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L’Occident sait repondre a la question de savoir comment contenir la Russie. Il repond beaucoup moins bien a une autre : quelle Russie devrait emerger apres la guerre et comment l’Europe compte-t-elle coexister avec une puissance nucleaire qu’il est impossible d’effacer de la carte, de detruire par les sanctions ou d’exclure definitivement du systeme de securite internationale ?

L’erreur la plus dangereuse dans une grande guerre ne survient pas lorsqu’un camp evalue mal les forces de l’adversaire. Elle survient plus tard, lorsque le resultat militaire est pris pour une solution politique.

On peut gagner une campagne et perdre la paix. On peut epuiser l’adversaire et obtenir, au lieu d’un systeme plus sur, un Etat plus pauvre, plus dur, plus agressif et moins previsible. On peut detruire les liens economiques, demanteler les institutions de cooperation, fermer les circuits financiers, aneantir la confiance, puis decouvrir qu’avec les instruments d’influence ont egalement disparu les mecanismes permettant de maitriser le conflit.

C’est precisement devant ce paradoxe que se trouve l’Europe.

La guerre menee par la Russie contre l’Ukraine est devenue le plus grand conflit arme qu’ait connu le continent europeen depuis des decennies. L’Etat ukrainien en a paye un prix humain, demographique, infrastructurel et economique immense. La Russie subit elle aussi des pertes considerables et vit sous le regime des sanctions, de la mobilisation militaire de l’economie, des restrictions technologiques et d’une dependance croissante a l’egard de partenaires exterieurs.

Mais un jour, la guerre prendra fin.

Alors se posera une question qui est aujourd’hui bien plus importante que la plupart des controverses sur les lignes precises du front : que faire de la Russie apres la Russie du temps de guerre ?

La reponse « continuer a exercer la pression » n’est commode que tant qu’il n’est pas necessaire d’expliquer l’objectif final de cette pression.

Car la Russie ne disparaitra pas.

Elle restera le plus vaste pays du monde, un membre permanent du Conseil de securite de l’ONU, une superpuissance nucleaire, un voisin de l’OTAN, un Etat disposant d’immenses reserves de matieres premieres, d’une industrie de defense developpee, de ses propres ecoles spatiale et balistique, ainsi que d’un territoire immense s’etendant entre l’Europe, l’Asie centrale, la Chine, l’Arctique et l’ocean Pacifique.

La tache strategique de l’avenir ne consiste donc pas a determiner si la Russie plait ou non a quelqu’un. En politique internationale, cela n’a pratiquement aucune importance.

La vraie question est ailleurs : quelle Russie est la plus dangereuse, une Russie forte mais previsible, ou une Russie brisee, humiliee et animee par un esprit de revanche ?

L’Occident sait comment contenir la Russie. Mais sait-il ce qu’il faudra faire d’elle apres la guerre ?

Le 8 juillet 2026, lors du sommet de l’OTAN a Ankara, la Russie a de nouveau ete definie comme une menace a long terme pour la securite euro-atlantique. Parallelement, l’Alliance atlantique poursuit la reorganisation de la defense de son flanc oriental. Depuis l’adhesion de la Finlande, le 4 avril 2023, puis de la Suede, le 7 mars 2024, l’OTAN compte 32 Etats et la zone de contact direct entre l’Alliance et la Russie s’est considerablement elargie. En 2025, selon les donnees de l’OTAN, les allies europeens et le Canada ont accru de plus de 139 milliards de dollars leurs investissements supplementaires dans les principaux besoins de defense.

La logique est claire.

Depuis le debut de la guerre a grande echelle, l’Ukraine et ses partenaires partent du principe qu’une nouvelle expansion militaire russe doit devenir aussi couteuse que possible, voire impossible.

Mais la dissuasion ne repond qu’a une seule question : comment empecher l’adversaire d’agir ?

Elle ne repond pas a l’autre : comment vivre ensuite a ses cotes pendant des decennies ?

Ce sont deux taches fondamentalement differentes.

La strategie militaire s’articule autour de la puissance, de la distance, des capacites de feu, du temps de reaction, de la mobilisation et de la capacite a infliger des dommages inacceptables.

Une architecture de securite exige tout autre chose : des regles, des canaux de communication, des limitations, des mecanismes de controle, des zones de previsibilite, des obligations reciproques et une comprehension claire des limites de l’acceptable.

Aujourd’hui, le premier systeme se renforce rapidement.

Le second a pratiquement disparu.

L’Europe a deja tente de construire sa securite avec la Russie

L’ironie particuliere de la situation actuelle tient au fait que l’architecture europeenne de l’apres-guerre froide avait precisement ete concue pour eviter un retour a la logique de deux blocs irreconciliables.

La Charte de Paris pour une nouvelle Europe de 1990 reposait sur le principe de l’indivisibilite de la securite : la securite d’un Etat est liee a celle de tous les autres.

En 1997 fut signe l’Acte fondateur sur les relations entre la Russie et l’OTAN. En 2002 fut cree le Conseil Russie-OTAN, au sein duquel la partie russe et les pays de l’Alliance etaient censes examiner leurs problemes communs de securite en tant que partenaires. Apres les evenements de 2014, la cooperation pratique entre l’OTAN et la Russie a ete suspendue.

On peut debattre indefiniment de savoir qui a detruit cette construction, a quel moment et de quelle maniere.

Moscou invoquera l’elargissement de l’OTAN, le Kosovo, l’Irak, la defense antimissile americaine, les evenements de 2014 en Ukraine et le fait que les propositions russes en matiere de securite auraient ete ignorees.

L’Occident rappellera la guerre contre la Georgie en 2008, la Crimee, les evenements dans l’est de l’Ukraine, les ingerences dans les processus politiques, la modification des frontieres par la force et, surtout, la guerre a grande echelle declenchee en 2022.

Les deux camps ont construit leur propre acte d’accusation historique.

Mais pour l’avenir, l’essentiel est ailleurs.

En 2026, l’Europe est pratiquement revenue a une situation dans laquelle la securite de la Russie et celle de l’Occident sont percues comme deux grandeurs mutuellement exclusives.

Si l’OTAN se renforce, Moscou estime que sa propre securite diminue.

Si la Russie se renforce, l’OTAN estime que la menace augmente.

C’est le dilemme classique de securite : une mesure defensive prise par un camp est interpretee par l’autre comme la preparation d’une offensive, ce qui provoque un renforcement en retour qui finit par confirmer les craintes initiales.

C’est ainsi que nait la spirale.

Elle peut tourner pendant des decennies.

L’Ukraine ne peut pas devenir le prix d’un nouvel accord avec Moscou

Il serait toutefois simpliste d’en conclure que la stabilite exige la reconnaissance de n’importe quelle sphere d’influence russe.

Ce serait reproduire une autre erreur.

Le nouveau systeme de securite europeen ne pourra etre durable si la capacite de la Russie a agir comme sujet souverain doit etre garantie au detriment de celle de l’Ukraine.

La souverainete ukrainienne n’est pas moins reelle que la souverainete russe.

Kiev ne peut obtenir une securite durable dans un systeme qui reconnaitrait a Moscou le droit de determiner la politique interieure et exterieure de l’Ukraine. Mais Moscou ne considerera pas non plus comme durable un systeme dans lequel la securite de l’Europe serait fondee sur l’exclusion militaire et politique permanente de la Russie.

C’est la contradiction centrale des futures negociations.

Il faudra resoudre simultanement deux equations qui paraissent encore incompatibles.

L’Ukraine doit obtenir des conditions rendant une nouvelle guerre extremement improbable.

La Russie doit obtenir des conditions dans lesquelles la structure meme de la securite europeenne ne sera pas percue a Moscou comme un mecanisme visant a son etouffement strategique.

Sinon, un traite de paix ne sera pas la fin de la guerre, mais un accord sur le delai qui nous separera de la suivante.

Premier piege : une Russie humiliee

Apres chaque grande guerre, les vainqueurs sont confrontes a la meme tentation : transformer leur superiorite en solution definitive au probleme que constitue l’adversaire.

L’histoire a maintes fois demontre le danger d’une telle logique.

Le traite de Versailles de 1919 ne fut pas l’unique cause de la catastrophe allemande qui suivit : une telle explication serait historiquement simpliste. Mais la combinaison de la defaite, des pertes territoriales, des reparations, de l’humiliation nationale, des crises economiques et de la radicalisation politique crea un environnement que les partisans de la revanche surent exploiter.

La Russie du XXIe siecle n’est pas l’Allemagne de Weimar.

Toute analogie directe serait absurde.

Mais le mecanisme politique de l’humiliation est universel.

Si l’on explique a une grande puissance que sa defaite doit etre non seulement militaire, mais historique ; si l’on persuade ses elites et sa societe que le pays doit renoncer a toute pretention a jouer un role autonome ; si tout retablissement de sa puissance est d’avance interprete comme une menace, alors se cree un environnement exceptionnellement favorable a l’esprit de revanche.

Un futur responsable politique russe pourra alors s’adresser a la societe avec une formule tres simple :

on ne nous a pas vaincus, on a tente de nous eliminer en tant que sujet politique.

Et cette formule sera plus puissante que n’importe quel programme liberal de modernisation.

Le cadeau le plus dangereux que l’on puisse offrir au nationalisme radical russe n’est pas une Russie forte.

C’est une Russie qui se considere humiliee.

Deuxieme piege : une Russie reduite au role de pourvoyeur de matieres premieres pour la Chine

Il existe un scenario inverse : chassee du systeme europeen, la Russie se tourne definitivement vers la Chine.

La logique economique de ce processus est deja evidente.

Les marches europeens, les technologies, les infrastructures financieres et les liens d’investissement deviennent moins accessibles. La Russie redirige vers l’Asie son commerce, sa logistique et ses flux energetiques. La Chine obtient de nouvelles possibilites d’acheter des matieres premieres, de fournir des equipements, des automobiles, des produits electroniques et industriels, tout en elargissant sa propre presence sur le marche russe.

Mais un probleme structurel apparait alors.

L’economie chinoise est incomparablement plus importante que l’economie russe et les relations exterieures de la Chine sont beaucoup plus diversifiees.

Si la rupture entre la Russie et l’Europe devient excessive, Moscou risque de passer du statut de partenaire de Pekin a celui de partenaire subalterne.

Formellement, l’Etat conservera son drapeau, ses armes nucleaires, son siege au Conseil de securite de l’ONU et sa propre politique etrangere.

Dans les faits, sa marge de manoeuvre economique se reduira.

La Chine pourra choisir entre des dizaines de marches.

La Russie devra choisir parmi un nombre bien plus restreint d’acheteurs, de fournisseurs de technologies et de sources de capitaux.

Ainsi nait une dependance sans serment formel de vassalite.

C’est precisement pour cette raison que l’exclusion totale de la Russie hors de l’Europe pourrait constituer un cadeau strategique a Pekin.

L’Occident n’obtiendra pas la disparition de la puissance russe, mais la formation d’un immense espace eurasiatique dans lequel les ressources, le territoire, le potentiel militaire et la geographie de la Russie seront de plus en plus etroitement associes a la puissance industrielle et financiere chinoise.

Pour les Etats-Unis, ce resultat serait difficilement optimal.

Pour l’Europe, encore moins.

Le troisieme piege est plus terrifiant que tous les autres : la desintegration d’une Russie nucleaire

L’idee la plus irresponsable consiste a considerer la fragmentation de la Russie comme un resultat souhaitable.

La Russie n’est pas la Yougoslavie de 1991.

Elle n’est pas non plus l’Union sovietique de la fin des annees 1980.

La principale difference tient en deux mots : armes nucleaires.

Selon les estimations de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm au debut de 2026, les Etats-Unis et la Russie detenaient ensemble environ 86 pour cent de toutes les ogives nucleaires du monde. L’arsenal mondial etait estime a environ 12 187 ogives, dont quelque 9 745 appartenaient a des stocks militaires destines a un usage potentiel.

Imaginons maintenant non pas un Etat russe fort et centralise, mais un systeme politique en cours de desintegration.

Qui controle les depots nucleaires ?

De qui dependent les forces de missiles strategiques ?

Qui controle les sous-marins nucleaires ?

Qui dispose des composantes du complexe nucleaire ?

Qui est responsable de la protection physique des installations ?

Que deviennent les milliers de specialistes, d’officiers et d’ingenieurs ?

A qui appartiennent les entreprises militaires ?

Ou passent les nouvelles frontieres ?

Qui prend le controle du petrole, du gaz, de l’uranium, des ports strategiques et des corridors de transport ?

L’effondrement du pouvoir central dans un Etat de cette dimension pourrait engendrer non pas un seul probleme, mais des dizaines simultanement.

Separatismes.

Conflits armes.

Luttes entre elites.

Flux de refugies.

Marches noirs d’armes.

Rivalites entre puissances exterieures.

Litiges territoriaux.

Et, au-dessus de tout cela, le facteur nucleaire.

Il ne s’agit plus ici d’une question d’attitude envers le pouvoir russe.

Il s’agit de la securite physique de l’Eurasie.

Souhaiter la desintegration d’une superpuissance nucleaire, c’est confondre fantasme geopolitique et strategie.

C’est precisement maintenant que le systeme nucleaire devient plus dangereux

La situation est encore aggravee par la poursuite de l’effondrement de l’ancien systeme de maitrise des armements.

Le 5 fevrier 2026 a expire le troisieme traite sur la reduction des armes strategiques, dernier grand accord bilateral limitant les forces nucleaires strategiques deployees des Etats-Unis et de la Russie. Aucun accord de remplacement complet n’a ete etabli. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm avertit que l’expiration de ce traite ouvre une periode d’incertitude nettement accrue dans le domaine des armements nucleaires.

Il s’agit d’un changement fondamental.

La dissuasion nucleaire ne repose pas seulement sur les missiles.

Elle repose sur l’information.

Les Etats doivent comprendre les capacites de l’autre, connaitre la structure de ses forces, distinguer un exercice militaire d’une preparation a une frappe, maintenir des canaux de communication et savoir quelles actions de l’adversaire constituent un signal et lesquelles representent une menace immediate.

Moins il y a de transparence, plus le risque d’erreur augmente.

Et une erreur nucleaire se distingue d’une erreur politique ordinaire en ceci qu’il peut ne plus exister, apres elle, de procedure permettant de la corriger.

C’est pourquoi la destruction de l’Etat russe ou la transformation du pays en forteresse perpetuellement mobilisee ne reduirait pas la menace nucleaire.

Elle l’augmenterait.

Quatrieme piege : la Russie-forteresse

Un autre scenario peut se produire meme sans defaite de la Russie : celui de la mobilisation permanente.

L’Etat se persuade que le conflit avec l’Occident n’aura jamais de fin.

L’Occident se persuade qu’une interaction normale avec l’Etat russe est impossible.

Les sanctions deviennent permanentes.

Les depenses militaires deviennent la nouvelle norme.

La fermeture devient une vertu.

L’autosuffisance devient une ideologie.

La securite de l’Etat commence progressivement a determiner l’economie, la culture, l’education, les technologies et la vie sociale.

Un tel systeme peut perdurer longtemps.

Mais il produit mal l’innovation et reproduit remarquablement bien les menaces.

Il a besoin d’un ennemi, car sans ennemi il devient difficile de justifier sa propre architecture.

Le conflit cesse alors d’etre un evenement.

Il devient un mode d’existence de l’Etat.

C’est l’un des scenarios les plus dangereux pour l’Europe : une immense puissance nucleaire convaincue que l’etat de siege constitue la condition permanente de l’histoire.

Les sanctions peuvent faire mal. Mais peuvent-elles produire la paix ?

En juillet 2026, l’Union europeenne avait deja adopte 21 ensembles de sanctions contre la Russie. Le plus recent a cette date, approuve le 23 juillet, comportait de nouvelles restrictions visant les secteurs energetique et financier, ainsi que 218 nouvelles inscriptions individuelles et institutionnelles, concernant 48 personnes et 170 organisations.

La pression produit bel et bien un effet economique.

Selon la Banque mondiale, apres une croissance du produit interieur brut russe de 4,9 pour cent en 2024, le rythme de croissance est tombe a environ 1 pour cent en 2025. En dollars courants, le produit interieur brut russe etait evalue en 2025 a environ 2 560 milliards de dollars, tandis que l’inflation des prix a la consommation avoisinait 8,7 pour cent. La Banque mondiale attribue ce ralentissement aux limites des capacites de production, au cout eleve du credit, aux sanctions et a la conjoncture energetique.

Mais la politique de sanctions contient un paradoxe strategique.

Plus elle parvient efficacement a separer la Russie des systemes financier, technologique et juridique occidentaux, plus elle stimule la creation de circuits alternatifs.

Les importations se reorganisent.

Les modes de paiement changent.

Des intermediaires apparaissent.

Les chaines logistiques s’allongent.

Les technologies sont remplacees par des solutions nationales, chinoises ou obtenues par l’intermediaire de pays tiers.

Cela coute plus cher.

C’est moins efficace.

Et parfois de qualite nettement inferieure.

Mais le systeme s’adapte.

Au bout d’un certain temps, les sanctions commencent ainsi a remplir simultanement deux fonctions opposees.

Elles augmentent le cout de la guerre pour la Russie.

Et, dans le meme temps, elles reduisent le nombre de liens economiques par lesquels l’Occident pourrait exercer une influence sur la Russie apres la guerre.

Ce n’est pas un argument en faveur de la levee des sanctions.

C’est un argument contre la transformation des sanctions, d’un instrument de politique, en politique elle-meme.

La pression doit comporter une issue politique.

Si un Etat ne comprend pas quel changement de comportement pourrait entrainer une modification du regime de pression, les sanctions cessent progressivement de constituer une incitation.

Elles deviennent un environnement.

Et l’on s’adapte a son environnement.

La guerre d’usure comporte une faille logique genante

La strategie d’epuisement semble rationnelle.

La Russie depense des vies humaines, de l’argent, du materiel, des munitions, des capacites de production et du capital politique.

L’Ukraine recoit un soutien militaire, financier et technologique exterieur.

L’Occident evite une guerre directe de grande ampleur contre une puissance nucleaire.

Le cout de l’offensive russe augmente.

Mais cette construction souleve une question qu’il est impossible de repousser indefiniment :

jusqu’a quel point faut-il epuiser la Russie ?

Jusqu’a l’arret des combats ?

Jusqu’a l’abandon de certaines exigences ?

Jusqu’a une defaite militaire ?

Jusqu’a un changement de pouvoir ?

Jusqu’a une crise economique ?

Jusqu’a la perte du statut de grande puissance ?

Jusqu’a une destabilisation interieure ?

Chaque nouvelle reponse modifie radicalement la nature de la strategie.

Contenir une agression et detruire l’Etat russe sont deux objectifs radicalement differents.

Le premier peut renforcer le systeme international.

Le second peut le faire exploser.

C’est precisement sur ce point que le debat occidental manque souvent de precision.

La notion de « defaite de la Russie » est politiquement percutante, mais strategiquement extremement vague.

Il faut definir ce qui, exactement, serait considere comme une defaite.

Sans cela, la strategie militaire ne possede aucun point final.

La previsibilite compte davantage que la sympathie

La principale erreur de la politique internationale consiste a vouloir construire la securite uniquement avec des Etats amis.

Aucun systeme de grandes puissances ne fonctionne ainsi.

Les Etats-Unis n’ont pas besoin de faire confiance a la Chine pour negocier avec elle des mecanismes destines a prevenir un affrontement accidentel.

L’Inde n’a pas besoin de partager les interets du Pakistan pour que les deux parties comprennent le danger d’une escalade nucleaire.

La Russie et l’Occident n’ont pas besoin de devenir amis.

Dans un avenir previsible, cela est peut-etre meme impossible.

Mais ils doivent devenir previsibles l’un pour l’autre.

Car un adversaire previsible est nettement moins dangereux qu’un ancien partenaire imprevisible.

La future architecture de securite europeenne doit donc etre construite non autour d’une « reconciliation » romantique, mais autour d’un systeme contractuel rigoureux de limitations reciproques.

Limites du deploiement militaire acceptable.

Transparence des exercices militaires de grande ampleur.

Canaux de communication militaire d’urgence.

Mecanismes de prevention des incidents aeriens et maritimes.

Nouveaux accords sur les armes nucleaires strategiques et non strategiques.

Controle des missiles de portee intermediaire.

Regles d’utilisation des systemes sans pilote a proximite des frontieres.

Protection des infrastructures critiques.

Regimes de controle en mer Noire, dans la Baltique et dans l’Arctique.

Articulation progressive des decisions relatives aux sanctions avec l’execution verifiable d’accords precis.

Et surtout, reconnaissance du fait qu’aucune partie ne peut obtenir une securite absolue.

La securite absolue d’une grande puissance signifie l’absence absolue de securite pour une autre.

Et un tel equilibre ne dure jamais longtemps.

Mais cela exige également des changements de la part de la Russie elle-même

L’intégration de la Russie dans la future architecture de sécurité ne signifie pas un retour au statu quo de février 2022.

Après une guerre d’une telle ampleur, cela n’arrivera tout simplement pas.

Les pays du flanc oriental de l’OTAN continueront de s’armer.

L’Ukraine restera un État profondément militarisé.

La méfiance envers Moscou persistera pendant de longues années.

La Russie doit précisément partir de cette réalité.

Il est impossible d’exiger la reconnaissance de sa propre sécurité tout en niant celle de son voisin.

Il est impossible d’exiger le respect de la souveraineté si cette souveraineté est comprise de manière sélective.

Il est impossible d’espérer des accords durables si la politique étrangère repose sur la conviction que la taille d’un État lui confère des droits supplémentaires sur le destin politique des pays plus petits.

Le problème de la Russie de demain n’est donc pas seulement extérieur.

Il est intérieur.

La société et les élites russes devront répondre à une question extrêmement difficile : que signifie être une grande puissance au XXIe siècle ?

Le droit de contrôler ses voisins ?

Ou la capacité d’assurer la sécurité, le développement économique, le progrès technologique, la qualité de l’État et l’attractivité de son propre modèle ?

Ce sont deux conceptions radicalement différentes de la puissance.

La première produit indéfiniment des conflits périphériques.

La seconde produit de l’influence.

L’économie russe se trouve elle aussi face à un choix

La mobilisation militaire peut accélérer le développement de certains secteurs.

La commande publique de défense crée de la demande.

Les usines fonctionnent à un rythme plus soutenu.

Les filières d’ingénierie reçoivent davantage de ressources.

Les chaînes de production se reconstituent.

Mais l’économie de guerre possède une limite fondamentale.

Un char n’accroît pas la productivité du travail dans le secteur civil.

Une munition ne construit pas une économie de consommation durable.

Les dépenses militaires peuvent soutenir la production, mais elles ne peuvent remplacer indéfiniment le développement technologique, le capital humain, la concurrence, les infrastructures et l’investissement privé.

Après la guerre, la Russie devra procéder à une immense reconfiguration.

Passer de la production militaire à la production civile.

D’un budget d’exception à un budget normal.

D’une substitution aux importations à n’importe quel prix à la compétitivité.

D’une logique de mobilisation à une logique d’investissement.

D’une orientation vers la fermeture à la recherche d’une nouvelle place entre l’Europe et l’Asie.

C’est alors que l’on comprendra quelle sera la Russie de la prochaine génération.

Car les guerres ne se terminent pas au moment où les tirs cessent.

Elles se terminent lorsque les États cessent d’organiser leur avenir autour d’elles.

L’Europe devra renoncer à l’illusion la plus confortable

L’illusion la plus confortable consiste à croire que le problème russe peut être réglé sans la Russie.

C’est impossible.

On peut réduire l’influence russe.

On peut renforcer l’OTAN.

On peut armer les voisins de la Russie.

On peut limiter l’accès de Moscou aux technologies et aux capitaux.

On peut rendre le recours à la force plus coûteux.

Ce sont autant d’instruments bien réels.

Mais aucune sanction ne peut modifier la géographie.

D’Helsinki à la mer Noire, la Russie demeure une composante de l’espace stratégique européen.

Elle est liée à l’Europe par la Baltique, l’Arctique, la mer Noire, l’énergie, les voies de transport, l’écologie, la sûreté nucléaire et la géographie elle-même.

Même totalement isolée, la Russie reste un problème européen.

Et une Russie isolée serait nettement plus dangereuse.

Le monde de l’après-guerre sera plus complexe que celui d’avant

Il n’y aura aucun retour à 2013, 2019 ou 2021.

Trop de choses ont été détruites.

La Finlande et la Suède sont désormais membres de l’OTAN.

L’Alliance a renforcé son flanc oriental.

La Russie a profondément réorganisé une partie considérable de son économie et de ses échanges commerciaux.

Les liens entre Moscou et Pékin se sont approfondis.

L’infrastructure des sanctions est devenue immense.

Les pays européens augmentent leurs budgets militaires.

L’Ukraine a acquis une expérience unique de la guerre de haute intensité.

Et surtout, la confiance s’est effondrée.

Le prochain système de sécurité ne sera donc pas un système de partenariat.

Ce sera un système de rivalité maîtrisée.

Cette architecture est moins séduisante.

Mais elle est beaucoup plus réaliste.

Durant les périodes les plus dangereuses de la guerre froide, ce ne sont pas les bons sentiments entre Moscou et Washington qui ont empêché le système de s’effondrer.

C’était la compréhension des limites.

Les lignes rouges étaient dangereuses, mais elles étaient compréhensibles.

Les négociations se poursuivaient même lorsque les deux camps se considéraient comme des adversaires stratégiques.

C’est précisément cette capacité qu’il faudra restaurer.

Le choix fondamental : un adversaire dangereux ou un chaos dangereux

Après la guerre, la tentation politique sera grande d’exiger de la Russie non seulement l’abandon d’une certaine politique, mais aussi une forme de renoncement historique à elle-même.

Une telle réaction émotionnelle serait compréhensible.

Mais l’émotion est une mauvaise architecte de l’ordre international.

La Russie peut être un État déplaisant, dur, concurrentiel, armé et autonome.

Elle peut rester un adversaire de l’Occident.

Elle peut pendant des décennies s’opposer à l’Europe sur les questions de sécurité, de sanctions, de sphères d’influence, d’armements et de politique des États voisins.

Mais il existe une situation bien pire.

Une Russie dépourvue d’institutions fonctionnelles.

Une Russie animée par une politique de revanche.

Une Russie profondément dépendante de la Chine.

Une Russie placée sous un régime de mobilisation militaire permanente.

Une Russie confrontée à une fragmentation intérieure.

Une Russie dont le contrôle sur un immense potentiel nucléaire serait affaibli.

La question de l’ordre d’après-guerre ne peut donc pas être réduite à un choix entre punition et pardon.

Personne n’est obligé de pardonner.

Personne n’est obligé d’oublier.

Et personne n’est obligé d’aimer la Russie.

La question est beaucoup plus froide.

Quelle architecture produira le moins de menaces dans dix, vingt ou trente ans ?

Si la réponse consiste à tenter d’exclure définitivement la Russie du système européen, l’Europe risque de se retrouver face à un adversaire qui n’aura plus rien à perdre de la destruction de ce système.

Si la réponse consiste à reconnaître de fait le droit du plus fort, la prochaine guerre ne sera qu’une question de temps.

Il faut donc une troisième voie.

La Russie doit conserver sa capacité d’agir comme sujet souverain, mais sa puissance doit s’inscrire dans un système de contraintes.

L’Ukraine doit conserver sa propre capacité d’agir et obtenir de véritables mécanismes de sécurité.

L’OTAN doit préserver sa capacité de dissuasion.

La Russie doit comprendre les limites de l’Alliance.

L’Alliance doit comprendre les limites de la Russie.

Des règles doivent réapparaître entre elles, car l’absence de règles ne signifie pas la liberté.

Elle signifie la préparation du prochain affrontement.

Détruire un pays est plus facile que construire un ordre

Les grandes guerres commencent rarement avec le premier coup de feu.

Elles commencent généralement bien plus tôt, au moment où les parties cessent de considérer qu’un accord reste possible.

Lorsque l’adversaire cesse d’être perçu comme un sujet avec lequel il faut négocier et devient uniquement un problème qu’il convient d’éliminer.

Lorsque le compromis est déclaré synonyme de faiblesse.

Lorsque la pression devient une fin en soi.

Lorsque chaque camp se convainc que le temps ne travaille qu’en sa faveur.

Alors la diplomatie cesse de gouverner les événements.

Ce sont les événements qui commencent à gouverner la diplomatie.

C’est pourquoi l’avenir de la Russie après la guerre n’est pas un problème exclusivement russe.

C’est un problème européen, américain, chinois et, en définitive, mondial.

On peut imaginer un monde sans partenariat avec Moscou.

On peut imaginer un monde marqué par une rude rivalité entre la Russie et l’Occident.

On peut imaginer des décennies de sanctions et de relations glaciales.

Mais il est impossible de construire un système durable de sécurité internationale autour de l’idée que l’une des plus grandes puissances nucléaires de la planète doit cesser d’être un acteur autonome.

Toute politique visant à briser un État d’une telle dimension doit d’abord répondre à une question : qui contrôlera les débris ?

S’il n’existe aucune réponse, il ne s’agit pas d’une stratégie.

Il s’agit d’un pari.

Et ce pari est engagé dans un système où le prix d’une erreur ne se mesure ni en points de produit intérieur brut, ni en territoires, ni même en durée de la prochaine guerre.

Après l’expiration du troisième traité sur la réduction des armes stratégiques, alors que la modernisation des arsenaux nucléaires se poursuit et qu’une part considérable des anciens mécanismes de confiance a disparu, le prix d’une erreur stratégique est devenu bien plus élevé.

Le véritable succès d’un futur règlement de paix ne sera donc pas déterminé par le degré d’humiliation du camp vaincu, ni par la force avec laquelle les vainqueurs proclameront le rétablissement de la justice.

Il sera déterminé par autre chose.

Le nouveau système parviendra-t-il à rendre la prochaine guerre absurde ?

Si ce n’est pas le cas, la guerre actuelle ne prendra fin que sur le calendrier.

Historiquement, elle se poursuivra.

Et alors, l’héritage le plus terrifiant de la tragédie ukrainienne ne sera pas seulement constitué des villes détruites et des générations perdues.

Ce sera une Europe qui saura de nouveau comment se préparer à une grande guerre, mais qui n’aura toujours pas appris à construire un ordre après celle-ci.