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Des perquisitions à une cinquantaine d’adresses, une ambulance devant le Comité anticorruption et des flux financiers avoisinant les trois cents millions de dollars : pour la première fois, l’Arménie tente de démontrer, documents à l’appui et non par des slogans politiques, comment le pouvoir présidentiel des années 2000 se transformait en propriété privée.

La matinée du 25 août 2026 a commencé à Erevan par un événement que le système politique arménien n’avait pas connu depuis deux décennies : des perquisitions simultanées à plusieurs dizaines d’adresses liées à l’ancien président du pays Robert Kotcharyan, à ses fils, à ses partenaires d’affaires et aux entreprises familiales. Vers dix heures du matin, Kotcharyan a été conduit au Comité anticorruption. A l’approche de midi, une ambulance a transporté le deuxième président de l’Arménie depuis les locaux du Comité vers un centre médical. Le motif officiel de son hospitalisation n’a pas été révélé. L’avocat de Kotcharyan, Aram Orbelyan, a déclaré que les informations concernant l’état de santé de son client relevaient du secret médical et a refusé de les commenter. Toute spéculation sur la gravité de l’état de l’ancien président demeure donc du domaine des suppositions et non des faits.

Derrière la scène de l’ambulance, immédiatement relayée par les agences de presse arméniennes, russes et ukrainiennes, se profile une affaire d’une tout autre ampleur. Le Comité anticorruption a interpellé six personnes, dont Sedrak, le fils aîné de Kotcharyan. Les perquisitions n’ont pas seulement visé la résidence de l’ancien président, mais également une concession automobile Toyota à Erevan, placée sous scellés le même jour par l’administration fiscale, un complexe de remise en forme Orange, un centre de loisirs, ainsi que la boutique de la chanteuse Sirusho, épouse de Levon Kotcharyan, fils cadet de l’ancien président et député du bloc « Arménie ». Une opération d’une telle ampleur ne ressemble pas à une action d’intimidation menée au hasard. Elle dessine plutôt les contours d’un vaste réseau de sociétés que les enquêteurs tentent de reconstituer dans les documents du dossier afin de le présenter au tribunal.

Non pas un simple épisode pénal, mais la cartographie de toute une économie

Le Comité anticorruption affirme que Kotcharyan, alors qu’il exerçait la présidence entre 1998 et 2008, aurait agi de concert avec des proches et utilisé ses fonctions pour soustraire des biens de valeur au patrimoine de l’Etat avant de les faire acquérir à des prix très inférieurs à ceux du marché. La formule de « sous-évaluation du prix » ne constitue que la couche superficielle de l’accusation. En profondeur apparaît un mécanisme à plusieurs niveaux : un actif public sort du patrimoine de la République, passe aux mains d’une société privée, puis des personnes liées à la famille présidentielle apparaissent dans la structure de propriété de cette société, par le transfert de participations, des opérations fictives d’achat et de vente, des donations, des constructions immobilières et la cession ultérieure des biens.

Selon les enquêteurs, l’objectif de cette succession d’opérations aurait été de rompre le lien juridique évident entre l’actif public initial et son bénéficiaire final. L’accusation ne repose donc pas sur une formule simpliste selon laquelle « le président aurait acheté à bas prix des biens appartenant à l’Etat ». Elle est beaucoup plus grave. Les procureurs tentent d’établir l’existence d’un système dans lequel des décisions administratives créaient de la valeur commerciale, laquelle se matérialisait ensuite sous forme de biens détenus par des personnes proches du pouvoir. Si le tribunal valide cette construction juridique, il s’agira d’un conflit classique entre exercice de la puissance publique et enrichissement privé, phénomène bien connu dans l’espace postsoviétique, de Tachkent à Kiev, mais cette fois disséqué à l’échelle de toute la trajectoire d’un président.

La Cité des loisirs : comment 44 millions de drams se sont transformés en participation détenue par le fils du président

Le premier épisode rendu public concerne une parcelle de 8,3 hectares située dans le secteur des rues Atcharyan et Tsarav Aghbyur. Selon le Comité, le terrain a été acquis pour 44,657 millions de drams et, dès 2002, un centre de loisirs y a ouvert ses portes. Deux ans plus tard, le 15 novembre 2004, la moitié de la société propriétaire du site a été transférée à titre de donation et enregistrée au nom d’un fils de l’ancien président.

Sur le plan juridique, la succession des opérations est éloquente : ressource publique, actif commercial, société propriétaire, participation détenue par un membre de la famille présidentielle. C’est précisément cette chaîne que l’enquête devra démontrer devant un tribunal, et non dans un communiqué de presse. La convergence d’intérêts, voire le transfert ultérieur d’une participation à un proche du président, ne prouve pas à elle seule l’existence d’une intention criminelle du chef de l’Etat au moment où la décision de vendre le terrain a été prise. Il faudra établir que ces décisions avaient dès l’origine pour objectif d’aboutir à ce résultat précis et qu’il ne s’agissait pas d’une évolution ultérieure résultant simplement d’une opération commerciale fructueuse.

La Cascade : un terrain acquis pour 39 millions puis vendu 1,7 milliard de drams

L’épisode concernant deux hectares à proximité du complexe de la « Cascade » paraît encore plus révélateur. Selon l’enquête, la parcelle avait initialement été acquise pour 39,63 millions de drams, avant d’être échangée contre un terrain public de superficie équivalente, mais situé dans une partie plus attractive de la ville. Après cet échange, le nouveau bien immobilier aurait été vendu pour 1 milliard 741,931 millions de drams.

Un écart supérieur à quarante fois le prix initial produit évidemment une forte impression sur le lecteur, mais devant un tribunal, l’arithmétique ne suffit pas. Le prix de l’immobilier à Erevan a objectivement progressé pendant deux décennies, sous l’effet de modifications des règles d’urbanisme, du développement des infrastructures et de la conjoncture du marché, et pas uniquement en raison de mécanismes de corruption. L’accusation devra démontrer autre chose : que le mécanisme d’échange des terrains avait été spécifiquement conçu pour transférer de la valeur appartenant à l’Etat à des bénéficiaires privés dans des conditions privilégiées, et qu’il ne s’agissait pas simplement de la conséquence de la hausse ordinaire du marché immobilier d’Erevan, dont des milliers d’acteurs économiques ont profité dans les années 2000.

Paronyan, Sevan et le court de tennis : le portefeuille d’actifs de la famille

L’épisode suivant concerne un bâtiment situé au 8 de la rue Paronyan, inscrit au bilan d’une entreprise publique et acquis, selon les éléments de l’enquête, pour 40 millions de drams. Un immeuble d’habitation a ensuite été construit à cet emplacement. Des locaux d’environ 600 mètres carrés ainsi que deux places de stationnement, dont la valeur de marché était estimée à 331,8 millions de drams, ont finalement été enregistrés au nom de Sedrak Kotcharyan à la suite de transactions d’achat et de vente.

Le complexe « Kaputak Sevan », dans la région de Gegharkunik, a été acquis pour 83,669 millions de drams. En janvier 2010, la moitié de la société propriétaire du complexe aurait été enregistrée au nom du fils de l’ancien président au moyen d’une transaction fictive, selon l’enquête. Quant au terrain de l’école sportive pour enfants et adolescents de la réserve olympique de tennis, sur la route de Tsitsernakaberd, soit environ 29 000 mètres carrés de terrain et 1 700 mètres carrés de constructions, il aurait été acquis, selon les enquêteurs, pour 12,267 millions de drams. Un complexe haut de gamme de remise en forme y a ensuite été aménagé, tandis que la moitié de la participation dans la société propriétaire est passée à une structure liée au fils de l’ancien président.

Ce dernier épisode est important non seulement en raison des sommes en jeu. Dès juin 2026, le parquet général cherchait à obtenir l’autorisation d’engager des poursuites pénales contre Kotcharyan précisément au sujet de l’opération portant sur le site de tennis. A l’époque, son avocat Aram Orbelyan désignait le bien comme le club de tennis « Classe de maître » et affirmait que le terrain avait été donné en location sur décision du gouvernement, tandis que le fils de l’ancien président n’aurait acquis une participation dans la société qu’en 2008, après le départ de son père de la présidence, en payant le prix du marché. Le 17 juin, la Commission électorale centrale a autorisé les poursuites, levant ainsi l’immunité procédurale dont Kotcharyan bénéficiait en sa qualité de candidat aux élections législatives. La thèse selon laquelle toute l’affaire aurait surgi de nulle part au matin du 25 août ne correspond donc pas aux faits : cet épisode patrimonial, au moins, faisait l’objet d’une enquête bien avant les perquisitions actuelles, et la défense avait déjà eu le temps de présenter publiquement ses contre-arguments.

Cinquante-six biens immobiliers présentés comme un pot-de-vin présumé

La partie la plus lourde de l’accusation ne concerne pas une privatisation sous-évaluée, mais un échange direct. Le Comité anticorruption affirme qu’en contrepartie de l’organisation du retrait du patrimoine public du bâtiment de la Maison des officiers, situé au 20 de la rue Vazgen Sargsyan et classé au patrimoine historique et culturel, ainsi que d’un bâtiment inachevé situé au 16 de la rue Nalbandyan, puis de leur transfert à la société « Grande Place », le président aurait reçu 56 biens immobiliers d’une valeur totale de 2 milliards 633,934 millions de drams. Selon le Comité, ces biens auraient ensuite été enregistrés au nom de membres de la famille et de structures qui leur étaient liées au moyen de transactions purement formelles.

Si cet épisode est étayé par des documents, la nature juridique de toute l’affaire change radicalement. Une chose est de déterminer si les biens publics ont été correctement évalués et si les proches du président en ont retiré un avantage commercial. Une tout autre chose est d’affirmer que le pouvoir en exercice échangeait directement des décisions administratives contre des actifs matériels. Il ne s’agirait plus d’un abus de pouvoir abstrait, mais de la formule classique d’un échange corruptif : une décision contre un actif. Les éléments de preuve concernant précisément ces 56 biens pourraient devenir l’ossature de tout le futur procès. De leur solidité dépendra la capacité de l’accusation à résister devant le tribunal ou, au contraire, son éclatement en une série d’épisodes distincts et sans cohérence d’ensemble.

Toyota : des terrains du ministère de la Défense contre une participation dans le secteur automobile

L’un des épisodes les plus caractéristiques concerne des terrains du ministère de la Défense situés aux 22 et 22/4 de l’avenue de l’Amiral Isakov, dont une parcelle destinée à accueillir une station scientifique et industrielle. L’enquête évalue leur valeur marchande totale à environ 1 milliard 393,87 millions de drams. Ils auraient pourtant été vendus environ quatre fois moins cher à une société appartenant à une personne proche de l’ancien président. En contrepartie de son intervention pour assurer la réalisation de l’opération et créer les conditions nécessaires à l’ouverture en Arménie d’une représentation du constructeur japonais Toyota, Kotcharyan aurait reçu, selon l’enquête, 30 pour cent de la société Toyota Erevan. Cette participation aurait ensuite été enregistrée au nom de Sedrak au moyen de contrats formels.

Les informations publiquement accessibles sur la structure de propriété de Toyota Erevan confirment effectivement que Sedrak Kotcharyan détient une participation de 30 pour cent. Les médias arméniens l’ont également signalé le jour des perquisitions, en précisant que l’administration fiscale avait placé sous scellés la concession automobile de la société. La détention d’une participation n’est évidemment pas en soi constitutive d’une infraction. La question centrale concerne son origine. Les enquêteurs devront reconstituer l’intégralité de la chaîne : qui a pris la décision de vendre les terrains, selon quelle méthode ils ont été évalués, dans quelles conditions la transaction a été conclue, qui a négocié la création de Toyota Erevan et comment les fonds ont circulé. Sans cette chaîne, l’accusation restera politiquement retentissante, mais juridiquement vulnérable, car elle risquera de ressembler davantage à une coïncidence présentée comme un complot.

309 millions de dollars : l’enquête examine les flux financiers de la famille

La partie la plus spectaculaire de la communication publique du Comité ne concerne plus des bâtiments particuliers, mais des flux financiers. Les enquêteurs examinent les transferts effectués au nom de Sedrak Kotcharyan entre 2001 et 2019 : environ 144 milliards de drams, 309 millions de dollars, 77 millions d’euros et 18 millions de roubles russes. Parallèlement, ils étudient l’origine de plus de trente biens immobiliers situés en Arménie et à l’étranger et appartenant aux personnes mises en cause ainsi qu’à leurs familles. Certains de ces biens font déjà l’objet de mesures destinées à empêcher leur cession.

Une réserve fondamentale s’impose ici, et toute analyse rigoureuse se doit de la formuler : 309 millions de dollars de transferts ne signifient pas 309 millions de dollars volés. Les mouvements sur des comptes, les transferts entre structures appartenant aux mêmes propriétaires, les prêts, les investissements, les transactions commerciales et les restitutions de capitaux sont juridiquement distincts de revenus d’origine criminelle. A ce stade, l’enquête parle précisément d’opérations en cours d’examen et non de détournements établis. Pour transformer ces chiffres en éléments constitutifs d’une infraction pénale, l’accusation devra établir l’origine de chaque somme importante, la logique économique de chaque opération et son lien direct avec une infraction déterminée. L’ampleur même de la masse financière examinée permet toutefois de comprendre pourquoi l’opération a été menée simultanément à des dizaines d’adresses : il ne s’agit pas seulement d’une procédure pénale visant une personne, mais d’une enquête financière portant sur tout un réseau de sociétés.

L’affaire ne date pas d’hier : trois années de préparation

Un fait empêche de réduire les événements actuels au seul conflit politique des dernières vingt-quatre heures. Le parquet arménien examine les actifs de la famille Kotcharyan depuis plusieurs années. Dès juillet 2023, un tribunal avait ordonné des mesures conservatoires sur les biens de l’ancien président et de certains de ses proches. En octobre de la même année, le parquet avait introduit une action civile beaucoup plus vaste visant la confiscation de biens d’origine illicite. Elle portait alors sur environ 200 biens immobiliers, 13 véhicules, des participations dans 29 personnes morales arméniennes et étrangères, ainsi que des dépôts, des titres et des créances financières.

En mai 2026, le parquet avait publiquement présenté une liste différente et plus précisément circonscrite de demandes visant Kotcharyan et six personnes liées à lui : 23 biens immobiliers, des participations dans 15 personnes morales, des obligations, des dépôts bancaires et d’autres actifs. La valeur marchande de seulement 18 de ces biens était estimée à plus de 11,15 milliards de drams. Autrement dit, le volet patrimonial de l’affaire se développait bien avant l’interpellation actuelle. L’affirmation selon laquelle l’opération des forces de l’ordre aurait été déclenchée exclusivement par l’affrontement politique de la veille contredit la chronologie consignée dans les documents judiciaires des trois dernières années.

La querelle au Parlement à la veille des perquisitions

La chronologie des dernières vingt-quatre heures mérite néanmoins une attention particulière, car sans elle le tableau resterait incomplet. Le 24 août, lors de l’examen du programme gouvernemental pour la période 2026-2031, Levon Kotcharyan, député du bloc « Arménie », a violemment qualifié le premier ministre Nikol Pachinian de traître. En réponse, Pachinian a publiquement soulevé la question de l’origine de la fortune de la famille Kotcharyan, observant que des millions accumulés aux dépens de l’Etat ne pouvaient pas, par principe, être transmis par héritage du père au fils, puis du fils aux petits-enfants. Le même soir, s’exprimant devant le Parlement, le premier ministre a rappelé l’objectif stratégique du gouvernement : restituer à l’Etat, d’ici à 2031, jusqu’à deux milliards de dollars de biens d’origine illicite. Il a cité les procédures déjà engagées concernant la société ESA, « Ciment d’Ararat » et le téléphérique de Tsaghkadzor comme preuve du fonctionnement effectif de ce mécanisme. Les perquisitions ont commencé le lendemain matin.

Cet enchaînement fournit à la défense de Kotcharyan un argument rhétorique tout trouvé : le soir, il était question de millions, et le lendemain matin, les forces de l’ordre sont intervenues. Cet argument n’efface toutefois pas et ne saurait remplacer trois années d’historique judiciaire documenté : les mesures conservatoires de 2023, l’action civile en confiscation, le registre des actifs établi en mai 2026 et l’autorisation de poursuites accordée en juin par la Commission électorale centrale dans l’épisode concernant le complexe de tennis. Il serait plus exact de dire que la rhétorique politique publique est susceptible de jeter une ombre de doute sur une enquête dont l’histoire probatoire s’est développée indépendamment de cette confrontation. La défense exploitera inévitablement ce doute devant le tribunal comme dans l’espace médiatique, quelle que soit, en définitive, la solidité du dossier documentaire de l’accusation.

Kotcharyan était déjà un habitué des tribunaux

Robert Kotcharyan se trouve dans une situation de confrontation judiciaire presque permanente avec l’Etat arménien depuis 2018. La procédure la plus connue concernait les événements du 1er mars 2008 et l’accusation de renversement de l’ordre constitutionnel. En mars 2021, la Cour constitutionnelle a jugé l’article 300.1 de l’ancien Code pénal contraire à la Constitution, ce qui a entraîné l’abandon des poursuites fondées sur cette qualification. Il était cependant trop tôt pour considérer cette affaire comme définitivement close : en 2024, la Cour de cassation a annulé la décision mettant fin à la procédure et autorisé une modification de la qualification juridique des faits reprochés. En janvier 2026, le Tribunal anticorruption a validé de nouvelles formulations des chefs d’accusation concernant cet ensemble de faits.

La procédure actuelle vient donc se superposer à des poursuites pénales et patrimoniales déjà existantes, et ne part nullement de zéro. C’est là que réside l’un des principaux risques politiques pour les autorités arméniennes : si ne serait-ce que plusieurs épisodes majeurs s’effondraient pour des motifs procéduraux, qu’il s’agisse de prescription, d’une intention criminelle non démontrée ou d’une évaluation contestable des biens, Kotcharyan pourrait présenter l’ensemble des accusations comme une chaîne unique de pressions politiques étalée sur huit années. Pour l’équipe des procureurs, cela signifie que la rigueur procédurale appliquée à chaque épisode est plus importante que l’effet médiatique produit par l’ampleur des perquisitions.

Kotcharyan n’est plus le principal adversaire de Pachinian, mais il reste le symbole d’une époque

Après les élections législatives du 7 juin 2026, le poids politique de Kotcharyan a objectivement diminué. Son bloc « Arménie » a obtenu 144 983 voix, soit 9,92 pour cent des suffrages, et 12 sièges au Parlement. La principale force d’opposition est devenue le bloc « Arménie forte » du milliardaire Samvel Karapetian, avec 23,27 pour cent des voix et 29 mandats. Le « Contrat civil » au pouvoir a recueilli 49,75 pour cent des suffrages et conservé sa majorité parlementaire, avec 64 sièges sur 101. Aujourd’hui, Kotcharyan n’est ni le premier, ni même le deuxième concurrent électoral du premier ministre.

L’importance de Kotcharyan dépasse néanmoins très largement les 9,92 pour cent d’électeurs qui ont voté pour son bloc. Kotcharyan est le symbole politique de toute une époque, et c’est précisément pour cette raison que Bakou suit son sort avec attention. Il est entré dans la politique arménienne par le mouvement séparatiste du Karabakh. Dans les années 1990, il occupait des fonctions dirigeantes au sein de l’entité non reconnue installée sur les territoires occupés de l’Azerbaïdjan. En 1997, il est devenu premier ministre de l’Arménie, puis, un an plus tard, après la démission de Levon Ter-Petrossian, président du pays.

Le désaccord sur les approches du règlement de la question du Karabakh fut précisément l’un des principaux facteurs de la crise qui aboutit au départ de Ter-Petrossian. A la fin de 1997, celui-ci envisageait un compromis progressif, tandis que les responsables militaires issus du Karabakh, dirigés par Kotcharyan, le rejetaient. A partir de ce moment et jusqu’en 2018, l’élite militaire issue du Karabakh a, dans les faits, dirigé l’Arménie, déterminant aussi bien sa politique étrangère que la structure de la propriété à l’intérieur du pays.

Pourquoi Bakou suit de près l’affaire Kotcharyan

Pour l’Azerbaïdjan, cette affaire n’est pas intéressante simplement parce qu’un homme âgé, au lourd passé judiciaire, a été interpellé. Elle l’est parce que l’Arménie tente, pour la première fois, d’examiner de manière systémique l’héritage économique d’un système politique qui s’est constitué parallèlement à une politique d’occupation menée pendant de longues années.

Kotcharyan appartient à une génération de responsables arméniens pour lesquels le maintien sous contrôle de territoires étrangers n’était pas considéré comme une situation militaire provisoire qui exigerait, tôt ou tard, une solution diplomatique, mais comme le fondement d’une stratégie régionale et, à en juger par les éléments actuellement avancés par l’enquête, comme la source d’un enrichissement personnel très concret.

Le fondement militaire et géopolitique de ce système a déjà été détruit : l’Azerbaïdjan a rétabli son intégrité territoriale à l’issue des opérations de 2020 et de 2023, le projet séparatiste du Karabakh a cessé d’exister, tandis qu’Erevan et Bakou évoluent officiellement vers un traité de paix depuis août 2025, depuis la déclaration de Washington jusqu’aux discussions sur un corridor de transit à travers le Syunik.

Désormais, c’est au sein même de l’Arménie que commence le débat sur l’héritage économique et politique d’une époque sur laquelle reposait l’ancien modèle de confrontation avec les voisins. L’issue de ce débat aura une incidence directe sur la solidité de la politique actuelle d’Erevan en faveur de la normalisation. Plus Pachinian et son gouvernement parviendront à démanteler les réseaux d’élite issus de l’époque du Karabakh à l’intérieur du pays, moins les forces objectivement intéressées par une revanche et par l’échec du processus de paix disposeront de ressources politiques internes.

L’audit d’une époque : ce qui est en jeu pour l’Arménie elle-même

C’est ici que se situe la frontière entre une simple chronique judiciaire et un processus de portée historique. Si l’enquête parvient à démontrer que, sous la présidence de Kotcharyan, des biens appartenant à l’Etat étaient transférés au moyen de mécanismes privilégiés et que des actifs commerciaux aboutissaient ensuite entre les mains de structures appartenant à la famille présidentielle, la question ne portera plus uniquement sur la responsabilité personnelle d’un homme.

Une interrogation beaucoup plus inconfortable se posera alors à la société arménienne : quelle était la véritable nature économique de l’Etat dans les années 2000 ? Etait-il un instrument de modernisation ou un mécanisme destiné à constituer une propriété économiquement privée mais politiquement loyale ? La réponse dépassera largement le sort d’une famille particulière.

Le gouvernement de Pachinian a déjà fait de la lutte contre les biens acquis illégalement l’un des axes stratégiques de son nouveau programme pour la période 2026-2031, avec pour objectif de restituer à l’Etat jusqu’à deux milliards de dollars d’actifs. Selon le premier ministre, en août 2026, des biens immobiliers, des terrains et des fonds d’une valeur totale d’environ 304,1 milliards de drams avaient déjà été restitués à l’Etat.

Dans ce contexte, l’affaire Kotcharyan devient l’épreuve principale de toute la politique de restitution des actifs. Le succès ou l’échec de cette procédure déterminera si la société arménienne croira réellement à la capacité de l’Etat à mener de telles enquêtes jusqu’à une condamnation, et non jusqu’à un nouvel abandon des poursuites quelques années plus tard.

La suite : deux fronts pour la défense et trois scénarios judiciaires

Il est très probable que le Comité anticorruption cherche à obtenir une mesure de sûreté sévère contre Kotcharyan et son fils, en invoquant l’ampleur de l’affaire, le nombre de personnes impliquées et d’actifs concernés, le risque de concertation des témoignages ainsi que la possibilité de céder certains biens avant qu’une décision judiciaire ne soit rendue. Parallèlement, l’analyse financière des comptes, des structures de sociétés et des biens immobiliers situés à l’étranger se poursuivra. Compte tenu du volume de données à traiter, ce travail pourrait durer des mois, voire des années.

La défense construira sa stratégie sur deux niveaux à la fois. Le premier sera juridique : prescription applicable à des faits vieux de vingt ans, compétences réelles du président dans les décisions gouvernementales concernant la vente de terrains, légalité de ces décisions, logique commerciale des investissements ultérieurs du fils et absence de lien direct démontré entre les décisions prises dans les années 2000 et les acquisitions ultérieures de Sedrak Kotcharyan.

Le second niveau sera politique : les déclarations de Pachinian le 24 août, les perquisitions menées au matin du 25, l’intervention simultanée des forces de l’ordre à plusieurs dizaines d’adresses, l’interpellation de membres de la famille et la perquisition du magasin appartenant à l’épouse d’un député. Un responsable politique battu aux élections peut retrouver une seconde vie politique en se présentant comme un ancien président persécuté. A en juger par les déclarations déjà faites par le bureau de Kotcharyan, qui dénonce une « nouvelle attaque des autorités », sa défense entend manifestement jouer cette carte.

Trois scénarios paraissent réalistes d’ici à la fin de 2026. Dans le premier, le tribunal impose une mesure de sûreté sévère, tandis que certains épisodes, notamment ceux concernant Toyota Erevan et les 56 biens liés à la Maison des officiers, débouchent sur des accusations formelles précisant dates et montants, étayées par des documents bancaires.

Dans le deuxième scénario, l’accusation tient sur les épisodes les mieux documentés, mais s’effondre pour certaines transactions plus anciennes en raison de la prescription. La procédure se prolonge alors pendant plusieurs années parallèlement à l’action civile en confiscation.

Le troisième scénario, le moins probable mais qui ne peut être exclu, serait celui dans lequel les pressions politiques exercées sur les institutions donneraient du crédit aux inquiétudes de la défense, tandis qu’une partie du dossier se révélerait vulnérable sur le plan procédural. Aux yeux d’une partie importante de la société, l’affaire deviendrait alors la confirmation de la thèse d’une justice sélective, indépendamment de la culpabilité réelle des personnes poursuivies.

En guise de conclusion

Formellement, Robert Kotcharyan, son fils Sedrak et quatre autres personnes seront jugés dans le cadre de cette affaire. Sur le fond, cependant, la société arménienne dispose pour la première fois d’un dossier qui prétend expliquer comment le pouvoir politique des années 2000 aurait été converti en propriété privée, à travers des terrains du ministère de la Défense, des courts de tennis, le secteur automobile et des dizaines de millions de dollars ayant transité par les comptes familiaux pendant dix-huit ans.

Chaque parcelle, chaque participation dans Toyota Erevan, chaque bien de la société « Grande Place » devra être soumis à l’épreuve des preuves et non à celle des communiqués de presse. Jusqu’au verdict, Kotcharyan reste un accusé et non un homme reconnu coupable. Mais l’ampleur de la carte que le Comité anticorruption a posée sur la table le 25 août 2026 révèle quelque chose de bien plus fondamental que le destin d’un seul responsable politique âgé.

L’élite militaire issue du Karabakh, arrivée au pouvoir à Erevan il y a trente ans en promettant de conserver des territoires étrangers, doit désormais expliquer devant les juges arméniens l’origine de ses propres résidences, concessions automobiles et transferts financiers vers l’étranger. Le fondement militaire et territorial de cette époque a été détruit par Bakou en 2020 et en 2023. Son fondement économique, Erevan tente aujourd’hui de le démanteler lui-même. De l’achèvement ou non de ce travail dépendra une question décisive : la normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan deviendra-t-elle le choix irréversible d’une nouvelle Arménie, ou ne sera-t-elle qu’une pause temporaire avant le retour de ceux pour lesquels l’occupation n’était pas une erreur tragique, mais une source d’enrichissement.