La guerre en Ukraine a fait pour la Corée du Nord ce que ni Singapour ni Hanoï n’avaient réussi à accomplir : Pyongyang est sorti de son isolement sans céder une seule ogive nucléaire. Trump se presse de revenir à la table des négociations, tandis que Kim Jong-un peut, pour la première fois depuis trente ans, se permettre de ne pas se hâter.
Le 1er mars 1946, lors d’un rassemblement à Pyongyang, quelqu’un lança une grenade en direction de la tribune où se tenait le jeune Kim Il-sung. Le lieutenant soviétique Iakov Novitchenko l’attrapa, la serra contre lui et perdit un bras. Quatre-vingts ans plus tard, le 7 septembre 2026, son nom fut donné au premier pont routier de l’histoire reliant la Russie à la République populaire démocratique de Corée. Sur cet ouvrage à deux voies long d’un kilomètre, jeté au-dessus du fleuve Tumen entre Khassan, dans le Primorié, et la zone économique spéciale nord-coréenne de Rason, des camions ornés de drapeaux se mirent à circuler. Le Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine et le président du Cabinet des ministres nord-coréen Pak Thae-song inaugurèrent le passage par liaison vidéo.
Le choix du symbole n’avait rien de fortuit. Moscou protège de nouveau le régime nord-coréen d’un coup porté contre lui, à ceci près que ce coup s’appelle désormais les sanctions de l’ONU et que la Russie protège Pyongyang par nécessité strictement militaire, sans aucune parenté idéologique. En échange, la Corée du Nord envoie sur le front ukrainien des obus, des missiles et des soldats.
Selon le gouvernement russe, le pont est conçu pour permettre le passage de 300 véhicules par jour. Le chiffre est modeste et il s’agit d’une capacité théorique, non d’un trafic réel. Un autre détail est plus révélateur : les travaux ont commencé le 30 avril 2025 et, seize mois plus tard seulement, les premiers véhicules empruntaient déjà le pont. Dans une région où l’ancien pont ferroviaire de l’Amitié, construit en 1959, avait rouillé pendant des décennies sans réparation, une telle rapidité en dit davantage sur les priorités que n’importe quel communiqué. La frontière russo-nord-coréenne ne mesure que 17 kilomètres. Désormais, tout cet étroit corridor est mis au service d’un seul objectif.
L’économie des obus : comment un Etat paria obtient une croissance que l’Europe peut lui envier
En juillet, la Banque de Corée, banque centrale de la Corée du Sud, a estimé la croissance de l’économie nord-coréenne à plus de 3 %. Pour la troisième année consécutive. Pour un pays qui, en 2017, connaissait sa plus profonde récession depuis la famine des années 1990, il s’agit d’un retournement que personne n’aurait osé prévoir cinq ans auparavant.
Une réserve s’impose immédiatement. La méthodologie de la banque centrale sud-coréenne repose sur des données indirectes, des images satellitaires et des estimations des services de renseignement, et il serait imprudent d’en surestimer la précision. La tendance générale est néanmoins confirmée par tous les indicateurs disponibles.
Le point de départ était catastrophique. Pyongyang avait répondu à la pandémie de coronavirus par une fermeture totale des frontières, plus stricte que partout ailleurs dans le monde. Les échanges avec la Chine, qui concentre l’écrasante majorité des relations économiques extérieures de la Corée du Nord, sont passés de 2,8 milliards de dollars en 2019 à 539 millions en 2020, puis à 318 millions en 2021. Le pays a pratiquement cessé de recevoir du carburant, des engrais, des pièces détachées et des biens de consommation. Ce n’est qu’en 2022 que le trafic de marchandises a commencé à reprendre progressivement, et en 2023 le commerce bilatéral était revenu à environ 2,3 milliards de dollars.
Parallèlement, Kim Jong-un a lancé deux programmes inhabituels dans la tradition économique nord-coréenne. En 2021, les autorités ont annoncé la construction de 50 000 appartements à Pyongyang en cinq ans. En février 2026, le programme a été déclaré achevé : l’essentiel des logements a été construit dans le nouveau quartier de Hwasong, sur d’anciennes terres agricoles. En 2024 a débuté la « Politique de développement régional 20 × 10 », qui impose à l’Etat de moderniser ou de construire chaque année des usines dans vingt villes et districts pendant dix ans. La priorité est donnée à l’industrie alimentaire, à l’habillement et aux biens de consommation courante.
Pour la Corée du Nord, ce tournant est presque révolutionnaire. Pendant des décennies, Pyongyang et l’industrie lourde à vocation militaire ont absorbé la part du lion des investissements, tandis que les provinces survivaient avec des machines soviétiques usées et grâce aux marchés dits jangmadang, où le commerce privé remplaçait le système public de distribution. Des images satellitaires ont montré que les chantiers avaient commencé quelques semaines seulement après l’annonce du programme « 20 × 10 » et, à la fin de la première année, des usines étaient effectivement apparues dans toutes les localités participantes. En 2025, des hôpitaux, des équipements de loisirs et des infrastructures rurales ont été ajoutés au programme.
Les étrangers qui ont visité Pyongyang après la pandémie décrivent une ville différente : applications de commande de taxis, paiements par code matriciel, livraison de produits alimentaires et de médicaments, nouveaux restaurants. Les larges avenues autrefois conçues pour les défilés commencent, pour la première fois, à se remplir de voitures. Les véhicules proviennent principalement de Chine, en contournant l’interdiction d’importation imposée par les sanctions de l’ONU.
La construction et le secteur de la consommation n’expliquent toutefois qu’une partie du miracle. L’argent qui le finance est venu de la guerre.
Les sanctions dévorées par la guerre
A l’été 2023, Sergueï Choïgou, alors ministre russe de la Défense, s’est rendu à Pyongyang. On lui a présenté les missiles et les drones les plus récents. En septembre de la même année, Kim Jong-un s’est rendu au cosmodrome de Vostotchny et, à partir de ce moment, la Corée du Nord est devenue l’un des principaux arsenaux de l’armée russe.
Selon les services de renseignement sud-coréens, la Corée du Nord avait livré à la Russie plus de 15 millions d’obus d’artillerie en août 2026. A titre de comparaison, ces mêmes services évoquaient 12 millions d’obus en 2025. Aux munitions se sont ajoutés des missiles balistiques à courte portée des familles KN-23 et KN-24, dont des spécialistes ukrainiens ont retrouvé les débris après des frappes contre Kyiv et Kharkiv, ainsi que des canons automoteurs Koksan de 170 millimètres et des lance-roquettes multiples de 240 millimètres.
Un institut d’analyse affilié au Service national de renseignement sud-coréen estime à plus de 10 milliards de dollars les revenus tirés par la Corée du Nord de ses seules exportations d’armements. Le produit intérieur brut nord-coréen est généralement évalué à environ 27 milliards de dollars par an. Autrement dit, en trois ans, les exportations militaires ont rapporté une somme équivalant à près d’un tiers de la production annuelle de l’ensemble du pays. Aucun secteur de l’histoire économique nord-coréenne n’avait jamais généré quelque chose de comparable.
Ces chiffres doivent être examinés en tenant compte de leur provenance. Séoul a intérêt à présenter la coopération entre Moscou et Pyongyang comme aussi menaçante que possible, notamment dans ses échanges avec Washington. Une vérification indépendante de ces données est pratiquement impossible. L’ordre de grandeur est néanmoins confirmé indirectement : tout au long de 2024, les images satellitaires ont montré un trafic intense de navires et de convois ferroviaires entre Rajin et l’Extrême-Orient russe, tandis que les militaires ukrainiens ont régulièrement signalé des marquages nord-coréens sur des munitions non explosées et sur des fragments de missiles retrouvés aussi bien sur le front que dans des quartiers résidentiels.
A l’automne 2024, des hommes ont également été envoyés en Russie. Environ 11 000 à 12 000 militaires nord-coréens ont été déployés dans la région de Koursk. Le contingent a ensuite été renforcé et, au total, selon les estimations, près de 15 000 hommes sont passés par le front. Moscou et Pyongyang n’ont reconnu publiquement leur participation aux combats qu’en avril 2025. Au printemps 2025, les services de renseignement sud-coréens estimaient les pertes du contingent nord-coréen à environ 4 700 hommes, dont quelque 600 morts. Selon les informations disponibles, les sommes versées en contrepartie de l’envoi des soldats se chiffrent en centaines de millions de dollars, mais seule une faible part aurait atteint le budget nord-coréen. Le reste serait vraisemblablement réglé sous forme de technologies, de composants et de matières premières, ou resterait comptabilisé comme dette.
Mais l’essentiel ne réside même pas dans les dollars. Le régime de sanctions mis en place par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2016 et 2017 était le plus sévère de l’histoire de l’organisation. La résolution 2397 du 22 décembre 2017 avait limité les livraisons de produits pétroliers à la Corée du Nord à 500 000 barils par an, imposé le retour au pays des travailleurs nord-coréens employés à l’étranger et pratiquement fermé toutes les voies d’exportation du pays. Tout cet édifice reposait sur une seule condition : la volonté de Moscou et de Pékin d’y participer. Les deux capitales avaient voté en faveur de ces résolutions.
Ma génération, qui a connu la fin de l’Union soviétique, se souvient bien de l’automne 1990. Le 30 septembre, Moscou établissait des relations diplomatiques avec Séoul, décision que Pyongyang perçut comme une trahison. Le ministère nord-coréen des Affaires étrangères remit alors à la partie soviétique un mémorandum dont il ressortait que la Corée du Nord assurerait désormais elle-même sa sécurité, y compris au moyen d’armes qu’elle ne possédait pas encore. Pendant plus de trente ans, la Russie s’est éloignée progressivement de Pyongyang. En 2017, Vladimir Poutine déclarait que la Russie « condamnait sans équivoque » les essais nucléaires nord-coréens. En juin 2024, il s’est rendu à Pyongyang et, le 19 juin, a signé le Traité de partenariat stratégique global, dont l’article quatre prévoit une assistance militaire immédiate en cas d’agression contre l’une des parties.
Trois mois auparavant, le 28 mars 2024, la Russie avait opposé son veto au renouvellement du mandat du Groupe d’experts des Nations unies chargé de la Corée du Nord. Depuis 2009, ce groupe documentait les mécanismes de contournement des sanctions : transferts de pétrole de navire à navire en pleine mer et vols de cryptomonnaies de plusieurs milliards de dollars commis par des pirates informatiques nord-coréens. Depuis le 30 avril 2024, ce groupe n’existe plus. Des chercheurs indépendants ont calculé qu’à la fin de 2024, la Russie avait livré à la Corée du Nord plus d’un million de barils de pétrole, soit deux fois le plafond annuel autorisé par l’ONU.
Moscou a inversé son rôle de manière presque parfaite. Autrefois, elle coupait l’accès de Pyongyang aux ressources. Désormais, elle achète les produits visés par les sanctions et fournit ce que ces mêmes sanctions interdisent. Selon des organismes sud-coréens et occidentaux, les échanges portent également sur des technologies, allant des moyens de défense antiaérienne aux technologies satellitaires. L’Armée populaire de Corée combat encore essentiellement avec du matériel hérité de l’époque soviétique et des modernisations artisanales de ce dernier. L’accès à l’expérience russe, notamment à celle d’une guerre réelle caractérisée par l’emploi massif de drones, est pour elle d’une valeur inestimable.
Vue de Bakou, cette histoire est particulièrement instructive. L’Azerbaïdjan sait par sa propre expérience ce que valent les résolutions du Conseil de sécurité lorsqu’elles ne sont pas appuyées par la volonté des grandes puissances. Les quatre résolutions de 1993, numéros 822, 853, 874 et 884, exigeaient le retrait des forces d’occupation des terres azerbaïdjanaises et sont restées lettre morte pendant près de trois décennies, jusqu’à ce que l’Azerbaïdjan rétablisse lui-même son intégrité territoriale en 2020 et 2023. Le cas de la Corée du Nord montre l’autre face de la même médaille : un membre permanent du Conseil de sécurité peut d’abord voter des résolutions, puis démanteler de ses propres mains le mécanisme chargé d’en contrôler l’application.
La jalousie de Pékin : comment Moscou a poussé Xi Jinping à se rendre à Pyongyang
Le malheur de la Corée du Nord n’a jamais été de manquer de protecteurs. En 1950, la Chine est entrée dans la guerre de Corée, perdant, selon diverses estimations, entre 180 000 et 400 000 hommes afin d’empêcher l’armée américaine d’atteindre les rives du Yalou. Le Traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle signé le 11 juillet 1961 demeure le seul engagement d’alliance de la République populaire de Chine prévoyant une défense mutuelle.
Le problème était ailleurs. Après la guerre froide, Pyongyang n’avait plus rien à offrir : son marché intérieur était misérable, tandis que ses essais nucléaires et ses tirs de missiles plaçaient régulièrement ses protecteurs dans une position embarrassante face à Washington, Tokyo et Séoul. Pékin gardait la Corée du Nord en laisse courte, dosant ses livraisons de pétrole et de nourriture, et la considérait davantage comme un fardeau tampon que comme un véritable partenaire.
La guerre en Ukraine a renversé cette logique. Les caractéristiques qui rendaient autrefois la Corée du Nord toxique sont devenues des atouts. Les immenses stocks d’obus de calibre soviétique, accumulés pour une guerre qui n’avait jamais éclaté, sont devenus indispensables à une armée qui en consomme des dizaines de milliers par jour. Le mépris de l’opinion internationale est lui-même devenu une qualité utile aux yeux d’un pays désormais soumis à des sanctions.
Pékin a réagi tardivement, mais il a réagi. En septembre 2025, Kim Jong-un se tenait à Pékin aux côtés de Xi Jinping et de Vladimir Poutine lors du défilé marquant le 80e anniversaire de la victoire dans la Seconde Guerre mondiale. Une image encore inimaginable cinq ans auparavant a fait le tour du monde. Puis, les 8 et 9 juin 2026, Xi Jinping s’est rendu à Pyongyang pour une visite d’Etat, la première depuis sept ans. Fait significatif, ce déplacement constituait la première visite à l’étranger du dirigeant chinois en 2026. Le 65e anniversaire du traité de 1961 en fournissait l’occasion officielle. La visite s’est conclue par des promesses de poursuivre le soutien mutuel et par une longue série d’accords visant à relancer les échanges dans différents secteurs.
Le sens de cette visite se passe de traduction. Pékin observait son influence sur Pyongyang s’éroder à chaque convoi d’obus partant pour la Russie et a décidé de regagner le terrain perdu. Sans l’avoir réellement cherché, Moscou a créé pour Kim un marché concurrentiel de protecteurs. La Chine lui assure l’assise économique, la Russie lui fournit des technologies militaires et une couverture diplomatique à l’ONU. Aucun des deux partenaires ne peut désormais considérer son influence comme acquise, et Kim exploite habilement cette concurrence. Son grand-père, Kim Il-sung, avait passé des décennies à manœuvrer entre Moscou et Pékin à l’époque de la rupture sino-soviétique. Le petit-fils a repris le métier familial.
Trump paie d’avance, Kim ne présente pas la facture
Dès les premiers jours de son second mandat, Donald Trump a clairement fait savoir qu’il souhaitait reprendre les négociations avec Pyongyang. Il a accompli son geste le plus significatif le 16 août 2026. Quelques heures avant le début des exercices annuels américano-sud-coréens « Bouclier de la liberté d’Ulchi », le président des Etats-Unis a annoncé sur son réseau social avoir donné instruction au ministre Pete Hegseth d’en réduire considérablement l’ampleur. Trump a qualifié ces exercices de coûteux et estimé qu’ils envoyaient à la Corée du Nord un signal « inapproprié et hostile ». Selon lui, il était déjà trop tard pour les annuler complètement.
Les conséquences ont été plus importantes qu’il n’y paraît à première vue. Les exercices, prévus du 17 au 27 août, se sont achevés dès le 21, après cinq jours seulement. La seconde phase, consacrée aux opérations de contre-offensive, a été entièrement annulée. C’est précisément cette phase que Pyongyang qualifie traditionnellement de répétition générale d’une invasion. Une grande partie des quatorze exercices sur le terrain prévus au niveau du bataillon ou à un échelon supérieur ont été transformés en exercices strictement nationaux ou reportés. Washington a ensuite également annulé les manœuvres amphibies conjointes prévues pour septembre.
Un détail est presque passé inaperçu dans les dépêches d’actualité. Les exercices de 2026 devaient servir à vérifier la capacité de Séoul à assumer le contrôle opérationnel des forces en temps de guerre. Une évaluation positive aurait permis de certifier l’état de préparation opérationnelle complet du futur commandement conjoint et d’ouvrir les discussions sur le calendrier du transfert. Cette vérification n’a pas eu lieu. Il en résulte une situation paradoxale : Washington exige depuis des années que Séoul assume la responsabilité principale de la dissuasion face à la Corée du Nord, puis sabote lui-même la procédure qui devait précisément formaliser cette évolution.
Des responsables sud-coréens ont reconnu qu’ils n’avaient pas été informés à l’avance de la décision de Trump. Outre ses relations chaleureuses avec Kim, le président des Etats-Unis a cité parmi les raisons de sa décision le refus de Séoul de soutenir Washington dans la guerre contre l’Iran. Les exercices sont ainsi devenus à la fois un instrument de sanction contre un allié et un cadeau offert à un adversaire.
La réaction de Pyongyang a été ostensiblement froide. Le 19 août, Kim Yo-jong, soeur du dirigeant nord-coréen et l’une des principales voix du régime en matière de politique étrangère, a déclaré que la réduction de la durée et de l’ampleur des exercices ne modifiait en rien leur « nature provocatrice et agressive ». Elle a démenti l’affirmation de Trump selon laquelle Kim Jong-un aurait répondu à sa demande de conversation et s’est également moquée de Séoul, placé dans une situation peu enviable. Le ton de sa déclaration était néanmoins sensiblement plus modéré qu’à l’ordinaire, et elle a qualifié d’excellentes les relations entre son frère et Trump. A la veille de la fin des exercices, la Corée du Nord a procédé à une salve de missiles balistiques à courte portée en direction de la mer du Japon, après des tirs similaires les 6 et 12 août.
En 2018, la situation était différente. Après le sommet de Singapour du 12 juin, Trump avait de la même manière suspendu le « Bouclier de la liberté d’Ulchi » et repris la rhétorique nord-coréenne présentant les exercices comme coûteux et provocateurs. Mais, à l’époque, ce geste s’inscrivait dans un réchauffement général : le 27 avril 2018, le président de la République de Corée Moon Jae-in et Kim Jong-un avaient signé à Panmunjom une déclaration affirmant qu’il n’y aurait plus de guerre dans la péninsule et promettant une coopération économique ainsi qu’un rapprochement en vue de la réunification. En outre, Trump avait obtenu en échange un sommet et la signature de Kim au bas d’un engagement à oeuvrer en faveur d’une dénucléarisation complète de la péninsule.
Aujourd’hui, Trump a sacrifié les exercices sans rien recevoir en échange. Ni rencontre, ni même promesse vague.
La leçon iranienne : pourquoi aucune somme ne peut désormais acheter la bombe nord-coréenne
Le contexte de 2026 diffère radicalement de celui de 2018. En décembre 2023, Kim Jong-un a déclaré que les deux Corées ne constituaient plus une seule nation mais deux Etats hostiles. La réunification a été supprimée de la doctrine officielle. En octobre 2024, des unités du génie nord-coréen ont fait exploser des tronçons de routes et de voies ferrées que Moon et Kim avaient autrefois promis de relier. L’orientation constitutionnelle affirmant le statut nucléaire du pays avait déjà été consacrée en 2023.
Les services de renseignement sud-coréens affirment qu’une nouvelle rencontre entre Trump et Kim pourrait être organisée à tout moment, mais dans des conditions entièrement différentes. Pyongyang ne considère plus son arsenal nucléaire comme un objet de négociation. La bombe est devenue une composante de son identité étatique et la principale garantie de survie du régime. Les estimations du nombre d’ogives varient : le chiffre le plus fréquemment avancé est d’environ cinquante, avec suffisamment de matières fissiles pour en produire beaucoup davantage. Ces derniers mois, des chiffres encore supérieurs ont été évoqués à Séoul, allant jusqu’à plus d’une centaine. L’ampleur même de cette fourchette est révélatrice. Personne ne sait précisément ce qui se trouvera sur la table des négociations.
La guerre des Etats-Unis contre l’Iran n’a fait que conforter Pyongyang dans une conclusion déjà établie. Du point de vue des dirigeants nord-coréens, la logique est d’une simplicité absolue : l’Iran a été attaqué parce qu’il ne disposait pas d’une dissuasion nucléaire fiable. La Libye a renoncé à son programme en 2003 et, huit ans plus tard, Mouammar Kadhafi a été tué à Syrte. L’Ukraine a abandonné l’arsenal soviétique en vertu du Mémorandum de Budapest de 1994 et a connu la guerre. L’Iran s’est arrêté au seuil de l’arme nucléaire et a lui aussi subi la guerre. Pour Pyongyang, ces trois exemples constituent un argument irréfutable, qu’aucune garantie américaine ne saurait contrebalancer.
De là découle la principale conclusion concernant de futures négociations. Washington et Séoul continuent officiellement d’exiger une dénucléarisation complète et vérifiable de la Corée du Nord. Pyongyang refuse même d’en discuter le principe. Un compromis réaliste, s’il est encore possible, porterait sur une limitation de l’accroissement de l’arsenal, un moratoire sur les essais de missiles intercontinentaux et des mesures destinées à réduire le risque d’emploi de l’arme nucléaire. Tout accord de ce type reviendrait de fait à reconnaître la Corée du Nord comme puissance nucléaire. Trump, pour qui l’image spectaculaire compte davantage que l’architecture de la non-prolifération, pourrait parfaitement l’accepter.
Séoul est riche, mais ses soldats se raréfient
Malgré tous les gains obtenus par Pyongyang, l’équilibre militaire dans la péninsule reste pour l’instant favorable au Sud. L’Armée populaire de Corée est immense et occupe une place centrale dans l’Etat, mais accuse plusieurs décennies de retard technologique. En 2025, le revenu national brut nominal de la Corée du Sud dépassait celui de la Corée du Nord d’un facteur de 56. A lui seul, le budget annuel de la défense de la République de Corée est supérieur à la valeur estimée de l’ensemble de l’économie nord-coréenne. Environ 28 000 militaires américains restent stationnés dans le sud de la péninsule.
La vulnérabilité de Séoul se situe ailleurs. En 2025, l’indice synthétique de fécondité de la Corée du Sud était d’environ 0,8 enfant par femme, l’un des plus faibles au monde. La démographie, discutée pendant des décennies comme un problème pour le système de retraite, a fini par atteindre les casernes. Entre 2019 et 2025, le nombre d’hommes âgés de vingt ans a diminué de 30 %, tandis que les effectifs de l’armée d’active ont reculé d’un cinquième pour tomber à 450 000 militaires. Selon différentes estimations, le déficit d’effectifs atteindrait environ 50 000 hommes.
Séoul tente de combler les vides en recrutant davantage de militaires sous contrat et de femmes, tout en misant sur l’automatisation. Cela ne change rien à l’arithmétique de la conscription. Chaque nouvelle génération de recrues est moins nombreuse que la précédente.
La Corée du Nord ne paraît mieux lotie que par comparaison. Selon une estimation de l’ONU, son taux de fécondité était d’environ 1,8 en 2025, lui aussi inférieur au seuil de renouvellement des générations. La génération peu nombreuse née pendant et après la famine des années 1990 a déjà atteint l’âge du service militaire. Selon les informations disponibles, les autorités ont assoupli les exigences physiques imposées aux recrues et enrôlent plus activement les femmes. Depuis 2020, la population en âge de travailler diminue de près de 1 % par an. Les jeunes sont envoyés dans les mines et l’agriculture, tandis que les femmes mariées sont mobilisées pour travailler dans les usines.
L’équilibre démographique évolue donc simultanément dans deux directions. Au cours des prochaines années, Séoul perdra son contingent mobilisable plus rapidement que Pyongyang, ce qui constitue l’un des rares avantages du Nord que la puissance économique du Sud ne permet pas de compenser directement. A plus long terme, la Corée du Nord se heurtera au même mur, avec des ressources incomparablement plus faibles pour s’adapter. Son avantage démographique actuel doit plutôt être considéré comme un sursis. Un sursis d’un an et demi à deux décennies, toutefois, ce qui laisse largement le temps à l’équilibre militaire de se modifier sensiblement, surtout si les technologies russes continuent d’affluer.
A cela s’ajoute un facteur absent de toutes les statistiques démographiques. Environ 15 000 militaires nord-coréens ont acquis l’expérience d’une guerre moderne caractérisée par l’usage massif des drones et de la guerre électronique. L’armée sud-coréenne ne possède aucune expérience comparable depuis 1953. Dans ce contexte, la réduction des exercices conjoints en août 2026 paraît particulièrement malvenue.
Qui paie le miracle nord-coréen
La liste des perdants est longue. L’Ukraine arrive en tête : selon de nombreuses estimations, les obus nord-coréens ont permis à l’artillerie russe, pendant les mois critiques de 2023 et 2024, de bénéficier d’une supériorité de plusieurs fois supérieure à celle de son adversaire, tandis que les missiles KN-23 ont frappé des villes ukrainiennes. Chaque wagon qui passe par Khassan contribue à prolonger la guerre.
Le deuxième perdant est l’architecture de la non-prolifération. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires repose sur un marché simple : renoncer à la bombe en échange de la sécurité et de l’accès aux usages pacifiques de l’énergie nucléaire. La Corée du Nord s’est retirée du traité en 2003, a procédé à six essais nucléaires, dont le dernier le 3 septembre 2017, et reçoit désormais d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’argent, des technologies et un traité de défense mutuelle. Tout régime nourrissant des ambitions nucléaires observe cette trajectoire et en tire ses propres conclusions.
Séoul se retrouve en troisième position. Le président Lee Jae-myung, arrivé au pouvoir en juin 2025, avait fait du recul des tensions avec le Nord et de relations pragmatiques avec Washington l’une de ses priorités. En août 2026, il s’est retrouvé face à un allié qui réduisait les exercices militaires sans même le prévenir et à un voisin qui interprétait ces concessions comme un signe de faiblesse. Les discussions sur l’acquisition par la Corée du Sud de ses propres armes nucléaires, déjà anciennes et soutenues par une majorité de la population dans les sondages, ont reçu un nouvel élan.
Le Japon reçoit sa propre facture. Tokyo demeure à portée des missiles nord-coréens, observe les garanties américaines devenir un objet de marchandage et se voit contraint d’accélérer son propre réarmement.
Deux acteurs sont gagnants. Kim Jong-un a obtenu de l’argent, des technologies, deux protecteurs concurrents et un président américain prêt à payer d’avance. La Russie a obtenu des munitions accompagnées de forces humaines ainsi qu’un allié en Extrême-Orient capable de détourner une partie de l’attention de Washington. La Chine se trouve dans une position plus ambiguë : elle reconquiert une partie de son influence sur Pyongyang, mais doit désormais la partager avec Moscou tout en tolérant le renforcement d’un voisin nucléaire à ses frontières.
Un pont à sens unique
Depuis la fin des années 1980, presque toutes les tendances de long terme jouaient contre la Corée du Nord. Le Sud s’enrichissait et modernisait son armée, tandis que le Nord s’appauvrissait, connaissait la famine et s’enfonçait toujours plus profondément dans l’isolement. Les capitales occidentales partaient du principe que le temps jouait contre Pyongyang et que le régime finirait tôt ou tard soit par s’effondrer, soit par échanger sa bombe contre sa survie.
Ni l’un ni l’autre ne s’est produit. L’écart entre les deux Corées reste immense, mais la certitude que le temps joue en faveur de Séoul a disparu. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, tous les principaux facteurs de pression sur la Corée du Nord se sont affaiblis simultanément : les sanctions ont été sapées de l’intérieur même du Conseil de sécurité, les alliés se disputent de nouveau sa loyauté, l’économie progresse et le président américain recherche lui-même une rencontre.
Je prendrai le risque de formuler deux prévisions faciles à vérifier. La première : si une rencontre entre Trump et Kim a lieu avant la fin de 2027, son document final ne contiendra aucun engagement de la Corée du Nord à oeuvrer en faveur de la dénucléarisation, contrairement à celui que Kim avait signé à Singapour le 12 juin 2018. La négociation portera sur la limitation de l’arsenal, et non sur son abandon. La seconde : les exercices printaniers « Bouclier de la liberté » de mars 2027 se dérouleront sous une forme réduite, sans phase complète de contre-offensive. Washington présentera cette décision comme un geste de bonne volonté et Pyongyang répondra une nouvelle fois que cela ne suffit pas.
Une question demeure, et je n’ai pas de réponse. Qu’adviendra-t-il de tout cet édifice lorsque la guerre en Ukraine prendra fin et que la Russie n’aura plus besoin des obus nord-coréens ? Moscou sait oublier ses alliés : Pyongyang en a déjà fait l’expérience le 30 septembre 1990.
Pour l’heure, les camions continuent de franchir le pont Iakov Novitchenko. Autrefois, un lieutenant soviétique avait reçu contre lui une grenade destinée à Kim Il-sung et y avait perdu un bras. Le petit-fils de l’homme qu’il avait sauvé a reçu de la Russie une nouvelle protection sans rien perdre en échange. D’autres en paient la facture.