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Le nombre de migrants dans le monde a atteint 304 millions, tandis que Trump, Meloni et les architectes du Brexit n’ont fait que recomposer les flux, car la vraie question n’est depuis longtemps plus de savoir combien de personnes laisser entrer, mais auxquelles permettre de travailler

A la fin de septembre 2026, le departement d’Etat des Etats-Unis a approuve le plan d’accueil des refugies pour l’exercice 2026 : 7 500 personnes, soit le plafond le plus bas de toute l’histoire du programme en vigueur depuis 1980. A l’epoque, sous la presidence de Jimmy Carter, le pays prevoyait d’accueillir en moyenne 95 000 personnes par an.

Le document publie prevoyait d’attribuer la quasi-totalite du quota aux Afrikaners blancs d’Afrique du Sud, que Donald Trump a qualifies de victimes de discrimination dans un pays a majorite noire, une affirmation rejetee aussi bien par le gouvernement sud-africain que par les dirigeants eux-memes de la communaute afrikaner. En apparence, cela ressemble a une victoire contre l’immigration. En realite, cela montre que la politique antimigratoire contemporaine ne consiste plus depuis longtemps a stopper les flux, mais a les recomposer en fonction d’un objectif ideologique precis.

Il n’est pas difficile de remonter aux motivations d’une telle decision. Le declencheur a ete la loi sud-africaine adoptee en janvier 2025 sur l’expropriation des terres « dans l’interet public », instrument destine a corriger l’heritage de l’apartheid, dans un pays ou la minorite blanche, qui represente environ 7 % de la population, continue de controler pres des trois quarts des terres agricoles.

Le gouvernement de Cyril Ramaphosa souligne qu’aucune parcelle n’a encore ete confisquee. Elon Musk, milliardaire ne en Afrique du Sud et proche conseiller de Trump, defend depuis des annees la these d’un « genocide blanc » dans le pays de son enfance. C’est dans le sillage de ses prises de position publiques que Washington a gele son aide a Pretoria, avant d’ordonner que les demandes des Afrikaners soient traitees en priorite : les premiers candidats a la reinstallation ont obtenu le statut de refugie en trois mois, alors que, pour les autres categories, la procedure prend habituellement entre un an et demi et deux ans. En novembre 2025, Trump a boycotte le sommet du Groupe des Vingt a Johannesburg et annonce que la reunion suivante se tiendrait dans son propre complexe hotelier a Miami, une rupture ostentatoire avec Pretoria dans laquelle la politique migratoire est devenue le prolongement direct de la vision personnelle de l’un des conseillers les plus influents de l’administration americaine.

304 millions de migrants : les chiffres qui font voler en eclats les promesses politiques

Les statistiques mondiales confirment une tendance que les responsables politiques preferent ne pas voir. A la mi-2024, le nombre de migrants internationaux, c’est-a-dire de personnes vivant hors de leur pays de naissance, avait atteint 304 millions, selon la Division de la population des Nations unies.

Ce chiffre a presque double par rapport a 1990, lorsque l’on comptait 154 millions de migrants. En proportion de la population mondiale, la progression est toutefois nettement plus modeste : de 2,9 % a 3,7 %. Durant la meme periode, presque toutes les grandes democraties ont elu au moins un dirigeant promettant de reduire radicalement les arrivees. Partout, le resultat est similaire : les chiffres ne baissent pas, les flux se redistribuent.

Trump, Meloni, Brexit : trois politiques dures, un meme resultat paradoxal

Le premier mandat de Donald Trump, de 2017 a 2021, offre un exemple revelateur de cette recomposition. Le plafond annuel d’accueil des refugies, fixe par Barack Obama a 110 000 personnes, a ete progressivement reduit par Trump : 50 000 en 2017, 45 000 en 2018, 30 000 en 2019, 18 000 en 2020, puis 15 000 en 2021, un plancher record a l’epoque.

Dans le meme temps, l’immigration legale liee au travail et au regroupement familial a beaucoup moins diminue, tandis que les entrees irregulieres par la frontiere sud ont augmente. Giorgia Meloni, arrivee a la tete de l’Italie en octobre 2022 sur la vague d’une rhetorique antimigratoire ferme, a connu l’effet inverse de celui escompte : a la mi-aout 2023, plus de 101 000 migrants etaient arrives par mer, soit presque deux fois plus qu’a la meme periode de 2022 et pres de trois fois plus qu’en 2021. Sur l’ensemble de l’annee 2022, l’Italie avait accueilli 105 129 personnes, contre 67 477 un an auparavant, restant le principal pays de transit des migrants en situation irreguliere se dirigeant vers l’Europe.

Le Brexit a sans doute produit le resultat le plus paradoxal. Le referendum de 2016 constituait, dans une large mesure, un vote contre la libre circulation des Europeens et, apres la sortie du Royaume-Uni de l’Union, le solde migratoire des citoyens de l’Union europeenne s’est effectivement effondre.

Mais le gouvernement qui avait promis aux electeurs de reprendre le controle des frontieres les a, en pratique, ouvertes plus largement a tous les autres. En 2022, le solde migratoire du Royaume-Uni a atteint le niveau record de 606 000 personnes : 925 000 arrivants etaient ressortissants de pays exterieurs a l’Union europeenne, contre seulement 151 000 citoyens de l’Union. A titre de comparaison, en 2015, un an avant le referendum, le solde migratoire etait de 329 000 personnes. Les autorites russes suivent une logique comparable, mais dans le sens inverse : tout en intensifiant une campagne antimigratoire visant les ressortissants d’Asie centrale, le Kremlin facilite simultanement l’entree de migrants venus de pays plus eloignes et culturellement differents, cherchant ainsi a remplacer un flux par un autre plutot qu’a reduire l’immigration en tant que telle.

Le principal ennemi des clotures : la demographie

Derriere ces manoeuvres se trouve une arithmetique demographique qu’aucun responsable politique ne peut abolir par decret. Les economies developpees vieillissent plus vite qu’elles ne parviennent a renouveler leur population active : la natalite recule, le nombre de retraites augmente et les postes restent vacants dans le batiment, l’agriculture, la logistique et la sante. Dans des rapports anterieurs, l’Organisation internationale pour les migrations estimait que le nombre de migrants dans le monde depasserait 400 millions d’ici a 2050, tandis que des modeles econometriques plus prudents, fondes sur les projections demographiques des Nations unies, avancent une estimation plus moderee : environ 3,5 % de la population mondiale, soit pres de 340 millions de personnes.

L’ecart de 60 millions entre ces estimations montre a quel point les projections a long terme restent incertaines : elles dependent de variables aujourd’hui presque impossibles a predire, notamment les migrations climatiques, l’evolution des conflits et l’explosion demographique en Afrique subsaharienne. Un point fait neanmoins consensus : tant qu’existera une demande structurelle de main-d’oeuvre, les flux augmenteront au lieu de diminuer. Les transferts de fonds officiellement enregistres effectues par les migrants vers leur pays d’origine ont atteint pres de 905 milliards de dollars en 2024, un montant superieur au produit interieur brut de la majorite des pays du monde et qui fait de la migration l’un des plus importants mecanismes de redistribution du capital a l’echelle planetaire.

Le paradoxe suedois : une integration maximale sur le papier, des resultats minimaux

Si les flux ne peuvent etre arretes, la seule question reellement pertinente consiste a savoir comment accueillir les migrants sans provoquer en retour une hausse de la criminalite, la formation de ghettos et une colere electorale dirigee contre l’ensemble du systeme. Sur ce point, les donnees empiriques sont bien plus surprenantes que les querelles politiques.

La reussite de l’integration n’est que faiblement correlee a la generosite des programmes sociaux comme a la severite du controle des frontieres. La Suede, qui obtient le meilleur score europeen dans l’indice des politiques d’integration des migrants, avec 86 points sur 100 selon la derniere mise a jour citee par la Fondation Friedrich-Ebert de Berlin et le coordinateur de l’indice Thomas Huddleston, affiche pourtant certains des resultats les plus mauvais parmi les pays developpes : les migrants y commettent davantage d’infractions que les Suedois de souche, gagnent moins, paient moins d’impots et leurs enfants accusent un retard scolaire. Le retour sur investissement des programmes d’integration s’y mesure sur plusieurs decennies.

En Espagne, ou la part des habitants nes a l’etranger atteignait pres de 18 % au debut de 2024, soit 7,2 millions de ressortissants de pays tiers auxquels s’ajoutaient 1,6 million de citoyens de l’Union europeenne selon Eurostat, un niveau comparable a celui de la Suede, l’indice d’integration et les depenses consacrees a ce domaine sont nettement plus faibles. Pourtant, les ecarts entre migrants et population locale en matiere de revenus, d’emploi et d’education y sont moindres, tandis que l’immigration a contribue a faire baisser le chomage et a augmenter le produit interieur brut par habitant. La Russie constitue un cas extreme : elle affiche l’un des plus faibles niveaux europeens en matiere de politique d’integration, alors que, selon les donnees disponibles, les migrants y commettent environ une fois et demie moins d’infractions que la population locale, pour un niveau d’emploi comparable.

Le travail plutot que les allocations : ce qui reduit reellement la criminalite

L’explication ne reside pas dans la generosite de l’Etat, mais dans trois facteurs : l’acces au marche du travail, la composition des flux migratoires et la capacite des institutions a empecher les discriminations. L’emploi constitue l’un des principaux facteurs predictifs de la criminalite dans tous les groupes sociaux.

Les chomeurs sont davantage susceptibles de se tourner vers des « infractions de survie » : vols, occupation illicite de logements ou participation a des reseaux clandestins qui remplacent, de fait, un revenu legal. Environ 60 % des migrants dans le monde se deplacent precisement pour travailler. Comme la criminalite est generalement plus faible parmi les travailleurs migrants que parmi la population locale, leur arrivee contribue souvent a reduire, plutot qu’a augmenter, le taux global de criminalite par habitant. Cela explique en grande partie les faibles statistiques criminelles concernant les migrants en Russie, pays qui accueille peu de refugies et fonctionne principalement avec des flux de travailleurs. Les refugies ukrainiens qui, depuis 2014, sur fond d’occupation russe de la Crimee et d’une partie des regions de Donetsk et de Louhansk, ont beneficie d’un regime preferentiel leur accordant immediatement le droit de travailler et un acces simplifie a la citoyennete, apparaissent rarement dans les statistiques criminelles comme categorie distincte.

La comparaison entre les differentes vagues migratoires au Royaume-Uni confirme directement cette tendance. Les demandeurs d’asile arrives entre la fin des annees 1990 et le debut des annees 2000, prives du droit de travailler jusqu’a la decision concernant leur dossier, ont contribue a une hausse des atteintes aux biens. A l’inverse, la vague migratoire provenant des dix nouveaux Etats membres de l’Union europeenne entre 2004 et 2007, dont les ressortissants ont immediatement obtenu le droit de travailler, a legerement reduit le niveau de criminalite.

En Italie, la regularisation du statut des Bulgares et des Roumains apres l’adhesion de leurs pays a l’Union a reduit de moitie les « infractions de survie » parmi ces groupes, mais uniquement dans le nord industrialise. Dans le sud, ou les migrants travaillaient deja de maniere informelle dans l’agriculture, l’effet a ete nul. Une decision judiciaire allemande reduisant le delai d’attente pour l’obtention d’une autorisation de travail par les refugies a fourni aux economistes une experience naturelle : ceux qui avaient du attendre sept mois supplementaires avaient une probabilite d’emploi inferieure de 20 points de pourcentage, et cet ecart n’a disparu qu’au bout de dix ans. Selon les estimations des chercheurs, les restrictions de ce type imposees a l’emploi des refugies arrives dans l’Union europeenne pendant la crise migratoire syrienne ont prive l’economie europeenne de 37,6 milliards d’euros de produit interieur brut.

L’Europe proclame le droit au travail tout en dressant elle-meme des obstacles

Un rapport du Conseil europeen sur les refugies et les exiles met en evidence un decalage systemique entre les declarations et la pratique : des dizaines de directives europeennes qualifient le travail de droit humain fondamental et exigent que les refugies aient acces au marche du travail le plus rapidement possible, mais, dans les faits, les Etats multiplient les obstacles administratifs. Aux Pays-Bas, sur les 26 520 personnes ayant depose une demande d’asile en 2021, seules 590 ont effectivement obtenu une autorisation de travailler.

En Hongrie, le titre de sejour temporaire n’est delivre que pour trois mois, contraignant l’employeur a renouveler continuellement les documents du refugie qu’il embauche, ce qui decourage les entreprises des le depart. En Grece, seuls 3 % des refugies ont reussi a ouvrir un compte bancaire permettant de percevoir un salaire. L’Irlande, a l’inverse, figure parmi les huit pays de l’Union europeenne ou le taux d’emploi des migrants originaires de pays tiers depasse celui de la population locale. C’est egalement le cas de la Pologne et de la Tchequie, qui appliquent un regime simplifie aux Ukrainiens, ainsi que du Portugal, qui a conserve des dispositions particulieres pour les ressortissants de ses anciennes colonies.

La logique de tels obstacles est rarement fortuite. Les gouvernements ont interet a afficher une attitude ferme envers les demandeurs d’asile tout en maintenant parallelement des voies distinctes, beaucoup moins visibles pour les electeurs, permettant de recruter des travailleurs migrants : visas saisonniers, programmes destines aux travailleurs qualifies et accords de « migration circulaire ».

Dans cette perspective, les obstacles imposes aux refugies sur le marche du travail constituent moins un moyen de controler leur nombre qu’un instrument permettant de dissocier, dans la perception publique, deux categories de flux : les demandeurs d’asile « indesirables » et la main-d’oeuvre « necessaire », meme lorsque les personnes concernees viennent en realite souvent des memes pays. C’est precisement cette separation qui permet d’accroitre simultanement l’accueil de travailleurs migrants tout en maintenant une rhetorique de portes fermees aux refugies, combinaison dont les electeurs percoivent rarement la contradiction.

La crise americaine : quand l’histoire revient par la frontiere sud

Le cas americain possede sa propre histoire, beaucoup plus politique qu’economique. Pendant des decennies, les migrants originaires d’Amerique latine, du Moyen-Orient et d’Afrique se sont integres aux Etats-Unis plus rapidement qu’en Europe, tandis que les refugies affichaient des taux d’emploi presque comparables a ceux des migrants venus pour travailler.

La situation a change au cours des annees 2010, lorsqu’un afflux de demandeurs d’asile venus du Honduras, du Salvador, du Guatemala et du Venezuela a commence a franchir la frontiere sud. Cette crise constitue une consequence directe de la guerre froide : les interventions americaines et le soutien apporte aux regimes autoritaires d’Amerique centrale dans les annees 1980 ont jete les bases de plusieurs decennies d’instabilite, ensuite aggravees par le trafic illegal d’armes provenant des Etats-Unis eux-memes. Contrairement aux refugies reinstalles dans le cadre des programmes du Haut-Commissariat des Nations unies pour les refugies, les demandeurs d’asile n’obtiennent pas le droit de travailler avant l’approbation de leur demande. Leur integration s’est donc revelee moins efficace, tandis que la pression sur les budgets des Etats et des collectivites locales s’est accrue.

Une reserve importante s’impose toutefois : l’ecart entre refugies et migrants economiques ne s’explique pas uniquement par la bureaucratie. A la difference des migrants economiques, les refugies ne choisissent pas necessairement leur pays d’accueil a l’avance, ne peuvent souvent pas preparer leur depart et perdent frequemment leurs documents, leurs biens et leurs reseaux professionnels au moment de leur fuite.

Les chercheurs parlent a ce propos d’un « ecart des refugies », c’est-a-dire d’un retard durable dans le rythme d’integration qui persiste meme lorsque l’acces au marche du travail est identique. L’installation administrative des refugies dans des regions economiquement sinistrees et depourvues de diaspora, les traumatismes vecus et la longue incertitude juridique aggravent encore ce phenomene. Les restrictions a l’emploi ne creent pas a elles seules le probleme : elles empechent simplement d’attenuer les difficultes propres a ce qui constitue deja la forme de migration la plus complexe.

Pourquoi la Suede a perdu face a l’Espagne

C’est ici qu’apparait une cause moins evidente de l’echec suedois : la structure historique de son propre empire. Contrairement a la Grande-Bretagne, a la France, a l’Espagne et au Portugal, qui ont bati des empires coloniaux outre-mer, la Suede s’est developpee comme une puissance continentale autour de la Baltique, a l’image de la Russie et des empires ottoman et austro-hongrois.

Les territoires qui ont autrefois dependu d’elle, notamment la Finlande, la Norvege, les pays baltes et certaines regions d’Allemagne, sont aujourd’hui presque aussi developpes que l’ancienne metropole, si bien que leurs habitants n’ont guere de raisons d’emigrer vers Stockholm. La Suede ne disposait donc ni d’une diaspora deja constituee ni d’un reservoir de main-d’oeuvre bon marche auquel elle aurait pu recourir en periode de crise demographique. Les autorites ont comble ce manque par le seul moyen disponible : l’accueil massif de refugies, principalement originaires de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, des pays culturellement et linguistiquement tres eloignes. La Suede est aujourd’hui le pays europeen comptant le plus grand nombre de refugies par habitant, et ce choix, dicte par une necessite demographique bien davantage que par un altruisme ideologique, a determine toute la trajectoire ulterieure de leur integration.

L’Espagne a resolu le meme probleme demographique d’une autre maniere. Pres de 47 % de ses migrants sont originaires d’Amerique latine, region avec laquelle Madrid entretient un regime d’exemption de visa, partage une langue commune et accorde la possibilite d’obtenir la citoyennete apres seulement deux annees de residence.

Vingt-sept pour cent supplementaires viennent d’autres pays europeens et seulement 18 % d’Afrique. Une logique comparable est a l’oeuvre en Russie, dont l’influence culturelle et linguistique en Asie centrale facilite l’integration des migrants originaires de cette region ; aux Etats-Unis, qui entretiennent depuis des siecles des liens etroits avec l’Amerique latine ; ainsi qu’en Pologne et en Tchequie, destinations depuis plusieurs decennies de migrants ukrainiens culturellement et linguistiquement proches, ce qui explique pourquoi meme l’afflux brutal de refugies ukrainiens provoque par la guerre a pu y etre absorbe avec une relative facilite.

Ce n’est pas la culture, mais la sélection : l’identité de ceux qui arrivent change tout

La proximité culturelle n’est pas la seule explication, et il serait réducteur de ramener l’ensemble de l’écart à ce seul facteur. La qualité du capital humain sélectionné joue un rôle tout aussi important. Les États-Unis sont géographiquement éloignés des principaux foyers d’émigration, et le simple fait de pouvoir s’y rendre suppose de disposer de ressources initiales dont les plus pauvres sont dépourvus.

En conséquence, les immigrés originaires du Moyen-Orient vivant aux États-Unis sont deux fois plus nombreux que l’Américain moyen à posséder un diplôme universitaire de premier cycle et gagnent légèrement plus que la moyenne nationale. En Europe, en revanche, les ressortissants des mêmes pays sont plus souvent arrivés comme travailleurs immigrés peu qualifiés, migrants en situation irrégulière ou réfugiés, et constituent l’un des groupes les plus défavorisés en matière de revenus et de statistiques criminelles. Les immigrés pakistanais aux États-Unis affichent des revenus supérieurs à la moyenne nationale, tandis qu’au Royaume-Uni ils forment l’un des groupes les plus défavorisés en matière d’emploi. Cette différence tient notamment au fait que les autorités britanniques ont elles-mêmes recruté massivement des paysans pakistanais pour travailler dans les usines dans les années 1950 et 1960, avant que leurs familles ne les rejoignent dans le cadre des programmes de regroupement familial. Une partie de l’écart en matière d’emploi s’explique également par le fait que les femmes pakistanaises au Royaume-Uni restent plus souvent en dehors du marché du travail en raison de traditions culturelles et de discriminations à l’embauche. Ce facteur se retrouve dans de nombreuses diasporas originaires de pays musulmans en Europe, sans pour autant être universel dans les communautés comparables établies ailleurs dans le monde.

Une discrimination que l’on peut mesurer

Le troisième facteur, à savoir la capacité des institutions du pays d’accueil à traiter les nouveaux arrivants sur un pied d’égalité, peut être mesuré directement. Une méta-analyse portant sur 97 expériences de terrain consacrées au recrutement dans neuf pays développés a montré que les niveaux les plus élevés de discrimination envers les curriculum vitae portant des noms associés à l’immigration étaient observés en France et en Suède. Cette discrimination touche précisément les groupes qui constituent l’essentiel des flux migratoires vers ces deux pays : les personnes noires et celles originaires du Moyen-Orient.

Les niveaux les plus faibles de discrimination à l’embauche ont été relevés en Allemagne, en Norvège et aux États-Unis. Les auteurs de l’étude apportent toutefois une précision importante : même lorsqu’un processus relativement équitable de sélection des candidatures a pu être instauré, la discrimination se déplace souvent vers d’autres domaines. En Allemagne, par exemple, le recrutement est devenu sensiblement plus équitable, mais l’accès au logement demeure systématiquement plus difficile pour les immigrés.

Un passeport, 5 000 dollars de plus par an

Le cas suisse fournit sans doute l’une des démonstrations les plus nettes du fait que la reconnaissance d’un statut produit davantage d’effets que les aides financières. Jusqu’à récemment, dans plusieurs communes, les demandes de naturalisation étaient tranchées par référendum local.

La comparaison entre les immigrés dont la demande avait été approuvée à une très faible majorité et ceux auxquels il n’avait manqué que quelques voix a révélé que les personnes ayant obtenu la citoyenneté gagnaient en moyenne 5 000 dollars de plus par an pendant les quinze années suivantes. L’effet était particulièrement marqué parmi les groupes les plus marginalisés, notamment les ressortissants de Turquie et de l’ex-Yougoslavie, ainsi que parmi les travailleurs à bas salaire. Autrement dit, la reconnaissance institutionnelle en tant que membre à part entière de la collectivité se transforme en revenus concrets de manière plus fiable que n’importe quel programme social.

Quand les migrants deviennent une arme

La migration possède également une dimension ouvertement instrumentale que les responsables politiques préfèrent souvent évoquer à voix basse. À l’automne 2021, le régime d’Alexandre Loukachenko a organisé l’acheminement massif de migrants originaires du Moyen-Orient vers les frontières de la Pologne, de la Lituanie et de la Lettonie, transformant une crise humanitaire en instrument de pression contre l’Union européenne en réaction aux sanctions. Il s’agit d’un exemple classique de transformation d’un flux humain en arme de guerre hybride, et non plus seulement en enjeu de politique sociale.

Varsovie a répondu en instaurant l’état d’urgence dans les zones frontalières et en construisant une barrière le long de la frontière avec la Biélorussie, consacrant définitivement dans le vocabulaire politique européen la notion de « migration instrumentalisée ». L’Union européenne applique une logique similaire en sens inverse : ses accords avec la Tunisie et la Libye visant à retenir les migrants en situation irrégulière loin des frontières européennes, critiqués par les défenseurs des droits humains parce qu’ils confient des personnes à des structures accusées de violences, montrent que le discours humanitaire destiné à l’électorat européen peut parfaitement coexister avec une politique rigoureuse de dissuasion aux portes de l’Union.

La prochaine décennie se dessine déjà

La trajectoire de la décennie à venir est plus prévisible que ne le laissent entendre les slogans électoraux. La pression démographique ne disparaîtra quelle que soit la composition des parlements. Les pays continueront donc à se répartir entre deux groupes, indépendamment de la rhétorique de leurs dirigeants. Certains, comme l’Espagne, la Pologne, la Tchéquie et, dans une certaine mesure, les États-Unis, ont appris à intégrer rapidement les nouveaux arrivants au marché du travail et à en tirer un bénéfice économique mesurable.

D’autres, comme la Suède, la France et, dans une large mesure, l’Allemagne, continueront de payer un prix croissant pour un modèle dans lequel de généreuses garanties sociales coexistent avec des obstacles bureaucratiques à l’emploi et au logement. Si cette tendance se poursuit, lors de la prochaine grande actualisation de l’indice des politiques d’intégration des migrants, attendue vers 2029, la Suède restera probablement parmi les pays les mieux classés en matière de droits formels accordés aux migrants tout en conservant des écarts persistants en matière d’emploi et de revenus. Cet indice ne mesure tout simplement pas l’élément qui détermine le résultat réel.

Aux États-Unis, le choix actuel de l’administration de réduire fortement le programme humanitaire tout en maintenant une économie fortement demandeuse de main-d’œuvre risque fort de reproduire les difficultés déjà rencontrées pendant le premier mandat de Trump : recours judiciaires contre les décrets présidentiels et pénuries de travailleurs dans l’agriculture et le bâtiment. Un infléchissement progressif pourrait ainsi intervenir dès les exercices budgétaires 2027 et 2028, lorsque le coût politique du manque de main-d’œuvre commencera à dépasser le bénéfice électoral d’une rhétorique de fermeté.

Les murs perdent face à un simple tampon administratif

Le fait le plus révélateur est peut-être que l’histoire mondiale des migrations au XXIe siècle n’est pas celle des murs et des clôtures, mais celle de ceux qui ont compris les premiers une réalité simple : interdire de travailler n’arrête pas une personne qui a déjà franchi la frontière. Cela ne fait que repousser de plusieurs années le moment où cette personne deviendra soit un voisin disposant d’un salaire légal et payant des impôts, soit un acteur de l’économie souterraine dont il lui sera extrêmement difficile de sortir.

Pendant que, dans la banlieue suédoise de Rosengård, un adolescent disposant de l’ensemble des droits formels garantis par les normes suédoises d’intégration attend la décision d’une commission municipale concernant son premier emploi, à Madrid, un jeune Latino-Américain du même âge, arrivé la même année, travaille déjà légalement depuis deux ans, paie ses impôts et obtiendra dans quelques mois le droit de participer aux élections locales.

La différence entre eux ne réside ni dans la générosité de l’État ni dans la couleur du passeport qui leur sera finalement délivré. Elle tient à un simple tampon administratif autorisant l’un à commencer à travailler dès la première semaine, plutôt qu’au bout de deux ans.