Le détroit d’Ormuz est fermé, le blocus maritime a repris et le président des États-Unis menace de bombarder Oman, un pays que Washington a présenté pendant un demi-siècle comme son médiateur le plus fiable dans le golfe Persique. Anatomie d’un échec diplomatique qui a privé l’économie mondiale de près de 17 millions de barils de transit quotidien.
Le 17 juin 2026, lors d’un dîner au château de Versailles organisé par Emmanuel Macron à l’occasion du 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis, Donald Trump a apposé sa signature au bas d’un mémorandum d’entente avec la République islamique d’Iran. La mise en scène était irréprochable : le président français en maître de cérémonie, le Premier ministre pakistanais dans le rôle de médiateur et cosignataire, le président iranien Massoud Pezeshkian validant le document à distance depuis Téhéran. La Maison-Blanche annonça le début de la fin de la guerre déclenchée le 28 février.
Soixante jours exactement plus tard, le 17 août, la fenêtre que les parties s’étaient accordée s’est refermée. Durant toute cette période, les négociations détaillées sur le programme nucléaire n’ont pas commencé une seule fois. Le blocus maritime des ports iraniens, levé à la fin du mois de mai, a été rétabli le 14 juillet. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitait avant la guerre environ un cinquième du commerce pétrolier mondial, est de nouveau pratiquement fermé : selon les systèmes de suivi maritime, certains jours d’août, une dizaine de navires seulement l’ont franchi, contre 88 à 130 avant la guerre. L’administration américaine a publiquement renié plusieurs dispositions essentielles de son propre mémorandum : la création d’un fonds d’au moins 300 milliards de dollars destiné à la reconstruction de l’Iran, les exemptions de sanctions permettant la reprise immédiate des ventes de pétrole iranien et le dialogue irano-omanais sur le régime de navigation.
Dernière touche : lundi, lors d’un entretien accordé à Fox News, Trump a menacé Oman d’une frappe militaire si le sultanat « se mêlait » de la question d’Ormuz. Formellement, Oman demeure un partenaire des États-Unis en matière de sécurité dans le Golfe. Dans les faits, il est aujourd’hui le seul lieu où se déroulent encore des négociations, aussi limitées soient-elles, sur le détroit.
Cet échec n’avait rien d’accidentel. L’architecture même du document de Versailles le rendait inexécutable dès le premier jour.
Un mémorandum conçu à l’envers
Les quatorze dispositions du texte de Versailles, publiées dès le lendemain par les médias américains, se lisent comme une liste d’avances consenties en échange d’obligations futures.
La quatrième disposition obligeait les États-Unis à commencer immédiatement la levée du blocus maritime, à y mettre totalement fin dans un délai de trente jours puis, après la conclusion d’un accord définitif, à retirer leurs forces des côtes iraniennes. La cinquième exigeait de l’Iran qu’il garantisse pendant soixante jours le passage sûr et gratuit des navires de commerce. La sixième consacrait l’engagement de Washington, conjointement avec ses partenaires régionaux, à élaborer un plan de reconstruction et de développement économique de l’Iran d’un montant d’au moins 300 milliards de dollars, le mécanisme de mise en œuvre devant lui aussi être arrêté dans les soixante jours. La septième prévoyait la suppression de tous les types de sanctions, y compris celles découlant des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique.
En contrepartie, Téhéran confirmait qu’il renonçait à se doter de l’arme nucléaire et acceptait de permettre à l’Agence internationale de l’énergie atomique de surveiller la dilution des stocks d’uranium hautement enrichi.
L’asymétrie saute aux yeux. Toutes les concessions américaines étaient précises, assorties d’échéances et entraient en vigueur dès la signature. Les engagements iraniens, en revanche, étaient déclaratoires et devaient faire l’objet d’une vérification qui n’existait pas : les inspecteurs de l’Agence avaient quitté l’Iran dès 2025 et, dans son rapport de juin, l’institution reconnaissait explicitement qu’elle n’était en mesure de déterminer ni la quantité, ni la composition, ni l’emplacement des stocks iraniens d’uranium enrichi. Les seuls chiffres disponibles remontaient à la période précédant la perte d’accès : environ 440 kilogrammes d’hexafluorure d’uranium enrichi jusqu’à 60 pour cent et près de 184 kilogrammes enrichis jusqu’à 20 pour cent. En mars, Araghchi affirmait que ces matières se trouvaient sous les décombres des installations détruites. Personne n’est en mesure de vérifier cette affirmation.
La logique des négociations avait été entièrement inversée. Washington avait abandonné ses instruments de pression, le blocus, le régime de sanctions et la perspective du dégel des avoirs, en échange de promesses dont il ne pouvait lui-même contrôler l’exécution. Dès le 18 juin, le sénateur républicain Roger Wicker déclara publiquement que le mémorandum dilapidait les acquis militaires d’une campagne que le Congrès désigne sous le nom d’opération Colère épique, en contradiction avec les objectifs affichés par le président lui-même. Dans la bouche de ce républicain, la comparaison avec l’accord nucléaire de 2015 prit valeur de réquisitoire : selon Wicker, face aux 300 milliards promis à Versailles, les « versements » liés à l’accord conclu sous Barack Obama paraissaient dérisoires.
La suite était prévisible. Vingt-quatre heures après la signature, Trump qualifia sur son réseau social les informations concernant les 300 milliards de dollars de propagande démocrate, tandis que le vice-président J. D. Vance précisa que l’argent serait fourni par les monarchies arabes du Golfe. Aucune de ces monarchies n’avait publiquement pris un tel engagement. Moins d’une journée après sa signature, le document commençait à se désagréger sous les yeux mêmes de ses auteurs.
Qui contrôle réellement le robinet
Téhéran a tiré des premières semaines de guerre une conclusion stratégique, et elle s’est révélée juste : affronter l’aviation américaine n’a aucun sens ; s’attaquer au transport maritime mondial, en revanche, est rentable.
En août, la stratégie iranienne avait définitivement cessé d’être militaire pour devenir tarifaire. Le Corps des gardiens de la révolution islamique ne cherche pas à remporter une bataille navale. Il mine les chenaux de navigation, inspecte et attaque les navires marchands, autorise sélectivement les pétroliers de certains pays à traverser les eaux territoriales iraniennes et exige que la navigation s’effectue selon les itinéraires et les procédures définis par l’Iran. L’aboutissement logique de ce dispositif est l’instauration d’un droit de passage.
Juridiquement, cette construction est indéfendable. Le détroit d’Ormuz relève du régime du passage en transit ; le droit international de la mer n’autorise pas la perception de droits pour le franchissement de tels détroits. C’est précisément pour cette raison que le texte de Versailles précisait que tout futur arrangement entre l’Iran et Oman devait respecter le droit international applicable. Politiquement, en revanche, le modèle tarifaire offre à Téhéran ce qu’il a perdu sur le champ de bataille : une source d’influence permanente et renouvelable qui ne nécessite ni missiles ni charge nucléaire.
Le 8 août, le Conseil suprême de sécurité nationale iranien a rendu publiques les conditions d’une réouverture du détroit. La liste était maximaliste : levée du blocus maritime américain, suppression des sanctions, déblocage des avoirs gelés, fin de la guerre et indemnisation des dommages. Les médias d’État ont largement relayé la formule selon laquelle le détroit ne rouvrirait pas tant que l’Amérique n’aurait pas corrigé son comportement. Mohsen Rezaï, conseiller militaire du Guide suprême, a donné un chiffre précis concernant les avoirs : 24 milliards de dollars. À la mi-août, Kazem Gharibabadi, vice-ministre iranien des Affaires étrangères, a publiquement énoncé la doctrine : le détroit est iranien, et il s’ouvre ou se ferme sur ordre de l’Iran.
Un élément essentiel demeure obstinément sous-estimé à Washington : ces exigences ne constituent pas une position de négociation au sens classique du terme. Le 9 août, Araghchi a déclaré sans ambiguïté qu’aucune négociation n’avait lieu entre Téhéran et Washington et que les médiateurs cherchaient seulement un moyen de les relancer. L’Iran ne marchande pas : il présente la facture et attend que le coût de l’attente devienne, pour l’autre partie, supérieur au prix de la concession.
Le piège omanais
La menace de Trump contre Mascate est l’erreur la plus révélatrice de ces dernières semaines.
Pendant des décennies, Oman a assuré une fonction que personne d’autre ne pouvait remplir : celle d’un canal de communication confidentiel entre Washington et Téhéran. C’est par l’intermédiaire des Omanais qu’avaient notamment transité les contacts ayant conduit à l’accord nucléaire de 2015. Géographiquement, le sultanat contrôle la rive sud du détroit, de sorte qu’aucun dispositif réellement opérationnel de navigation ne peut matériellement fonctionner sans sa participation.
Le 8 août, Araghchi annonça que l’Iran était très proche d’un accord avec Oman sur les modalités de circulation dans le détroit. Le ministère omanais des Affaires étrangères qualifia les discussions de positives et constructives tout en condamnant les attaques qui se poursuivaient contre les navires, sans désigner directement leur responsable. Le 15 août, l’agence iranienne Mehr annonça qu’un accord avait été trouvé sur un dispositif de circulation ; les deux parties mettaient alors la dernière main à une déclaration commune.
Les États-Unis ne participent pas à ces négociations.
La réaction de la Maison-Blanche s’est résumée à une menace. Lors d’un entretien téléphonique avec le correspondant de Fox News Trey Yingst, le président déclara qu’Oman serait bombardé s’il se mettait en travers du chemin, en employant une expression grossière ; la chaîne n’a pas diffusé l’enregistrement sonore de l’entretien. Plus tard, répondant aux journalistes dans le Bureau ovale, Trump répéta que Mascate s’était mal comporté et qu’il ne serait pas difficile de s’en occuper. Il existait déjà un précédent : en mai, lors d’une réunion du gouvernement, une formulation similaire avait été employée.
L’effet stratégique de cette menace est exactement inverse à l’objectif recherché. Oman, menacé de frappes et évincé de son rôle de médiateur, perd toute incitation à prendre en considération les intérêts américains dans un accord avec l’Iran. Téhéran, au contraire, obtient un argument de propagande prêt à l’emploi pour l’ensemble du Golfe : Washington menace de bombarder un allié arabe parce qu’il tente de rouvrir le détroit, alors même que cette réouverture est présentée comme l’objectif prioritaire des États-Unis.
Le coût politique intérieur ne s’est pas fait attendre non plus. Le sénateur démocrate Tim Kaine a annoncé qu’à la reprise des travaux du Sénat, après la pause d’août, il présenterait une résolution interdisant toute action militaire contre Oman. Par ailleurs, Trump a publiquement envisagé qu’après une victoire sur l’Iran, il proclamerait le détroit d’Ormuz territoire des États-Unis, une formule qui, pour les monarchies du Golfe, ressemble moins à une garantie de sécurité qu’à la description d’une nouvelle source de menace.
Quatre-vingt-huit dollars comme bulletin de vote
L’économie de la guerre a cessé d’être une question extérieure pour devenir un enjeu de politique intérieure.
Les chiffres publiés le 11 août par l’Administration américaine d’information sur l’énergie donnent une mesure précise de l’ampleur de la rupture. Au deuxième trimestre 2026, le transit de pétrole brut et d’hydrocarbures liquides par le détroit d’Ormuz s’est établi en moyenne à 4,9 millions de barils par jour, contre 21,6 millions au quatrième trimestre 2025. En juillet, la perte de production dans la région était estimée à 5,5 millions de barils par jour. Le retour de la production du Moyen-Orient à des niveaux proches de ceux d’avant-guerre n’est pas attendu avant le début de 2027, tandis qu’un déficit chronique d’environ 0,6 million de barils par jour devrait persister jusqu’à la fin de l’année suivante.
La trajectoire des prix se lit comme un graphique de la diplomatie. Le 2 juillet, porté par l’optimisme suscité par Versailles, le Brent était tombé à 69 dollars le baril. Le 23 juillet, après la reprise des attaques contre les pétroliers et l’apparition d’une menace pesant sur les exportations saoudiennes via Bab el-Mandeb, les cours avaient atteint 105 dollars. À la mi-août, le brut de référence évoluait entre 87 et 91 dollars, soit environ un quart au-dessus de son niveau d’avant-guerre. La prévision de l’Administration américaine d’information sur l’énergie concernant le prix moyen du Brent au troisième trimestre a été relevée à 85 dollars, soit 11 dollars de plus que l’estimation de juillet.
La facture de la guerre ne se limite pas aux cours du pétrole. Les primes d’assurance contre les risques de guerre pour la traversée du détroit ont été multipliées par plusieurs fois par rapport à la période d’avant-guerre. Certains clubs d’assurance mutuelle de responsabilité ont même cessé toute couverture. C’est ainsi l’assurance, davantage que la menace physique elle-même, qui est devenue la principale contrainte pour les armateurs. Certains pétroliers naviguent avec leurs transpondeurs éteints ; le trafic réel peut donc être supérieur au trafic visible, une situation qui convient aussi bien à Téhéran, qui écoule son pétrole en contournant le blocus, qu’à la Maison-Blanche, qui a besoin de donner l’image d’une pression efficace. Les principaux transporteurs maritimes réguliers, Maersk, MSC, CMA CGM et Hapag-Lloyd, ont suspendu leurs transits dès les premiers jours de la guerre, tandis que des centaines de pétroliers ont préféré jeter l’ancre à l’entrée du détroit plutôt que de le franchir. Les convois naviguent sous escorte militaire, ce qui renchérit à lui seul la logistique pour tous les acteurs du marché, quelle que soit l’issue des négociations.
Pour l’électeur américain, tout cela se traduit par un seul indicateur immédiatement mesurable : le prix de l’essence à la pompe. Lee Miringoff, directeur de l’Institut d’opinion publique de l’Université Marist, a résumé avec précision le mécanisme politique : dans l’esprit des électeurs, la guerre s’est confondue avec l’économie ; la fermeture du détroit a fait monter les prix du carburant et, au bout du compte, trois questions restent simultanément sans réponse claire : pourquoi sommes-nous entrés dans cette guerre, comment se déroule-t-elle et comment allons-nous en sortir ?
Les sondages révèlent une érosion là où elle est la plus dangereuse pour Trump : au sein même de son parti. Une enquête Economist-YouGov publiée la semaine dernière situait l’approbation du président parmi les républicains à 79 pour cent, son plus bas niveau depuis le début de son second mandat et 15 points en dessous du niveau enregistré au début de celui-ci. La proportion de républicains approuvant fortement son action s’est effondrée de 68 à 48 pour cent. Une enquête Washington Post-Ipsos réalisée en juillet indiquait que 15 pour cent des Américains approuvaient fortement l’action du président ; pour la première fois dans cette série d’enquêtes, nettement plus de la moitié de ses soutiens n’approuvent désormais Trump que modérément.
À l’expiration du mémorandum, il ne restait que 78 jours avant les élections de mi-mandat qui doivent déterminer le contrôle du Congrès. La majorité républicaine est extrêmement étroite dans les deux chambres.
Le président nie publiquement toute pression liée au calendrier. Dans son entretien avec Fox News, il a déclaré n’avoir aucun échéancier, ne pas avoir l’intention de se précipiter et ne pas tenir compte des élections de mi-mandat dans ses calculs. Cette affirmation est d’autant plus remarquable qu’elle est démentie par le comportement de son propre parti.
Le Congrès fait le compte des pertes
Entre la fin février et la fin juillet, la guerre a coûté la vie à dix-huit militaires américains, dont quatre au cours de la seule semaine ayant suivi le 17 juillet. Selon le Pentagone, le nombre de blessés approchait les cinq cents, dont une centaine durant deux semaines du mois de juillet. En août, le porte-avions Abraham Lincoln était déployé depuis plus de 250 jours depuis son départ de San Diego ; le président a qualifié de fausses informations les récits faisant état de difficultés d’approvisionnement et d’une baisse du moral.
Le Congrès a voté à dix reprises sur les pouvoirs de guerre. Le 3 juin, la Chambre des représentants a adopté une résolution par 215 voix contre 208, quatre républicains se joignant aux démocrates. Le 24 juin, le Sénat a approuvé une mesure analogue par 50 voix contre 48. Un mois plus tard, le 23 juillet, la Chambre a procédé à un nouveau vote : 214 voix contre 208, avec les quatre mêmes républicains, Warren Davidson, Brian Fitzpatrick, Tom Barrett et Thomas Massie. Le même jour, la résolution du Sénat a été bloquée par 49 voix contre 47.
Ces décisions n’ont pas de force juridique et l’administration conteste la constitutionnalité même de la loi sur les pouvoirs de guerre. Leur portée politique est ailleurs : ces votes montrent que la faction dont la promesse de mettre fin aux guerres sans fin constituait l’un des fondements électoraux commence à se fissurer publiquement, avec des élus identifiables par leur nom, en pleine année électorale.
Lors des débats de juillet, Brian Mast, président républicain de la commission des affaires étrangères, brandissait dans l’hémicycle les photographies de militaires tués. La démocrate Pramila Jayapal, qui porte ce dossier à la Chambre, décrivait la campagne comme une guerre dépourvue de mission claire, de stratégie et d’objectif final. Formellement, il s’agit de rhétorique partisane. Sur le fond, aucun des deux camps n’a été capable de définir ce qui constituerait une victoire.
Téhéran sans Khamenei
Le pari selon lequel l’asphyxie économique finirait par briser le système iranien se heurte à une transformation structurelle intervenue dès les premiers jours de la guerre.
Ali Khamenei a été tué au début de la campagne, le 28 février. En mars, son fils Mojtaba Khamenei est devenu Guide suprême. Le 8 août, les médias d’État ont diffusé pour la première fois depuis sa nomination une vidéo le montrant, sans indication de date ; le 9 août, il a été fait état d’une rencontre entre Pezeshkian et le Guide, sans qu’aucune preuve n’en soit fournie. L’absence publique du dirigeant suprême, conjuguée au maintien intégral de la chaîne verticale du pouvoir, crée une configuration dans laquelle le centre de décision se déplace vers l’appareil sécuritaire et le Conseil suprême de sécurité nationale.
La conséquence pratique est double : l’interlocuteur chargé de négocier est devenu à la fois moins identifiable et plus inflexible. Les arguments fondés sur les souffrances de la population iranienne visent en réalité un système qui a disparu avec l’ancien Guide. Alan Eyre, ancien diplomate américain ayant participé à l’équipe de négociation qui prépara l’accord de 2015 et aujourd’hui chercheur à l’Institut du Moyen-Orient, porte sur la situation un jugement sans illusions : la guerre s’est transformée d’une opération militaire en une campagne de pression économique dont le poids retombera avant tout sur les Iraniens, et non sur un régime qui se durcit. Selon sa formule, un système complexe a été brisé et ne retrouvera pas son état antérieur.
L’épisode des prétendus canaux secrets est révélateur. Lundi, Trump a déclaré à la chaine d’information Fox que des négociations avaient lieu avec des représentants du Corps des gardiens de la révolution islamique par l’intermédiaire de canaux indirects. Le porte-parole du Corps, le général de brigade Hossein Mohebbi, a démenti cette déclaration par l’intermédiaire de l’agence Tasnim, la présentant comme le produit de la défaite et du désespoir dans la guerre. Le démenti est intervenu en l’espace de quelques heures, signe de l’importance que Téhéran accorde aujourd’hui à son image de partie inflexible et du peu d’intérêt qu’il porte à celle d’un acteur disposé au compromis.
Israël, qui n’a rien signé
L’échec comporte une dimension supplémentaire : celle d’un allié qui n’est lié par aucune des obligations de Versailles.
Dès la signature, Benyamin Netanyahou a clairement indiqué qu’Israël ne se considérait pas tenu de respecter le mémorandum. Juridiquement, la position est irréprochable : Israël n’était pas partie au document. Dans la pratique, cela signifiait que l’engagement américain de mettre fin à toutes les opérations militaires sur tous les fronts ne pouvait être exécuté qu’à moitié et que toute action israélienne devenait automatiquement, aux yeux de Téhéran, une preuve de la duplicité américaine.
La mécanique de l’effondrement de l’accord confirme cette architecture. Le détroit a été rouvert au passage sans redevance aux environs du 17 juin, mais le trafic est resté très inférieur à la normale. Les 6 et 7 juillet, trois navires de commerce ont été attaqués. Le 7 juillet, Trump a déclaré le cessez-le-feu caduc. Le 14 juillet, le blocus maritime a repris. Chaque camp accusait l’autre de violations réciproques et, formellement, les deux avaient raison : le document ne comportait ni mécanisme de vérification, ni procédure de règlement des différends, ni arbitre. Le Pakistan, qui avait joué le rôle de médiateur lors de la signature, ne disposait d’aucun instrument de coercition.
Qui profite de la fermeture du détroit
L’échec de la diplomatie autour d’Ormuz redessine la carte logistique de l’Eurasie, et les bénéficiaires sont déjà connus.
L’Arabie saoudite a réorienté une part importante de ses exportations vers l’oléoduc Est-Ouest, qui débouche sur le port de Yanbu, en mer Rouge. Le flux total de pétrole et d’hydrocarbures liquides passant par Bab el-Mandeb est ainsi passé de 5,4 millions de barils par jour au quatrième trimestre 2025 à 8,1 millions au deuxième trimestre 2026. Mais la route de la mer Rouge est elle-même sous pression : les Houthis ont repris leurs attaques, effaçant les acquis obtenus après la trêve d’octobre 2025.
Le deuxième bénéficiaire se trouve plus au nord. La Route internationale de transport transcaspienne, connue sous le nom de Corridor médian, a vu apparaître une demande à laquelle ses infrastructures se préparaient depuis des années, tout en demeurant encore insuffisamment adaptées. En 2025, le trafic conteneurisé sur cet itinéraire a atteint 42 000 équivalents vingt pieds, soit une progression d’environ 15 pour cent, et la guerre a brutalement accéléré cette dynamique. Le port maritime international de Bakou, à Alat, traite jusqu’à 150 000 équivalents vingt pieds par an, avec un projet d’extension à 260 000. En vertu de l’accord conclu entre KazMunayGas et SOCAR, le pétrole kazakh transite depuis 2023 par l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ; les volumes ont atteint 1,5 million de tonnes l’an dernier et une hausse substantielle est prévue d’ici 2027. Au début de 2026, la Banque mondiale a approuvé une garantie de 846 millions de dollars permettant de mobiliser 1,4 milliard de dollars de financement pour les chemins de fer kazakhs.
La superstructure institutionnelle se développe parallèlement aux infrastructures physiques. En avril, à Astana, le conseil et l’assemblée générale de l’association internationale de la Route internationale de transport transcaspienne, avec la participation du Kazakhstan, de la Chine, de l’Azerbaïdjan, de la Géorgie et de la Turquie, ont adopté le programme de travail pour 2026 en mettant l’accent sur la numérisation des procédures de transport. Avant la guerre, cette question semblait essentiellement technique ; elle détermine désormais directement la capacité de transit. Dès 2023, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et le Kazakhstan avaient créé une entreprise commune baptisée Corridor médian multimodal, rejointe en août 2025 par la Société chinoise de transport ferroviaire de conteneurs. En 2025, Bakou a intégré le format réunissant les cinq États d’Asie centrale, le transformant en groupe de six et devenant ainsi le premier participant extérieur à la région. Les contraintes sont également connues : la baisse du niveau de la mer Caspienne a déjà réduit les liaisons par traversier entre Bakou et Kuryk, tandis que les projections à long terme concernant la diminution du niveau de l’eau remettent en question la configuration actuelle des quais d’Aktau et de Kuryk.
La logique est évidente. Chaque mois de fermeture d’Ormuz augmente la prime accordée à la prévisibilité, et cette prévisibilité est aujourd’hui offerte par des itinéraires qui ne traversent physiquement ni le territoire iranien ni des détroits exposés aux tirs. Le Caucase du Sud et la mer Caspienne cessent d’être une solution de secours pour devenir un élément structurel de la sécurité énergétique et commerciale de l’Europe et de la Chine, sans qu’un seul coup de feu soit tiré par les États de transit.
Le troisième bénéficiaire reste dans l’ombre. La Russie et la Chine profitent à la fois de l’affaiblissement de l’influence américaine dans le Golfe, de la hausse des prix du pétrole et d’une démonstration concrète des conséquences d’un règlement militaire des questions nucléaires, argument qui sera invoqué dans toutes les futures négociations sur la non-prolifération.
Quatre scénarios, aucun de satisfaisant
Gel du conflit sans accord. C’est le scénario le plus probable jusqu’en novembre. Le blocus demeure, l’Iran maintient le détroit à moitié fermé, les États-Unis évitent les grandes opérations terrestres et le Brent se maintient dans une fourchette de 85 à 100 dollars. Trump aborde les élections avec une guerre dépourvue de stratégie de sortie, son parti perd une partie de sa majorité, puis apparaît une pression parlementaire susceptible de modifier les fondements budgétaires de la campagne militaire.
Compromis omanais par-dessus la tête de Washington. L’Iran et Oman établissent un régime de navigation auquel transporteurs et assureurs finissent de fait par adhérer, car n’importe quel dispositif est préférable à l’absence totale de règles. Les États-Unis se retrouvent alors devant un choix : reconnaître un accord qu’ils n’ont pas signé ou le faire échouer par la force. La seconde option impliquerait une frappe contre un allié arabe et l’effondrement de la position américaine dans le Golfe.
Nouvelle phase d’escalade. Une attaque contre un pétrolier faisant de nombreuses victimes, une frappe contre les infrastructures du Golfe ou la mort d’un nombre important de militaires américains déclencherait une nouvelle vague de bombardements. Le prix du pétrole dépasserait les cent dollars. Selon les estimations publiées en mars par la Commission européenne, si le Brent se maintenait durablement autour de ce niveau, l’inflation dans l’Union européenne pourrait dépasser trois pour cent et la croissance en 2026 perdre jusqu’à 0,4 point de pourcentage. Politiquement, ce serait le pire scénario possible pour la Maison-Blanche à onze semaines du scrutin.
Accord rapide aux conditions iraniennes. C’est l’option que l’administration exclut publiquement, mais la seule qui permette d’obtenir un résultat mesurable avant novembre : levée du blocus et d’une partie des sanctions, dégel des avoirs en échange de l’ouverture du détroit et du retour des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le prix à payer serait de reconnaître que le document de Versailles était plus facile à appliquer en juin qu’en août et que les soixante jours écoulés n’ont servi qu’à détériorer la position américaine.
Conclusion : une guerre qui a perdu son objectif
Le principal enseignement de ces soixante jours n’est pas l’échec des négociations. C’est l’effondrement de la définition même de la victoire.
L’objectif déclaré de la campagne, empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, est devenu après six mois de guerre plus difficile à vérifier qu’il ne l’était avant celle-ci. L’Agence internationale de l’énergie atomique n’a plus accès aux sites, l’emplacement de centaines de kilogrammes d’uranium hautement enrichi demeure inconnu et aucun mécanisme de vérification n’existe. Le deuxième objectif, la réouverture du détroit d’Ormuz, s’est transformé en son contraire : le blocus maritime américain contribue aujourd’hui à réduire le trafic exactement comme les mines iraniennes.
L’accord de Versailles n’a pas échoué parce que l’Iran se serait montré perfide, ni parce que Trump aurait manqué de fermeté. L’échec était inscrit dans son architecture même : un dispositif dans lequel toutes les concessions d’une partie s’appliquent automatiquement tandis que toutes les obligations de l’autre nécessitent une vérification qui n’existe pas ne constitue pas un véritable accord. Un tel document n’est qu’une déclaration d’intention présentée sous la forme d’un traité, signée dans un décor conçu pour la télévision et désintégrée au premier contact avec la réalité du golfe Persique.
Le président qui a construit son identité politique sur la promesse de mettre fin aux guerres des autres mène désormais la sienne depuis six mois, sans objectif final clairement formulé, avec un bilan humain croissant et un prix de l’essence qui a transformé la politique étrangère en enjeu intérieur. Menacer de bombarder Oman n’est pas une démonstration de force, mais le signe de son épuisement : lorsque les leviers de négociation disparaissent, il ne reste plus qu’à menacer ceux qui sont encore disposés à parler.
Pendant ce temps, le monde se réorganise autour d’un détroit fermé sans attendre Washington. Le pétrole passe par Yanbu, les conteneurs traversent la Caspienne, les primes d’assurance ont été réécrites et les nouvelles routes sont désormais consacrées par des contrats. Le système complexe dont parlait Alan Eyre est effectivement brisé, et plus personne n’envisage sérieusement de le restaurer sous sa forme antérieure. Dans cette guerre, le perdant ne sera pas celui qui s’assiéra le premier à la table des négociations, mais celui qui comprendra le dernier que la table a déjà été déplacée ailleurs.