Les archives génoises et les chroniques vénitiennes le montrent : deux siècles avant l’ère des Grandes Découvertes, l’Azerbaïdjan n’était pas une périphérie du monde islamique, mais un carrefour où se jouait le destin de Constantinople.
Le 10 décembre 1264, à Tabriz, le marchand vénitien Pietro Vioni rédigea son testament. Bartolomeo Cecchetti publia ce document sous le titre « Testament de Pietro Vioni, Vénitien, rédigé à Tabriz », et le simple fait que ce texte existe bouleverse déjà la représentation habituelle de la géographie du commerce médiéval. Vioni ne faisait pas que traverser la ville et ne la décrivait pas dans des récits de voyage destinés à divertir ses compatriotes. Il vivait à Tabriz, y menait ses affaires, possédait des étoffes européennes et disposait de ses biens comme le fait un homme qui envisage de s’établir durablement dans un pays étranger. Pour le XIIIe siècle, c’était exceptionnel : les marchands européens travaillaient généralement par l’intermédiaire d’agents établis dans les ports du Levant, sans pénétrer profondément dans les espaces perse et azerbaïdjanais. Tabriz constituait une exception. Comprendre les raisons de cette exception, c’est comprendre pourquoi une région généralement considérée comme périphérique dans le monde médiéval demeura, pendant près de trois siècles, l’objet d’une attention soutenue de la part de Gênes, de Venise, du Saint-Siège et des cours royales de France et d’Angleterre.
Le monde après Bagdad : pourquoi Tabriz devint un carrefour
Pour mesurer l’ampleur de cet intérêt, il faut rappeler le cadre géopolitique dans lequel il prit naissance. En 1258, les troupes mongoles de Hülegü Khan prirent Bagdad et mirent fin au califat abbasside. Sur les territoires conquis de l’Iran, de l’Irak, de la Transcaucasie et d’une partie de l’Anatolie se constitua alors l’État des Ilkhanides, dont Tabriz devint la capitale. Presque immédiatement, la nouvelle puissance entra dans une longue confrontation avec l’Égypte mamelouke, sa rivale pour le contrôle de la Syrie, du Levant et des routes commerciales menant à la Méditerranée. Cette rivalité détermina pendant des décennies l’ensemble de la politique extérieure des Ilkhanides : incapables d’écraser seuls les Mamelouks, les ilkhans cherchèrent systématiquement des alliés dans l’Europe latine, où subsistait encore l’élan des croisades du XIIIe siècle. Abaqa Khan, père d’Arghoun, envoyait déjà des ambassadeurs auprès du Saint-Siège et participa aux négociations du deuxième concile de Lyon en 1274. C’est sur ce terrain, celui d’un ennemi commun, d’intérêts économiques réciproques et d’une pratique institutionnalisée des échanges diplomatiques, que se développa la colonie italienne de Tabriz et, avec elle, tout le système de relations dont il sera question par la suite.
Aux côtés des Ilkhanides, puis des Qara Qoyunlu et des Aq Qoyunlu, l’État des Chirvanchahs continua d’exister en Azerbaïdjan pendant presque toute cette période. Il s’agissait de l’une des dynasties les plus durables du monde musulman médiéval, qui régna officiellement sur le Chirvan du IXe au XVIe siècle et sut habilement manoeuvrer entre des voisins plus puissants. Les Chirvanchahs n’occupent pas une place centrale dans les archives italiennes utilisées pour cet article, mais la continuité même de leur existence aux côtés des Ilkhanides, des Djalayirides et des États issus des confédérations tribales turkmènes montre que la carte politique de l’Azerbaïdjan médiéval était bien plus complexe que ne le suggère toute représentation linéaire. La région était à la fois le théâtre de la rivalité entre de grands projets impériaux et un espace où les dynasties locales conservaient suffisamment longtemps leur propre capacité d’action pour mener une diplomatie indépendante avec leurs voisins perses, chirvaniens, issus de la Horde d’Or et, comme le montrent les sources citées, italiens.
Il existe un second cadre, commercial cette fois, sans lequel le tableau resterait incomplet. Après la chute de Constantinople sous les coups des croisés en 1204, puis sa reconquête par les Byzantins en 1261, Gênes obtint, aux termes du traité de Nymphée, un accès privilégié à la mer Noire en échange de son soutien militaire à Michel VIII Paléologue. Les Génois s’établirent rapidement à Caffa, Péra et dans d’autres comptoirs de la mer Noire, mettant en place une chaîne logistique qui se prolongea naturellement par voie terrestre jusqu’à Tabriz. Venise, qui avait perdu sa position privilégiée antérieure, se retrouva en retard dans cette compétition et compensa plus tard ce désavantage, moins par le commerce que par une alliance politico-militaire qui sera examinée plus loin. La rivalité entre les deux républiques maritimes, transportée sur le sol azerbaïdjanais, suffit à elle seule à expliquer l’intensité de la présence italienne dans la région : là où l’une des républiques voyait une source de profit, l’autre devait nécessairement y percevoir une menace pour ses propres intérêts et chercher une compensation.
Un comptoir génois au coeur de l’Azerbaïdjan
Les événements évoluèrent ensuite rapidement à l’échelle du commerce médiéval. Vers 1280, des marchands génois arrivèrent à Tabriz et, dès le début du XIVe siècle, leur colonie connaissait son apogée. Les documents d’archives citent des noms précis : Giovanni di Bertono, présent dans la ville en 1303, et Giovannino di Partissolo di Reggio, qui exerçait les fonctions de scribe de la communauté génoise. La présence d’un scribe permanent est en elle-même révélatrice : la communauté était suffisamment nombreuse et institutionnellement structurée pour nécessiter une administration régulière plutôt que la simple conclusion d’opérations occasionnelles. Les Génois s’établirent également à Nakhitchevan, un fait plus important qu’il n’y paraît au premier abord. Le réseau commercial italien ne se limitait pas à Tabriz, capitale et unique point d’entrée : il pénétrait plus profondément dans l’espace de l’Azerbaïdjan historique, englobant les principaux noeuds des routes caravanières.
L’ampleur et la nature de cette présence sont consignées dans une source exceptionnelle, le « Livre de la Gazaria », conservé aux Archives d’État de Gênes. Ce recueil rassemble les règlements adoptés entre 1316 et 1344 pour encadrer le commerce génois dans la région de la mer Noire et en Orient, notamment à Tabriz. Les activités commerciales étaient administrées par un organisme spécialisé, l’Office de la Gazaria, tandis que les questions commerciales relevaient d’un conseil composé de vingt-quatre marchands. La réglementation était stricte : un commerçant génois ne pouvait séjourner à Tabriz plus de quatre mois et des restrictions existaient quant au volume des achats, aux opérations financières et aux relations avec les partenaires locaux. Un tel degré de précision n’était pas le fruit d’un caprice bureaucratique. Il n’apparaît que lorsque la circulation des capitaux atteint une ampleur suffisante pour que l’État juge nécessaire de la réglementer et lorsque la concurrence entre marchands devient assez forte pour exiger des règles formelles. Tabriz ne fonctionnait pas comme un point exotique sur une carte, mais comme une composante d’un système commercial international organisé sur le plan institutionnel, au même titre que les comptoirs génois de Caffa ou de Péra.
La soie et ses origines : le Talych, Gandja et le marché de Lucques
La logique économique de cette présence fut décrite avec précision par le Florentin Francesco Balducci Pegolotti dans son manuel commercial « La pratique du commerce ». Il y présentait les itinéraires passant par Kayseri, Sivas, Erzincan et Erzurum jusqu’à Tabriz, véritable carte logistique empruntée par les caravanes. Sa nomenclature des marchandises présente un intérêt particulier. Les marchands européens distinguaient la soie du Talych de celle de Gandja, preuve que ces variétés étaient suffisamment connues et recherchées pour être identifiées selon leur région d’origine dans le vocabulaire commercial italien. La soie achetée à Tabriz était ensuite expédiée vers Lucques, l’un des plus grands centres européens de tissage de la soie de l’époque.
Il en découle une conclusion rarement formulée dans les synthèses générales consacrées à l’histoire de la région. Gandja et le Talych n’étaient pas simplement des points de transit sur la carte du commerce d’autrui : ils produisaient des matières premières destinées au marché d’Europe occidentale et étaient intégrés à une chaîne d’approvisionnement qui aboutissait dans les ateliers de Toscane. La différence est fondamentale. Un territoire de transit dépend de la volonté d’autrui et d’itinéraires qu’il ne contrôle pas ; un producteur de matières premières possède sa propre capacité d’action économique, même si celle-ci restait limitée par les technologies et les moyens logistiques de l’époque. La soie azerbaïdjanaise du XIVe siècle n’était donc pas une vague « marchandise orientale », mais un produit précis, d’une origine précise, connue des négociants italiens jusqu’à la région où il était cultivé.
Marco Polo et la ville que l’histoire a oubliée
Tabriz apparaît également dans « Le Devisement du monde » de Marco Polo, sous les formes Tauris ou Taurixi. Polo la décrivait comme un immense centre commercial vers lequel affluaient les marchandises de Bagdad, Mossoul, Ormuz et d’autres régions orientales. Il ne s’agissait pas d’une exagération littéraire de voyageur porté aux descriptions pittoresques : les documents génois confirment indépendamment la même réalité. Une route commerciale partait de Trébizonde, traversait Tabriz et conduisait vers l’Irak et Ormuz ; une autre reliait les possessions génoises de la mer Noire à l’espace caspien, puis à l’Asie centrale. La ville se trouvait donc à l’intersection d’au moins deux grands systèmes logistiques : l’un méditerranéen, l’autre caspien et centrasiatique. C’est précisément ce croisement qui explique l’intérêt simultané que lui portaient les Vénitiens, les Génois, le Saint-Siège et les souverains ilkhanides.
Quand les marchands devinrent ambassadeurs
Le commerce se transforma rapidement en diplomatie, révélant l’une des constantes les plus intéressantes de la politique internationale médiévale : lorsqu’un intérêt commercial durable apparaît, un canal politique de communication finit presque inévitablement par se créer. L’ilkhan Arghoun utilisa les Italiens comme intermédiaires dans ses contacts avec l’Occident chrétien. Le Génois Buscarello de Ghizolfi se rendit en son nom auprès du pape Nicolas IV, du roi de France Philippe IV et du roi d’Angleterre Édouard Ier, un itinéraire qui correspondrait aujourd’hui à une véritable tournée diplomatique européenne au plus haut niveau. La correspondance pontificale de l’époque mentionne également les interprètes italiens Tommaso de Anfossi et Ughetto, ce qui atteste l’existence d’un canal de communication permanent, et non occasionnel, entre Tabriz et Rome.
La logique d’Arghoun s’explique aisément du point de vue de la grande stratégie de la fin du XIIIe siècle. Les Ilkhanides cherchaient des alliés contre l’Égypte mamelouke, tandis que l’Europe occidentale, qui venait à peine de sortir de l’époque des croisades, demeurait théoriquement un partenaire naturel dans cette lutte. Les marchands italiens, génois comme vénitiens, constituaient un canal idéal pour cette diplomatie, tout simplement parce qu’ils étaient déjà présents dans la région, connaissaient les langues, les routes et l’étiquette des cours, et disposaient de leur propre réseau de contacts dans les capitales européennes. L’infrastructure commerciale se transforma ainsi en infrastructure diplomatique sans préparation particulière, par simple nécessité fonctionnelle.
Tabriz écrit à Gênes : l’ambassade de 1344
Après les bouleversements politiques des années 1340, lorsque l’État ilkhanide commença à se désagréger en principautés rivales, le souverain de Tabriz, Malik Achraf, envoya en 1344 son propre ambassadeur à Gênes afin de tenter de rétablir les anciennes relations commerciales et politiques. Cet épisode révèle un élément essentiel : l’initiative ne venait pas seulement du côté italien. Les dirigeants de Tabriz souhaitaient eux-mêmes préserver le canal de communication avec Gênes, conscients de son importance économique et, probablement, politico-militaire dans un contexte de chaos régional. La diplomatie fonctionnait dans les deux sens, ce qui distingue fondamentalement cette situation du schéma colonial simplifié où seule la métropole agit tandis que le souverain local demeure l’objet passif d’un intérêt extérieur.
L’ennemi de mon ennemi : la naissance de l’alliance entre Uzun Hasan et Venise
Les relations prirent une tout autre dimension sous Uzun Hasan, souverain de l’État des Aq Qoyunlu. Après la défaite de la dynastie rivale des Qara Qoyunlu et la transformation de Tabriz en principal centre politique de la nouvelle puissance, l’affrontement entre Uzun Hasan et l’Empire ottoman fit de la République de Venise son alliée naturelle. La chute de Constantinople en 1453 donna une impulsion décisive à cette alliance : la disparition de Byzance supprima le dernier grand tampon entre les possessions vénitiennes de la mer Égée et la puissance ottomane en pleine expansion. Venise se mit alors fébrilement à rechercher un allié terrestre sur le flanc oriental des territoires ottomans, capable de détourner une partie des forces de Mehmed II du théâtre européen.
La logique de cette alliance reposait sur une parfaite symétrie des intérêts. Pour Venise, la puissance ottomane constituait le principal rival géopolitique en Méditerranée orientale, un concurrent dans la lutte pour le contrôle des routes commerciales, des ports et des îles des mers Égée et Ionienne. Uzun Hasan voyait quant à lui dans Venise avant tout une source d’armes à feu, de spécialistes militaires et de soutien politique contre ce même adversaire. La formule classique selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » s’appliquait ici au sens littéral.
En 1471, le Sénat vénitien envoya auprès d’Uzun Hasan le diplomate Caterino Zeno. Un élément est particulièrement révélateur : à la cour des Aq Qoyunlu existait non seulement un lien officiel, mais aussi une relation personnelle. L’épouse de Zeno était apparentée à Despina Khatun, l’épouse chrétienne d’Uzun Hasan, ce qui facilita probablement son accès aux cercles de la cour et renforça la confiance accordée à la mission vénitienne. Les documents relatifs à ce voyage furent ensuite utilisés par Niccolò Zeno dans son ouvrage « Commentaires du voyage en Perse de messire Caterino Zeno », imprimé à Venise en 1558 et qui demeure l’un des textes italiens les plus importants sur l’État des Aq Qoyunlu parvenus jusqu’à nous.
Le mouvement était réciproque. L’envoyé d’Uzun Hasan, Hadji Muhammad, se rendit à Rome auprès du pape Sixte IV, puis à Venise. Les négociations portèrent sur une guerre commune contre le sultan Mehmed II, ainsi que sur la fourniture d’artillerie, d’arquebuses, de munitions et de spécialistes militaires. En 1471, les Vénitiens préparèrent des armes à feu destinées à Uzun Hasan et lui envoyèrent six artilleurs spécialisés dans l’emploi des pièces d’artillerie, des professionnels rares et très recherchés à cette époque dans presque toutes les armées d’Europe et du Moyen-Orient.
Les canons arrivés trop tard
Cette aide n’eut pas le temps de jouer un rôle décisif. En août 1473, à Otlukbeli, l’armée des Aq Qoyunlu subit une lourde défaite face aux forces ottomanes, et la supériorité technique d’Istanbul dans le domaine de l’artillerie et des armes à feu portatives fut l’un des facteurs déterminants de l’issue de la bataille. C’est probablement là que réside la conclusion analytique la plus implacable de toute cette histoire : l’aide militaire vénitienne arriva, mais, si l’on en juge par la chronologie des événements, ni assez rapidement ni en quantité suffisante pour combler le fossé technologique militaire qui, dès 1473, séparait l’armée ottomane de ses adversaires. À cette date, l’Empire ottoman disposait déjà d’une industrie nationale d’artillerie développée, tandis que les Aq Qoyunlu dépendaient d’importations en provenance de Venise. Compte tenu des distances et des voies maritimes traversant des zones en partie contrôlées par des forces hostiles, cette logistique ne pouvait objectivement rivaliser avec la rapidité et les volumes de la production ottomane intérieure.
La défaite d’Otlukbeli fut l’un de ces tournants de l’histoire militaire médiévale où le facteur décisif ne fut ni le courage des troupes ni le talent des chefs militaires, mais le retard technologique comparatif de l’un des adversaires, une leçon qui se répétera par la suite à de nombreuses reprises dans l’histoire des affrontements entre puissances régionales et empires disposant d’une industrie militaire développée. Uzun Hasan mourut en 1478, cinq ans seulement après cette défaite, et son État s’enfonça rapidement dans une succession de conflits dynastiques. En 1501, le jeune Ismaïl Ier, fondateur de l’État safavide, mit définitivement fin à l’histoire des Aq Qoyunlu en tant que puissance centrée sur Tabriz : il s’empara de la ville et en fit sa capitale. Il est révélateur que les Safavides héritèrent ensuite de la même logique géopolitique. Plusieurs décennies plus tard, sous le chah Abbas Ier, la cour perse chercherait de nouveau des alliés en Europe contre le même adversaire ottoman, notamment à travers la célèbre mission de l’aventurier anglais Robert Shirley. Le modèle expérimenté par Uzun Hasan n’était donc pas un épisode fortuit, mais un schéma géopolitique durable auquel les souverains de Tabriz eurent recours pendant des siècles.
Les portes de la Caspienne : pourquoi Bakou et Derbent intéressaient les Vénitiens
Un détail particulièrement révélateur des récits de Barbaro et de Contarini tient au fait que les deux ambassadeurs consignèrent des informations non seulement sur Tabriz, mais aussi sur Bakou et Derbent, des villes qui se trouvaient formellement à la périphérie des possessions d’Uzun Hasan, tout en occupant une position stratégique sur la carte du commerce et des guerres eurasiatiques. Derbent, connue des auteurs arabes et persans sous le nom de « Bab al-Abwab », la « Porte des portes », contrôlait l’étroit passage entre la chaîne du Caucase et la mer Caspienne, par lequel, pendant un millénaire et demi, avaient transité des armées allant des shahanshahs sassanides aux khagans khazars et aux chefs militaires arabes. Celui qui contrôlait le passage de Derbent décidait quelle cavalerie pouvait descendre des steppes du Caucase du Nord vers la Transcaucasie, puis poursuivre sa route vers l’Asie Mineure. Pour les diplomates vénitiens qui envisageaient de coordonner des opérations contre Istanbul, les renseignements sur l’état de ce passage revêtaient une importance militaire directe : il pouvait théoriquement permettre de faire intervenir des alliés des steppes venus du nord.
Bakou intéressait les Italiens pour une autre raison : en tant que port caspien reliant le commerce transcaucasien à la route septentrionale passant par Astrakhan vers les territoires de l’ancienne Horde d’Or, puis, par la Volga, jusqu’à l’État moscovite alors en formation. Cette branche septentrionale du commerce demeurait secondaire par rapport au grand axe méditerranéen, mais c’est précisément elle qui, au cours des siècles suivants, devait progressivement devenir un canal autonome des relations russo-persanes et russo-azerbaïdjanaises. Dans les récits des ambassadeurs italiens du XVe siècle apparaissent déjà les premiers contours de ce noeud caspien qui, quelques siècles plus tard, se trouverait au centre de l’attention de Pierre Ier, puis de toute la politique impériale russe dans le Caucase. La diplomatie vénitienne du XVe siècle considérait Bakou et Derbent de manière pragmatique, en évaluant leur utilité militaire et logistique dans une guerre précise contre un adversaire précis. Pourtant, elle fixa involontairement une logique géographique qui allait déterminer le destin de la région pendant des siècles, bien après la disparition des Aq Qoyunlu et celle de la République de Venise elle-même en tant que grande puissance.
Le renseignement sous couvert de diplomatie
Les contacts ne cessèrent pas après la catastrophe militaire de 1473, ce qui témoigne en soi de la valeur durable que les deux parties accordaient à leurs relations. Giosafat Barbaro séjourna auprès d’Uzun Hasan en qualité d’ambassadeur vénitien entre 1473 et 1478. Ses récits de voyage, achevés en 1487, contiennent des informations détaillées sur Tabriz, Bakou, Derbent, les marchés locaux, les routes, l’organisation économique, les cérémonies de cour et la structure militaire de l’État des Aq Qoyunlu. Pour l’histoire de l’Azerbaïdjan, il s’agit de l’une des sources narratives d’Europe occidentale les plus précieuses du XVe siècle : elle fut rédigée non par un simple voyageur, mais par un diplomate professionnel qui passa cinq années dans la région et qui, à en juger par la précision de son récit, recueillait les informations de manière systématique et non occasionnelle.
Ambrogio Contarini arriva à Tabriz en août 1474, rencontra Uzun Hasan et, après son retour, remit aux autorités vénitiennes un rapport détaillé. Dès 1486, une version imprimée de ses notes parut à Vicence sous le titre « Voyage de messire Ambrogio Contarini, ambassadeur de la très illustre Seigneurie de Venise auprès du seigneur Uzun Hasan ». Formellement, il s’agissait d’un journal de voyage. Dans les faits, c’était un rapport de renseignement : par l’intermédiaire de Contarini, Venise obtenait des données sur les effectifs militaires, l’état des routes, les ressources disponibles, les dispositions politiques à la cour des Aq Qoyunlu et les perspectives d’une nouvelle guerre contre Istanbul. À cette époque, la frontière entre diplomatie et renseignement était d’ailleurs particulièrement floue, et les rapports des ambassades servaient invariablement à la fois d’instruments protocolaires et de produits de renseignement destinés aux commissions du Sénat vénitien.
Un chapitre clos, une question toujours ouverte
Otlukbeli mit fin non seulement à une campagne militaire, mais aussi à une certaine époque économique. À mesure que se renforçait le contrôle ottoman sur les routes terrestres traversant l’Anatolie et que s’affirmait la supériorité militaire d’Istanbul, les puissances européennes furent de plus en plus incitées à chercher des itinéraires alternatifs vers l’Asie afin de contourner les intermédiaires ottomans. Plusieurs historiens associent ce facteur à l’accélération de la recherche d’une route maritime contournant l’Afrique, entreprise qui aboutit à l’expédition de Vasco de Gama en 1498. Si cette relation de cause à effet est ne serait-ce que partiellement exacte, un paradoxe remarquable apparaît : la défaite technologique des Aq Qoyunlu à Otlukbeli accéléra des processus qui finirent par réduire l’importance de la route caravanière terrestre passant par Tabriz dans le commerce mondial et poussèrent les capitaux européens vers les routes océaniques.
Le poids économique de la région dans le système du commerce mondial se transforma effectivement par la suite. Son importance politique, elle, ne disparut pas. Tabriz demeura pendant des décennies la capitale des Safavides, resta un enjeu des guerres perso-ottomanes aux XVIe et XVIIe siècles, puis devint, aux XVIIIe et XIXe siècles, l’objet de la rivalité entre d’autres empires, russe et perse. La logique restait la même qu’à l’époque d’Uzun Hasan : contrôler l’Azerbaïdjan et les territoires adjacents signifiait contrôler le corridor entre la mer Noire et la mer Caspienne, entre l’Anatolie et l’Asie centrale, entre les mondes chrétien et musulman.
Un Azerbaïdjan qui ne fut jamais une périphérie
Réunies, toutes ces sources, le testament de Pietro Vioni, les règlements du « Livre de la Gazaria », le manuel de Pegolotti, « Le Devisement du monde » de Marco Polo, les récits de Barbaro, le rapport de Contarini et les « Commentaires » de Zeno, composent un tableau cohérent et convaincant. Pendant près de trois siècles, Tabriz, Gandja, Nakhitchevan, le Chirvan et Bakou furent traversés sans interruption par la soie, les étoffes européennes, les capitaux, les diplomates, les renseignements, l’artillerie et les spécialistes militaires. Chacun des acteurs de ce système poursuivait un intérêt propre et parfaitement rationnel. Gênes recherchait le profit et des conditions commerciales sûres. Venise cherchait un allié militaire et politique contre son principal rival, l’Empire ottoman. Les souverains de la région, des Ilkhanides aux Aq Qoyunlu, cherchaient l’accès aux marchés européens, aux technologies militaires et à des partenaires politiques capables de contrebalancer la pression exercée par les empires voisins.
Il en ressort une conclusion qu’il convient d’accepter sans les réserves historiques habituelles. Les relations entre le monde italien et l’Azerbaïdjan médiéval ne furent ni un épisode isolé ni une intrigue secondaire située en marge de la grande histoire de la Renaissance et des croisades. Elles constituèrent un système durable, institutionnalisé, qui exista pendant plusieurs siècles, un système dans lequel Tabriz ne fonctionnait pas comme un point exotique et lointain, mais comme l’un des véritables noeuds de la politique, de l’économie et de la stratégie militaire eurasiatiques. La défaite d’Otlukbeli referma un chapitre de cette histoire, mais n’en effaça pas l’essentiel : bien avant l’apparition des conceptions modernes des corridors géopolitiques, le Caucase et les territoires qui lui étaient adjacents constituaient déjà un espace où les plus grandes puissances de leur époque rivalisaient d’influence. L’issue de cette compétition déterminait non seulement le destin du commerce régional, mais aussi l’équilibre des forces entre le monde chrétien et le monde ottoman pour les deux siècles suivants. Les archives médiévales de Gênes et de Venise ne laissent guère de place au doute : l’Azerbaïdjan ne fut jamais une périphérie. Il fut un enjeu dans le jeu auquel se livraient les plus grandes puissances de son temps.