reste du monde relève d’une fiction que personne au Pentagone ne prend au sérieux.
La structure des dépenses compte également. Un milliard consacré à un système qui entrera en service dans dix ans n’a pas la même valeur militaire qu’un milliard dépensé pour des munitions livrées aujourd’hui. Les retraites, l’entretien des bases, les forces nucléaires et l’achat de radios de campagne appartiennent tous à la vaste catégorie des dépenses militaires, mais leur influence sur l’issue d’une bataille concrète est radicalement différente.
L’argent fixe les limites du possible. L’état de préparation des forces détermine ce qui peut être fait immédiatement.
Une économie soumise à l’usure : combien de temps Moscou peut-elle encore payer ?
Malgré toutes ces réserves, l’écart économique reste l’un des principaux arguments en faveur de l’OTAN dans une guerre prolongée. Une grande guerre exige de remplacer constamment les pertes, de réparer le matériel, de former les hommes et de produire des munitions. Les stocks initiaux peuvent être consommés en quelques semaines, alors que l’industrie doit fonctionner pendant des années.
La Russie supporte déjà une charge militaire élevée. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, elle a consacré en 2025 environ 7,5 % de son produit intérieur brut aux dépenses militaires. Dans une étude publiée en mars, l’institut estimait les dépenses militaires russes pour cette année à environ 16 000 milliards de roubles. Le plan initial pour 2026 prévoyait quelque 14 900 milliards de roubles, soit 6,3 % du produit intérieur brut, mais les auteurs avertissaient que le budget pouvait encore être modifié. Il serait donc incorrect de présenter ces chiffres prévisionnels comme définitifs.
A titre de comparaison, dans les dernières années de l’Union soviétique, selon différentes estimations, entre 15 et 25 % du produit national brut étaient consacrés à la défense. Je me souviens parfaitement de la manière dont cette course s’est terminée. Une armée que l’on qualifiait quelques années auparavant de deuxième du monde se désagrégeait littéralement sous nos yeux, tandis que, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, les officiers cherchaient de quoi nourrir leurs familles. La charge actuelle est loin d’atteindre celle de l’époque soviétique et la comparaison n’est pas directe. Elle rappelle seulement une chose : toute économie de guerre a un prix, et ce prix n’est pas toujours payé immédiatement.
Une charge élevée ne signifie pas automatiquement un effondrement. Un Etat peut pendant longtemps réorienter ses ressources au profit de l’armée. Mais des dépenses militaires supplémentaires renforcent la concurrence pour les ouvriers qualifiés, les machines-outils, les composants, le crédit et les ressources budgétaires. Continuer la guerre est une chose. La poursuivre sans couts économiques croissants en est une autre.
L’OTAN dispose d’une réserve financière plus importante, mais son utilisation dépend des décisions de dizaines de gouvernements. Lors du sommet de La Haye en juin 2025, les alliés ont fixé un objectif pour 2035 : consacrer 3,5 % du produit intérieur brut aux dépenses de défense essentielles et 1,5 % supplémentaires aux domaines liés à la défense et à la sécurité. Personne ne prévoit de consacrer l’intégralité de ces 5 % à l’achat d’armes. Selon la mise à jour publiée par l’OTAN en juillet, cinq alliés prévoyaient d’atteindre dès 2026 l’objectif principal de 3,5 %. Il est révélateur de constater qui se trouve à l’avant-garde : la Pologne, les Etats baltes et les pays scandinaves. Plus une capitale est proche de la frontière russe, plus son budget de défense augmente rapidement.
Entre l’adoption d’un budget et l’apparition d’une unité réellement opérationnelle, plusieurs années peuvent s’écouler. Une usine a besoin d’équipements et d’ingénieurs. Un avion nécessite un pilote formé et un personnel technique compétent. Une brigade a besoin de commandants, de transports, de communications, de services de maintenance et de stocks.
C’est pourquoi la supériorité potentielle de l’OTAN n’exclut pas une vulnérabilité initiale.
Soixante heures avant Tallinn : anatomie du premier coup
Pour obtenir un succès limité, la Russie n’a pas besoin de vaincre l’ensemble de l’Alliance simultanément. En théorie, il lui suffirait de concentrer ses forces sur un seul axe, d’obtenir un résultat avant l’arrivée des renforts et de placer l’adversaire devant un choix : accepter le fait accompli ou élargir la guerre.
Il s’agit ici d’une logique d’action possible, non de la preuve qu’une décision d’attaque aurait été prise.
Il y a dix ans, la société américaine RAND a organisé une série de jeux de guerre consacrés à la défense des Etats baltes. La conclusion publiée en 2016 avait provoqué un choc à Bruxelles : dans la configuration des forces de l’époque, les unités russes atteignaient les abords de Tallinn et de Riga en 36 à 60 heures. Les auteurs estimaient qu’une défense crédible nécessiterait environ sept brigades, dont trois lourdes. Depuis, beaucoup de choses ont changé. Des groupements tactiques multinationaux de présence avancée ont été déployés dans les Etats baltes et en Pologne. L’Allemagne met sur pied en Lituanie une brigade blindée permanente, déployant pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale une grande formation militaire en dehors de son propre territoire.
En février 2025, le renseignement militaire danois a publié une évaluation indiquant des délais théoriques de reconstitution des capacités russes après une cessation ou un gel de la guerre en Ukraine. Environ six mois seraient nécessaires pour mener une guerre locale contre un Etat voisin, environ deux ans pour une guerre régionale contre plusieurs pays de la région baltique et environ cinq ans pour une grande guerre en Europe sans participation des Etats-Unis. Ces délais étaient accompagnés de conditions essentielles : la Russie devrait libérer des ressources, tandis que l’OTAN ne devrait pas renforcer ses capacités à un rythme comparable. Le document évaluait l’évolution du potentiel militaire et ne fixait aucune date pour une attaque future.
La capacité de commencer une guerre ne prouve pas l’intention de le faire. Mais une confiance erronée dans la faiblesse de l’adversaire peut rapprocher une telle décision.
Dans la première phase, tout dépendra des forces déjà présentes dans la zone de crise. Le nombre total d’unités de toutes les armées de l’OTAN n’est pas équivalent au nombre d’unités pouvant être engagées immédiatement. Une brigade déjà déployée et une brigade qui doit encore compléter ses effectifs, recevoir son matériel et traverser plusieurs frontières par des voies ferrées saturées n’ont pas du tout la même valeur au cours des premiers jours d’une guerre. Le point le plus vulnérable est connu depuis longtemps de tous les états-majors : le corridor de Suwalki, une bande de frontière polono-lituanienne longue d’environ 65 kilomètres, située entre l’oblast de Kaliningrad et la Biélorussie. Sa coupure pourrait isoler les Etats baltes de leur ravitaillement terrestre. C’est précisément pour cette raison que les exercices « Zapad-2025 », organisés en septembre de l’année dernière en Biélorussie, ont été suivis heure par heure à Varsovie et à Vilnius.
La géographie a toutefois également évolué au bénéfice de l’OTAN. La Finlande a rejoint l’Alliance le 4 avril 2023, la Suède le 7 mars 2024. La frontière finlandaise avec la Russie, longue d’environ 1 340 kilomètres, est devenue une frontière de l’Alliance, et la longueur totale de la frontière terrestre entre l’OTAN et la Russie a pratiquement doublé. La mer Baltique est devenue presque une mer intérieure de l’Alliance, tandis que Saint-Pétersbourg et la base de la flotte de la Baltique à Kronstadt sont désormais à portée depuis les deux rives. La Finlande a en outre apporté avec elle l’une des plus importantes artilleries d’Europe et un système généralisé de formation des réservistes qu’elle n’a jamais interrompu depuis la guerre froide. Mais, pour l’Alliance elle-même, cet élargissement signifie aussi de nouvelles obligations : elle doit désormais défendre une ligne beaucoup plus longue.
L’Alliance a également tiré les leçons des incidents de septembre. Dès le 12 septembre 2025, l’OTAN a lancé l’opération « Sentinelle orientale », renforçant les patrouilles aériennes sur son flanc oriental. Plus tôt encore, lors du sommet de Madrid de 2022, un nouveau modèle de forces avait été adopté, prévoyant que plus de 300 000 militaires soient placés à un niveau élevé de préparation et puissent être déployés vers une zone menacée dans un délai de trente jours. La disponibilité théorique sur le papier et la capacité réelle de déploiement diffèrent autant qu’un budget et une brigade opérationnelle. Les exercices de ces dernières années se sont constamment heurtés aux mêmes obstacles : des ponts incapables de supporter le poids des chars modernes, un manque de wagons et de plateformes ferroviaires, ainsi que des procédures d’autorisation lors du franchissement des frontières intérieures de l’Union européenne. Les militaires appellent cela la « mobilité militaire », et Bruxelles prévoit des milliards d’euros pour résoudre ce problème.
Sur ce théâtre, la Russie possède son propre atout, mais aussi son propre talon d’Achille. L’oblast de Kaliningrad, fortement doté de systèmes de défense antiaérienne et de missiles Iskander, est capable de compliquer les opérations aériennes et navales de l’Alliance au-dessus du sud de la Baltique. Mais cette enclave est entourée de tous côtés terrestres par le territoire de l’OTAN, et son ravitaillement deviendrait extrêmement difficile dans une guerre prolongée. Dans une guerre conventionnelle, l’avantage principal de l’Alliance reste sa puissance aérienne : des milliers d’avions de combat modernes, dont des centaines d’appareils de cinquième génération. L’expérience ukrainienne montre toutefois qu’une défense antiaérienne dense et échelonnée peut empêcher pendant longtemps même une aviation puissante d’obtenir la maitrise du ciel.
L’idée d’une avancée russe facile et d’un effondrement inévitable de la défense balte ne repose sur aucune base solide. La promesse inverse, celle d’un anéantissement immédiat des forces russes, n’est pas mieux fondée.
Une progression initiale doit encore être consolidée. Un territoire conquis doit être ravitaillé et défendu. L’adversaire conserve la possibilité de faire venir des réserves, de frapper les arrières et de modifier la nature même du conflit.
Une armée qui apprend dans le sang
L’expérience de combat russe ne peut être évaluée de manière univoque. La guerre en Ukraine épuise les forces armées, mais elle les oblige aussi à apprendre. Selon des estimations occidentales, les pertes russes cumulées, morts et blessés confondus, approchaient le million d’hommes à la mi-2025. Parallèlement, l’armée a maitrisé l’emploi massif des drones, la guerre électronique, le renseignement en temps réel et de nouvelles méthodes d’utilisation de l’artillerie. Dans la nuit du 7 septembre 2025, selon les forces aériennes ukrainiennes, la Russie a lancé plus de 800 drones d’attaque et leurres contre l’Ukraine au cours d’une seule offensive. Aucune armée de l’OTAN n’a encore eu à repousser une attaque de cette ampleur. Les armées européennes ne disposent pas non plus d’une expérience comparable de la guerre de haute intensité.
Dans une étude publiée en 2025, l’Institut international d’études stratégiques estimait qu’en combinant production, remise en état et changements organisationnels, les forces terrestres russes pouvaient se rapprocher du niveau d’équipement quantitatif d’avant-guerre. La résorption des déficits matériels dans les unités déjà existantes était envisagée pour la fin de 2026 ou le début de 2027. L’équipement des forces élargies prévues pourrait prendre jusqu’en 2030-2035 si le rythme actuel était maintenu. Un décret de 2024 a porté l’effectif théorique des militaires russes à un million et demi. Tous ces chiffres restent des projections conditionnelles et des objectifs administratifs, non la preuve d’un rétablissement déjà achevé.
Des pertes importantes ne rendent donc pas la Russie inoffensive. Mais restaurer le nombre de véhicules ne signifie pas restaurer la qualité d’une armée. Un commandant expérimenté, un équipage rodé et un bataillon cohérent ne sortent pas d’une usine en même temps qu’un char neuf.
L’Amérique se retire-t-elle ? La grande inconnue de la défense européenne
Pour l’OTAN, la participation des Etats-Unis est déterminante. La contribution américaine comprend les forces de combat, le renseignement, les satellites, le traitement des données, le ravitaillement en vol et la logistique des opérations de grande ampleur. Une étude de l’Institut international d’études stratégiques publiée à l’été 2026 soulignait que, sans le soutien américain en matière de renseignement, la surveillance du champ de bataille deviendrait moins continue, l’alerte précoce se dégraderait et l’utilisation de moyens à longue portée deviendrait beaucoup plus difficile.
La distinction est donc fondamentale. Une guerre contre l’ensemble de l’OTAN avec une participation américaine complète et une guerre contre les alliés européens avec un soutien limité de Washington seraient deux conflits différents, avec des perspectives différentes.
Dans le second cas, l’Europe ne deviendrait pas sans défense. Mais elle devrait combler des lacunes critiques au beau milieu de la crise, ce qui est le pire moment pour improviser. Mon évaluation est la suivante : une participation limitée des Etats-Unis augmenterait surtout la probabilité d’un succès russe initial. Elle ne garantirait pas à Moscou la victoire dans une guerre prolongée.
L’article 5 : une promesse sans pilote automatique
La cohésion politique est tout aussi importante. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit une assistance à l’allié victime d’une attaque, y compris par l’emploi de la force armée. Le traité laisse cependant à chaque Etat le droit de déterminer lui-même les mesures « qu’il jugera nécessaires ». Le texte ne prévoit aucun mécanisme imposant automatiquement une réponse militaire unique à tout incident. En 76 ans d’existence, l’Alliance n’a invoqué cet article qu’une seule fois, le 12 septembre 2001, au lendemain des attaques contre New York et Washington.
Cela ne rend pas les engagements fictifs. Mais cette marge de décision ouvre un espace propice à une erreur dangereuse : un adversaire pourrait conclure que les alliés discuteront trop longtemps ou refuseront tout simplement de prendre des risques.
Une guerre pourrait précisément commencer à partir d’un tel mauvais calcul.
Un escalier sans rampe : comment commencent les guerres que personne ne voulait
Une grande guerre n’a pas besoin de commencer par l’ordre explicite de lancer une offensive massive. Une collision entre avions, un incident armé en mer, une frappe provoquant de nombreuses victimes sur le territoire d’un allié ou une succession de ripostes progressivement élargies peuvent suffire.
Chaque étape suivante parait limitée à celui qui la décide. L’autre camp y voit la préparation d’une attaque majeure. L’absence de réponse est interprétée comme une faiblesse, tandis qu’une riposte devient le prétexte à une nouvelle frappe.
Les précédents sont bien connus. En novembre 1983, les exercices de l’OTAN Able Archer, qui simulaient la procédure d’une frappe nucléaire, furent sérieusement interprétés à Moscou comme une possible couverture destinée à dissimuler une véritable attaque, et une partie des forces soviétiques fut placée en état d’alerte renforcée. Le monde passa alors très près d’une catastrophe sans presque s’en apercevoir. L’exemple inverse existe aussi. Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattit un Su-24 russe près de la frontière syrienne et le pilote fut tué. La Turquie était membre de l’OTAN, la Russie une puissance nucléaire, et les relations s’effondrèrent. Pourtant, la guerre n’éclata pas et, six mois plus tard, les deux parties rétablissaient déjà leurs contacts. L’escalade n’est donc pas une loi de la nature : la diplomatie et la dissuasion peuvent l’arrêter.
La rhétorique publique de la dernière année rend toutefois cet escalier plus abrupt. Le 2 décembre 2025, le président russe Vladimir Poutine déclara : « Nous n’avons pas l’intention de faire la guerre à l’Europe, mais si l’Europe veut soudain nous faire la guerre et la commence, alors nous sommes prêts dès maintenant. » Neuf jours plus tard, le 11 décembre, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, s’exprimant à Berlin, prononça une phrase reprise dans toutes les capitales européennes : « Nous sommes la prochaine cible de la Russie. » Chaque camp affirme ne faire que répondre à la menace de l’autre. C’est le dilemme de sécurité dans sa forme la plus classique.
Les obus qui manquent : le piège des chiffres séduisants
Dans un affrontement prolongé, l’avantage reviendra à celui qui conservera sa capacité de combat lorsque les stocks initiaux auront été épuisés. C’est précisément ici que les comparaisons simplifiées deviennent particulièrement dangereuses.
Le nombre de corps d’obus produits n’est pas égal au nombre de munitions complètes prêtes à être tirées. Une capacité de production annoncée n’est pas équivalente à une livraison réelle. Les rapports sur l’arrivée de véhicules blindés regroupent souvent les machines neuves et celles qui ont été remises en état. Des milliers d’unités stockées ne disent rien sur leur état de fonctionnement.
L’Union européenne s’était fixé pour objectif d’atteindre une capacité de production de deux millions d’obus d’artillerie par an d’ici à la fin de 2025, tandis que les estimations occidentales concernant la production russe oscillaient entre trois et quatre millions par an. A cela s’ajoutaient des millions d’obus livrés par la Corée du Nord. Ces chiffres circulent de rapport en rapport, mais il est rarement précisé de quoi l’on parle exactement : corps d’obus ou munitions complètes, calibre de 152 ou de 155 millimètres, munitions neuves ou remises en état. Une analyse fiable exige de comparer des catégories identiques. De beaux totaux dépourvus de ces précisions ne créent qu’une illusion d’exactitude.
4 400 contre 4 215 : l’arithmétique de la fin du monde
Il existe une limite au-delà de laquelle la supériorité industrielle et économique ne permet plus d’obtenir une victoire acceptable. Cette limite, c’est l’arme nucléaire.
Selon les estimations de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm pour janvier 2026, la Russie disposait d’environ 4 400 ogives dans son stock militaire, dont 1 718 étaient considérées comme déployées. L’arsenal total, y compris les ogives en attente de démantèlement, était estimé à 5 545 unités. Le stock militaire des Etats-Unis comptait environ 3 700 ogives, dont 1 770 déployées, et leur arsenal total 5 042 unités. Le stock militaire français était estimé à 290 ogives, dont 280 déployées, et celui du Royaume-Uni à 225, dont 120 déployées. Tous ces chiffres sont approximatifs. Une ogive déployée n’est pas nécessairement prête à être lancée immédiatement.
Arithmétiquement, les stocks militaires des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni représentent 4 215 ogives contre 4 400 pour la Russie. Mais on ne peut pas additionner trois arsenaux nationaux comme s’ils formaient un système centralisé unique : chaque Etat prend lui-même la décision éventuelle d’utiliser ses armes nucléaires. Un autre élément est souvent négligé : une part importante de l’avantage numérique russe concerne les armes nucléaires non stratégiques, dites tactiques, auxquelles les débats militaires attribuent précisément un rôle d’instrument d’escalade « limitée ». Depuis 2023, une partie de ces armes est stationnée en Biélorussie. En novembre 2024, Moscou a révisé sa doctrine nucléaire en indiquant qu’une agression menée par un Etat non nucléaire avec la participation ou le soutien d’une puissance nucléaire serait considérée comme une attaque conjointe de ces Etats.
En matière de dissuasion, la capacité d’infliger en retour des dommages inacceptables est décisive, et le nombre devient secondaire. Un léger avantage en nombre d’ogives ne permet pas de désarmer l’adversaire tout en échappant à ses représailles.
L’expiration, le 5 février 2026, du traité sur la réduction des armes stratégiques a ajouté une nouvelle dose d’incertitude. Pour la première fois depuis un demi-siècle, les deux plus grandes puissances nucléaires se sont retrouvées sans limitations juridiquement contraignantes sur leurs arsenaux stratégiques et sans inspections mutuelles. Moins de transparence signifie davantage de place pour les hypothèses les plus pessimistes.
Un autre précédent mérite ici d’être rappelé. Au printemps 1999, l’Inde et le Pakistan, qui possédaient déjà l’arme nucléaire, se sont affrontés dans la région montagneuse de Kargil. Le Pakistan espérait que son parapluie nucléaire lui permettrait de consolider une conquête locale. L’Inde répondit par des forces conventionnelles, sans franchir la ligne de contrôle, et, deux mois plus tard, les unités pakistanaises se retirèrent. Une guerre limitée sous l’ombre nucléaire s’était donc révélée possible. Mais celui qui l’avait commencée n’en avait pas obtenu la victoire.
L’OTAN peut disposer des ressources nécessaires pour repousser une attaque sans disposer d’un moyen sur de provoquer en toute sécurité la capitulation sans condition de la Russie. La Russie peut conserver la capacité d’infliger des dommages catastrophiques à l’OTAN sans disposer d’une voie fiable vers la victoire sur l’ensemble de l’Alliance.
Il faut donc distinguer le succès défensif de la tentative de destruction totale d’une puissance nucléaire. Pour l’OTAN, la victoire consisterait à repousser l’attaque, préserver le territoire de ses membres et mettre fin à la guerre. Une victoire politique limitée de la Russie pourrait théoriquement consister à contraindre l’adversaire à des concessions ou à éroder la confiance au sein de l’Alliance. Un succès local obtenu au cours des premiers jours ne garantit aucun de ces résultats.
Cinq milliards : le prix du mot « victoire »
En cas d’échange nucléaire massif, la question elle-même change de nature. Dans une étude publiée en 2022 dans la revue Nature Food, l’un des scénarios d’une guerre nucléaire russo-américaine estimait à plus de cinq milliards le nombre de morts provoquées par une crise alimentaire mondiale. Cette estimation repose sur des hypothèses précises concernant les incendies, l’injection de suie dans la stratosphère et la chute des rendements agricoles ; elle ne peut donc pas être considérée comme une prévision exacte des conséquences de toute guerre nucléaire. Mais son ordre de grandeur suffit à montrer l’essentiel : la catastrophe ne se limiterait pas aux Etats directement engagés dans le conflit.
Vue depuis Bakou, cette arithmétique apparait avec une clarté particulière. Le Caucase du Sud se trouve entre les deux camps d’un conflit hypothétique, les itinéraires du Corridor médian traversent la région, et le gaz azerbaidjanais, dont environ 13 milliards de mètres cubes ont été livrés à l’Europe en 2024, est devenu un élément de la sécurité énergétique européenne. Une grande guerre en Europe frapperait tous ceux qui lui sont reliés par des gazoducs, des chemins de fer et des échanges commerciaux, indépendamment des drapeaux flottant au-dessus des tranchées.
Il y a quarante ans, les dirigeants des deux superpuissances avaient déjà formulé la conclusion essentielle. En novembre 1985, à Genève, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev signèrent une déclaration commune affirmant : « Une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée. » Trente-sept ans plus tard, en janvier 2022, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies reprirent exactement la même formule. Un mois et demi plus tard commençait la guerre la plus importante en Europe depuis 1945.
Mon verdict
Dans un conflit régional de courte durée, un succès initial est possible pour l’un ou l’autre camp et dépendra du niveau concret de préparation sur un secteur concret. Dans une guerre conventionnelle prolongée contre une OTAN unie bénéficiant d’une participation pleine et entière des Etats-Unis, l’Alliance disposerait, grâce à l’ensemble de ses ressources, de perspectives nettement plus favorables. Avec une participation américaine limitée, la situation des alliés européens deviendrait sensiblement plus difficile, sans pour autant rendre une victoire russe inévitable. Un échange nucléaire stratégique massif ne laisserait aucun vainqueur durable au sens politique ou économique.
Ma prévision est vérifiable. Il n’y aura pas de guerre directe entre la Russie et l’OTAN d’ici à la fin de 2028. En revanche, d’ici à la fin de 2027, au moins un autre allié demandera des consultations au titre de l’article 4 en raison de drones russes, d’avions russes ou d’actions menées en mer Baltique, tandis que le nombre d’incidents aériens et maritimes dans la région baltique continuera d’augmenter.
La situation la plus dangereuse surviendra si Moscou décide que l’OTAN ne réagira pas, tandis que les capitales occidentales considéreront que la Russie n’osera pas aller plus loin. Les deux camps découvriront alors que leurs calculs étaient erronés seulement après le début des combats, au moment où il sera déjà trop tard pour les corriger.
Chaque camp dispose d’une puissance suffisante pour faire échouer les plans de l’autre. Aucun ne peut garantir qu’une guerre commencée se terminera dans des conditions qu’il jugera acceptables.
Trois MiG-31 sont restés environ douze minutes au-dessus de l’ile estonienne de Vaindloo. L’ile est minuscule et n’abrite qu’un vieux phare. A l’automne 2025, ces douze minutes ont suffi pour déclencher des consultations à Bruxelles. La prochaine fois, elles pourraient ne suffire qu’à prendre une décision.