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La troisième guerre du golfe Persique a fait s’effondrer la confiance envers l’Amérique et, sans qu’un seul coup de feu soit tiré, a hissé le prestige de Pékin à un niveau dont Xi Jinping lui-même n’aurait pu rêver

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire contre l’Iran, déclarant vouloir détruire le programme nucléaire iranien et éliminer la menace balistique pesant sur Tel-Aviv. Six mois plus tard, à Washington comme à Londres, le principal vainqueur de cette guerre est désormais considéré comme un pays qui n’a tiré aucun missile et n’a perdu aucun soldat : la Chine communiste. Le paradoxe de cette troisième guerre du Golfe est simple : plus le président américain s’applique à démontrer sa puissance, plus vite s’effondre la réputation sur laquelle cette puissance reposait depuis sept décennies.

L’ombre des deux guerres précédentes

La comparaison s’impose d’elle-même. L’opération « Tempête du désert » de 1991 reposait sur une coalition de trente-cinq États et sur une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, tandis que l’Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe avaient, sans hésitation, mis leur territoire à la disposition des forces américaines. L’invasion de l’Irak en 2003 ne bénéficiait plus d’une telle unanimité, mais Washington agissait encore en hégémon reconnu, dont les alliés considéraient la présence militaire dans la région comme une donnée acquise et non comme une question négociable. La guerre actuelle est la troisième de cette série, et la première dans laquelle les États-Unis n’ont trouvé ni vaste coalition ni confiance inconditionnelle de leurs partenaires. Cette fois, les monarchies du Golfe ont affiché une prudence marquée, évitant toute implication au-delà du strict minimum nécessaire, tandis que les alliés d’Asie de l’Est observaient les événements avec une inquiétude croissante quant à leur propre sort en cas de crise comparable autour de Taïwan.

Cent jours sans victoire

La campagne contre Téhéran avait été conçue comme une opération rapide et chirurgicale. Il en est allé autrement. Au 3 mars, selon la chaîne Al-Arabiya, l’Iran avait déjà lancé contre les pays arabes de la région plus de 450 missiles balistiques et 1 140 appareils sans pilote, frappant non seulement les infrastructures militaires américaines, mais aussi les installations énergétiques et les quartiers résidentiels des alliés de Washington. En riposte, le Corps des gardiens de la révolution islamique a fermé le détroit d’Ormuz, artère par laquelle transite environ un cinquième du trafic pétrolier maritime mondial.

Le bilan militaire des premières semaines de guerre apparaissait ambigu pour les deux camps. L’armée de l’air qatarie a abattu deux chasseurs-bombardiers iraniens Su-24. Un sous-marin américain a torpillé la frégate iranienne Dena, faisant plus d’une centaine de morts ou de disparus parmi les marins. Le 25 mars, Israël a annoncé l’élimination du commandant des forces navales du Corps des gardiens de la révolution islamique, Alireza Tangsiri. Selon le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, cet amiral était précisément responsable du blocus du détroit. Les pertes iraniennes ont été lourdes, mais non critiques : Téhéran a conservé sa capacité à produire à bas coût ses propres missiles et a poursuivi ses frappes contre Israël et les États du Golfe même cent jours après le début du conflit.

C’est précisément cette absence de dénouement, autrement dit l’impossibilité d’obtenir une victoire militaire rapide et incontestable, qui est devenue le premier et principal facteur ayant modifié le rapport de forces régional au détriment de Washington.

La raison est simple et peu agréable pour le Pentagone. Depuis des décennies, l’industrie balistique iranienne a été construite précisément en prévision d’une longue guerre d’usure, et non d’une bataille décisive susceptible d’être remportée en une seule campagne. Les missiles produits en Iran coûtent à Téhéran plusieurs fois moins cher que les systèmes de défense antimissile que ses adversaires sont contraints de déployer. Cette asymétrie des coûts a empêché les États-Unis d’obtenir une victoire rapide et convaincante malgré leur supériorité écrasante dans les airs et sur mer.

Le spectacle d’Ormuz en trois actes

En 2026, le sort du détroit d’Ormuz est devenu une intrigue à part entière, jalonnée de déclarations contradictoires et de manœuvres diplomatiques. Le 13 avril, sur instruction de Donald Trump, le Commandement central des forces armées américaines a instauré son propre blocus du détroit, après l’échec de négociations de près de quinze heures entre les délégations américaine et iranienne à Islamabad. Dès le 17 avril, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, annonçait la réouverture du passage à la navigation commerciale, démontrant ainsi que le contrôle effectif de cette voie maritime demeurait un objet de confrontation et non un fait accompli.

En juin, les parties ont signé un mémorandum d’entente qui assouplissait officiellement le blocus pour deux mois et rétablissait la navigation. Durant cette période, Trump n’a cessé de multiplier les déclarations contradictoires, annonçant tantôt la défaite militaire imminente de l’Iran, tantôt un accord de paix pratiquement conclu. En août, l’analyse rétrospective du marché pétrolier a révélé que, de mars à mai, les exportations iraniennes réelles s’étaient maintenues autour de 1,5 million de barils par jour, indépendamment de tout mémorandum, et que les déclarations officielles concernant le blocus et sa levée correspondaient assez peu aux flux commerciaux effectifs. Le 13 juillet, Trump a annoncé que le détroit d’Ormuz passait sous contrôle américain, qualifiant Washington de « gardien » du passage, tout en précisant que les restrictions concernaient exclusivement les navires iraniens et que le reste du monde pouvait emprunter librement le détroit.

Trois mois de communiqués contradictoires sur le statut d’un seul et même détroit ont offert la meilleure illustration de la manière dont une guerre conçue pour démontrer la puissance américaine s’est transformée en démonstration de ses limites.

Derrière les déclarations catégoriques de Trump sur le passage du détroit sous contrôle américain se cache une réalité beaucoup moins tranchée. Il est impossible de maintenir indéfiniment un blocus physique sans risquer d’entraîner dans le conflit des pays tiers dont les pétroliers traversent également le détroit. Quant aux restrictions sélectives fondées sur la nationalité des navires, elles sont extrêmement difficiles à appliquer en pratique. L’expérience acquise par le marché mondial des pétroliers dans le contournement des sanctions grâce aux changements de pavillon et au recours à des intermédiaires, notamment avec la « flotte fantôme » russe après 2022, transforme un tel blocus sélectif en déclaration politique davantage qu’en instrument réellement opérationnel.

Le magicien du pétrole venu de Pékin

Pendant que Washington faisait la guerre et s’empêtrait dans ses formulations, c’est la Chine qui a assuré la véritable stabilisation du marché pétrolier. Selon les analystes de Société Générale, Pékin a réduit ses importations de pétrole de 11,7 millions de barils par jour en février à moins de 9 millions à la fin du mois de mai, soit une baisse de près de trois millions de barils. Les statistiques douanières chinoises dressent un tableau encore plus spectaculaire : 7,8 millions de barils par jour, le niveau le plus faible depuis octobre 2017, dont 6,6 millions acheminés par voie maritime. Entre janvier et mai, la Chine a importé au total 218,363 millions de tonnes de pétrole, soit près de 5 % de moins qu’un an auparavant.

L’effet a été déterminant. Les approvisionnements pétroliers mondiaux ont diminué de 14 % depuis le début des hostilités, mais les prévisions annonçant une flambée des cours jusqu’à 200 dollars le baril ne se sont pas réalisées : depuis la fin mai, les prix n’ont pas dépassé le seuil psychologique des 100 dollars. Un analyste du marché a estimé que la réduction des importations chinoises avait eu une efficacité comparable à celle des quotas de l’OPEP+ : sans elle, les cours mondiaux auraient pu dépasser 150 dollars le baril dans un contexte de fermeture du détroit d’Ormuz. En août, lorsque le prix a néanmoins franchi les 90 dollars, Pékin a recommencé à limiter ses achats et à puiser dans ses réserves. Selon Kpler, les stocks commerciaux et stratégiques de la Chine ont diminué de près de 8 % par rapport à leur sommet de mai, mais dépassent toujours 1,16 milliard de barils, un matelas dont aucun autre pays au monde ne dispose.

Javier Blas, l’un des principaux spécialistes du pétrole de l’agence Bloomberg, décrit ce qui se produit comme un changement d’époque : autrefois, lors des crises pétrolières, le président des États-Unis appelait Riyad pour lui demander d’augmenter sa production ; aujourd’hui, le monde se tourne de plus en plus vers Pékin pour lui demander de réduire ses achats. La motivation de la Chine est pragmatique et n’a rien d’altruiste : l’économie chinoise est tournée vers l’exportation, et une crise mondiale frapperait le pouvoir d’achat de ses propres clients plus durement que celui de quiconque.

Les bénéficiaires indirects : Moscou et les monarchies du Golfe

La Chine n’est pas la seule à avoir tiré des dividendes imprévus de cette guerre. Le pétrole russe de qualité Oural, inscrit dans le budget 2026 sur la base d’un prix de 59 dollars le baril, est monté à 77 dollars en mars puis à près de 95 dollars en avril après le début du conflit et le blocus du détroit d’Ormuz, malgré la pression des sanctions et la décote à laquelle Moscou vend traditionnellement son brut. Les monarchies arabes, qui se sont officiellement tenues à distance du conflit, ont bénéficié d’un avantage similaire : des cours supérieurs au niveau nécessaire à l’équilibre de leurs budgets sans que leurs territoires soient le théâtre d’hostilités à grande échelle. Outre l’Iran et les États-Unis eux-mêmes, l’Europe figure parmi les perdants : dépendante des importations énergétiques, elle est contrainte d’augmenter simultanément ses dépenses de défense, de payer plus cher ses approvisionnements en énergie et d’assister à l’érosion de la confiance transatlantique, alors que Washington fragilise ses propres partenaires, de Taïwan à Séoul.

Taïwan dans un emballage cadeau

La stabilisation économique n’est pas le seul avantage que Pékin a retiré de la guerre menée par d’autres. À la mi-mai, à l’issue de la visite d’État de Trump en Chine et de sa rencontre avec Xi Jinping, Washington a annoncé la suspension d’un ensemble de livraisons d’armes à Taïwan évalué, selon les estimations, entre 12 et 14 milliards de dollars. Le 22 mai, le secrétaire à la Marine par intérim, Hang Cao, a confirmé lors d’une audition devant la commission des crédits du Sénat que les livraisons avaient été suspendues parce que ces armes étaient nécessaires à la campagne militaire américaine contre l’Iran.

L’explication officielle tient à une priorité logistique. Le sous-texte politique raconte autre chose. Julian Gewirtz, ancien conseiller chargé de la Chine au Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden et aujourd’hui rattaché à l’université Columbia, souligne que les responsables chinois cherchaient depuis des années à obtenir précisément ce résultat dans leurs relations bilatérales. La suspension soudaine des livraisons a donc constitué pour Pékin un cadeau dont les responsables du dossier taïwanais rêvaient depuis une décennie. Taïwan s’est finalement retrouvé privé des armes promises au moment même où une démonstration de détermination de la part de ses alliés aurait revêtu la plus forte portée symbolique.

La portée de cette concession particulière dépasse largement le cadre d’un simple contrat d’armement. Contrairement aux exercices avec la Corée du Sud ou aux gestes diplomatiques envers des pays tiers, Taïwan constitue depuis trois décennies le nerf central de toute la rivalité sino-américaine, un dossier sur lequel Washington ne disposait traditionnellement d’aucune marge de compromis sans perdre la face devant l’ensemble de la région. La suspension des livraisons, justifiée par les contraintes logistiques de la guerre iranienne, a envoyé à Taipei un signal inédit depuis longtemps : sa propre sécurité peut devenir une monnaie d’échange dans un jeu beaucoup plus vaste mené par Washington.

Kim Jong-un obtient une remise, Séoul hérite de l’inquiétude

Un autre allié asiatique des États-Unis, la Corée du Sud, a payé un prix comparable. Le 16 août, le président américain a annoncé une réduction substantielle des exercices militaires conjoints annuels avec la Corée du Sud, baptisés « Bouclier de la liberté d’Ulchi », invoquant ses « très bonnes relations » avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, le coût élevé des manœuvres et l’absence, selon lui, de menace provenant de Pyongyang durant sa présidence. Initialement prévus jusqu’au 27 août, les exercices ont pris fin prématurément le 21 août, soit six jours avant la date prévue.

La réaction de Pyongyang a été étonnamment froide : la sœur de Kim Jong-un a publiquement déclaré que la Corée du Nord ne s’intéressait tout simplement pas à cette réduction des exercices. Le coût symbolique de la décision s’est révélé supérieur à son effet pratique : Séoul a reçu le signal que la volonté de Washington de tenir compte des intérêts de ses alliés au sein de la chaîne de dissuasion dépend directement de la charge militaire que supportent les États-Unis dans d’autres régions du monde. Pour Pékin, la diminution de l’activité militaire américaine à proximité de ses propres frontières est devenue un avantage supplémentaire obtenu sans le moindre effort.

Les conséquences à long terme sont ici plus importantes que les économies immédiates réalisées sur les manœuvres. Depuis de nombreuses années, Pyongyang justifie précisément le développement de son arsenal nucléaire par la menace que représenteraient les exercices conjoints de Séoul et de Washington. L’affaiblissement de ce prétexte ne suffira pas à arrêter le programme nord-coréen, mais il prive les alliés de la région d’un argument traditionnel en faveur de leur propre retenue. Pour Pékin, qui joue traditionnellement le rôle d’intermédiaire entre Pyongyang et le reste du monde, tout rapprochement direct entre Washington et Kim Jong-un qui contournerait la Chine comporte également un revers : le risque de perdre son monopole sur ce canal d’influence. Le bénéfice que Pékin retire du dossier coréen est donc moins univoque que celui qu’il tire du conflit iranien.

Le monde a voté. Pas pour l’Amérique

L’effet cumulé de la campagne iranienne, des guerres tarifaires et du ton condescendant adopté envers les alliés a été mesuré dans le rapport publié en juillet par le Centre de recherche Pew. L’enquête a porté sur 42 151 personnes dans 36 pays, interrogées entre le 8 février et le 13 mai, une période qui correspond presque entièrement à la phase la plus intense des frappes contre l’Iran. Le résultat est sans précédent en près de vingt années d’observations menées par Pew : dans 27 des 36 pays, les personnes interrogées ont exprimé une opinion plus favorable de la Chine que des États-Unis. L’avantage américain n’a subsisté que dans six pays : l’Inde, le Japon, les Philippines, la Corée du Sud, Israël et la Pologne.

Dans certains cas, l’écart semble presque humiliant pour Washington. Au Pakistan, 90 % des personnes interrogées ont exprimé une opinion favorable de la Chine, contre seulement 15 % pour les États-Unis, soit une différence de 75 points de pourcentage. Parmi les personnes interrogées dans dix-sept pays à revenu intermédiaire, une médiane de 75 % a estimé que les États-Unis s’ingéraient dans les affaires intérieures d’autres États, alors que seulement 45 % ont formulé le même jugement à propos de la Chine. Même aux États-Unis, selon l’enquête de mars réalisée par Pew, la proportion d’Américains ayant une opinion favorable de la Chine est passée à 27 %, soit six points de plus qu’un an auparavant et presque deux fois le niveau enregistré en 2023.

Yanzhong Huang, spécialiste au Conseil des relations étrangères, invite toutefois à ne pas tirer trop vite des conclusions triomphalistes : il s’agit davantage d’un recul de l’attractivité de l’Amérique que d’une véritable montée de la sympathie envers Pékin. La Chine a remporté la comparaison, mais elle n’a pas conquis les cœurs. La différence est fondamentale et, selon de nombreux analystes, réversible.

Le prix Nobel d’économie Paul Krugman, devenu l’un des critiques les plus cités de la politique étrangère de Trump, développe un raisonnement comparable. Selon lui, les réformes et les décisions concernant les nominations prises par l’administration actuelle frappent simultanément le leadership scientifique et technologique des États-Unis, leur supériorité militaire, la puissance financière du dollar en tant que monnaie de réserve et le système d’alliances qui a assuré pendant des décennies à l’Amérique son statut de première puissance mondiale. Julian Gewirtz prolonge cette analyse : Pékin n’a presque rien à faire pour remporter cette compétition, puisque Washington réduit lui-même le financement de ses universités les plus prestigieuses, crée des conditions rendant le travail aux États-Unis moins attractif pour les scientifiques étrangers et démantèle parallèlement ses propres instruments d’influence mondiale, de l’Agence des États-Unis pour le développement international jusqu’aux services publics de diffusion internationale.

Le philosophe et politologue Francis Fukuyama formule un diagnostic plus sévère encore : amis et adversaires de l’Amérique s’accordent de plus en plus à considérer que le pays devient une source de menace pour la stabilité mondiale plutôt que son garant. Selon Fukuyama, la visite de Trump à Pékin en mai a également révélé l’asymétrie des relations personnelles entre les deux dirigeants : le président américain a publiquement qualifié Xi Jinping de « grand dirigeant » et de « véritable ami », tandis que la partie chinoise s’est contentée d’une formule beaucoup plus mesurée évoquant un partenariat sans rivalité.

Le capital diplomatique de Pékin

La dimension symbolique de ce basculement est également soulignée par le calendrier diplomatique de cette année. En novembre, la Chine accueillera le sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique et, selon plusieurs médias occidentaux, une éventuelle rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un pourrait être organisée en marge de cette réunion, sa tenue dépendant largement de la bonne volonté de Pékin en tant que pays hôte. Pour un pays qui, il y a encore dix ans, était perçu avant tout comme l’usine du monde, devenir le principal organisateur de rencontres entre dirigeants mondiaux traduit un changement qualitatif de statut. La guerre dans le Golfe n’a fait qu’accélérer cette évolution.

La dimension informationnelle de la confrontation mérite également une attention particulière. Alors que Washington réduit le financement de « La Voix de l’Amérique » et d’autres instruments de diplomatie publique, les médias publics chinois continuent d’élargir leur présence en Amérique latine, en Afrique et en Asie du Sud-Est, précisément dans les régions où, selon les données du Centre de recherche Pew, le déplacement des sympathies en faveur de Pékin a été le plus marqué. La campagne militaire a offert à la Chine non seulement une occasion économique, mais également un puissant ressort narratif : l’image d’une Chine mesurée et stabilisatrice face à une Amérique belliqueuse et imprévisible se construit presque d’elle-même.

L’optimisme prudent de Pékin

Il serait erroné de croire que l’euphorie règne dans les milieux d’expertise chinois. Wang Jin, professeur à l’Université du Nord-Ouest de Xi’an et l’un des principaux spécialistes chinois du Moyen-Orient, met en garde, dans un article publié par la revue régionale « Le Diplomate », contre la formule simpliste selon laquelle « l’Amérique a perdu, donc la Chine a gagné ». Les monarchies arabes restent dépendantes des technologies militaires américaines et, après les attaques iraniennes de missiles et d’appareils sans pilote, cette dépendance n’a fait que s’accentuer. Selon Wang Jin, ni les Émirats arabes unis ni Bahreïn ne sont matériellement en mesure de remplacer les États-Unis par un partenaire militaire d’une ampleur comparable. La Russie, la Chine et le Pakistan ne sont pas davantage capables, à ce stade, de combler le vide stratégique qui apparaîtrait en cas de réduction réelle de la présence militaire américaine dans la région. Parallèlement, les monarchies du Golfe examinent de plus en plus activement les offres de fournisseurs d’armements alternatifs, mais aucun d’entre eux ne peut encore proposer un niveau d’intégration et de soutien logistique comparable à celui des États-Unis.

L’intervention pétrolière de Pékin comporte elle aussi un revers. En tant que premier importateur mondial de pétrole, la Chine a subi ses propres pertes en raison des perturbations des approvisionnements provenant du Golfe, notamment d’Iran. En outre, si les sanctions contre Téhéran étaient assouplies dans le cadre d’un éventuel accord avec les États-Unis, les investissements occidentaux pourraient remettre en cause les positions économiques patiemment accumulées par Pékin sur le marché iranien. À cela s’ajoute une charge diplomatique croissante : le soutien à l’Iran complique les relations de la Chine avec les États arabes, en particulier avec les Émirats arabes unis, eux-mêmes visés par les frappes iraniennes, tandis que toute critique de Téhéran risque de détériorer le partenariat sino-iranien construit au fil des années. Selon Wang Jin, trouver un équilibre entre la sécurité énergétique, la liberté de navigation et le maintien simultané de bonnes relations avec l’Iran et les monarchies du Golfe devient pour la diplomatie chinoise une tâche d’une complexité toujours plus grande.

Washington dispose-t-il d’un chemin de retour ?

Par souci d’équité, il serait prématuré de considérer l’hégémonie américaine comme définitivement révolue. Les États-Unis restent le premier producteur mondial de pétrole et de gaz, et la pénurie d’offre provoquée par le blocus du détroit d’Ormuz a temporairement renforcé leur position de puissance énergétique, contrairement à la Chine, contrainte de puiser dans ses réserves. Malgré toutes les prédictions concernant son déclin, le dollar continue de dominer l’essentiel du commerce mondial et des réserves des banques centrales. Ni le yuan ni aucune autre monnaie ne disposent, dans un avenir prévisible, d’une véritable capacité à lui disputer ce rôle.

Comme le souligne justement Wang Jin, les monarchies arabes ne peuvent matériellement renoncer aux systèmes d’armement et à la logistique américains en l’espace d’un seul cycle politique, aussi froides que puissent être aujourd’hui leurs relations avec Washington. Les élections de mi-mandat au Congrès des États-Unis, prévues en novembre 2026, pourraient modifier l’équilibre politique intérieur et, par conséquent, l’orientation de la politique étrangère bien avant l’élection présidentielle de 2028. C’est précisément sur un tel retournement que semble compter Francis Fukuyama dans ses propres analyses. Il avertit toutefois qu’un changement brusque de cap, s’il intervient alors que les États-Unis restent affaiblis, pourrait pousser Pékin à prendre davantage de risques au lieu de le dissuader d’agir.

Et maintenant : trois scénarios jusqu’à la fin de 2026

La trajectoire future du conflit et de ses conséquences géopolitiques dépendra de plusieurs bifurcations dont les effets pourront être observés dès les prochains mois.

Le premier scénario est celui d’une impasse prolongée. La guerre se poursuit sans résultat militaire décisif, l’Iran conserve son potentiel balistique, le détroit d’Ormuz reste soumis à un régime fluctuant de restrictions, tandis que la Chine conserve au moins jusqu’à la fin de 2026 son rôle de régulateur informel du marché pétrolier mondial, augmentant progressivement ses importations à mesure que ses propres réserves diminuent.

Le deuxième scénario est celui d’un accord. Washington et Téhéran parviennent à une entente prévoyant un assouplissement des sanctions en échange de restrictions imposées au programme nucléaire iranien. Une telle évolution ouvrirait le marché iranien aux investissements occidentaux et affaiblirait les positions économiques accumulées par la Chine. C’est précisément cette hypothèse que redoute Wang Jin.

Le troisième scénario est le moins probable, mais Francis Fukuyama le considère comme un risque réel : une modification des priorités de Washington après les élections de mi-mandat de 2026 et une tentative de durcissement de la politique envers Taïwan pourraient contraindre Xi Jinping à agir plus rapidement et plus durement qu’il ne l’avait initialement prévu, profitant du moment où l’Amérique aurait elle-même contribué à son propre affaiblissement.

Chacun de ces trois scénarios pourra être vérifié dans un avenir relativement proche. Le maintien d’un régime hybride de restrictions dans le détroit d’Ormuz, sans accord de paix formel d’ici à la fin de 2026, confirmerait le premier scénario. Une hausse de plus de 20 % des importations chinoises de pétrole iranien au cours des six mois suivant une éventuelle levée des sanctions indiquerait la réalisation du deuxième scénario, mais cette fois en faveur de l’Occident plutôt que de Pékin. La reprise de l’aide militaire à Taïwan avant la fin de l’année civile constituerait, quant à elle, un signal montrant que Washington s’éloigne d’une politique de concessions envers la Chine.

Conclusion

Téhéran n’a pas gagné cette guerre et il est peu probable qu’il la gagne. Washington ne reconnaît pas sa défaite et ne la reconnaîtra jamais ouvertement. Entre ces deux réalités s’est néanmoins installé Pékin, qui n’a tiré aucun coup de feu tout en obtenant presque tout ce pour quoi il construisait méthodiquement sa politique étrangère depuis des décennies : un rival affaibli, les alliés désorientés de ce rival et une opinion publique mondiale qui, pour la première fois depuis vingt ans, s’est inclinée en sa faveur.

La culture stratégique de Pékin repose historiquement sur la patience plutôt que sur les accélérations brutales, depuis la partie d’échecs séculaire autour de Taïwan jusqu’à la construction progressive, étalée sur plusieurs décennies, de l’initiative « Ceinture et Route ». La guerre dans le golfe Persique n’a exigé de Xi Jinping rien de plus qu’une seule décision de gestion : conserver quelques millions de barils de pétrole supplémentaires dans les réserves nationales. Le monde, ensuite, a commencé de lui-même à évoluer dans une direction favorable à Pékin.

À en juger par la froideur soigneusement affichée lors de sa rencontre de mai avec Trump à Pékin, le dirigeant chinois comprend parfaitement qu’il existe une stratégie particulièrement efficace face à une superpuissance qui semble avoir perdu l’habitude de calculer le coût de ses propres décisions : garder son calme et attendre patiemment qu’elle finisse par en faire elle-même le compte. L’histoire a cette particularité de donner souvent raison à ceux qui savent attendre plus longtemps que leur adversaire. Et l’année 2026 entrera vraisemblablement dans les manuels comme le moment où cette capacité s’est révélée, pour Pékin, bien plus précieuse que n’importe quelle arme.