Pendant des decennies, l’Europe a parle d’autonomie strategique a peu pres comme on parle d’une bonne condition physique : tout le monde en reconnaissait les bienfaits, mais rares etaient ceux qui etaient prets a changer leurs habitudes.
Les chasseurs americains etaient disponibles. Les missiles americains avaient fait leurs preuves. Le renseignement americain fonctionnait. Les satellites americains voyaient plus loin. La logistique americaine permettait de deployer des armees. La dissuasion nucleaire americaine apportait une reponse a la derniere et a la plus redoutable question de la securite europeenne.
On pouvait se quereller avec Washington sur le commerce, le climat, la Chine, le Moyen-Orient ou la fiscalite numerique, mais, au moment critique, on partait toujours du principe que les Etats-Unis resteraient la ou ils se trouvaient depuis des decennies : derriere l’Europe.
Cette certitude est en train de disparaitre.
Une revolution silencieuse de la defense commence sur le continent. L’Union europeenne ne cherche pas simplement a augmenter sa production d’armements. L’objectif est bien plus vaste : eliminer autant que possible les technologies americaines des armements europeens, creer ses propres chaines de production, systemes satellitaires, logiciels, solutions d’intelligence artificielle, missiles, drones, moyens de defense aerienne et de frappe de precision, puis acquerir la capacite de les exporter, de les moderniser et de les employer sans autorisation politique de Washington.
Plusieurs evolutions ont simultanement servi de catalyseur : les divergences avec les Etats-Unis sur l’Ukraine, les droits de douane, les menaces de reduction de l’engagement americain au sein de l’OTAN et la reorientation generale de Washington vers la confrontation avec la Chine.
Mais le plus interessant commence ensuite.
L’Europe a soudain decouvert qu’il etait beaucoup plus facile d’acheter l’independance que de la construire.
Washington ne controle pas seulement les armes. Il controle aussi le droit d’en disposer
Pour les partisans de l’autonomie europeenne, le principal probleme des armements americains n’est plus leur prix.
Ce probleme porte un nom : ITAR.
La reglementation americaine sur le trafic international des armes a ete creee pour proteger les technologies militaires des Etats-Unis. Mais, en Europe, elle est de plus en plus consideree comme un mecanisme permettant a Washington de conserver un controle politique et technologique bien au-dela du territoire americain.
La regle dite du controle en cascade est particulierement sensible.
Lorsqu’un systeme contient un composant americain, meme relativement mineur, son exportation peut devenir tributaire d’une autorisation americaine. Dans certains cas, l’exportation, la modernisation et meme le transfert des equipements doivent faire l’objet d’une approbation.
Et il ne s’agit pas d’un probleme theorique.
Les Etats-Unis ont deja bloque la livraison aux Emirats arabes unis de satellites francais Falcon Eye ainsi que celle de missiles SCALP destines aux chasseurs Rafale commandes par l’Egypte.
Il existe un autre mecanisme de dependance : le programme americain de ventes militaires a l’etranger.
Lorsqu’un Etat achete un F-35 ou un Patriot, il n’acquiert pas simplement un avion ou un systeme de defense aerienne. Cet achat s’accompagne d’une longue chaine de maintenance technologique, de mises a jour logicielles, de munitions, de pieces detachees, de licences et de procedures administratives americaines.
Autrement dit, l’achat d’armements devient simultanement une relation politique.
La question des donnees constitue un autre probleme.
La legislation adoptee aux Etats-Unis en 2018 sur l’acces aux donnees hebergees a l’etranger permet, sous certaines conditions, aux autorites americaines d’exiger des donnees aupres d’entreprises americaines meme lorsque leurs serveurs se trouvent physiquement hors des Etats-Unis.
Pour le secteur de la defense, une telle dependance est particulierement sensible.
Les logiciels du F-35, notamment le systeme ODIN, sont relies a l’infrastructure americaine de mise a jour et d’assistance. En theorie, la dependance aux logiciels et aux pieces detachees signifie que l’autonomie d’exploitation d’un systeme d’armes n’est jamais comparable a celle d’une machine ordinaire que l’on peut acheter puis controler entierement.
C’est precisement pour cette raison que l’Allemagne et d’autres pays europeens commencent a elaborer leurs propres modeles de controle et examinent avec une attention croissante les composants soumis aux restrictions ITAR.
La question ne se limite pas aux eventuelles restrictions a l’exportation.
Pour obtenir des autorisations, les sous-traitants europeens doivent communiquer aux autorites de regulation americaines des informations techniques detaillees. Pour une entreprise de defense, cela signifie qu’un Etat etranger peut potentiellement acceder a des informations sensibles concernant ses produits, ses technologies et ses procedes de fabrication.
Berlin a commande 400 Tomahawk. Puis il a decouvert que les Americains avaient eux-memes besoin de leurs missiles
La dependance possede aussi une dimension beaucoup plus prosaïque.
Parfois, l’Amerique n’interdit pas a l’Europe d’acheter des armes.
Elle en a simplement besoin elle-meme.
La crise autour des Tomahawk en est un exemple revelateur. Apres une consommation intensive de munitions americaines au Moyen-Orient, les estimations initiales faisant etat de plus d’un millier d’unites utilisees, le risque est apparu que la commande allemande de 400 missiles soit retardee.
Apres des negociations, la partie americaine a promis de reprendre l’execution de la commande en aout.
Mais la situation elle-meme s’est revelee extremement desagreable pour Berlin.
L’Allemagne comptait obtenir un instrument essentiel de dissuasion a longue portee et s’est soudain heurtee a une realite elementaire : lorsqu’une priorite americaine apparait simultanement, la commande europeenne cesse d’etre prioritaire.
Un equivalent europeen de categorie comparable n’est attendu qu’en 2030.
Or une guerre, une crise ou la necessite de dissuader un adversaire n’attendront pas le calendrier industriel europeen.
C’est la le dilemme fondamental de l’Europe : pour devenir independante dans dix ans, elle doit investir des aujourd’hui dans sa propre industrie. Mais pour garantir sa securite aujourd’hui, elle doit acheter des armes americaines.
Chaque achat urgent aux Etats-Unis comble maintenant une lacune militaire, tout en reduisant simultanement l’espace economique disponible demain pour une solution europeenne.
58 % de dependance : l’Europe paie l’Amerique pour sa propre vulnerabilite strategique
L’ampleur du probleme apparait dans les statistiques.
Les armements americains representent environ 58 % des achats militaires exterieurs des membres europeens de l’OTAN.
Selon un autre mode de calcul, les Etats-Unis captent environ 63 % des importations europeennes de defense provenant de pays exterieurs a l’Union europeenne.
Mais meme ces chiffres ne montrent pas l’ensemble du tableau.
Les pays de l’Union europeenne consacrent jusqu’a 78 % des depenses de defense concernees a des achats aupres de fournisseurs exterieurs. Outre les Etats-Unis, ces fonds vont aux industriels de Coree du Sud, d’Israel et du Royaume-Uni.
Dans le contexte du rearmement urgent de l’Europe, la part des achats effectues au sein de l’Union europeenne est tombee d’environ 62 % a 44 % et, durant certaines periodes de pointe, jusqu’a approximativement 22 %.
De plus, meme l’argent europeen demeure profondement national.
Les Etats attribuent jusqu’a 75 a 80 % de leurs contrats interieurs a leurs propres producteurs plutot qu’aux entreprises des pays voisins de l’Union europeenne.
Le paradoxe est manifeste.
L’Europe dispose d’une immense base industrielle, financiere et scientifique, mais continue d’agir non comme un marche unique de l’armement, mais comme un ensemble de systemes nationaux concurrents.
Bruxelles cherche a changer cette situation.
L’objectif est de porter la part des achats de defense effectues au sein de l’Union a au moins 50 % d’ici a 2030.
Une nouvelle mention sur les armes europeennes : sans restrictions ITAR
Il y a encore quelques annees, la mention indiquant l’absence de restrictions ITAR constituait avant tout un avantage commercial.
Elle devient desormais un argument politique.
La logique est simple : si un systeme ne contient aucun composant americain, Washington dispose de beaucoup moins de moyens pour influer sur son exportation ou sa modernisation.
Le Fonds europeen de la defense et les programmes de rearmement de l’Union europeenne tiennent deja compte de l’autonomie technologique dans l’evaluation des projets.
Lors de l’appel d’offres pour le remplacement du fusil G36, l’Allemagne a explicitement exige que le produit final ne contienne aucun composant soumis aux restrictions ITAR.
La decision du Danemark de choisir le systeme europeen de defense aerienne SAMP/T plutot que le Patriot americain est encore plus revelatrice. Parmi les facteurs politiques figuraient les risques lies au controle americain des exportations ainsi que les tensions provoquees par les declarations du president des Etats-Unis, Donald Trump, au sujet du Groenland.
Le groupe francais MBDA produit deja les missiles MICA sans composants americains.
L’entreprise lituanienne Tactical Photonics a developpe un illuminateur laser ultraleger pour drones pesant moins de 2 kilogrammes. Selon les caracteristiques initiales, il est compare a un systeme L3Harris Wescam d’environ 15 kilogrammes, coute approximativement deux fois moins cher et ne necessite aucune autorisation du departement d’Etat americain.
Une logique similaire sous-tend THUNDART, systeme terrestre de missiles a longue portee developpe par MBDA et Safran et presente en avril 2026.
Le premier lancement, destine a verifier la conception et le systeme propulsif du missile, a eu lieu le 14 avril.
Les Europeens appliquent le meme principe a l’Eurodrone, grand drone developpe conjointement par l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne.
Le moteur Catalyst d’Avio Aero revet une importance particuliere : des sa conception, il a ete pense de maniere a echapper aux restrictions ITAR.
Dans le meme temps, la societe finlandaise Agate Sensors a obtenu un contrat de l’administration suedoise de la defense portant sur des puces spectrales programmables. L’Europe tente ici de resoudre un double probleme : reduire simultanement sa dependance aux Etats-Unis et a Taiwan dans les domaines de la microelectronique avancee et des capteurs optiques.
Une autre configuration se dessine dans l’aviation.
La coentreprise Edgewing, qui associe le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et le japonais Mitsubishi, a obtenu un contrat de 6,14 milliards de dollars pour developper un chasseur de nouvelle generation avec pour objectif l’annee 2035.
Le financement couvre les dix-huit premiers mois, durant lesquels doit s’achever la phase d’evaluation du concept du Programme aerien mondial de combat, avant le lancement de la conception detaillee.
Cette evolution intervient alors que le projet franco-allemand de chasseur europeen de sixieme generation connait de graves difficultes. La cooperation s’est heurtee a des divergences si profondes que la conception initiale du projet commun est pratiquement menacee.
L’Europe depense plus de 300 milliards d’euros. Pourquoi manque-t-elle toujours d’armes ?
Le principal adversaire de l’autonomie europeenne en matiere de defense ne se trouve pas a Washington.
Il se trouve au sein meme de l’Europe.
Les Etats-Unis disposent pratiquement d’un marche de defense unique.
Le Pentagone agit comme un donneur d’ordre central, definit les normes et concentre la production autour d’un nombre limite de plateformes.
Dans le domaine des chars, la famille M1 Abrams, avec les M1A1, M1A2 et leurs differentes versions, est particulierement representative. Le systeme industriel est centralise autour du dernier constructeur americain de chars encore en activite.
Le modele europeen est a l’oppose.
L’Union europeenne, ce sont 27 marches de defense, 27 systemes budgetaires, des cycles de planification differents, des exigences propres a chaque pays et des producteurs nationaux que les gouvernements protegent au nom de l’emploi, des recettes fiscales et des competences technologiques.
L’Allemagne mise sur le Leopard 2 et sur la base industrielle de KNDS et Rheinmetall.
La France a soutenu le Leclerc pendant des decennies.
La Pologne et d’autres pays d’Europe orientale continuent parallelement d’exploiter diverses versions de plateformes d’origine sovietique.
La tentative de creer un char europeen commun se heurte une nouvelle fois a la politique.
Le projet de Systeme principal de combat terrestre, qui doit a terme remplacer les Leopard et Leclerc, pietine en raison de la concurrence entre entreprises francaises et allemandes, ainsi que des differends portant sur la repartition du travail, les technologies et la propriete intellectuelle.
Si la situation politique en France evolue et que le Rassemblement national de Marine Le Pen arrive au pouvoir, l’avenir de ce programme pourrait devenir encore plus incertain. Marine Le Pen elle-meme a adopte une position extremement critique a l’egard du transfert de la souverainete de defense a des structures europeennes supranationales.
C’est ainsi que nait en Europe une veritable « collection de boutiques ».
Beaucoup de bonnes armes.
Beaucoup de producteurs nationaux.
Beaucoup de modeles.
De petites series.
Des prix eleves.
De faibles economies d’echelle.
L’Union europeenne depense chaque annee plus de 300 milliards d’euros pour la defense, soit un montant comparable aux depenses chinoises et inferieur seulement a celui des Etats-Unis.
Mais les etudes consacrees a l’industrie europeenne de defense aboutissent a une conclusion particulierement desagreable : en raison de sa fragmentation, l’Europe obtient environ 30 a 40 % de capacites militaires en moins pour chaque euro investi que ce qu’elle pourrait obtenir avec un veritable marche unique.
Six annees de commandes deja remplies et une guerre redoutee en 2029
Meme si les gouvernements europeens parvenaient demain a un accord, il serait impossible de multiplier instantanement par plusieurs fois les capacites industrielles.
Rheinmetall, KNDS, BAE Systems et MBDA disposent deja de carnets de commandes representant environ six annees de production.
Dans le meme temps, la penurie de specialistes se fait sentir.
L’energie reste chere.
Les petites et moyennes entreprises technologiques parviennent souvent a developper de bons prototypes, mais sont ensuite incapables de financer le passage a la production de masse.
Il existe egalement un probleme financier.
Le capital-risque europeen ne suffit pas a assurer la montee en puissance d’un certain nombre d’entreprises prometteuses specialisees dans les technologies de rupture. Elles sont donc contraintes de se tourner vers des investisseurs americains, avec pour consequence progressive l’apparition d’un risque de perte de controle sur des technologies strategiques.
Le conservatisme des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, ainsi qu’une reglementation rigoureuse, limitent l’acces des developpeurs au capital.
Tout cela intervient alors que diverses previsions estiment que les pays europeens doivent etre prets a affronter une eventuelle crise militaire majeure aux alentours de 2029. Cet horizon a ete publiquement evoque dans des declarations de responsables allemands de la defense ainsi que dans les evaluations de structures europeennes de renseignement.
L’Europe n’a pratiquement plus le temps de suivre le cycle traditionnel : dix ans de conception, cinq ans d’essais, puis un lent passage a la production en serie.
Dix failles dans la defense europeenne et une facture de 500 milliards d’euros
Les evaluations d’experts distinguent dix domaines critiques sans lesquels l’autonomie strategique europeenne restera un slogan.
Il s’agit des systemes de commandement et de controle, des plateformes robotisees, des moyens terrestres de frappe de precision a longue portee et de l’aviation de sixieme generation, d’une defense aerienne multicouche, du renseignement et des communications satellitaires, d’un acces autonome a l’espace, d’une capacite permanente de renseignement, de surveillance et de reconnaissance aerienne, de plateformes informatiques militaires en nuage, de logiciels et d’intelligence artificielle, de la logistique aerienne strategique et du soutien operationnel, ainsi que de la guerre electronique et des moyens de neutralisation de la defense aerienne adverse.
Le cout estime pour combler ces lacunes s’eleve a environ 500 milliards d’euros au cours de la prochaine decennie.
Mais l’argent ne resout que la moitie du probleme.
L’autre moitie suppose de renoncer a la fragmentation.
SAFE : Bruxelles a trouve le moyen d’inciter l’Europe a acheter europeen
La nouvelle architecture repose sur la Strategie industrielle europeenne de defense et sur le Programme europeen pour l’industrie de defense.
L’objectif principal est deja fixe : d’ici a 2030, au moins 50 % des acquisitions devront porter sur des produits provenant des pays de l’Union europeenne.
L’un des principaux instruments financiers est devenu le programme SAFE, consacre a l’action en faveur de la securite de l’Europe.
Dote de 150 milliards d’euros, ce fonds a ete cree en mai 2025 et offre aux Etats des financements concessionnels a long terme pour permettre un rearmement massif et l’extension des capacites de production de defense.
Mais les regles comportent une restriction fondamentale.
La part des composants et des fournitures provenant d’Etats non membres de l’Union europeenne ne doit pas depasser 35 % dans les projets concernes.
Il ne s’agit plus d’une simple declaration sur l’autonomie strategique.
C’est un mecanisme financier destine a transformer le marche.
Un nouveau modele apparait egalement : les contrats de capacite de production.
L’Etat remunere en pratique une entreprise non seulement pour les missiles ou les obus deja produits, mais aussi pour maintenir une ligne de production dans un etat permettant de lancer rapidement une production de masse en cas de crise.
L’economie europeenne de defense passe ainsi du principe de production « juste a temps » au principe de production « au cas ou ».
Le programme Preparation 2030, precedemment connu sous le nom de Rearmer l’Europe, envisage la possibilite de mobiliser environ 800 milliards d’euros supplementaires d’ici a 2030.
Il est difficile de financer une telle transformation uniquement par les budgets publics.
L’attitude envers les criteres environnementaux, sociaux et de gouvernance evolue donc elle aussi.
Il y a encore peu, de nombreux fonds d’investissement consideraient la production d’armements comme un actif indesirable.
Desormais, la securite est de plus en plus souvent interpretee comme une composante indispensable du developpement durable.
Dans le meme temps, les Europeens veulent accelerer l’introduction de technologies a double usage, notamment l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et la robotique, tout en raccourcissant les cycles de certification traditionnellement etales sur plusieurs annees.
Non pas une armee de l’Union europeenne, mais une Europe a plusieurs vitesses
Une centralisation complete de la defense a Bruxelles demeure pour l’instant politiquement impossible.
Un modele plus pragmatique apparait donc.
L’OTAN continue de definir les exigences militaires et les normes d’interoperabilite.
L’Union europeenne devient l’organisateur financier et industriel : production, infrastructures, mobilite des forces et securite energetique.
Les programmes concrets peuvent, quant a eux, etre mis en oeuvre par des « coalitions de volontaires ».
La France pourrait, par exemple, prendre la tete du developpement des capacites de frappe a longue portee.
L’Allemagne pourrait diriger le developpement de la defense aerienne.
Il n’est pas necessaire d’attendre l’accord des 27 Etats pour chaque projet.
Ce principe commence deja a etre integre dans Preparation 2030.
Les recherches de BeHorizon sur une « Europe a deux vitesses » partent du constat que le principe de l’unanimite peut devenir une menace pour l’efficacite. Quelques Etats peuvent s’entendre beaucoup plus rapidement sur un contrat de defense de plusieurs milliards, lancer la production, puis etendre ensuite le programme aux autres participants.
Dans le cas contraire, le rearmement europeen risque de perdre la guerre non pas contre la Russie ou contre les Etats-Unis, mais contre ses propres procedures de concertation.
Un Starlink europeen, 100 satellites allemands et une facture spatiale superieure a 50 milliards d’euros
La dependance la plus profonde de l’Europe se trouve aujourd’hui au-dessus de sa tete.
Le GPS.
Starlink.
Le renseignement satellitaire americain.
Sans infrastructure spatiale, une armee moderne est pratiquement aveugle.
C’est pourquoi l’Union europeenne construit son propre bouclier spatial.
Le projet central devient IRIS, d’un cout superieur a 10,6 milliards d’euros, destine a assurer des communications gouvernementales et militaires securisees.
Galileo doit acquerir des fonctions militaires plus affirmees ainsi qu’une accreditation correspondante.
Copernicus est considere comme une base importante pour l’observation europeenne de la Terre.
L’Allemagne investit separement environ 10 milliards d’euros dans une constellation de cent satellites en orbite basse SATCOM Stage 4, souvent decrite comme l’equivalent militaire allemand de Starlink.
Parallelement, des systemes de detection et de neutralisation des menaces sont mis en place.
Odin’s Eye II est destine a fournir une alerte precoce en cas de lancement de missiles.
TWISTER doit utiliser l’observation spatiale pour contrer les menaces balistiques.
Le secteur prive s’integre lui aussi a ce dispositif. Digantara developpe une infrastructure independante de surveillance et de renseignement spatiaux.
Mais un reseau satellitaire moderne ne doit pas seulement etre surveille et protege.
Il doit egalement pouvoir etre repare.
Le projet OrbitAID developpe des technologies permettant d’entretenir et de ravitailler les satellites directement en orbite, ce qui permettra d’allonger leur duree de vie et, si necessaire, de les faire manoeuvrer pour echapper aux menaces.
La question suivante est de savoir avec quoi lancer un satellite de remplacement lorsque l’un d’eux a ete detruit.
L’Europe compte sur Ariane 6 et souhaite parallelement constituer une flotte commerciale de micro-lanceurs et de petits lanceurs.
Le developpement a grande echelle de cette infrastructure est prevu pour la periode 2028-2030.
Une cooperation avec des operateurs innovants tels que l’entreprise indienne Agnikul Cosmos est egalement envisagee : la technologie n’est pas europeenne, mais elle n’est surtout pas americaine.
Les investissements cumules dans le bouclier spatial europeen, les communications, le renseignement et les infrastructures connexes sont estimes a plus de 50 milliards d’euros sur une decennie.
L’Ukraine bouleverse l’industrie europeenne de defense plus vite que toutes les directives de Bruxelles
La partie la plus inattendue de la transformation europeenne de la defense ne se trouve ni a Paris ni a Berlin.
Elle se trouve sur le front ukrainien.
Les engagements conjoints de l’Union europeenne et de l’Ukraine en matiere de securite, adoptes en juin 2024, ont pose les bases officielles d’une cooperation industrielle comprenant la protection de la propriete intellectuelle et la creation de chaines de production complementaires.
L’Ukraine acquiert de fait le statut de partenaire privilegie de l’industrie europeenne de defense avant meme son adhesion a l’Union europeenne.
L’integration de l’industrie ukrainienne de defense est inscrite aussi bien dans le Livre blanc sur la defense europeenne que dans la Strategie industrielle europeenne de defense.
Un groupe special Union europeenne-Ukraine place aupres de la Commission europeenne doit transformer les besoins immediats du front en programmes industriels de production a long terme.
La raison est simple.
L’Ukraine a appris a l’Europe ce qu’une bureaucratie militaire de temps de paix n’aurait jamais pu apprendre seule : une arme moderne devient parfois obsolete non pas en quelques decennies, ni meme en quelques annees.
Mais en quelques semaines.
L’algorithme d’un drone.
Les frequences de communication.
Un moyen de guerre electronique.
Un logiciel.
Un mode de guidage.
L’adversaire s’adapte et la technologie perd son avantage.
Des lors, mettre a jour un logiciel une fois tous les quelques annees n’a aucun sens.
Il faut des cycles hebdomadaires.
L’Ukraine est devenue un veritable terrain d’essai des technologies occidentales, ou le cycle allant du prototype au retour d’experience au combat est parfois reduit de plusieurs annees a quelques mois.
Le systeme de gestion du champ de bataille Delta revet une importance particuliere. Il a reuni les donnees satellitaires, les drones, les radars et d’autres sources au sein d’un environnement numerique securise unique. Son architecture est consideree comme l’une des references possibles pour les nouveaux standards europeens de commandement et de controle.
Mais la veritable revolution s’est produite dans le domaine des drones.
L’Ukraine produit jusqu’a 200 000 drones a vue subjective par mois.
Les Europeens ne raisonnent desormais plus en milliers, mais envisagent la creation de capacites permettant de fabriquer chaque annee des millions de drones et de munitions.
L’entreprise allemande Quantum Systems et des concepteurs neerlandais organisent des productions directement sur le territoire ukrainien ou mettent en place des schemas de cooperation etroite avec des entreprises ukrainiennes.
Le groupe tcheque Czechoslovak Group fabrique des fusees et des charges destinees aux munitions de 155 millimetres, dont l’assemblage final est ensuite realise en Ukraine.
Il existe un autre front, moins visible mais tres important : celui des batteries.
Les entreprises ukrainiennes ont commence a remplacer les composants chinois par des cellules au lithium Samsung provenant de Coree du Sud et a assembler des blocs de batteries, notamment dans des configurations 6S2P, pour les drones, les systemes de guerre electronique et l’alimentation electrique des positions de combat.
Auparavant, la Chine fournissait jusqu’a 90 % des composants de ce marche.
Apres l’instauration par Pekin de severes restrictions a l’exportation de composants destines aux drones, cette dependance s’est transformee en vulnerabilite directe.
Ainsi, l’experience ukrainienne a rejoint de maniere inattendue la strategie europeenne visant a reduire la dependance non seulement envers les Etats-Unis, mais aussi envers la Chine.
Suffirait-il d’attendre le depart de Trump ? Non
C’est l’une des tentations les plus dangereuses de la politique europeenne.
On pourrait supposer que les tensions actuelles sont principalement liees au president des Etats-Unis Trump et qu’apres un changement d’administration, les relations transatlantiques retrouveront leur fonctionnement habituel.
Mais les strateges europeens considerent de plus en plus cette hypothese comme erronee.
La cheffe de la diplomatie europeenne, Kaja Kallas, a formule le probleme avec une grande clarte : l’Europe n’est plus le principal centre de gravite de la politique exterieure americaine, et ce deplacement est structurel, non temporaire.
Washington tourne son regard vers la region indo-pacifique.
La Chine devient le principal rival strategique des Etats-Unis a long terme.
Pour la planification militaire americaine, l’ocean Pacifique, la guerre de haute technologie, l’espace, les forces sous-marines, les missiles a longue portee, les systemes sans pilote et l’intelligence artificielle prennent une importance croissante.
Meme des budgets militaires records ne signifient pas automatiquement que Washington soit pret a financer indefiniment son ancienne architecture mondiale.
Les Etats-Unis entretiennent un reseau d’environ 750 bases et installations militaires reparties dans pres de 80 pays.
Le cout estime du maintien de cette infrastructure mondiale se situe entre 55 et 80 milliards de dollars par an.
Dans un contexte de deficit budgetaire et de dette publique record, les pressions visant a reduire ce type de depenses ne feront que s’accentuer.
Les demandes de Washington exhortant les Europeens a accroitre leur propre contribution a leur securite ont donc peu de chances de disparaitre avec le depart d’un president donne.
Les F-35 s’achetent aujourd’hui. La dependance peut durer jusqu’aux annees 2080
Il existe une autre raison pour laquelle il est impossible de simplement revenir a l’ancien systeme.
Les armements modernes restent en service pendant des decennies.
Un F-35 achete aujourd’hui fera l’objet de modernisations et recevra des mises a jour logicielles, de nouvelles munitions et des pieces detachees pendant une periode d’exploitation extremement longue.
Certaines estimations envisagent le maintien de cette dependance infrastructurelle jusque dans les annees 2080.
Il ne s’agit plus d’un simple contrat d’exportation.
C’est un mariage technologique pour un demi-siecle.
Et il est difficile d’imaginer qu’une quelconque administration americaine renonce volontairement a l’avantage politique que lui confere sa position de fournisseur de plus de 58 % des achats exterieurs d’armements des membres europeens de l’OTAN.
La dependance militaire se transforme presque inevitablement en levier de negociation, aussi bien dans les differends commerciaux que diplomatiques.
Mais la Pologne ne veut pas faire ses adieux a l’Amerique
C’est precisement ici que le projet europeen se fracture.
La France demeure l’un des principaux centres ideologiques de l’autonomie strategique.
Le president Emmanuel Macron defend avec constance l’idee d’une autonomie europeenne en matiere de defense.
Mais meme l’establishment militaire francais resiste aux tentatives de la Commission europeenne de definir les besoins militaires nationaux, considerant qu’il s’agit d’un domaine relevant de la souverainete de l’Etat.
L’Allemagne adopte une position plus prudente.
Sous le chancelier Friedrich Merz, Berlin s’est oriente vers un realisme plus affirme en politique exterieure, mais l’OTAN demeure le fondement de la securite allemande. L’Allemagne veut simultanement renforcer l’industrie europeenne de defense et conserver le parapluie americain.
Cette logique est encore plus prononcee en Pologne, dans les pays baltes, en Roumanie et en Republique tcheque.
Pour eux, la Russie n’est pas un probleme strategique abstrait, mais une menace immediate.
Et les Etats-Unis sont percus comme le seul allie capable de fournir rapidement une aviation strategique, des capacites de renseignement, des systemes de defense aerienne, des missiles, une dissuasion nucleaire et d’importantes forces terrestres.
La Pologne en constitue l’exemple le plus evident.
Varsovie achete des Abrams, des HIMARS et des F-35, tout en acquerant parallelement des volumes importants d’armements en Coree du Sud.
L’approche polonaise est extremement pragmatique : si les armes sont necessaires maintenant, Varsovie n’a aucune intention d’attendre dix ans que la France et l’Allemagne parviennent a s’entendre sur la repartition de la propriete intellectuelle.
La politique du president Trump agit donc sur l’Europe dans deux directions opposees.
Elle pousse l’Europe occidentale vers une plus grande autonomie a l’egard des Etats-Unis.
Elle rapproche encore davantage militairement l’Europe orientale de Washington.
Et plus les discussions sur un eventuel retrait americain s’intensifient, plus certains Etats sont disposes a acheter des armements americains afin de rendre ce retrait politiquement et economiquement moins attractif pour les Etats-Unis eux-memes.
L’Europe veut transformer la peur de la guerre en une nouvelle revolution industrielle
Un autre aspect disparait souvent derriere les discussions sur les chars et les missiles.
A Bruxelles, l’autonomie en matiere de defense n’est pas consideree uniquement comme un projet militaire.
C’est aussi un projet de reindustrialisation.
Les 500 milliards d’euros d’investissements envisages sur une decennie representeraient environ 0,25 % du produit interieur brut cumule de l’Union europeenne prevu sur cette periode.
A premiere vue, il s’agit de depenses.
Mais une technologie militaire reste tres rarement exclusivement militaire.
L’intelligence artificielle souveraine developpee par des entreprises telles que Mistral AI et Helsing, les capteurs quantiques, les nouveaux materiaux, les communications satellitaires, la robotique et les lanceurs Ariane 6 possedent un enorme potentiel civil.
L’Europe espere que les commandes militaires creeront un marche garanti pour les entreprises specialisees dans les technologies de pointe, leur permettront de changer d’echelle au sein de l’Union europeenne, puis de rivaliser a l’echelle mondiale sans subir les restrictions americaines en matiere d’exportation de technologies militaires.
Le secteur spatial est particulierement revelateur.
En 2025, SpaceX a effectue 170 lancements.
Pour l’Europe, ce chiffre rappelle l’ampleur colossale du retard accumule.
C’est pourquoi des micro-lanceurs et des lanceurs de categorie intermediaire sont developpes parallelement a Ariane 6.
Des concepts de micro-usines modulaires destinees a fabriquer des munitions apparaissent egalement, notamment parmi les solutions sur lesquelles travaille l’organisme neerlandais TNO.
La logique est simple : au lieu de quelques usines gigantesques, vulnerables aux frappes et dependantes de chaines d’approvisionnement internationales complexes, l’Europe veut disposer d’une infrastructure industrielle davantage repartie et plus souple.
Si ce projet reussit, le rearmement militaire pourrait devenir le plus grand projet industriel europeen depuis plusieurs decennies.
Le principal adversaire de l’Europe n’est pas l’Amerique. C’est l’Europe elle-meme
L’Union europeenne dispose de capitaux.
Elle possede des universites.
Elle dispose d’une industrie aerospatiale.
Elle possede une industrie automobile et mecanique.
Elle compte Airbus, MBDA, Rheinmetall, Leonardo, BAE Systems, KNDS, Safran et des dizaines d’entreprises technologiques de nouvelle generation.
Elle dispose de systemes spatiaux.
Elle possede son propre systeme de navigation.
Elle dispose d’un immense marche.
Elle beneficie de l’experience ukrainienne de la guerre moderne.
Elle comprend politiquement la nature du probleme.
Selon certaines estimations, la souverainete technologique dans les principales plateformes, les munitions et les systemes definis par logiciel pourrait potentiellement etre atteinte dans un delai d’environ cinq a sept ans.
Mais il existe un element qu’aucune usine ne peut produire.
La volonte politique.
L’Europe est capable de construire son propre moteur de missile.
Il est beaucoup plus difficile d’amener la France et l’Allemagne a s’entendre sur l’attribution du contrat principal.
On peut concevoir un excellent char.
Mais aucune economie d’echelle n’est possible si chaque pays exige sa propre version.
Il est possible d’investir 150 milliards d’euros par l’intermediaire du programme europeen d’action pour la securite, de mobiliser jusqu’a 800 milliards d’euros dans le cadre de Preparation 2030, de consacrer 500 milliards d’euros sur une decennie a la suppression des lacunes technologiques et plus de 50 milliards d’euros a l’autonomie spatiale.
Mais aucune somme ne peut compenser un systeme dans lequel 27 Etats sont capables de se bloquer mutuellement.
C’est pourquoi le tournant actuel de la defense europeenne va bien au-dela d’un nouveau cycle de rearmement.
C’est le modele europeen lui-meme qui est mis a l’epreuve.
Pendant des decennies, l’Union europeenne a demontre que les Etats etaient capables de renoncer a une partie de leur souverainete economique au profit d’un marche commun.
Puis est apparue la monnaie unique.
Ensuite sont venus les organismes de regulation communs.
Aujourd’hui se pose la question la plus difficile : les Europeens sont-ils capables de mettre partiellement en commun le domaine que les Etats ont toujours protege avec le plus de jalousie, a savoir leur capacite a mener la guerre et a assurer leur propre securite ?
La reponse determinera bien davantage que le sort des contrats de Rheinmetall, MBDA ou Lockheed Martin.
Si ce projet reussit, l’Europe pourra, pour la premiere fois depuis la fin de la guerre froide, passer du statut de territoire place sous le parapluie strategique americain a celui de centre de puissance militaire et technologique autonome.
S’il echoue, les centaines de milliards d’euros lui donneront davantage de chars, davantage de missiles, davantage de drones et davantage de satellites, mais pas necessairement davantage de liberte strategique.
Car la possession d’armes ne suffit pas, a elle seule, a rendre un Etat souverain.
La souverainete commence la ou personne, depuis l’exterieur, ne decide si vous avez le droit de produire ces armes, de les moderniser, de les exporter, de les lancer, de les mettre a jour ou de les employer.
Et c’est precisement pour ce droit que l’Europe se prepare aujourd’hui a payer des centaines de milliards.