Une bobine de fibre optique et un quadricoptère chinois ont stoppé l’armée la plus technologiquement avancée du Moyen-Orient. Le désarmement du Hezbollah est repoussé de plusieurs années, et le responsable n’est pas l’Iran, mais la bureaucratie de l’état-major israélien
Dans la nuit du mercredi 26 août 2026, deux quadricoptères chargés d’explosifs ont pris la direction des positions israéliennes sur la crête d’Ali Taher, à l’est de Nabatiyeh. L’un d’eux a été abattu. Quelques heures plus tard, l’aviation israélienne opérait au-dessus du secteur : selon l’Agence nationale libanaise d’information, sept frappes ont visé Ali Taher pendant la nuit, cinq Nabatiyeh el-Faouqa, deux Ed-Dabché, tandis qu’une frappe distincte touchait le village d’Arab Salim. Les rapports de terrain faisaient état d’un rythme d’environ cinq frappes aériennes par heure. Dans la matinée, un drone israélien a frappé une maison dans le quartier d’El-Maslah, à Nabatiyeh même.
Une femme a été tuée à Arab Salim. Les médias publics libanais ont relevé un détail passé inaperçu dans les grands médias internationaux : elle était mariée depuis quarante-huit heures.
Les Forces de défense israéliennes ont déclaré que les cibles étaient des dépôts d’armes destinées à des attaques contre des militaires et des civils israéliens. La lieutenante-colonelle Ella Waweya a indiqué au nom de Tsahal que les forces israéliennes continueraient d’agir dans la région des hauteurs d’Ali Taher contre les tentatives répétées du Hezbollah d’attaquer les troupes. La formulation reprend presque mot pour mot des dizaines de communiqués antérieurs. Deux semaines auparavant, le 15 août, trois militaires israéliens avaient été grièvement blessés sur la même crête par l’explosion d’un drone. Selon la version israélienne, les frappes de représailles menées contre Deir ez-Zahrani et les environs de Nabatiyeh avaient tué des commandants des unités Radwan et Badr, dont un certain Abou Hassan Alaa, haut responsable de Badr, formation chargée du secteur situé au nord du Litani.
Il faut ici consigner ce que les informations diffusées dans l’urgence préfèrent généralement ignorer. Le Hezbollah n’a pas revendiqué l’attaque du 15 août. Des sources du mouvement ont affirmé à un média libanais qu’aucun affrontement n’avait eu lieu à Ali Taher. Tsahal, de son côté, n’a présenté ni enregistrement vidéo, ni débris de munition, ni point de lancement. L’attribution est restée au stade d’une déclaration du service de presse. Pour l’analyste, cette précision est fondamentale : une part importante des statistiques sur les drones du front sud-libanais repose sur les comptes rendus unilatéraux des belligérants, chacun ayant un intérêt évident à gonfler ou à minorer les chiffres.
La tendance générale ne fait pourtant guère de doute. Le quadricoptère bon marché relié par fibre optique est devenu l’arme principale du mouvement chiite libanais et le principal problème d’une armée dont la doctrine militaire repose depuis soixante-dix ans sur l’axiome d’une supériorité technologique incontestable.
Zéro contre deux cent quarante-quatre : les chiffres qui bouleversent la doctrine
Comparons deux périodes actives de la guerre au Liban.
Octobre et novembre 2024, première opération terrestre. Utilisation par le Hezbollah de drones pilotés en vue subjective pour frapper sur le territoire libanais : aucun cas. Drones-suicides classiques de type aéronautique : 21 cas, soit environ 6 % de l’ensemble des attaques.
Mars à juillet 2026, seconde opération terrestre. Drones pilotés en vue subjective : 214 cas, soit 21 % de toutes les attaques. Drones-suicides : 244 cas, soit 24 %. Pour les cibles situées sur le territoire israélien, la tendance est similaire : les attaques par drones pilotés en vue subjective sont passées de zéro à 16 épisodes, celles menées par des drones-suicides de 176 à 343, soit de 14 % à 31 % de l’ensemble des attaques.
En dix-huit mois, la structure des moyens de frappe s’est inversée. Les missiles ont cédé la place aux drones.
Le centre de recherche israélien Alma, spécialisé dans le théâtre septentrional, a recensé, depuis l’annonce du cessez-le-feu jusqu’au 21 juin, plus de 1 163 attaques, dont 637 impliquant différents types de drones. Un autre rapport d’Alma présente un échantillon plus restreint et plus prudent : plus de 80 drones d’attaque lancés contre les forces de Tsahal en quelques semaines, environ 15 impacts, quatre militaires tués et un prestataire civil. L’écart s’explique aisément : dans le premier cas sont comptabilisés tous les incidents enregistrés, dans le second uniquement les lancements ayant produit un résultat. Le second chiffre est préférable pour l’analyse : il se rapproche davantage d’une réalité vérifiable.
Les dates du cessez-le-feu divergent elles aussi. Les sources libanaises et russes parlent de la nuit du 17 avril, tandis qu’Alma fait débuter son décompte le 18 avril. Un écart d’une journée seulement, mais révélateur : même la chronologie élémentaire de cette guerre existe en deux versions.
Le service de vérification de la BBC a repéré sur la chaîne du Hezbollah dans l’application Telegram près d’une centaine de vidéos d’attaques par drones pilotés en vue subjective publiées depuis le 26 mars et en a géolocalisé 35. Les frappes confirmées dessinent une carte du sud du Liban et du nord d’Israël correspondant à une portée opérationnelle d’environ 20 kilomètres. L’une des séquences vérifiées montre l’attaque successive de quatre drones contre un poste-frontière israélien près de Kiryat Shmona. Une autre, datée du 28 avril, montre une frappe contre un véhicule blindé de transport de troupes de Tsahal à Qantara.
Une estimation selon laquelle les drones auraient réduit de 80 % les capacités offensives israéliennes circule également. Le chiffre est séduisant, mais méthodologiquement vide : aucune méthode de calcul ni aucune base de comparaison n’ont été publiées. Il est impossible de l’utiliser sérieusement. Le fait vérifiable est différent : de mars à juillet 2026, 33 incidents ayant causé des morts ou des blessés parmi les militaires israéliens ont été recensés dans le sud du Liban, et des drones pilotés en vue subjective ont été utilisés dans plus de la moitié des cas.
Comment la chute d’Assad a contraint le Hezbollah à se replier dans les garages
Pour comprendre pourquoi le mouvement chiite est passé des missiles aux quadricoptères, il faut examiner la logistique.
À l’automne 2023, l’arsenal du Hezbollah était évalué à environ 100 000 missiles et projectiles. Au printemps 2026, il n’en restait qu’environ 25 000, principalement de courte et moyenne portée. Une partie a été détruite par les frappes israéliennes, une autre consommée, une autre encore perdue avec la chaîne de commandement après septembre 2024, lorsque Fouad Chokr, Ibrahim Aqil, Hassan Nasrallah et Hachem Safieddine ont été éliminés.
Mais un autre élément est beaucoup plus important. Le 8 décembre 2024, le régime de Bachar el-Assad est tombé. Avec lui a disparu le corridor terrestre Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth, par lequel le Corps des gardiens de la révolution islamique acheminait depuis des décennies vers la vallée de la Bekaa des systèmes de missiles, des composants et de l’argent. La logistique iranienne au Levant reposait sur le transit syrien. Ce transit a disparu.
Une organisation privée de son fournisseur d’armes lourdes n’a que deux options : capituler ou se tourner vers ce qu’elle peut fabriquer elle-même. Le Hezbollah a choisi la seconde et découvert que le marché mondial avait déjà produit pour lui ce dont il avait besoin.
Le coût d’une munition guidée construite à partir d’un quadricoptère commercial commence à 300 ou 400 dollars l’unité. Les châssis sont imprimés localement à l’aide d’imprimantes tridimensionnelles. Contrôleurs de vol, moteurs, caméras et bobines de fibre optique relèvent du marché civil et sont librement vendus comme équipements destinés à la photographie et à la vidéo. Aucun transit iranien n’est nécessaire. Il suffit d’une logistique ordinaire, d’un fer à souder et d’un sous-sol.
C’est précisément la fibre optique qui transforme un jouet bon marché en une arme extrêmement difficile à neutraliser. Le drone déroule derrière lui une fibre longue de plusieurs dizaines de kilomètres et n’émet aucun signal. Les moyens de guerre électronique dans lesquels Israël a investi des milliards deviennent par principe inutiles : il n’y a rien à brouiller. Les radars détectent mal un objet volant à hauteur de la cime des arbres. Les militaires déployés dans le sud du Liban ont signalé à plusieurs reprises qu’ils n’apercevaient le drone que quelques secondes avant l’impact.
Cette méthode n’a pas été mise au point au Liban. Les drones à fibre optique pilotés en vue subjective ont été massivement employés sur le front russo-ukrainien pendant l’hiver 2024-2025, lorsque les unités russes les ont utilisés dans le secteur de Koursk et que la partie ukrainienne a répondu de manière symétrique, portant leur rayon opérationnel à 50 kilomètres au printemps 2026. Les deux armées subissent chaque jour des centaines de pertes dues à ces appareils. Les unités russes et ukrainiennes restent pourtant les plus expérimentées au monde dans la lutte contre ce type de drones. Personne n’a trouvé de solution définitive.
Cent opérateurs contre une division
Le chiffre le plus préoccupant pour Israël dans toute cette histoire n’est ni 214 ni 1 163.
Selon les estimations disponibles, moins d’une centaine d’opérateurs de drones entraînés agissent dans l’ensemble du sud du Liban. Cent personnes équipées d’ordinateurs portables et de lunettes de réalité virtuelle immobilisent une force régulière équipée selon les normes de l’OTAN et maintiennent dans l’incertitude un processus diplomatique auquel participent Washington, Rome, Beyrouth et Jérusalem.
Les observateurs constatent la formation, au sein du Hezbollah, d’une véritable chaîne de reconnaissance et de frappe : d’abord une reconnaissance aérienne effectuée par un quadricoptère classique, puis le lancement d’un drone à fibre optique piloté en vue subjective contre la cible détectée. Avant le cessez-le-feu d’avril, les vidéos publiées montraient surtout des impacts contre des objectifs statiques et du matériel abandonné. Après avril apparaissent des épisodes exigeant une connaissance instantanée de la situation et une coordination en temps réel. Le 26 avril 2026, un drone piloté en vue subjective a frappé un char israélien : un militaire a été tué et six autres blessés. Peu après, d’autres drones ont failli atteindre l’équipe d’évacuation et l’hélicoptère venus récupérer les blessés.
Une attaque contre une opération d’évacuation médicale n’est plus un simple coup de chance de guérilla. Il s’agit d’une méthode bien connue des rapports du Donbass : une première frappe contre la cible, puis une seconde contre ceux qui viennent secourir les blessés.
Le théâtre libanais diffère toutefois fondamentalement du théâtre ukrainien. En Ukraine, les drones pilotés en vue subjective sont une arme de guerre symétrique entre deux armées régulières, utilisée à plusieurs millions d’exemplaires par an et ayant partiellement remplacé l’artillerie, les missiles antichars et l’aviation dans certaines fonctions. Ici, ils constituent un instrument de guerre asymétrique de faible intensité : les lancements se comptent en dizaines par jour, et non en milliers. L’expert militaire israélien David Gendelman résume directement le problème : il n’existe aucun moyen universel de lutte contre ces drones, mais seulement un ensemble de solutions partielles permettant de réduire les pertes sans jamais les ramener à zéro. Il n’existe ni arme miracle ni contre-arme miracle. Le drone piloté en vue subjective restera sur le champ de bataille aussi durablement que l’artillerie et les armes légères.
Une armée qui a rédigé des recommandations pendant trois ans sans presque rien appliquer
La conclusion la plus sévère de la campagne sud-libanaise concerne moins le Hezbollah que Tsahal.
Le premier incident grave impliquant un drone s’est produit le 13 octobre 2024. Un drone-suicide de type Sayyad-107 est arrivé depuis la Méditerranée, a contourné la défense antiaérienne et frappé le réfectoire des soldats sur une base de la brigade Golani à Binyamina. Quatre personnes ont été tuées et plus de cinquante blessées. L’attaque la plus meurtrière du Hezbollah pendant toute la guerre n’avait coûté au mouvement qu’un seul drone.
Commence ensuite ce que la théorie des organisations appelle l’inertie structurelle. Les deux camps du front sud-libanais ont étudié l’expérience de la guerre russo-ukrainienne. La différence résidait dans leur fonctionnement organisationnel. Gendelman le décrit plus clairement que n’importe quel schéma : le Hezbollah est une structure relativement petite et peu bureaucratisée qui, pour commencer à attaquer, n’a besoin ni de produire de grandes séries ni d’obtenir de multiples autorisations. Pour les Forces de défense israéliennes, le problème consistait moins à introduire elles-mêmes ce type de drones qu’à construire une défense contre eux, tâche infiniment plus complexe : les moyens de protection doivent être présents partout, les tactiques modifiées partout, et budgets comme heures de travail doivent être répartis simultanément entre tous les échelons. À cela s’est ajoutée la guerre ininterrompue menée depuis 2023 sur plusieurs fronts, qui absorbait les ressources. Puis la bureaucratie ordinaire des grandes organisations a fait le reste.
Gendelman formule le résultat sans ménagement : pendant plusieurs années, l’armée a étudié l’expérience ukrainienne et rédigé des recommandations sur les conclusions à en tirer, mais presque aucune de ces conclusions relatives à la lutte contre les drones pilotés en vue subjective n’a été mise en œuvre. Leur application n’a réellement commencé qu’une fois la guerre déjà engagée.
Le Hezbollah utilisait ponctuellement des drones à fibre optique pilotés en vue subjective dès 2024. Même pendant la campagne de 2026, le nombre quotidien de lancements n’a jamais dépassé quelques dizaines, sans aucune comparaison avec les milliers d’appareils utilisés en Ukraine. Pourtant, faute de préparation, même ce volume limité a provoqué des pertes indésirables.
Voilà le prix de trois années de retard pour une solution qui existait sur le papier mais n’avait jamais été transformée en programme d’acquisition.
Israël a déjà vécu exactement la même situation il y a vingt ans
L’aspect le plus gênant de toute cette histoire est son caractère répétitif.
À l’été 2006, pendant la deuxième guerre du Liban, les unités blindées israéliennes opérant dans la vallée de Wadi Salouki et près de Bint Jbeil se sont heurtées à l’utilisation massive de missiles antichars de fabrication russe, notamment des Kornet acheminés via la Syrie. Les chars Merkava, considérés comme pratiquement invulnérables, brûlaient. La commission Winograd, chargée d’enquêter sur les résultats de cette campagne, avait constaté le fossé entre la confiance du commandement dans sa supériorité technologique et la préparation réelle des troupes à combattre un adversaire organisé en réseau et équipé d’armes de précision bon marché.
Les conclusions de la commission ont donné naissance au système de protection active Trophée, qui avait effectivement résolu le problème des missiles antichars en 2014. Le cycle avait duré huit ans.
Vingt ans plus tard, même théâtre, même adversaire, même logique. Un moyen de précision bon marché, fourni ou assemblé en dehors de l’industrie de défense étatique, annule l’avantage d’une plateforme coûteuse. Une seule différence : un missile Kornet coûtait environ 25 000 à 30 000 dollars par tir et nécessitait une filière d’approvisionnement étrangère. Un drone à fibre optique piloté en vue subjective coûte soixante fois moins cher et peut être assemblé dans un sous-sol.
Ce n’est pas seulement le prix qui baisse. Le délai nécessaire à l’adversaire pour maîtriser une innovation se contracte brutalement. Plusieurs décennies s’étaient écoulées entre l’apparition des missiles antichars de troisième génération et leur utilisation massive par le Hezbollah. Environ un an seulement sépare les débuts des drones à fibre optique pilotés en vue subjective en Ukraine, durant l’hiver 2024-2025, de leur utilisation systématique dans le sud du Liban.
C’est cette vitesse de transfert, davantage encore que la technologie elle-même, qui déterminera la nature des guerres de la prochaine décennie. Les ministères de la Défense planifient leurs acquisitions selon des cycles de cinq à sept ans. Une formation en réseau installée dans les montagnes peut changer son arsenal en une seule saison.
L’économie de l’interception : cent cinquante mille dollars contre cinq cents
Commence alors une arithmétique qui bouleverse l’économie militaire israélienne.
Un missile intercepteur du système Dôme de fer coûte entre 100 000 et 150 000 dollars. La cible contre laquelle il faudrait l’utiliser en coûte entre 300 et 500. Le rapport peut atteindre un contre trois cents. Un responsable militaire israélien l’a reconnu explicitement dans la presse américaine : utiliser un intercepteur coûtant plusieurs centaines de milliers de dollars contre un drone à 500 dollars détruit l’équation économique et signifie que la partie israélienne perd davantage.
Il a fallu chercher la réponse dans une autre catégorie de prix, et celle-ci s’est révélée étonnamment artisanale pour une armée fière de ses lasers.
Des filets de protection. Tout a commencé avec des filets de pêche provenant du lac de Tibériade ; il s’agit désormais de livraisons organisées de milliers de mètres carrés de filets testés. Des fusils à pompe, dont le ministère de la Défense a commencé l’acquisition : la dispersion de la grenaille multiplie les chances de toucher une petite cible rapide, alors qu’une balle de fusil d’assaut exige un impact direct. Des munitions fragmentaires de calibre 5,56 millimètres offrant une zone d’effet plus large. Des viseurs intelligents utilisant la vision artificielle afin de déterminer le moment optimal du tir. Des ensembles de détection distribués aux groupes de combat : les responsables reconnaissent officiellement que leur efficacité reste très inférieure à 90 %, mais les quelques secondes gagnées permettent aux soldats de se mettre à couvert. Enfin, un dispositif copié sur les Ukrainiens : des barbelés électrifiés rotatifs qui déchirent physiquement la fibre reliant le drone à son opérateur.
Le volet technologique paraît plus impressionnant, mais fonctionne moins bien. Un système israélien combinant radar et drone-intercepteur tirant un filet a été déployé expérimentalement dans le sud du Liban et n’a, selon les informations disponibles, produit aucun succès significatif ; il avait déjà été testé l’année précédente avec un résultat similaire. Six modèles de drones-intercepteurs se trouvent à un stade avancé d’essais, dont une version reposant sur une collision directe entre appareils. Aucun engagement réussi en situation réelle n’a encore été confirmé, uniquement des interceptions sur des terrains d’essai. Le système laser Bouclier de lumière n’a pas encore atteint le front. Le directeur général du ministère de la Défense, le général de réserve Amir Baram, et le ministre Israël Katz ont redéfini la menace représentée par les drones à fibre optique et prescrit une combinaison de détection optique, de neutralisation par micro-ondes et par écrans de fumée, puis de destruction au laser ou à l’aide d’intercepteurs bon marché.
Le premier ministre Benyamin Netanyahou a créé un groupe d’experts chargé du problème et promis à l’armée un budget illimité pour le résoudre. La formule « budget illimité », prononcée par le chef du gouvernement d’un pays en guerre, constitue l’aveu que l’argent n’est plus le principal facteur limitant. Le facteur limitant est désormais le temps : concevoir, tester, homologuer, acheter, former et distribuer. Aucun de ces processus ne peut être accéléré de plus du double par la seule injection d’argent.
Un haut responsable de la défense israélienne a résumé la situation avec davantage de franchise que quiconque : Israël se trouve engagé dans une course à l’apprentissage et il n’existe actuellement aucun système unique capable de résoudre le problème.
A qui profite la situation : cinq acteurs, quatre intérêts
Examinons les intérêts sans sentimentalisme.
L’Iran. Entre 2024 et 2026, Téhéran a perdu presque tous ses appuis extérieurs. La campagne menée par les Etats-Unis et Israël à partir du 28 février 2026 a coûté la vie au Guide suprême Ali Khamenei. Le corridor syrien est perdu, l’arsenal de missiles du relais libanais de l’Iran a été divisé par quatre. Que reste-t-il ? La possibilité, grâce à une centaine d’opérateurs, de maintenir une pression contrôlée sur l’armée israélienne et d’utiliser cette pression comme monnaie d’échange dans les négociations avec Washington. Peu coûteux, niable, modulable dans les deux sens. C’est, à l’état pur, la logique de l’école iranienne de la guerre par procuration développée sous Qassem Soleimani.
Le Hezbollah. Son secrétaire général Naïm Qassem mène cette guerre moins pour le sud du Liban que pour préserver sa légitimité au sein de la communauté chiite. Le désarmement signifierait la fin du mouvement en tant qu’acteur politique, et il le comprend parfaitement. D’où sa ligne : d’abord le retrait complet des troupes israéliennes, ensuite seulement une discussion sur une stratégie nationale de défense. Il a qualifié le mémorandum entre l’Iran et les Etats-Unis de reconnaissance de la défaite de Washington et de Jérusalem. Selon lui, des négociations directes entre Beyrouth et Israël n’apporteraient au Liban que honte, humiliation et concessions successives. En août, il a publiquement accusé le président Joseph Aoun d’avoir cessé d’être un arbitre pour devenir une partie au conflit. Chaque frappe israélienne contre Nabatiyeh, chaque femme tuée à Arab Salim sert cette thèse mieux que n’importe quelle propagande.
Israël. Stratégiquement, Tsahal a gagné : les infrastructures de l’adversaire ont été détruites, sa chaîne de commandement décapitée, une zone tampon d’environ 10 kilomètres de profondeur est occupée et l’armée conserve cinq positions dans le sud. Tactiquement, elle est bloquée. Le maintien de la zone exige la présence de soldats ; cette présence fournit des cibles aux drones ; les pertes provoquées par les drones entraînent des frappes de représailles ; ces frappes tuent des civils ; les morts civils font dérailler le processus diplomatique. Un circuit fermé dans lequel le vainqueur ne parvient pas à convertir sa victoire militaire en résultat politique.
L’Etat libanais. Le gouvernement de Nawaf Salam et le président Aoun se trouvent dans une situation où respecter les engagements pris envers Washington équivaut à risquer un conflit civil. Beyrouth a déclaré achevée la première étape du désarmement au sud du Litani. Pour la deuxième étape, entre le Litani et l’Awali, l’armée a reçu quatre mois afin de vider les dépôts d’armes. Le Hezbollah et le député Hassan Fadlallah ont rejeté ce calendrier. L’armée libanaise est physiquement incapable de désarmer le mouvement par la force : une part importante de ses soldats sont eux-mêmes des chiites originaires du même Sud.
Les Etats-Unis. Le département d’Etat conduit le processus avec une méthode assez rare dans les dossiers moyen-orientaux. Les négociations directes entre Israël et le Liban sont les premières depuis l’échec de l’accord du 17 mai 1983, signé mais jamais ratifié, puis annulé par Beyrouth un an plus tard sous la pression syrienne. L’analogie est désagréable, mais pertinente. L’accord-cadre du 26 juin 2026, conclu à Washington, prévoit le désarmement du Hezbollah, un retrait progressif des forces israéliennes et le déploiement de l’armée libanaise en commençant par des zones pilotes. Le septième cycle de discussions s’est tenu à Rome du 4 au 6 août, mais a été interrompu dès le deuxième jour en raison de l’escalade dans le Sud. Un huitième cycle a été annoncé pour le début septembre, à nouveau à Rome. Le porte-parole du département d’Etat Tommy Pigott maintient publiquement la ligne d’un engagement total en faveur du processus ; un responsable s’exprimant sous couvert d’anonymat s’est montré plus prudent en indiquant que Washington était satisfait de la trajectoire suivie.
Parallèlement fonctionne une cellule militaire tripartite de déconfliction créée par les Etats-Unis, Israël et le Liban. Après l’escalade du mois d’août, les parties ont réussi à se désengager en vingt-quatre heures. Il faut reconnaître que le mécanisme fonctionne.
L’arithmétique libanaise qui ne tient pas
Le prix payé par le Liban est connu. Le ministère libanais de la Santé a fait état d’au moins 4 333 morts depuis le début du conflit, dont 392 femmes et 253 enfants ; des responsables libanais ont également évoqué plus de 4 300 morts sans distinguer combattants et civils. Plus d’un million de personnes ont quitté leur domicile. En juillet 2026, des experts indépendants de l’ONU ont alerté sur les conséquences disproportionnées supportées par les civils : maisons détruites, localités coupées du reste du pays, communautés du Sud devenues inaccessibles.
Un pays qui a subi l’effondrement de sa monnaie après 2019 et l’explosion du port de Beyrouth en 2020 ne dispose d’aucune marge budgétaire, ni pour financer la reconstruction ni pour mener une campagne militaire contre le plus puissant de ses propres partis.
D’où une conclusion simple que Washington préfère ne pas formuler : le désarmement administratif du Hezbollah est impossible. Les accords de Taëf de 1989 ont consacré une architecture confessionnelle donnant de fait à la communauté chiite un droit de veto. La résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies n’est pas appliquée depuis 2006. Le mandat de la Force intérimaire des Nations unies au Liban a été prolongé, par décision du Conseil de sécurité en août 2025, jusqu’à la fin de 2026, avant un démantèlement progressif de la mission. Autrement dit, le dispositif international d’observation dans le sud du Liban disparaît précisément au moment où il serait le plus nécessaire.
Digression personnelle : le Karabakh comme prologue
A l’automne 2020, à Bakou, les images de drones d’attaque frappant les positions arméniennes étaient diffusées sur les écrans de la ville. Beaucoup, dans le monde, y voyaient alors l’histoire d’une guerre particulière et d’une supériorité particulière. Je me souviens d’une impression différente : le monde observait un moyen aérien peu coûteux annulant la valeur d’équipements blindés extrêmement chers et comprenait que, désormais, tout le monde pourrait agir de cette manière.
Cette conclusion ne s’est révélée exacte qu’à moitié. Les quarante-quatre jours de 2020 ont démontré la puissance du drone entre les mains d’un Etat doté d’un budget, d’un programme industriel et d’un allié producteur. Le sud du Liban en 2026 montre l’étape suivante : le drone entre les mains d’une structure non étatique qui ne dispose ni d’un budget comparable, ni d’une industrie, ni même d’un corridor d’approvisionnement, mais qui parvient malgré tout à imposer son rythme opérationnel à une armée régulière.
Six années séparent ces deux images. C’est désormais la durée d’un cycle complet de diffusion d’une technologie militaire depuis un Etat jusqu’à une formation en réseau installée dans les montagnes.
Le marché a réagi immédiatement. Après l’utilisation, en février 2026, par le Corps des gardiens de la révolution islamique de drones de la famille Shahed contre des installations dans le Golfe, il est apparu que ni le contingent américain ni les armées des monarchies régionales n’étaient préparés à des attaques massives de drones : des installations de raffinage et des sites militaires ont brûlé. Selon la presse américaine, Washington, Jérusalem et les Etats du Golfe se sont tournés précisément vers l’expérience ukrainienne de lutte contre les drones bon marché, tandis que Kiev proposait dès mars ses méthodes à Riyad et à Abou Dhabi. Après quatre années de guerre, l’Ukraine est devenue le principal exportateur mondial non pas de matériels, mais de protocoles tactiques.
Pour le Caucase du Sud, la conclusion est simple et désagréable. Une région où le relief montagneux, les courtes distances et la densité urbaine conviennent idéalement aux drones pilotés en vue subjective se trouve à vingt minutes de vol d’arsenaux assemblés artisanalement. Toute armée qui planifie aujourd’hui l’achat de systèmes de défense antiaérienne doit répondre non pas seulement à la question de savoir comment abattre un missile de croisière, mais à celle de savoir comment détruire pour quarante dollars une cible qui en coûte quatre cents.
Trois scénarios et un chiffre permettant de vérifier la prévision
Premier scénario, le plus probable jusqu’à la fin de 2026. Les négociations de Rome se poursuivent, les parties s’entendent sur une ou deux zones pilotes, les forces israéliennes quittent quelques positions symboliques, mais le Hezbollah ne renonce pas à ses drones. Les cycles d’escalade se maintiennent à un rythme d’environ une fois toutes les deux ou trois semaines. Aucun accord de paix global entre Israël et le Liban ne sera conclu en 2026.
Deuxième scénario. Tsahal parvient à rendre opérationnels ses ensembles de drones-intercepteurs, objectif que le ministère israélien de la Défense espère atteindre d’ici la fin de l’année. La fréquence des impacts réussis contre les militaires israéliens diminue sans tomber à zéro ; parallèlement, le Hezbollah équipe ses appareils de caméras thermiques et déplace une partie de son activité vers la nuit, créneau vers lequel les unités israéliennes se sont déjà partiellement elles-mêmes déplacées. La course se poursuit à un nouveau niveau technologique.
Troisième scénario, moins probable mais sous-estimé. Sous la pression américaine, l’armée libanaise tente de démanteler physiquement les arsenaux situés entre le Litani et l’Awali, se heurte à une résistance et se fracture selon des lignes confessionnelles. Le Liban retrouve le scénario de 1975. J’estime cette probabilité faible à l’échelle d’une année, mais elle n’est pas nulle, et c’est précisément ce scénario qui devrait inquiéter Beyrouth davantage encore que les frappes israéliennes.
Un indicateur vérifiable permettra de tester les trois scénarios : le nombre d’impacts confirmés de drones pilotés en vue subjective contre des personnels et des équipements de Tsahal au quatrième trimestre 2026. S’il est inférieur à quinze sur l’ensemble du trimestre, les contre-mesures israéliennes fonctionnent. Si le niveau du printemps et de l’été se maintient, Jérusalem aura perdu cette course à l’apprentissage.
Reste une question à laquelle aucune des parties ne sait répondre : que faire d’une centaine d’opérateurs s’il est impossible de les désarmer politiquement, de les éliminer physiquement ou de neutraliser techniquement leurs appareils ?
Conclusion
Dans les entrepôts militaires du nord d’Israël sont stockés des milliers de mètres carrés de filets, héritiers des premiers filets de pêche prélevés dans le lac de Tibériade. A côté se trouvent des fusils à pompe achetés par le ministère de la Défense d’un Etat qui avait construit une défense antimissile d’un niveau technologique exceptionnel et fut le premier au monde à employer un laser au combat.
Dans un sous-sol, quelque part sous Nabatiyeh, repose une bobine de fibre optique à quarante dollars.
C’est entre ces deux entrepôts que passe aujourd’hui la véritable ligne de front. Et elle ne se trouve pas là où les négociateurs de Rome l’ont tracée.