Pendant qu’a Bichkek vingt-huit documents sur les ports, les centres de donnees et un programme antidrogue jusqu’en 2030 etaient signes, des tirs retentissaient de nouveau dans le detroit d’Ormuz, et l’Azerbaidjan s’est retrouve au croisement de ces deux agendas.
Dans la nuit du 31 aout 2026, quelques heures avant que les dirigeants de dix Etats ne prennent place au centre des congres « Irys Ordo » de Bichkek pour la traditionnelle photographie officielle, des drones americains ont frappe deux lanceurs sur l’ile iranienne de Larak. Le Commandement central des Etats-Unis au Moyen-Orient a affirme que cette frappe visait a empecher une tentative du Corps des gardiens de la revolution islamique de miner le detroit d’Ormuz. Les gardiens de la revolution ont riposte par des frappes de missiles contre des installations americaines en Jordanie et aux Emirats arabes unis. Plus au sud, dans le detroit lui-meme, un superpetrolier a heurte une mine marine, tandis que le nombre de navires osant franchir Ormuz est tombe a environ cinq par jour. En quelques heures, le cours du petrole Brent a bondi de plus de cinq pour cent.
C’est precisement a ce moment-la que le president iranien Massoud Pezeshkian se rendait a Bichkek pour participer au sommet marquant l’anniversaire d’une organisation creee il y a vingt-cinq ans afin de reduire les tensions aux frontieres et qui adopte aujourd’hui des concepts de developpement de l’intelligence artificielle ainsi que des projets de construction portuaire. Le contraste entre le theme affiche du sommet, « Vingt-cinq ans de l’OCS : ensemble pour une paix, un developpement et une prosperite durables », et les evenements qui se deroulaient dans le golfe Persique etait si saisissant qu’il constituait sans doute l’illustration la plus exacte de ce qu’est aujourd’hui l’Organisation de cooperation de Shanghai. Non pas une alternative au desordre mondial, mais un espace dans lequel les Etats tentent de construire des institutions durables sans attendre que ce desordre prenne fin.
D’un club frontalier a un systeme continental
L’histoire de l’organisation est plus prosaïque que ses ambitions actuelles. En 1996, la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan ont constitue le « Groupe de Shanghai », mecanisme destine a reduire les tensions militaires le long des frontieres post-sovietiques de la Chine. Cinq ans plus tard, en juin 2001, l’Ouzbekistan a rejoint le groupe, l’Organisation de cooperation de Shanghai a officiellement ete fondee et, un an plus tard, le 7 juin 2002, sa Charte a ete adoptee. Durant les quinze premieres annees, son agenda s’est concentre sur le terrorisme, le separatisme et l’extremisme, trois menaces inscrites dans la denomination meme de la Structure antiterroriste regionale, dont le siege se trouve a Tachkent et qui constitue le plus ancien organe permanent de l’organisation.
L’elargissement a transforme la structure au point de la rendre meconnaissable. En 2017, l’Inde et le Pakistan ont rejoint simultanement l’organisation, deux Etats ayant deja connu plusieurs guerres et toujours opposes par un differend territorial non resolu autour du Cachemire. En 2023, l’Iran est devenu membre a part entiere de l’OCS, donnant ainsi a l’organisation un acces direct au golfe Persique. La Bielorussie l’a rejointe en 2024. Aujourd’hui, l’OCS compte dix Etats, parmi lesquels trois puissances nucleaires, la Russie, la Chine et l’Inde, ainsi que le Pakistan, egalement dote de l’arme nucleaire, les deux pays les plus peuples de la planete et la quasi-totalite de l’espace post-sovietique caspien et centrasiatique. Comparer une telle construction a un bloc regional classique n’a plus guere de sens : il s’agit desormais d’un systeme politique de dimension continentale, extremement heterogene dans sa composition et depourvu de mecanisme de defense collective.
L’ampleur du rassemblement de Bichkek soulignait precisement cette heterogeneite. Outre les dix membres de l’organisation, les dirigeants et representants de l’Azerbaidjan, de l’Armenie, de la Mongolie, du Togo, de la Turquie et du Laos, ainsi que des delegations du Vietnam et de l’Egypte, se sont rendus dans la capitale kirghize. Au total, selon le service de presse du president du Kirghizstan, dix-sept Etats etrangers etaient representes. Le secretaire general de l’Organisation des Nations unies, Antonio Guterres, arrive a Bichkek le 31 aout, jour de la fete de l’independance du Kirghizstan, les a rejoints, aux cotes des secretaires generaux de la Communaute des Etats independants et de l’Organisation du traite de securite collective, du president du college de la Commission economique eurasiatique et du secretaire general de la Conference pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie. Lors de sa rencontre avec Sadyr Japarov, Antonio Guterres a souligne que le Kirghizstan, elu pour la premiere fois membre non permanent du Conseil de securite de l’Organisation des Nations unies pour la periode 2027-2028, se trouverait au coeur des efforts internationaux en faveur de la paix et du developpement durable, une formule qui place ce pays aux dimensions modestes aux cotes des puissances qui faconnent l’agenda mondial.
Vingt-huit documents plus eloquents que n’importe quel discours
A l’issue de la reunion du Conseil des chefs d’Etat, la vingt-sixieme de l’histoire de l’organisation, tenue le 1er septembre sous la presidence du president kirghiz Sadyr Japarov, vingt-huit documents ont ete signes. Sur le plan formel, les principaux etaient la Declaration de Bichkek consacree au vingt-cinquieme anniversaire de l’OCS et un protocole modifiant la Charte de 2002 : devenue une organisation de dimension continentale, l’OCS a commence a remodeler son propre texte fondateur pour l’adapter a sa nouvelle envergure.
La liste des autres documents est encore plus eloquente. Un reglement concernant le Centre universel de lutte contre les defis et les menaces a la securite a ete approuve. Des programmes de lutte contre la toxicomanie et les drogues de synthese jusqu’en 2030 ont ete adoptes. Un plan de cooperation en matiere de securite internationale de l’information pour la periode 2026-2028 a ete signe. Un programme visant a creer un « Corridor technologique vert » pour 2026-2030 a ete approuve. Un concept de creation de centres regionaux de traitement des donnees et de developpement de l’industrie de l’intelligence artificielle a ete adopte. Des memorandums distincts ont ete signes sur le climat, l’intelligence artificielle et la cooperation dans le domaine de l’information, ainsi qu’un protocole a l’Accord de cooperation dans la lutte contre la criminalite du 11 juin 2010. Une decision a forte portee symbolique figure egalement dans cette liste : Lahore, au Pakistan, a ete proclamee capitale touristique et culturelle de l’OCS pour 2026-2027. A l’issue du sommet, le Pakistan a succede au Kirghizstan a la presidence de l’organisation.
Trafic de stupefiants, cybersecurite, intelligence artificielle, centres de donnees, climat, ports : une organisation initialement consacree presque exclusivement a la securite des frontieres construit autour d’elle une infrastructure parallele adaptee au XXIe siecle. Les programmes de lutte contre les drogues de synthese et les opiaces jusqu’en 2030 ne sont pas apparus par hasard : trois Etats de cet espace, le Tadjikistan, l’Ouzbekistan et le Turkmenistan, ce dernier n’etant pas membre de l’organisation, sont frontaliers de l’Afghanistan, d’ou provient depuis des decennies l’essentiel du flux d’heroine a destination de l’espace post-sovietique et de l’Europe. Le renouvellement de ces programmes pour un nouveau cycle de cinq ans revient a reconnaitre que le changement de pouvoir a Kaboul n’a pas mis fin au trafic, mais en a seulement modifie la logistique.
Pris isolement, aucun des documents adoptes a Bichkek ne modifie l’equilibre mondial des forces. Consideres dans leur ensemble, ils constituent toutefois une ossature institutionnelle appelee a survivre aussi bien aux dirigeants actuels qu’aux crises presentes.
Des ports plutot que des declarations : la ou se decide l’avenir de l’Eurasie
Le document le plus sous-estime du paquet adopte a Bichkek n’est pas une declaration, mais le plan d’action pour le developpement des ports et des centres logistiques des Etats membres pour la periode 2026-2030. Sa preparation avait commence bien avant le sommet et de maniere tres concrete : le 25 fevrier 2026, des experts des pays de l’OCS ont examine le projet sous la presidence du Kazakhstan, puis, le 10 mars, un nouveau cycle de negociations a distance s’est tenu, aboutissant a l’elaboration d’une liste des principaux ports et centres logistiques de l’organisation.
Considerer ce plan comme un simple document technique serait une erreur. Le transport est redevenu un enjeu politique : le prix et la distance ne sont plus les seuls parametres qui comptent. Il faut egalement prendre en consideration les risques lies aux sanctions, la probabilite d’une escalade militaire, le controle des detroits et la possibilite de contourner les territoires touches par des conflits. Lors de la reunion du Conseil des chefs d’Etat, le president kazakh Kassym-Jomart Tokaiev a declare sans detour que l’interconnexion economique au sein de l’OCS ne correspondait pas encore au potentiel reel de l’organisation et a propose d’accelerer la formation d’un systeme unique de transport et de logistique en Eurasie. Derriere cette formule se trouve un calcul tres concret : selon les estimations, le Kazakhstan assure aujourd’hui environ quatre-vingt-trois pour cent du fret terrestre entre la Chine et l’Europe et n’entend pas abandonner cette position aux nouveaux itineraires sans lutter.
La route de Kachgar vers l’ouest : le calcul chinois et la chance kirghize
L’un des projets pour lesquels de tels plans sont elabores est actuellement en construction. La ligne ferroviaire Chine-Kirghizstan-Ouzbekistan, longue de 532,53 kilometres, doit pour la premiere fois relier directement les reseaux chinois et ouzbek sans transiter par le Kazakhstan, alors que le trajet actuel dure entre quarante-cinq et soixante-dix jours. Le troncon situe au Kirghizstan comprendra 304,84 kilometres de voie unique, avec possibilite d’electrification ulterieure, une vitesse de conception de 120 kilometres a l’heure et vingt gares.
Au printemps 2026, le chantier avait atteint son rythme maximal. Selon les donnees disponibles a la fin du mois de mars, plus de cinq mille personnes travaillaient simultanement sur les differents sites et environ cinq mille six cents engins etaient mobilises. Le ministre ouzbek des Transports, Ilkhom Makhkamov, a estime que le delai initial de cinq ans prevu pour la realisation du projet pourrait etre reduit d’une annee. Les marchandises qui partent aujourd’hui de Kachgar, traversent les montagnes du Kirghizstan et atteignent l’Ouzbekistan doivent ensuite poursuivre leur route quelque part : vers le nord, par l’Iran ou a travers la mer Caspienne. C’est precisement a cette bifurcation que se dessine la dimension azerbaidjanaise du sommet de Bichkek : plus l’OCS developpe activement les infrastructures logistiques jusqu’a la rive orientale de la Caspienne, plus la valeur objective de sa rive occidentale augmente.
Bakou a Bichkek : l’invite devenu une composante de l’equation des transports
Le president de l’Azerbaidjan, Ilham Aliyev, est arrive a Bichkek le 31 aout et a participe le lendemain a la reunion au format « OCS plus », qui a rassemble, selon les estimations, les representants de dix-sept a dix-huit Etats etrangers et de six organisations internationales. La liste de ses contacts bilateraux a Bichkek est plus significative que la photographie protocolaire : en deux jours, le president azerbaidjanais Ilham Aliyev a rencontre le premier ministre armenien Nikol Pashinyan, le president kazakh Kassym-Jomart Tokaiev et le president iranien Massoud Pezeshkian. Il a egalement ete photographie dans une atmosphere informelle aux cotes des presidents de la Turquie, de l’Ouzbekistan et de l’Iran, Recep Tayyip Erdogan, Chavkat Mirzioiev et Massoud Pezeshkian.
Si l’on reporte ces rencontres sur une carte au lieu de les considerer comme de simples episodes de diplomatie routiniere, l’image change. Le Kazakhstan represente la rive orientale de la Caspienne et un point d’appui du Corridor median. L’Iran correspond a l’axe Nord-Sud et a l’acces au golfe Persique. L’Armenie incarne la possibilite d’ouvrir de nouvelles communications dans le Caucase du Sud. La Turquie constitue le prolongement de la route occidentale vers l’Europe. Autour du president azerbaidjanais Ilham Aliyev se sont donc effectivement retrouves a Bichkek les dirigeants des Etats qui structurent les quatre grandes directions de transport de la geographie azerbaidjanaise, une coincidence qui cesse d’en etre une lorsqu’elle se repete pour la troisieme fois en deux jours.
Aliyev et Pashinyan : de la ligne de front aux wagons de produits petroliers
La rencontre politiquement la plus sensible du sommet a ete celle du president azerbaidjanais Ilham Aliyev et du premier ministre armenien Nikol Pashinyan, le 31 aout. Les deux parties ont reaffirme l’importance du sommet de paix de Washington du 8 aout 2025, au cours duquel, avec la participation du president des Etats-Unis Donald Trump, une declaration conjointe avait ete signee et le texte convenu de l’accord de paix avait ete paraphe. A Bichkek, il ne s’agissait deja plus de la guerre, mais de ses consequences pratiques : la « Route Trump pour la paix et la prosperite internationales », les livraisons de produits petroliers azerbaidjanais a l’Armenie, le transit de cereales et d’autres marchandises de pays tiers par le territoire azerbaidjanais, ainsi que le travail des commissions frontalieres.
Il y a peu encore, la ligne de front, les champs de mines et le statut des enclaves dominaient l’agenda entre Bakou et Erevan. Aujourd’hui, les deux dirigeants parlent de wagons, de citernes de carburant et de cargaisons de cereales. Ce changement de vocabulaire constitue l’un des rares cas ou une evolution rhetorique reflete effectivement une transformation de la realite politique au lieu d’en masquer l’absence.
L’OCS n’est pas une anti-OTAN, et c’est la l’une des sources de sa force
Un cliche persistant entoure l’organisation : la Chine et la Russie chercheraient a construire un equivalent eurasiatique de l’Alliance atlantique dirige contre l’Occident. L’examen des faits ne confirme pas cette interpretation. L’OCS ne dispose d’aucun mecanisme de defense collective, n’impose aucune obligation d’entrer en guerre aux cotes d’un autre membre et ne possede aucun commandement militaire unifie. De profondes contradictions subsistent en son sein : le differend territorial entre la Chine et l’Inde, trois guerres et un conflit toujours non resolu autour du Cachemire entre l’Inde et le Pakistan, ainsi que des rapports fondamentalement differents avec l’Occident, comme ceux de l’Iran et, par exemple, du Kazakhstan.
La force de l’organisation ne repose pas sur la discipline, mais sur son absence. L’Inde n’est pas tenue de partager la position de la Russie sur l’Ukraine pour cooperer avec Moscou dans le domaine energetique. Le Kazakhstan n’est pas oblige de choisir entre Pekin et Washington pour accueillir un sommet anniversaire. C’est cette souplesse qui rend l’OCS attractive pour les Etats qui refusent d’accorder a quiconque un droit exclusif de definir leur politique etrangere. C’est egalement le cas de l’Azerbaidjan, qui developpe simultanement ses relations avec la Turquie, l’Asie centrale, l’Iran, la Russie et l’Occident tout en restant formellement en dehors de l’organisation.
Le president bielorusse Alexandre Loukachenko a pousse cette logique jusqu’a son extreme en declarant, en marge du sommet, que l’OCS pouvait jouer le role de catalyseur dans la revitalisation de l’Organisation des Nations unies elle-meme, dont la reforme est discutee depuis longtemps et sans succes a New York. Formulee au sein d’une alliance militaire, une telle declaration aurait ressemble a une volonte de remplacer l’architecture existante de la securite internationale. Au sein de l’OCS, ou personne n’est subordonne a personne, elle a sonne comme l’une des nombreuses declarations d’intention, ni plus ni moins realiste que les vingt-sept autres documents adoptes a Bichkek.
Modi a Bichkek : l’autonomie strategique en pratique
Les entretiens entre le premier ministre indien Narendra Modi et le president russe Vladimir Poutine ont constitue une illustration presque parfaite de cette logique. Selon l’agence Reuters, Modi a declare au debut de la rencontre que la guerre en Ukraine devait prendre fin, soulignant que chaque jour de guerre faisait reculer l’humanite et que New Delhi continuerait a soutenir tous les efforts de paix. Selon les medias russes, Poutine a repondu que la Russie avancait dans cette direction. Dans le meme temps, le premier ministre indien s’est dit convaincu que la prochaine visite de Poutine au sommet du groupe des principales economies emergentes, organise a New Delhi les 12 et 13 septembre 2026, renforcerait les relations bilaterales.
Dans une alliance militaire, une telle ambivalence constituerait un probleme politique. Au sein de l’OCS, elle est la norme : l’Inde maintient d’importants achats de ressources energetiques russes, appelle publiquement Moscou a la paix et se prepare simultanement a accueillir Poutine sur son territoire deux semaines plus tard. Trois positions incompatibles selon la logique de discipline des blocs coexistent sans difficulte dans celle d’une organisation qui n’exige pas l’unanimite.
Ce que Modi n’a pas fait est tout aussi revelateur. Le premier ministre indien ne s’est associe a aucune formule appelant a un front uni contre l’Occident, n’a signe aucun document ressemblant a une declaration de coalition anti-occidentale et n’a nullement remis en cause les contacts paralleles de New Delhi avec Washington et Bruxelles. L’autonomie strategique de l’Inde fonctionne precisement parce que l’OCS n’oblige pas ses membres a choisir un camp, et New Delhi exploite cette possibilite plus methodiquement que les autres, utilisant la meme tribune pour parler de paix avec Moscou tout en se preparant a accueillir le president russe sur son propre territoire.
Xi Jinping : une multipolarite sans maitre unique
Le president chinois Xi Jinping, s’exprimant dans le cadre de la reunion « OCS plus », a qualifie la formation d’un monde multipolaire de processus historique irreversible et a appele les pays de l’organisation a participer plus activement a la reforme du systeme de gouvernance mondiale. Poutine a pour sa part affirme qu’en vingt-cinq ans, l’OCS etait devenue un centre influent du monde multipolaire. Lors de leur rencontre, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont egalement examine le developpement des corridors de transport eurasiatiques, la securite energetique et les reglements en monnaies nationales.
Pour Pekin, l’OCS constitue un instrument commode : elle n’exige aucune loyaute ideologique, ne transforme pas ses partenaires en vassaux et offre un acces permanent et simultane a l’Asie centrale, a la Russie, a l’Inde, au Pakistan et a l’Iran. Dans la conception chinoise, la multipolarite ne se construit pas par des declarations, mais par des infrastructures paralleles : l’Organisation de cooperation de Shanghai, le groupe des principales economies emergentes, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, l’initiative « la Ceinture et la Route », les mecanismes regionaux de reglement financier et les ports semblables a ceux qui ont ete examines a Bichkek.
Pendant que l’on signait des documents à Bichkek, les tirs reprenaient dans le détroit d’Ormuz
Le volet iranien du sommet s’est développé parallèlement au processus diplomatique et s’est révélé bien moins maîtrisable. Le président iranien Massoud Pezeshkian est arrivé à Bichkek accompagné du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, alors que Téhéran et Washington venaient de procéder à leur premier échange de frappes depuis la fin du mois de juillet. Le Commandement central des États-Unis a déclaré que la frappe contre l’île de Larak visait à empêcher le Corps des gardiens de la révolution islamique de miner le détroit d’Ormuz. La partie iranienne a qualifié l’opération d’agression et a annoncé avoir riposté par des frappes de missiles contre des installations américaines en Jordanie et aux Émirats arabes unis. Il est impossible de déterminer laquelle des deux versions rend le plus fidèlement compte des résultats de l’opération : elles émanent toutes deux des parties au conflit et divergent sur plusieurs détails.
Les conséquences, en revanche, ont pu être mesurées indépendamment de la version la plus proche de la réalité. Le trafic maritime dans le détroit est tombé à environ cinq navires par jour, un niveau extrêmement faible pour une voie par laquelle transitait, selon les estimations, près d’un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole avant le déclenchement de la guerre irano-américaine à la fin de février 2026. Au sud du détroit, un superpétrolier a été endommagé par une mine, tandis que les marchés pétroliers ont immédiatement réagi à la hausse : le Brent a gagné plus de cinq pour cent et dépassé les 90 dollars le baril, tandis que le brut léger américain a atteint 85,8 dollars.
Au même moment, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent avertissait que Washington introduirait probablement de nouvelles sanctions secondaires contre l’Iran chaque semaine. Une telle formulation ne laisse guère de place à une désescalade rapide et transforme le conflit en l’un des éléments permanents de l’arrière-plan sur lequel s’est déroulé l’ensemble du sommet de Bichkek.
Lors du sommet, Massoud Pezeshkian a déclaré que l’Iran était prêt à respecter ses engagements au titre de l’accord intérimaire si les États-Unis prenaient des mesures équivalentes. Il a également lié directement la question de la réouverture du détroit d’Ormuz aux décisions de Washington. La formule est symétrique et manifestement destinée à l’auditoire international précisément réuni à Bichkek le 1er septembre.
L’Asie centrale cesse d’être une zone tampon entre les puissances
L’un des principaux bénéficiaires de cette évolution est peut-être l’Asie centrale elle-même. Le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan se considèrent de moins en moins comme un territoire où rivalisent Moscou, Pékin, Washington et Ankara et assument de plus en plus activement des fonctions concrètes au sein de l’organisation. Ces fonctions ne sont désormais plus symboliques.
Astana a présidé les travaux d’experts consacrés aux ports et à la logistique. Tachkent devient un maillon essentiel de l’architecture ferroviaire reliant la Chine à la partie occidentale de l’Eurasie, tout en développant parallèlement ses échanges commerciaux avec les autres partenaires de l’Organisation de coopération de Shanghai. En marge du sommet, le premier ministre indien s’est entendu avec le président ouzbek Chavkat Mirzioïev pour porter les échanges commerciaux entre les deux pays de leur niveau actuel de 1,3 milliard de dollars à cinq milliards de dollars d’ici à 2030. Douchanbé s’est vu attribuer une fonction opérationnelle dans l’infrastructure antidrogue de l’organisation, prolongement naturel de la géographie de la frontière entre le Tadjikistan et l’Afghanistan.
L’institutionnalisation de la région est un processus beaucoup plus important qu’il n’y paraît au premier regard. L’Asie centrale cesse progressivement d’être un simple objet de la géopolitique pour devenir un sujet de sa propre politique étrangère, capable de participer à la définition de l’agenda aux côtés des grandes puissances plutôt que de le subir sous leur dictée.
La souveraineté numérique de l’OCS, une ligne restée dans l’ombre
L’un des aspects les plus sous-estimés du paquet adopté à Bichkek est le mémorandum sur la coopération dans le domaine de l’intelligence artificielle ainsi que le concept de création de centres régionaux de traitement des données et de capacités informatiques.
La rivalité de la prochaine décennie ne portera pas seulement sur le pétrole, le gaz et les corridors de transport, mais également sur les capacités de calcul, les semi-conducteurs, les centres de données, les modèles linguistiques nationaux et les ressources énergétiques nécessaires au fonctionnement des infrastructures d’intelligence artificielle. En signant ces documents, l’OCS met en place un cadre institutionnel bien avant que ces questions ne deviennent un sujet de débat public au sein même de l’organisation.
La logique est la même que pour les ports. Un État restant à l’écart des centres régionaux de données et des capacités de calcul risque de tomber dans une nouvelle forme de dépendance, qui ne sera ni liée aux matières premières ni aux transports, mais à la puissance informatique.
Sur le plan formel, le document reste un texte-cadre et ne crée aucun organisme de régulation supranational. Mais le simple fait que cette question ait été portée au niveau des chefs d’État dès 2026 montre à quelle vitesse l’agenda de l’organisation se déplace de la sécurité frontalière des années 1990 vers la souveraineté technologique.
Le monde qui succède à l’ancienne mondialisation
L’ancienne mondialisation reposait sur l’universalité : un marché mondial unique, des chaînes d’approvisionnement communes et une importance réduite des frontières. Une logique différente lui succède progressivement, fondée sur des systèmes régionaux et continentaux.
L’Europe cherche à construire son autonomie stratégique. Les États-Unis réintroduisent le protectionnisme parmi les principaux instruments de leur politique extérieure. La Chine développe une infrastructure eurasiatique. L’Inde poursuit sa stratégie de constitution d’un centre de puissance autonome. La Russie réoriente son économie vers l’Est et le Sud. Les États d’Asie centrale diversifient leurs corridors de transport.
Il ne s’agit donc pas de la fin de la mondialisation, mais de sa fragmentation en plusieurs systèmes parallèles. L’Organisation de coopération de Shanghai constitue l’une des institutions de ce nouveau monde, plus fragmenté et moins organisé autour d’un centre unique.
Pour Bakou, l’essentiel n’est pas l’adhésion, mais le caractère indispensable
De cette évolution découle une conclusion pratique pour la diplomatie azerbaïdjanaise. L’adhésion à part entière à chaque grande structure internationale relève d’une catégorie juridique. Le caractère géopolitique indispensable d’un État relève d’une catégorie autrement plus importante.
Si les marchandises chinoises traversent l’Asie centrale pour atteindre la mer Caspienne, elles ont besoin d’un partenaire sur sa rive occidentale. L’expansion des transports transcaspien du Kazakhstan nécessite une partie d’accueil de l’autre côté de la mer. L’accès terrestre de la Turquie à l’Asie centrale passe naturellement par le territoire azerbaïdjanais. L’axe Nord-Sud se referme sur l’espace situé entre la Russie et l’Iran, précisément là où se trouve l’Azerbaïdjan. L’ouverture des communications à travers l’Arménie et le Nakhitchevan ajoute encore une nouvelle configuration de transport à la Route Trump pour la paix et la prospérité internationales.
Toutes ces lignes convergent autour d’un même pays. Le résultat obtenu par Bakou à l’issue du sommet de Bichkek ne se mesure donc pas au nombre de sommets auxquels le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev est invité, mais à la transformation de la fonction même du pays. D’État du Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan est en train de devenir sous nos yeux un nœud d’un système eurasiatique beaucoup plus vaste.
Le statut formel est ici secondaire. Une adhésion pleine et entière à l’OCS donnerait à Bakou une voix dans une institution internationale supplémentaire, mais ne modifierait aucune des réalités géographiques précédemment évoquées. Le Kazakhstan et la Chine auront dans tous les cas besoin de la rive occidentale de la mer Caspienne. La Turquie aura dans tous les cas besoin d’un corridor terrestre vers l’Asie centrale. L’Arménie aura dans tous les cas besoin du transit par le territoire azerbaïdjanais pour que la Route Trump pour la paix et la prospérité internationales cesse d’exister uniquement sur le papier et commence à fonctionner sous la forme de trains, de wagons et de citernes.
La géographie vote pour Bakou indépendamment du nombre d’organisations internationales auxquelles l’Azerbaïdjan appartient.
Conclusion : un basculement qui ne fait que commencer
Dans quelques mois, peu de gens se souviendront de l’ensemble des vingt-huit documents signés à Bichkek. La feuille de route consacrée aux ports jusqu’en 2030 restera un document de travail pour les administrations chargées des transports.
La voie ferrée Kachgar-Torugart-Djalal-Abad-Andijan, dont l’achèvement pourrait intervenir un an plus tôt que prévu si le rythme actuel est maintenu, ne disparaîtra pas davantage. Le Pakistan prendra la présidence de l’OCS et préparera probablement son propre cycle de manifestations sous un nouveau mot d’ordre.
Vladimir Poutine doit se rendre à New Delhi les 12 et 13 septembre pour le sommet du groupe des principales économies émergentes. La réponse à la question de savoir si le détroit d’Ormuz sera rouvert à une navigation normale avant la fin de 2026 constituera un indicateur bien plus fiable de l’évolution de la situation au Moyen-Orient que n’importe quelle déclaration diplomatique.
L’Azerbaïdjan, lui, restera au croisement de routes que ni la Chine, ni la Russie, ni l’Inde ne peuvent entièrement reconstruire en contournant son espace géographique.
L’OCS n’est pas devenue et ne deviendra probablement jamais un centre politique unique doté d’une politique étrangère commune. Elle n’en a d’ailleurs pas besoin. Sa fonction historique pourrait être tout autre : offrir un espace au sein duquel plusieurs centres de puissance concurrents apprennent à coexister sans maître unique.
La Chine ne commande pas à l’Inde. La Russie ne dicte pas sa politique à l’Asie centrale. L’Azerbaïdjan travaille simultanément avec Ankara, Pékin, Moscou, Téhéran et l’Occident sans être contraint de choisir entre eux.
La définition la plus précise de la multipolarité en train de se former est peut-être celle-ci : non pas un monde d’alliés ni un monde régi par une idéologie unique, mais un monde d’États de moins en moins disposés à accorder à quiconque le droit exclusif de parler en leur nom.