Des droits de douane à 50 %, des négociations rompues et le pari de Mark Carney qu’un allié, même parmi les plus proches de Washington, a le droit de dire non
Deux jours avant que les négociateurs canadiens ne fassent leurs valises en pleine nuit pour quitter Washington et rentrer chez eux, le vice-président des Etats-Unis, J. D. Vance, avait décrit, lors d’une collecte de fonds à huis clos du Parti républicain, le premier ministre canadien Mark Carney comme un homme agréable mais peu perspicace, qui « bombe le torse » et s’imagine plus coriace que Trump. L’enregistrement de son intervention parvint à la presse canadienne et transforma l’irritation professionnelle d’Ottawa en offense personnelle. Quarante-huit heures plus tard, les négociations sur un nouvel accord commercial entre deux pays dont les échanges de marchandises dépassent 870 milliards de dollars par an s’effondraient quelques heures avant l’échéance fixée à minuit. L’administration Trump imposa des droits de douane de 50 % sur quelque 20 milliards de dollars de marchandises canadiennes. Ottawa promit une riposte à l’identique. Commença alors la deuxième phase, beaucoup plus âpre, de la guerre commerciale entre deux pays qui, pendant près de deux siècles, avaient été considérés comme un modèle de voisinage pacifique.
L’attaque du vendredi soir
Ce n’était pas la première fois que les négociations échouaient, mais cet échec apparaît comme un véritable tournant. Le 21 août, le ministre canadien chargé des Relations commerciales avec les Etats-Unis, Dominic LeBlanc, passa plusieurs heures à négocier avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer. L’optimisme se maintint jusqu’au mardi, lorsque Trump suspendit les droits de douane pour trois jours et écrivit sur les réseaux sociaux que les deux parties avaient « conclu un accord ». Le vendredi soir, tout s’effondra : Washington formula au dernier moment des exigences que Carney qualifia de non économiques et d’inéquitables, estimant qu’elles remettaient en cause la fiabilité même d’un éventuel accord.
Les droits de douane de 50 % sur 20 milliards de dollars de marchandises, soit environ 5 % de l’ensemble des exportations canadiennes vers les Etats-Unis, entrèrent en vigueur à minuit exactement. Ils frappèrent notamment les crosses de hockey, les matériaux de construction, les spiritueux et certaines catégories de vêtements. Carney compara la situation à une guerre. « Quand on vous attaque, c’est une guerre. Nous avons été attaqués », déclara-t-il samedi lors d’une conférence de presse à Ottawa. Les droits de douane de rétorsion canadiens visant l’acier, les produits laitiers, l’électroménager, les machines agricoles, les produits de l’industrie papetière et l’électronique doivent entrer en vigueur le 8 septembre.
Pour les Canadiens ordinaires, le prix du conflit n’a désormais plus rien d’abstrait. Le sidérurgiste Algoma avait annoncé en décembre la suppression de mille emplois sur fond de pression tarifaire, tandis que les banques alimentaires caritatives de l’Ontario constataient une hausse de 13 % des demandes en un an. Dans le même temps, un mouvement de réaction sociale prend de l’ampleur : la chaîne de supermarchés Loblaws a renforcé l’étiquetage des produits canadiens, le nombre de Canadiens voyageant aux Etats-Unis a sensiblement diminué et les autorités provinciales avaient déjà commencé, dès janvier 2025, à retirer ostensiblement les alcools américains des rayons des magasins publics, lorsque Doug Ford avait pour la première fois menacé d’interrompre les ventes de whisky et de bourbon en réponse aux premières menaces tarifaires de Trump. L’économie du ressentiment fonctionne dans les deux sens, mais politiquement elle profite bien davantage à un gouvernement capable de présenter aux électeurs l’image d’un agresseur extérieur qu’à une administration contrainte d’expliquer aux habitants de la ceinture industrielle pourquoi les prix des automobiles et des matériaux de construction continuent d’augmenter.
Une cicatrice le long du quarante-neuvième parallèle
Les tensions entre Washington et Ottawa ne sont pas apparues soudainement. Dès le premier mandat présidentiel de Trump, les longues négociations destinées à remplacer l’ALENA avaient débouché sur l’Accord Canada–Etats-Unis–Mexique, entré en vigueur le 1er juillet 2020 et conçu pour une durée initiale de seize ans. Au Canada, aux Etats-Unis et au Mexique, cet accord est désigné par des acronymes différents, mais sa substance est identique : il a remplacé l’Accord de libre-échange nord-américain de 1994 et prévoit un réexamen conjoint obligatoire de ses dispositions tous les six ans.
L’animosité personnelle entre Trump et le premier ministre de l’époque, Justin Trudeau, compliquait encore les relations. A la fin de 2024, le président qualifiait publiquement Trudeau de « gouverneur » et le Canada de « cinquante et unième Etat », tout en cherchant parallèlement à obtenir le contrôle du Groenland. Derrière ces provocations se dessinait une doctrine cohérente : la sécurité économique est indissociable de la sécurité nationale, ce qui transforme automatiquement les principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis en cibles potentielles de pression. « Ecoutez n’importe quel responsable du département d’Etat, du Trésor ou du département du Commerce et vous entendrez la même chose : la sécurité économique, c’est la sécurité nationale », résumait Drew DeLong, expert du centre d’analyse Kearney.
Les frictions entre les deux voisins ne constituent évidemment pas une nouveauté. L’accord de libre-échange conclu en 1988 entre le Canada et les Etats-Unis, précurseur de l’ALENA, s’accompagna dès l’origine de différends concernant les secteurs laitier, avicole et des oeufs, protégés par le système canadien de gestion de l’offre, ainsi que d’un conflit décennal autour des exportations de bois d’oeuvre résineux, qui s’apaisait puis reprenait indépendamment de l’identité du locataire de la Maison-Blanche. L’administration Biden ajouta à cette liste de sujets litigieux la taxe canadienne sur les services numériques appliquée aux recettes des grandes plateformes technologiques, instaurée en 2024 puis supprimée par Ottawa sous la pression directe de Washington.
La nouveauté de la phase actuelle ne réside donc pas dans la nature des griefs, mais dans la volonté d’utiliser l’éventail le plus large possible d’instruments de pression : des droits de douane nationaux justifiés par l’état d’urgence, et non plus des mesures ciblées résultant d’enquêtes commerciales particulières, comme cela avait été la pratique pendant des décennies.
Le fentanyl comme prétexte
Le 1er février 2025, Trump signa le décret présidentiel 14193, proclamant l’état d’urgence en raison du trafic de fentanyl à travers la frontière nord et accusant le Canada d’inaction. Les chiffres réels étaient pourtant modestes : selon les statistiques américaines et canadiennes, le fentanyl saisi à la frontière canadienne entre 2022 et 2024 représentait moins de 0,1 % du volume total des saisies, l’essentiel du trafic passant par le Mexique.
Ce motif officiel n’empêcha pas l’instauration de droits de douane de 25 % sur la majorité des produits canadiens et de 10 % sur les ressources énergétiques et les engrais potassiques. Ottawa riposta en imposant des droits équivalents sur 30 milliards de dollars canadiens d’importations américaines, créa une structure spéciale chargée de la lutte contre le fentanyl, inscrivit sept organisations criminelles transnationales sur la liste des organisations terroristes et consacra 1,3 milliard de dollars canadiens au renforcement de la frontière.
Au printemps s’ajoutèrent les droits de douane sur l’automobile et la métallurgie : 25 % sur les véhicules importés et les pièces détachées à compter du 3 avril, puis une réponse canadienne analogue visant les automobiles américaines à partir du 9 avril. Comme les automobiles produites au Canada sont constituées en moyenne pour moitié de composants américains, le taux effectif appliqué à l’assemblage canadien fut ramené à environ 12,5 %, rare exemple de compromis au milieu d’une escalade générale.
En mai, le Tribunal américain du commerce international jugea que les droits imposés au titre de la législation sur les pouvoirs économiques d’urgence internationale excédaient les pouvoirs présidentiels. La Maison-Blanche passa néanmoins outre cette décision et annonça, à la fin juillet, un relèvement du taux à 35 % à compter du 1er août. Le dénouement juridique n’intervint qu’en février 2026, lorsque la Cour suprême des Etats-Unis priva définitivement le président du droit d’imposer des droits de douane sur le fondement de cette législation.
L’administration ne renonça pas pour autant. Elle se rabattit sur l’article 122 de la loi commerciale de 1974, instaurant pour cent cinquante jours un prélèvement additionnel temporaire de 10 %, puis lança en mars 2026 une enquête visant soixante partenaires commerciaux, dont le Canada, accusés de pratiques déloyales. L’objectif était de constituer une nouvelle base juridique permettant de déclencher une nouvelle vague de droits de douane en remplacement des mesures déclarées illégales.
L’asymétrie qu’Ottawa préfère ne pas mettre en avant
La rhétorique publique des autorités canadiennes est combative, mais la structure même de l’économie impose une stratégie beaucoup plus prudente. Selon les propres calculs de la Maison-Blanche, le commerce représente 67 % du produit intérieur brut canadien, contre 24 % du produit intérieur brut américain. La dépendance est donc asymétrique, au détriment d’Ottawa.
Le volume total des échanges de marchandises du Canada avec l’ensemble de ses partenaires mondiaux se situe autour de 1 500 milliards de dollars, tandis que celui des Etats-Unis dépasse 6 400 milliards. Le Canada constitue pour Washington un marché important, mais loin d’être irremplaçable. A l’inverse, les Etats-Unis demeurent pour l’économie canadienne un débouché auquel aucune solution de substitution comparable ne peut être trouvée dans un avenir prévisible.
L’industrie automobile illustre mieux que tout autre secteur cette vulnérabilité. Environ 1,1 million de véhicules sont exportés chaque année du Canada vers les Etats-Unis, ce qui représente près de 7 % de la demande intérieure américaine. Dans le même temps, les automobiles et les pièces détachées constituent près de 15 % de l’ensemble des exportations canadiennes vers le sud, derrière seulement les ressources énergétiques.
L’Ontario, qui concentre environ un tiers de la population canadienne et abrite Toronto, la plus grande ville du pays, dépend économiquement de cette intégration peut-être encore davantage que l’Alberta pétrolière ne dépend des oléoducs à destination des Etats-Unis. C’est précisément pourquoi la rhétorique de Carney sur sa disposition à « faire la guerre » s’accompagne d’une tactique prudente. Aucun des deux camps ne pourrait supporter sans dommages une rupture complète des chaînes d’approvisionnement. Mais si l’un d’eux devait être contraint de l’endurer, le Canada serait le premier à en subir les conséquences. Ottawa le comprend parfaitement.
Reagan contre Trump
A l’automne 2025 survint un épisode révélant à quel point ce conflit était devenu personnel. Le 14 octobre, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, annonça une campagne publicitaire de 75 millions de dollars canadiens destinée au public américain. La vidéo reprenait des extraits d’une allocution radiophonique prononcée en 1987 par Ronald Reagan, dans laquelle celui-ci qualifiait les droits de douane d’erreur économique conduisant aux guerres commerciales et à une hausse des prix supportée par les travailleurs américains.
Le 23 octobre, Trump annonça sur les réseaux sociaux l’arrêt total des négociations, qualifiant la publicité de falsification scandaleuse. La fondation Reagan dénonça pour sa part un montage sélectif des propos de l’ancien président et menaça de poursuites judiciaires.
Ford ne céda pas. Il qualifia la campagne de publicité la plus réussie de l’histoire de l’Amérique du Nord, affirma que son objectif, ouvrir aux Etats-Unis un débat sur le coût du protectionnisme, avait été atteint, et n’accepta qu’ensuite de retirer la vidéo des antennes.
Le 31 octobre, Trump déclara aux journalistes que Carney s’était personnellement excusé pour cet épisode. Il qualifia le premier ministre canadien d’« homme très agréable », tout en continuant d’affirmer que la publicité était mensongère. Les négociations reprirent formellement, mais l’amertume demeura. Elle permet en grande partie de comprendre la brutalité de la rupture intervenue en août.
L’épisode publicitaire est révélateur moins par son contenu que par la réaction qu’il provoqua. Trump interrompit les négociations non pas en raison des chiffres figurant dans un barème tarifaire, mais à cause de ce qu’il percevait comme une humiliation publique : l’utilisation des paroles d’une figure emblématique du Parti républicain contre sa propre politique, directement devant le public américain.
Pour le Canada, la leçon fut claire. Une pression informationnelle précisément ciblée peut inquiéter Washington presque autant que les calculs tarifaires, car elle atteint l’orgueil politique d’une administration particulièrement sensible à l’image de sa propre puissance. Depuis lors, les responsables canadiens sont sensiblement plus prudents dans leurs déclarations publiques. Mais l’instrument demeure disponible : s’adresser directement au public américain par les canaux dont dispose Ottawa. Il sera vraisemblablement utilisé à nouveau si les négociations s’enlisent.
Le compte à rebours de l’Accord Canada–Etats-Unis–Mexique
Le 1er juillet 2026 arriva l’échéance juridiquement prévue : le réexamen obligatoire au terme de six années, inscrit à l’article 34.7 de l’accord. La commission réunissant les trois pays se réunit à distance et le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, déclara que Washington « n’avait pas accepté de prolonger l’accord dans sa forme actuelle ». Formellement, l’accord ne fut donc pas prolongé.
Le Mexique et le Canada confirmèrent au contraire leur volonté de le renouveler pour seize années supplémentaires. Juridiquement, rien de catastrophique ne s’est produit : l’accord demeure en vigueur jusqu’en 2036 et entre dans un régime de réexamens annuels si les parties ne parviennent pas à un compromis auparavant.
Politiquement, en revanche, cette révision a déclenché un compte à rebours de dix ans. Dès la fin juillet, le Mexique avait engagé avec Washington de véritables négociations bilatérales sur le fond, tandis que le Canada n’avait toujours pas commencé de consultations substantielles sur les textes. Ottawa se limitait essentiellement aux déclarations générales du ministre LeBlanc, qui présentait comme priorité la suppression des droits sectoriels frappant l’acier, l’aluminium, l’automobile et le bois d’oeuvre.
La divergence des trajectoires était devenue visible bien avant l’échec du mois d’août et l’annonçait en grande partie : le Mexique avançait vers une intégration plus étroite au marché américain, tandis que le Canada demeurait bloqué sur ses positions initiales.
L’ambassadrice canadienne sortante à Washington, Kirsten Hillman, reconnaissait encore au printemps qu’elle n’était pas en mesure de prédire si le réexamen de l’accord serait achevé en 2026. Elle soulignait parallèlement le soutien considérable dont bénéficiait le principe même de l’accord au sein des milieux d’affaires américains, fortement dépendants de chaînes de production intégrées.
La révision de 2026 n’est donc pas juridiquement un ultimatum. Politiquement, elle s’est toutefois transformée en source permanente d’incertitude : chaque nouveau droit de douane est désormais perçu par les parties non comme un incident isolé, mais comme un élément d’une négociation beaucoup plus vaste sur le destin de l’ensemble de l’accord pour les années à venir.
L’atout du potassium
Contrairement à l’image répandue d’un voisin docile, Ottawa dispose de véritables moyens de pression. Le Canada fournit plus de 80 % des engrais potassiques consommés par l’agriculture américaine, dont une part importante provient de l’entreprise Nutrien. Les installations du Québec et de Colombie-Britannique assurent environ 70 % de l’approvisionnement américain en aluminium.
Les mines de Cameco, en Saskatchewan, couvrent jusqu’à un quart des besoins américains en uranium, tandis que le nickel, le zinc et le germanium produits par Teck en Colombie-Britannique alimentent le complexe militaro-industriel des Etats-Unis.
Ce n’est pas un hasard si, dès janvier 2025, avant même l’escalade à grande échelle, Trump avait lui-même ramené de 25 à 10 % le taux annoncé sur certaines matières premières canadiennes. Il s’agissait d’une reconnaissance indirecte d’une dépendance que l’administration préfère ne pas évoquer publiquement.
Le ministre canadien des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, avait avancé l’idée d’une alliance nord-américaine de l’uranium baptisée « Forteresse Amérique du Nord », tandis que Doug Ford proposait parallèlement la création d’une alliance canado-américaine sur les minéraux critiques assortie d’une procédure accélérée de délivrance des autorisations.
Dès 2025, l’Ontario et la Colombie-Britannique avaient menacé d’interdire les exportations de minéraux critiques si les droits de douane de 25 % n’étaient pas supprimés. Jusqu’à présent, cet atout n’a pas été pleinement utilisé, mais sa simple existence confère au Canada un poids sans commune mesure avec la différence de taille entre son économie et celle de son voisin du sud.
Il est révélateur que le gouvernement fédéral canadien possède déjà une expérience de l’utilisation des ressources minérales comme instrument géopolitique. En 2022, Ottawa avait contraint trois entreprises chinoises à céder leurs participations dans des projets miniers canadiens, notamment dans une mine de césium située dans le nord de l’Ontario, en invoquant des considérations de sécurité nationale.
Ce précédent montre sans ambiguïté que l’Etat canadien est disposé à intervenir dans son propre secteur minier au nom d’objectifs stratégiques. La menace théorique de limiter les livraisons vers les Etats-Unis ne relève donc pas d’une rhétorique vide, même si sa mise en oeuvre réelle entraînerait également des coûts douloureux pour le Canada lui-même, dont l’industrie extractive est historiquement orientée vers le marché américain.
Téhéran et Ottawa : deux épreuves de résistance
La guerre avec l’Iran et le conflit commercial avec le Canada appartiennent à des catégories de puissance très différentes, mais ils mettent à l’épreuve la même hypothèse : la puissance américaine est-elle capable d’imposer sa volonté à un partenaire objectivement plus faible, mais disposant de quelques points de pression particulièrement sensibles ?
Téhéran compte sur les frappes visant les alliés des Etats-Unis dans la région et sur la menace pesant sur la navigation dans le détroit d’Ormuz. Ottawa dispose d’un autre arsenal : l’accès à l’énergie, les minéraux critiques et la possibilité d’un boycott des produits américains par les consommateurs canadiens, déjà visible dans la campagne « achetez canadien » et dans l’essor du tourisme intérieur au détriment des voyages aux Etats-Unis.
« A mesure que le monde devient une arène de lutte pour la sécurité économique, l’exploitation des goulots d’étranglement des chaînes d’approvisionnement se généralisera, et chaque pays devra simplement identifier ses propres points de pression », résume Drew DeLong.
Imran Bayoumi, directeur adjoint du programme « Initiative géostratégique » du Conseil atlantique, en tire une conclusion plus sévère encore : exercer continuellement une pression sur les alliés et les partenaires les pousse plus souvent à rechercher de nouvelles relations qu’à capituler devant les exigences de Washington.
Le pari sur les élections de mi-mandat
La prochaine échéance politique majeure sera celle des élections de mi-mandat au Congrès américain en novembre. Une victoire des démocrates réduirait considérablement la marge de manoeuvre de Trump ; un succès des républicains, au contraire, lui donnerait les mains beaucoup plus libres. A en juger par sa rhétorique et par le rythme auquel elle consent des concessions, Ottawa mise précisément sur le premier scénario, en espérant que la crainte de perdre des voix dans des Etats industriels comme le Michigan et l’Ohio, où l’industrie automobile dépend étroitement des chaînes d’approvisionnement transfrontalières, contraindra la Maison-Blanche à accepter un compromis avant même le jour du scrutin.
C’est précisément pour cette raison que la mesure la plus douloureuse parmi les nouveaux droits de douane américains, les 50 % annoncés sur les automobiles assemblées au Canada et leurs composants, ne devrait, selon les informations disponibles, entrer en vigueur qu’au début de 2027 : suffisamment longtemps après les élections pour éviter un choc immédiat sur l’emploi dans les circonscriptions disputées, mais assez rapidement pour maintenir la pression. Imran Bayoumi estime que les divisions politiques internes au Canada sont moins profondes que ne le suppose Washington. Selon lui, Carney dispose d’une marge de sécurité suffisante pour continuer à exiger un accord avantageux et refuser de se contenter de moins.
Le pari sur les élections de mi-mandat est cependant une arme à double tranchant. Si les républicains renforcent contre toute attente leurs positions au Congrès, Trump n’y verra pas une raison de modérer sa politique, mais la preuve qu’une ligne dure envers les alliés est politiquement rentable. Ottawa perdrait alors tout levier électoral jusqu’à l’élection présidentielle de 2028. Carney semble parfaitement conscient de cette alternative. C’est pourquoi, parallèlement à son attente du scrutin de novembre, il élabore un plan de rechange qui ne dépend nullement du résultat des élections américaines : les mesures mêmes de diversification des exportations et de soutien intérieur à l’industrie que le gouvernement poursuit indépendamment du calendrier politique de son voisin du sud.
Le style de Trump ajoute une dose supplémentaire d’incertitude à tous les calculs de ses partenaires. En un an et demi de second mandat, il a montré à plusieurs reprises qu’il était prêt à changer brutalement de cap : suspendre des droits de douane après un appel téléphonique, annoncer sur les réseaux sociaux qu’un « accord » a été conclu quelques jours seulement avant son échec réel, interrompre des négociations à cause d’une publicité puis les reprendre après des excuses personnelles.
Cette imprévisibilité profite à court terme à la partie américaine : elle maintient les partenaires sous tension permanente et les empêche d’élaborer une stratégie de résistance à long terme. Mais elle affaiblit simultanément la réputation même de Washington en tant que partenaire fiable dans une négociation. Dans leurs conversations privées, les responsables canadiens formulent de plus en plus souvent une conclusion qui aurait semblé impensable trois ans auparavant : il faut négocier avec l’administration Trump en partant du principe que tout accord peut être dénoncé unilatéralement à n’importe quel moment. Dès lors, la valeur de l’accord lui-même diminue par rapport à celle de l’indépendance à son égard.
Le choix : se fondre ou prendre ses distances
Depuis le retour de Trump au pouvoir, Carney formule publiquement une autre option : le Canada peut poursuivre son éloignement du voisin du sud en augmentant délibérément la distance qui les sépare. A l’automne 2025, le premier ministre a annoncé son intention de doubler le volume des exportations canadiennes vers les pays autres que les Etats-Unis, estimant que la dépendance traditionnelle à l’égard de cette alliance était incompatible avec un monde où les règles du jeu changent en permanence.
Les près de 25 milliards de dollars consacrés au soutien des travailleurs et des entreprises canadiennes au cours des dix-huit derniers mois, ainsi que le budget de 2026 annoncé pour l’automne et destiné à renforcer la compétitivité de l’économie, relèvent de la même stratégie de diversification.
Le Mexique suit exactement la trajectoire inverse. Le pays accélère son intégration au marché américain, mène des négociations substantielles et semble manifestement déterminé à rester dans l’orbite de Washington, quelles qu’en soient les conditions. Les autres partenaires commerciaux des Etats-Unis, notamment leurs alliés européens et asiatiques, observent attentivement la résistance canadienne, qui pourrait devenir un modèle pour leur propre comportement.
« Dans dix ans, cette situation sera étudiée dans les salles de cours, affirme Drew DeLong. Des trajectoires divergentes sont apparues en Amérique du Nord. La seule question est de savoir si elles finiront par converger de nouveau ou si elles s’éloigneront définitivement, et qui en sortira finalement gagnant. »
La différence entre ces trajectoires se lit également dans le ton des déclarations officielles. Lors des négociations à Mexico, la partie mexicaine se concentre sur les aspects techniques : règles d’origine des marchandises, approfondissement de la coopération en matière de sécurité économique. La rhétorique canadienne, elle, s’exprime de plus en plus dans le registre de la souveraineté et de la dignité nationale.
Ce vocabulaire est efficace pour mobiliser un électorat intérieur lassé des humiliations répétées infligées par le voisin du sud, mais il s’accorde difficilement avec le langage des concessions techniques sans lesquelles aucun accord commercial ne peut, en définitive, être conclu. Le pari de Carney consiste donc essentiellement à considérer que la dignité constitue en elle-même un atout dans une négociation, et que Washington préférera finalement conclure un accord avec un partenaire fier plutôt que d’obtenir la capitulation d’un voisin docile qui ne ferait désormais plus confiance à l’Amérique.
Qui cédera le premier
Les limites de la puissance américaine ne se révèlent pas lorsqu’un adversaire plus faible remporte la victoire, mais lorsqu’il démontre que le coût de sa soumission est supérieur à celui que l’acteur le plus puissant est prêt à payer.
Le Canada n’a pas encore gagné. Les droits de douane sont en vigueur, l’industrie automobile subit des pertes et le sidérurgiste Algoma a déjà supprimé mille emplois sur fond de guerre commerciale.
Les prochains mois fourniront trois indicateurs concrets permettant d’évaluer l’issue de l’affrontement. Le 8 septembre entreront en vigueur les droits de douane de rétorsion canadiens. Il deviendra alors possible de mesurer si Ottawa est réellement prêt à frapper les secteurs américains sensibles ou s’il se contentera de gestes symboliques.
D’ici décembre, on saura si les deux parties reviennent à la table des négociations sous la pression des élections imminentes ou si elles préfèrent geler le conflit jusqu’à ce que le verdict des urnes soit connu.
Enfin, au début de 2027, lorsque les droits de douane de 50 % sur les automobiles canadiennes doivent entrer en vigueur, il apparaîtra clairement si Washington est réellement disposé, par principe, à porter un coup à l’industrie automobile intégrée du Michigan et de l’Ohio, ou s’il reculera devant ses propres risques électoraux.
En attendant, le seul fait que cette confrontation ait lieu modifie déjà les calculs de toutes les autres capitales. Le premier ministre d’un pays qui, pendant des décennies, fut considéré comme le modèle même du partenaire subalterne de Washington qualifie publiquement les actes de son allié d’agression et quitte ostensiblement la table des négociations plutôt que d’accepter des conditions défavorables sous la pression d’une échéance.
Si les Canadiens, jadis réputés accommodants, sont capables de résister, alors le modèle de contrainte sur lequel repose toute la stratégie commerciale de la deuxième administration Trump fonctionne de manière sélective et non universelle. Cette conclusion est déjà étudiée à Bruxelles, Tokyo et Séoul, où l’on prépare les positions de négociation de demain.
Washington risque ainsi d’obtenir non pas un voisin ayant capitulé, mais un voisin définitivement convaincu qu’il doit apprendre à vivre par ses propres moyens. Et cette leçon pourrait s’avérer beaucoup plus coûteuse et durable que les quelque 20 milliards de dollars de marchandises frappées aujourd’hui par les droits de douane.