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Pendant quatre decennies, les partis ultraorthodoxes ont decide de l'identite du Premier ministre d'Israel. A l'approche des elections du 27 octobre, leur principal atout — la capacite de vendre leurs dix-huit mandats au plus offrant — s'est transforme en leur principale vulnerabilite.

Quelques jours avant son autodissolution, la vingt-cinquieme Knesset a adopte deux lois en faveur des haredim. La premiere a acquis un statut constitutionnel et se resume a une phrase : l'etude de la Torah constitue une valeur fondamentale de l'heritage du peuple juif et de l'Etat d'Israel. La seconde avait une portee pratique : elle interdisait a la police militaire d'arreter les etudiants de yeshiva qui ne s'etaient pas presentes apres avoir recu leur ordre de convocation. La Cour supreme en a suspendu l'entree en vigueur moins de vingt-quatre heures plus tard.

Le bilan de ces quatre annees de legislature pour le bloc de marchandage le plus efficace de la politique israelienne a quelque chose de presque ironique : une declaration sans consequence et une norme sans effet. Les ultraorthodoxes etaient entres dans le gouvernement de Benyamin Netanyahou en decembre 2022 avec dix-huit mandats, des engagements budgetaires sans precedent et la promesse du principal trophee : une loi soustrayant des dizaines de milliers d'eleves des ecoles religieuses au service militaire obligatoire. Ils sortent de la legislature avec un texte depourvu de toute disposition operationnelle et environ 72 000 jeunes hommes officiellement consideres comme refractaires.

Le scrutin du 27 octobre ne se reduit donc pas a un nouvel episode de la lutte pour les 61 mandats necessaires a une majorite. Il met a l'epreuve le modele sur lequel repose la politique israelienne depuis la fin des annees 1970 : un modele dans lequel une minorite ideologiquement non sioniste vend ses voix aux deux camps et obtient en echange autonomie, financements et exemption d'une obligation que le reste de la societe assume au prix du sang.

Soixante et une voix contre dix millions de personnes

Le systeme electoral israelien est concu de telle maniere que le chantage devient une strategie rationnelle. L'ensemble du pays constitue une seule circonscription. Les 120 sieges sont repartis a la proportionnelle entre les listes ayant franchi le seuil de 3,25 %. Il n'existe ni circonscriptions locales, ni mandats majoritaires, ni second tour. Un parti qui recueille quatre pour cent des suffrages obtient cinq deputes et, avec eux, le plein droit de negocier le destin du gouvernement.

Vient ensuite une procedure qui amplifie encore cet effet. Apres les elections, le president consulte toutes les factions et charge de former le gouvernement non pas necessairement le chef du premier parti, mais le depute qui, selon son appreciation, a le plus de chances de reunir une majorite. La difference est fondamentale. En 2021, Naftali Bennett est devenu Premier ministre alors que son parti n'avait fait elire que sept deputes a la Knesset, dont certains n'ont meme pas soutenu le gouvernement constitue.

Le seuil de confiance lui-meme se revele flexible. Le gouvernement Bennett-Lapid a ete approuve par 60 voix contre 59, avec une abstention — celle d'un depute du parti islamiste Ra'am, formation qui, pour la premiere fois dans l'histoire de la politique arabe en Israel, avait alors signe un accord de coalition avec un camp sioniste. Dans les annees 1990, le gouvernement minoritaire d'Yitzhak Rabin reposait sur le soutien exterieur de factions arabes qui ne faisaient officiellement pas partie de la coalition.

Les sondages de l'ete 2026 ne donnent de majorite nette a personne. A la fin du mois de juillet, les partis sionistes d'opposition, sans les deux listes arabes, obtenaient entre 60 et 61 mandats. Les partis sionistes de la coalition au pouvoir recueillaient environ 34 sieges sans les haredim, et entre 50 et 52 avec eux. La chaine 14, favorable a Netanyahou, presentait un tableau plus avantageux : 45 sieges sans les ultraorthodoxes et 62 avec eux. L'ecart d'une dizaine de mandats entre les instituts de sondage constitue en soi un diagnostic : le pays est si profondement divise que la mesure meme de cette division est devenue un acte politique.

L'arithmetique ne laisse a Netanyahou qu'une marge de manoeuvre extremement etroite. Sans le Shas et Yahadout HaTorah, le bloc de droite n'obtient la majorite dans aucun scenario. Les ultraorthodoxes le savent — et ils l'ont su tout au long de ces quatre annees.

Le marche de 1947 : comment le fondateur laique de l'Etat a pose une mine

Les relations entre le projet sioniste et l'ultraorthodoxie n'ont pas commence par un compromis, mais par un rejet mutuel. Une grande partie de l'establishment rabbinique d'Europe orientale considerait la tentative de creer un Etat juif par des moyens laiques comme une usurpation de la fonction messianique. Agoudat Israel, fondee en 1912 en Pologne, s'etait precisement constituee comme un mouvement oppose a la secularisation et au sionisme politique.

David Ben Gourion ne resolut pas ce probleme sur le plan ideologique, mais sur celui de la transaction politique. En 1947, cherchant a presenter une position juive unifiee devant la commission des Nations unies, il garantit le futur statu quo : le samedi comme jour officiel de repos, le respect de la cacherout dans les institutions publiques, la competence des tribunaux rabbiniques en matiere de mariage et de divorce, ainsi que l'autonomie du systeme scolaire religieux. Le calcul etait instrumental et, comme la suite l'a montre, reposait sur une erreur fondamentale. Ben Gourion croyait que le monde haredi, devaste par la Shoah, constituait une relique vouee a disparaitre, a laquelle on pouvait permettre de finir ses jours dans une sorte de reserve.

Le report du service militaire pour les etudiants de yeshiva, selon le principe « la Torah est leur metier », relevait de la meme logique : il concernait initialement environ 400 personnes et visait a reconstruire les centres d'etude de la Torah detruits en Europe. Le quota subsista jusqu'en 1977, lorsque le gouvernement de Menahem Begin supprima les limitations numeriques. A partir de ce moment, l'exception cessa d'etre une exception et devint une institution.

Les chiffres montrent l'ampleur de l'erreur de calcul. Au milieu des annees 2020, la communaute ultraorthodoxe representait environ treize a quatorze pour cent de la population israelienne et, selon les projections demographiques du Bureau central des statistiques, sa part devrait approcher un cinquieme de la population dans les annees 2040. La reserve est devenue l'un des segments de la societe connaissant la croissance la plus rapide, tandis que le cout du maintien de son autonomie repose sur une base fiscale laique qui diminue en proportion.

1977 : quand le marchandage est devenu une profession

La monetisation politique de cette ressource demographique a commence avec l'effondrement de l'hegemonie d'un parti unique. Jusqu'en 1977, le camp de gauche — d'abord le Mapai, puis le Parti travailliste — formait les gouvernements pratiquement sans alternative. La victoire du Likoud en 1977, puis les elections de 1981, au cours desquelles la droite et la gauche obtinrent des resultats presque identiques, 48 contre 47 mandats, creerent une nouvelle configuration. Aucun bloc ne pouvait desormais esperer gouverner en s'appuyant uniquement sur des partenaires ideologiquement proches.

Les petits partis devinrent une ressource rare. Les ultraorthodoxes se transformerent en marchandise ideale, pour une raison rarement formulee ouvertement. En Israel, la division entre droite et gauche est definie avant tout par l'attitude envers le conflit arabo-israelien et la question palestinienne. Historiquement, les partis haredim n'avaient pas de position rigide sur cet axe : les territoires et les frontieres ne figuraient pas parmi leurs priorites. Ils pouvaient donc se vendre aux deux camps sans en payer le prix ideologique.

Cette position a fait des haredim la seule force de la Knesset dont le prix n'etait pas determine par les convictions, mais par une ligne budgetaire. La liste de leurs exigences est restee stable pendant un demi-siecle : financement de l'education communautaire et religieuse, pouvoirs des tribunaux rabbiniques, exemption de service militaire pour les etudiants de yeshiva, non-intervention de l'Etat dans le contenu des programmes scolaires.

Trois partis, deux listes et aucun electeur qui decide seul

Le camp ultraorthodoxe ne parait monolithique que vu de l'exterieur. Formellement, deux listes participent aux elections ; en realite, il s'agit de trois partis aux sociologies differentes, aux hierarchies rabbiniques distinctes et aux degres variables de disposition au compromis.

Agoudat Israel represente les communautes hassidiques reparties entre differents mouvements dynastiques, dont les plus importants disposent de leurs propres etablissements d'enseignement et designent leurs propres representants. Les decisions sont prises par le Conseil des grands sages de la Torah.

Degel HaTorah represente le courant lituanien, qui fit scission en 1988 lorsque le rabbin Eliezer Shach rompit avec la direction hassidique. Les rabbins Dov Lando et Moshe Hillel Hirsch sont aujourd'hui consideres comme les principales autorites religieuses du parti. Ce sont leurs instructions qui determinent la maniere dont les deputes de la faction votent et la coalition qu'elle rejoint. Depuis 1992, les deux formations se presentent ensemble aux elections sur la liste Yahadout HaTorah pour une raison purement pragmatique : une participation separee ferait courir a chacune le risque de ne pas franchir le seuil electoral de 3,25 %. Cela n'empeche pas les conflits internes sur la repartition des sieges, des portefeuilles ministeriels et des budgets de se poursuivre.

Le Shas occupe une position particuliere. Cree en 1984 par le rabbin Ovadia Yossef avec le soutien du meme rabbin Shach, le parti est ne d'une protestation contre la discrimination des Sepharades au sein du systeme ashkenaze des yeshivas et des institutions religieuses. Sa base sociale est plus large que celle du seul milieu haredi : une part importante de ses electeurs est composee de traditionalistes originaires du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, qui n'etudient pas eux-memes dans les yeshivas et servent dans l'armee. Cette difference dans la structure electorale explique la difference de rhetorique — et elle deviendra cruciale en octobre.

La principale particularite de ce camp ne reside pas dans sa theologie, mais dans son mecanisme de prise de decision. Un depute d'un parti haredi n'est pas un acteur politique autonome. Le choix d'une coalition, les votes sur les projets de loi fondamentaux et le renoncement a des portefeuilles ministeriels sont tous determines par les conseils rabbiniques. Un negociateur qui a conclu un accord avec Aryeh Deri ou Moshe Gafni n'a donc pas encore conclu definitivement, puisque la decision peut etre annulee par une autorite qui n'a pas participe aux negociations et qui n'a aucun compte a rendre aux electeurs.

Le « sale tour » : mode d'emploi pour renverser un Premier ministre

La demonstration classique de ce mecanisme eut lieu en 1990. Le dirigeant travailliste Shimon Peres obtint un vote de defiance contre le gouvernement d'union nationale d'Yitzhak Shamir et commenca a constituer une coalition alternative avec les ultraorthodoxes. L'accord echoua apres que le rabbin Shach se fut publiquement oppose a une alliance avec la gauche et que deux deputes d'Agoudat Israel ne se furent tout simplement pas presentes au vote decisif. Shamir finit par former le gouvernement, et l'operation entra dans le vocabulaire politique israelien sous le nom de « sale tour ».

La conclusion que tous les acteurs en tirerent alors se revela erronee. L'alliance des haredim avec la droite ne devint pas inconditionnelle avant longtemps. En 1992, le Shas entra dans le gouvernement d'Yitzhak Rabin avec le Parti travailliste et le Meretz de gauche : 44 plus 12 plus six mandats formaient une majorite de 62 voix. Apres le retrait du Shas, le cabinet Rabin devint un gouvernement minoritaire. En 1999, le Shas, fort d'un record historique de dix-sept mandats, rejoignit le gouvernement de centre gauche d'Ehoud Barak, auquel Yahadout HaTorah participa egalement avec cinq deputes.

Il existe aussi des exemples inverses. En 2003, Ariel Sharon prefera s'allier au parti anticlerical Shinouï. En 2013, Netanyahou laissa les deux partis haredim dans l'opposition apres avoir conclu un accord avec Yaïr Lapid et Naftali Bennett. Le gouvernement Bennett-Lapid de 2021 fonctionna sans les ultraorthodoxes et dura un peu plus d'un an.

L'histoire fournit deux indications. Premierement, les partis haredim ne sont lies au camp de droite par rien d'autre que le calcul du moment. Deuxiemement, des gouvernements sans eux sont possibles, mais restent fragiles, car ils exigent des coalitions composees de forces ideologiquement incompatibles.

Soixante-douze mille

Le principal conflit du cycle politique actuel est ne a l'intersection de la demographie, du droit et de la guerre.

L'histoire juridique des reports d'incorporation est celle d'une guerre de position que l'Etat a perdue contre sa propre Cour supreme. L'exemption, initialement introduite par decision administrative, a ete plusieurs fois consacree par la loi, avant que la Cour ne l'annule systematiquement au motif qu'elle violait le principe d'egalite. La base juridique permettant un report generalise a definitivement disparu en juin 2023. Le gouvernement a alors provisoirement ordonne de ne pas incorporer les etudiants de yeshiva, esperant avoir le temps d'adopter une nouvelle loi.

En juin 2024, la Cour supreme a tranche : le gouvernement n'a pas le droit d'accorder une telle exemption par sa seule decision et doit appliquer aux haredim la loi generale sur le service militaire. Un processus que personne n'avait planifie s'est alors enclenche. L'armee a commence a envoyer des ordres de convocation, puis a emettre des mandats d'arret contre ceux qui ne se presentaient pas. En juillet 2026, le nombre de haredim ages de 18 a 24 ans soumis a l'obligation militaire mais n'ayant pas rejoint le service etait estime a environ 72 000. Les arrestations ont eu lieu principalement lors de controles d'identite ou de tentatives de sortie du pays, transformant chaque aeroport en point potentiel de confrontation et provoquant des manifestations massives au sein de la communaute.

Parallelement, une seconde variable evoluait. Pres de trois annees de combats — Gaza, le Liban, deux campagnes contre l'Iran et une tension permanente en Judee-Samarie — ont cree une penurie de personnel qui a pese sur les reservistes. Selon les donnees disponibles, depuis octobre 2023, 27 % des reservistes ont servi au total entre 150 et 300 jours, et 20 % supplementaires plus de 300 jours. Il s'agit de personnes qui ont perdu une entreprise, un emploi, une annee d'etudes ou une partie de leur vie familiale.

C'est la superposition de ces deux statistiques qui a cree une bombe politique. Le debat a cesse d'etre une question technique de quotas pour devenir une interrogation sur la nature meme de l'Etat.

Sur le fond, le probleme est plus complexe que les slogans des deux camps. Presque personne ne reclame que tous les etudiants de yeshiva soient immediatement envoyes dans des unites combattantes : la majorite des citoyens arabes d'Israel ne sont eux non plus pas soumis a la conscription, et l'armee israelienne dispose depuis longtemps d'unites adaptees aux haredim, respectant la cacherout et la separation entre hommes et femmes. Les partisans de la conscription y voient la preuve que l'integration est possible. La direction ultraorthodoxe y voit autre chose : un mecanisme qui, apres plusieurs annees de service, ramene dans la communaute un homme ayant decouvert un autre mode de vie. Les objections de la partie laique de la societe ajoutent une troisieme dimension : une adaptation massive de l'armee aux exigences religieuses pourrait limiter les possibilites professionnelles des femmes au sein des forces armees.

Derriere les details techniques se trouvent trois questions auxquelles aucune reponse consensuelle n'existe. L'armee doit-elle s'adapter a la communaute, ou la communaute a l'armee ? Le service civil doit-il etre considere comme equivalent au service militaire ? Un groupe a-t-il le droit de conserver une autonomie presque totale lorsque sa securite et son entretien sont finances par les autres ?

La demographie contre l'arithmetique : pourquoi le temps joue simultanement pour eux et contre eux

La dimension economique du conflit reste generalement dans l'ombre, alors qu'elle determine precisement le scenario a long terme.

Le modele haredi repose sur la poursuite prolongee des etudes religieuses par les hommes adultes dans les kollelim plutot que sur leur participation au marche du travail. Selon les estimations, le taux d'emploi des hommes ultraorthodoxes se situe aux alentours de la moitie, alors qu'il est nettement plus eleve parmi les hommes juifs laiques. Ce modele est soutenu par des bourses publiques, des allocations familiales et le financement des etablissements d'enseignement religieux, tandis que, dans une part importante du systeme, l'enseignement primaire des garcons ne comprend pas un apprentissage complet des mathematiques, des langues etrangeres et des sciences naturelles — et ne leur fournit donc pas les bases necessaires pour acceder plus tard a des emplois qualifies.

La Banque d'Israel et le ministere des Finances avertissent depuis de nombreuses annees que, si les tendances demographiques actuelles et la structure actuelle de l'emploi se maintiennent, le produit interieur brut par habitant progressera plus lentement et la charge fiscale supportee par la minorite active augmentera. La guerre a brutalement rapproche cet horizon. Les depenses de defense ont augmente par a-coups, le deficit budgetaire s'est creuse et les agences internationales de notation ont abaisse en 2024 la note souveraine d'Israel, en invoquant notamment les incertitudes entourant les reformes structurelles.

C'est precisement pour cette raison que, dans le cycle actuel, les revendications des haredim ont pour la premiere fois rencontre une resistance non seulement de la part des secularistes convaincus, mais aussi du bloc economique du camp de droite. Le financement des communautes a cesse d'etre une simple ligne que l'on pouvait faire passer discretement dans le budget. Il est devenu l'objet d'un calcul public — un calcul effectue par des gens qui ont passe trois cents jours dans la reserve.

La demographie continue pourtant a jouer en faveur des haredim eux-memes : leur poids electoral augmente presque automatiquement a chaque cycle. Le paradoxe est que cette meme croissance rend l'ancien compromis inacceptable pour les autres. Il est possible d'entretenir une reserve representant un pour cent de la population. Lorsqu'elle en represente un cinquieme, cela devient politiquement impossible.

La machine législative s’emballe et le lot de consolation

Lorsqu’il est devenu clair que la loi sur la conscription ne pourrait pas être adoptée avant les élections, la Knesset est passée dans un régime que les journalistes israéliens ont qualifié de blitz législatif. En quelques jours, le Parlement a adopté une série de textes favorables aux haredim. En échange, ceux-ci ont permis à la Knesset de poursuivre ses travaux jusqu’à la date des élections qui convenait à Netanyahou et ont aidé le Premier ministre à faire adopter plusieurs initiatives qui lui tenaient à cœur, notamment l’affaiblissement des pouvoirs de la conseillère juridique du gouvernement et la réforme du marché des médias.

L’échange était déséquilibré, et les deux parties le savaient.

Les ultraorthodoxes ont obtenu une Loi fondamentale sur l’étude de la Torah. La version initiale assimilait l’étude prolongée de la Torah à un service significatif rendu à l’État et permettait d’en tenir compte dans l’attribution de droits et d’avantages, une formulation qui créait une base juridique pour de futures exemptions. Une vague d’indignation, y compris au sein de la coalition, a contraint les promoteurs du texte à supprimer sa partie pratique. Il n’en est resté qu’une disposition affirmant que l’étude de la Torah constitue une valeur fondamentale de l’héritage du peuple juif et de l’État d’Israël.

Sa portée symbolique n’est toutefois pas négligeable. Israël ne possède pas de constitution écrite unique : les Lois fondamentales en remplissent partiellement la fonction. Même une déclaration très brève acquiert donc un statut constitutionnel. Aryeh Deri a qualifié le vote de victoire du monde de la Torah, tandis que Moshe Gafni a parlé de la création d’une boussole des valeurs de l’État. Au sein même de la communauté haredi, cependant, une question a commencé à se faire entendre : ce compliment constitutionnel n’est-il pas un simple lot de consolation accordé à la place du véritable trophée ?

La loi à portée pratique, destinée à suspendre les arrestations de ceux qui ne répondaient pas aux convocations militaires, paraissait beaucoup plus substantielle. Elle interdisait à la police militaire d’arrêter les étudiants de yeshiva, d’engager contre eux de nouvelles procédures pénales et de poursuivre celles qui avaient déjà été ouvertes. La protection s’étendait également à ceux qui atteindraient l’âge de la conscription après l’entrée en vigueur du texte. Formellement, la mesure devait expirer le 30 novembre, mais compte tenu des élections et de la période de transition, elle aurait pu produire ses effets jusqu’à la fin de janvier 2027. Personne n’a toutefois eu le temps d’en bénéficier : la Cour suprême a suspendu l’entrée en vigueur de la loi moins de vingt-quatre heures après son adoption.

Il reste néanmoins quelques acquis. La Knesset a abrogé la réforme de la cacherout adoptée par le gouvernement précédent et élargi les possibilités d’enseignement séparé pour les hommes et les femmes dans les universités. Le Conseil de l’enseignement supérieur a obtenu le pouvoir d’autoriser des programmes distincts de maîtrise et de doctorat, tandis que les établissements mixtes pourront instaurer une séparation dans les salles de cours à condition que la participation soit volontaire. La partie laïque de la société y a vu une légalisation de la ségrégation, ce qui a encore approfondi la fracture entre les camps.

Objectivement, ce résultat profite à Netanyahou. Plus l’opposition attaque vivement les haredim sur la ségrégation et le refus du service militaire, moins les ultraorthodoxes disposent d’espace pour manœuvrer en direction du camp adverse.

Pourquoi, cette fois, ils peuvent perdre

Le modèle du faiseur de rois ne fonctionne qu’à une condition : les deux camps doivent considérer une alliance avec vous comme acceptable. Pour la première fois, cette condition s’est affaiblie.

Avigdor Lieberman a construit l’identité politique d’Israel Beiteinou sur le refus de participer à un gouvernement avec les partis haredim. Une position qui, pendant vingt ans, paraissait marginale est devenue dominante parmi les électeurs de droite laïques, surtout après la troisième année de guerre. Les sondages réalisés ces dernières années montrent de façon constante qu’une écrasante majorité d’Israéliens, y compris une part importante de l’électorat du Likoud, soutient l’extension de la conscription aux ultraorthodoxes.

Le bloc d’opposition est pourtant d’une extrême hétérogénéité : il va des Démocrates de gauche à Israel Beiteinou, situé à droite, en passant par la liste Beyahad de Naftali Bennett. La solidité d’une telle construction est incertaine, ce que reconnaissent ses propres participants. Elle ne possède aujourd’hui qu’un seul dénominateur commun : le refus de travailler avec Netanyahou et l’exigence d’égalité devant la conscription. Asher Medina, représentant du Shas, a formulé la perception inverse en mettant en garde contre une alliance avec le camp de gauche, dont le seul dénominateur commun serait, selon lui, la haine des haredim.

Dans le même temps, la position de négociation des ultraorthodoxes s’est affaiblie au sein même du bloc de droite. Les députés des partis sionistes religieux n’ont pas soutenu la loi sur la conscription lors de sa lecture finale, car elle suscite un rejet parmi leurs électeurs, dont une part importante sert dans les unités combattantes et supporte des pertes disproportionnées. Les haredim ont découvert qu’ils ne disposaient même plus d’alliés parmi ceux que l’on classe traditionnellement dans le camp religieux.

Les divergences au sein du camp haredi lui-même deviennent désormais critiques. Moshe Gafni, de Degel HaTorah, a déclaré que l’ancien schéma ne se reproduirait pas : avant la formation de tout nouveau gouvernement, une loi sur la conscription devra d’abord être adoptée. Techniquement, cela est possible. La nouvelle Knesset peut commencer son travail législatif pendant que l’ancien gouvernement expédie les affaires courantes, et les partis haredim peuvent retarder la signature d’un accord de coalition ainsi que le vote de confiance jusqu’à l’adoption du texte qu’ils exigent. Le Shas s’exprime de manière plus souple et ne renonce pas au bloc de droite, même si sa condition fondamentale reste identique : pas d’entrée dans une coalition sans règlement du statut de ceux qui étudient la Torah.

Cette divergence s’explique par la sociologie électorale. Degel HaTorah, de tradition lituanienne, repose sur un noyau pour lequel la question des yeshivas est existentielle. Le Shas dépend d’un électorat traditionaliste plus large, qui accomplit lui-même son service militaire et pourrait mal accepter qu’un gouvernement soit bloqué afin d’exempter d’autres citoyens de cette obligation. Une revendication qui renforce un parti en affaiblit donc un autre.

Quatre scénarios pour le 28 octobre

Premier scénario : la restauration, avec paiement anticipé. Netanyahou obtient, avec les haredim, entre 61 et 62 mandats, mais paie d’avance : la loi sur la conscription est adoptée avant le vote de confiance. La Cour suprême l’annulera presque certainement si le texte ne prévoit pas de véritables quotas de recrutement et des sanctions effectives. Le gouvernement se retrouvera immédiatement plongé dans une nouvelle crise constitutionnelle, tandis que l’incitation à limiter radicalement les pouvoirs du pouvoir judiciaire deviendra encore plus forte qu’auparavant.

Deuxième scénario : une coalition sans les haredim. Le bloc d’opposition réunit 61 voix et forme un gouvernement pour lequel l’égalité devant la conscription devient le seul sujet véritablement fédérateur. Pour la première fois depuis longtemps, les ultraorthodoxes se retrouvent exclus du processus budgétaire alors qu’une décision judiciaire en vigueur impose la conscription de leurs jeunes. La stabilité d’une telle coalition constitue la principale inconnue, et le précédent de 2021 n’incite guère à l’optimisme.

Troisième scénario : un gouvernement d’unité nationale sans Netanyahou. Certains partis qui refusent de s’allier au Premier ministre en exercice sont prêts à travailler avec le Likoud à condition qu’il change de dirigeant. Cette formule offrirait la base politique la plus large pour régler la question de la conscription, puisqu’elle supprimerait la fracture personnelle autour de Netanyahou. La disposition de ce dernier à abandonner le poste de Premier ministre demeure toutefois l’élément le moins probable de toute cette construction.

Quatrième scénario : l’impasse et de nouvelles élections. Aucun bloc ne parvient à réunir une majorité, les haredim refusent d’entrer dans un gouvernement sans garanties, et l’opposition échoue à se consolider. Israël retombe alors dans le cycle de 2019 à 2021, avec quatre campagnes électorales en deux ans, mais cette fois dans un contexte marqué par un règlement toujours inachevé à Gaza, la présence de troupes au Liban et en Syrie et de fortes tensions budgétaires.

La fin de l’ère du marchandage

Les partis ultraorthodoxes ont porté à la perfection une seule technologie politique : transformer l’absence d’idéologie en avantage de négociation. Pendant quarante ans, cette technologie a fonctionné sans faille, parce que la politique israélienne était divisée en deux moitiés presque égales et parce que le prix à payer restait acceptable pour la majorité.

Ces deux piliers se sont fissurés. La fracture s’est approfondie, mais elle a cessé d’être bipolaire. Une troisième ligne de rupture est apparue, entre ceux qui servent et ceux qui ne servent pas, et cette ligne traverse désormais la division traditionnelle entre droite et gauche. Le prix à payer a cessé d’être acceptable, car la facture ne s’exprime plus en shekels, mais en journées de service de réserve et en noms gravés sur les tombes des cimetières militaires.

Le principal bilan de la Knesset sortante n’est pas que les haredim n’ont pas obtenu leur loi. Il est qu’ils ne l’ont pas obtenue alors même qu’ils bénéficiaient de la configuration la plus favorable possible : dix-huit mandats, la dépendance critique du Premier ministre à leur égard, un contrôle total de l’arithmétique de la coalition et quatre années devant eux. Tout cela n’a pu être échangé que contre une déclaration constitutionnelle et une disposition qui n’aura vécu qu’une vingtaine d’heures.

La situation signifie que leur modèle a atteint sa limite d’efficacité. La poursuite de la croissance de la communauté augmentera son poids électoral tout en réduisant simultanément la possibilité politique de satisfaire ses revendications. La démographie, qui fut pendant quarante ans leur principale ressource, devient désormais leur principal problème.

Il reste quelques semaines avant le scrutin, et la politique israélienne est capable de produire n’importe quelle alliance, y compris celles que l’on croyait impossibles. Une chose est déjà évidente : quel que soit celui qui réunira 61 mandats le 27 octobre, il devra répondre à la question que Ben Gourion avait repoussée en 1947, convaincu qu’elle finirait par se résoudre d’elle-même. Aucune coalition ne pourra cette fois la remettre à plus tard.

La démographie devient donc une contrainte politique : mesurer comment la croissance haredi modifie concrètement les majorités et les coalitions possibles plutôt qu’un simple avantage électoral.