Les frappes contre les terminaux pétroliers, les entrepôts de Wildberries et la logistique russe ont été retentissantes, douloureuses et politiquement spectaculaires. Mais le véritable coût de cette campagne ne dépend pas du nombre de hangars en flammes en Russie. Il dépend de la capacité de Moscou à détruire les ports, l’industrie et le système de défense antiaérienne ukrainiens plus rapidement que Kiev ne parvient à les reconstruire.
Dans cette guerre, la photographie rivalise depuis longtemps avec la carte, tandis que la séquence filmée d’un incendie acquiert parfois davantage de valeur qu’une modification de la ligne de front.
Un terminal pétrolier en flammes à Saint-Pétersbourg, une colonne de fumée au-dessus d’un entrepôt de Wildberries ou un centre logistique paralysé à quelques centaines de kilomètres de Moscou procurent à l’Ukraine ce qu’elle peine de plus en plus à obtenir sur le terrain : le sentiment de détenir l’initiative. Le territoire russe cesse de paraître inaccessible, la défense antiaérienne russe révèle sa vulnérabilité et la guerre s’introduit dans le quotidien de ceux qui l’ont longtemps perçue comme une lointaine campagne télévisée.
Mais une guerre moderne ne se mesure pas uniquement à la portée d’un appareil sans pilote ni au nombre de visionnages d’une vidéo. Elle se mesure aux dommages que l’adversaire est capable d’infliger en retour, à la vitesse à laquelle chaque camp reconstitue ses pertes et à la nature des installations mises hors service : un entrepôt de biens de consommation ou un port maritime assurant une part considérable des exportations nationales.
C’est précisément ici qu’apparaît un paradoxe désagréable pour Kiev. L’Ukraine a prouvé qu’elle pouvait frapper des cibles sur une immense partie du territoire russe. Moscou continue néanmoins de disposer d’un arsenal offensif incomparablement plus lourd : missiles balistiques et de croisière, appareils d’attaque sans pilote employés en masse, munitions aériennes et capacité de viser régulièrement les infrastructures énergétiques, portuaires, industrielles et de transport de l’Ukraine.
Les opérations ukrainiennes dans les profondeurs du territoire russe ne peuvent être qualifiées d’inutiles. Elles provoquent des dommages réels, contraignent la Russie à redistribuer ses moyens de défense antiaérienne, à assurer ses entreprises, à disperser ses entrepôts et à consacrer des ressources aux réparations. Mais un gouffre sépare l’efficacité tactique du basculement stratégique. Durant l’été 2026, Kiev s’est approché du bord de ce gouffre.
L’incendie sur la Neva comme arme politique
La frappe menée le 3 juin contre Saint-Pétersbourg n’avait pas seulement été conçue comme une opération militaire, mais aussi comme une mise en scène politique.
L’attaque s’est produite le jour de l’ouverture du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, traditionnellement utilisé par les dirigeants russes pour afficher la solidité économique du pays et son poids sur la scène internationale. Des appareils ukrainiens sans pilote ont attaqué un terminal pétrolier et plusieurs installations d’infrastructure. Kiev a également annoncé avoir frappé un bâtiment militaire russe placé en cale sèche à Kronstadt. Les autorités russes ont déclaré que 59 appareils avaient été abattus, que plusieurs sites avaient été endommagés et que des personnes avaient été blessées. L’ampleur des dégâts subis par le navire et le terminal n’a pas été confirmée de manière indépendante.
L’objectif principal de l’opération était parfaitement lisible : contraindre les participants au forum à voir la guerre de leurs propres yeux.
Le message adressé aux entrepreneurs étrangers, aux responsables publics et aux diplomates était simple : le système de sécurité russe ne garantit même pas l’inviolabilité de la deuxième ville du pays. Au lieu des débats sur les investissements et les nouvelles routes commerciales, l’espace médiatique a été envahi par les images d’explosions et de fumée.
Il s’agit d’un exemple de ce que l’on pourrait appeler des frappes contre le prestige politique. Leur valeur militaire peut être limitée, mais leur effet psychologique dépasse largement le coût de l’installation endommagée. Le Kremlin est contraint de renforcer la protection des villes, des zones industrielles et des événements symboliques, tandis que les élites russes se voient rappeler que la guerre ne se limite plus aux régions frontalières.
L’humiliation politique de l’adversaire ne signifie toutefois pas encore que sa stratégie changera. L’histoire des guerres montre que les frappes contre des cibles prestigieuses incitent rarement une grande puissance à renoncer à une campagne militaire. Elles renforcent plus souvent la demande de représailles et fournissent au pouvoir un argument supplémentaire pour durcir son action.
Moscou a ainsi pu présenter les frappes massives qui ont suivi non comme la poursuite de sa propre stratégie offensive, mais comme une réponse à l’escalade ukrainienne. Cela ne prouve pas l’existence d’un lien direct de cause à effet entre chaque attaque ukrainienne et chaque salve russe. La Russie frappait l’Ukraine bien avant l’opération de juin. Mais Kiev a fourni au Kremlin la matière politique nécessaire pour justifier une nouvelle phase de destructions.
Wildberries n’était pas une boutique, mais un système nerveux
Les frappes contre le réseau logistique de Wildberries ont constitué l’étape suivante de la campagne ukrainienne.
Le 18 juillet, des appareils sans pilote ont attaqué les centres de l’entreprise à Kotovsk, dans la région de Tambov, et à Elektrostal, dans la région de Moscou. Des informations faisant état d’autres frappes sont ensuite parvenues de Krasnodar, de Nevinnomyssk ainsi que des régions de Léningrad, de Riazan, de Samara, de Vladimir et d’autres territoires. À la fin du mois de juillet, au moins sept installations majeures avaient été endommagées et près de 10 pour cent des capacités d’entreposage de l’entreprise avaient été mises hors service. Au début du mois d’août, le nombre de sites attaqués approchait la vingtaine.
Il ne s’agissait plus d’une piqûre symbolique, mais d’une opération ciblée contre une infrastructure commerciale décentralisée.
Wildberries n’est pas simplement une boutique en ligne vendant des produits cosmétiques, des vêtements et des articles ménagers. Il s’agit de la plus grande plateforme russe de commerce électronique, reliée à des dizaines de milliers d’entrepreneurs, de producteurs, de sociétés de transport, de points de retrait, de services bancaires et de budgets régionaux. En 2025, le bénéfice net du groupe était estimé à environ 175 milliards de roubles.
Chaque entrepôt détruit ne représente pas seulement la perte d’un bâtiment et des marchandises qui y étaient stockées. Il déclenche une cascade de dommages : les vendeurs perdent leurs stocks, les banques se retrouvent confrontées à des crédits compromis, les fournisseurs voient leur chiffre d’affaires diminuer, les compagnies d’assurance reçoivent des demandes d’indemnisation, les recettes fiscales sont reportées et les flux logistiques doivent être réorientés vers d’autres régions.
Après les attaques, Wildberries a commencé à indemniser les employés touchés, les familles des personnes tuées et les vendeurs dont les marchandises avaient été détruites. L’entreprise s’est mise à rechercher de nouvelles surfaces d’entreposage, notamment près de 100 000 mètres carrés au Kazakhstan. La reconstruction du réseau a nécessité la participation de banques publiques et l’examen d’allègements fiscaux en faveur des entrepreneurs.
La partie ukrainienne affirme que ces entrepôts servaient à approvisionner l’armée russe ainsi qu’à stocker des composants destinés aux appareils sans pilote et d’autres produits militaires. Si ces affirmations reposent sur des renseignements précis, Kiev peut considérer ces plateformes logistiques comme des installations à double usage.
C’est pourtant ici que se situe, dans la perception du public, la dangereuse frontière entre opération militaire et terrorisme économique. Plus les marchandises détruites comprennent de vêtements, de produits cosmétiques, d’articles pour enfants et d’appareils ménagers, plus il devient facile pour Moscou de présenter ces attaques comme des frappes contre des citoyens ordinaires plutôt que contre l’appareil militaire.
La mort d’employés des entrepôts rend ce problème encore plus aigu. L’efficacité militaire de l’opération entre alors en concurrence avec son coût politique, notamment lorsque Kiev ne publie aucune preuve convaincante démontrant l’utilisation militaire systématique de chacune des installations frappées.
Pourquoi la révolte des consommateurs n’a pas eu lieu
Derrière les attaques visant un grand réseau commercial se dessine une stratégie destinée à produire non seulement un effet logistique, mais aussi un effet social.
Le calcul repose sur l’idée que les perturbations des livraisons, la hausse des prix, la disparition de certains produits et la désorganisation des habitudes de consommation doivent contraindre la société russe à ressentir le coût de la guerre. Cette logique est connue depuis 2022, lorsque les sanctions occidentales s’accompagnaient de prévisions annonçant l’effondrement imminent du modèle de consommation russe.
Le départ de McDonald’s, d’Apple et d’autres entreprises occidentales était présenté comme le début d’un basculement social. On supposait que la perte d’accès aux marques, aux appareils électroniques et aux services détruirait le contrat social entre le Kremlin et les classes moyennes urbaines.
Cela ne s’est pas produit.
La Russie a remplacé une partie des produits occidentaux par des marchandises chinoises, turques ou importées par ses propres circuits. Elle a créé des filières parallèles d’approvisionnement, transféré les actifs des entreprises parties à des propriétaires locaux et appris à contourner de nombreuses restrictions. La qualité des produits et des services a parfois diminué, les coûts ont augmenté et l’offre a évolué, mais l’irritation des consommateurs ne s’est pas transformée en contestation politique massive.
La raison est simple : le mécontentement provoqué par les difficultés quotidiennes ne se dirige pas automatiquement contre le pouvoir. En période de guerre, la propagande d’État propose une autre explication : le responsable est l’ennemi extérieur, qui attaque le pays et cherche à dégrader les conditions de vie de la population.
Les frappes contre Wildberries pourraient même conforter cette interprétation. Un acheteur ayant perdu une marchandise déjà payée n’accusera pas nécessairement Vladimir Poutine. Il pourra accuser l’Ukraine. Un employé évacué d’un centre logistique en flammes ne deviendra pas nécessairement un adversaire de la guerre. Il pourra réclamer une riposte plus sévère.
Cela ne signifie pas que les frappes économiques soient inutiles. La destruction systématique des réseaux logistiques augmente les coûts, réduit l’efficacité des entreprises et alourdit la charge budgétaire. Mais un basculement politique exige un effet cumulatif d’une tout autre ampleur : pénurie de carburant, chute brutale des revenus, chômage massif, crise bancaire ou incapacité de l’État à honorer ses obligations sociales.
Même la destruction de dizaines d’entrepôts appartenant à la plus grande plateforme du pays ne produit pas encore un tel résultat.
La Russie ne riposte pas parce qu’on l’a mise en colère
Le point le plus faible de la lecture populaire des événements réside dans l’hypothèse selon laquelle les frappes massives russes constitueraient une réponse immédiate à la campagne ukrainienne menée au moyen d’appareils sans pilote.
Il existe bien un lien d’escalade, mais celui-ci ne peut être réduit à un schéma primitif : Kiev attaque un entrepôt, Moscou répond en lançant des missiles balistiques.
Le commandement russe planifie les opérations de grande ampleur à l’avance. Celles-ci nécessitent l’accumulation de missiles et d’appareils sans pilote, la reconnaissance des cibles, la préparation des itinéraires, la répartition des lanceurs et l’analyse de la défense antiaérienne ukrainienne. L’ampleur des frappes dépend avant tout des stocks de munitions disponibles, des capacités industrielles et des vulnérabilités détectées en Ukraine.
Les opérations ukrainiennes fournissent à Moscou une justification politique, mais elles ne créent pas le potentiel balistique russe. Le Kremlin attaquait déjà les infrastructures énergétiques, les entreprises de défense et les ports ukrainiens sans attendre les frappes contre Wildberries. Il serait plus exact de parler d’une accélération réciproque de l’escalade : chaque camp cherche à élargir la liste des cibles jugées admissibles et à augmenter la profondeur de ses frappes.
Durant l’été 2026, la Russie a fortement intensifié son activité balistique. Selon les données ukrainiennes, environ 380 missiles de différents types ont été lancés en juillet, ce qui représente l’un des niveaux mensuels les plus élevés depuis le début de la guerre. Dans la nuit du 2 juin, des centaines d’appareils sans pilote et des dizaines de missiles ont attaqué Kiev, Dnipro, Kharkiv et d’autres villes. De nouvelles frappes massives ont visé la capitale et les zones industrielles au début du mois de juillet.
L’attaque menée dans la nuit du 31 juillet au 1er août a été particulièrement dévastatrice. La Russie a utilisé 35 missiles, dont 27 missiles balistiques, ainsi que 185 appareils sans pilote. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré qu’un seul missile balistique avait été intercepté. Selon lui, cette situation s’expliquait par l’absence presque totale des projectiles d’interception nécessaires aux systèmes Patriot. Au moins dix personnes ont été tuées à Kiev et dans sa région. Des immeubles d’habitation, une école, des entrepôts, des installations d’infrastructure et le bâtiment de l’ambassade de Lituanie ont été endommagés.
La conclusion essentielle n’est donc pas que les attaques russes auraient constitué une vengeance contre les appareils ukrainiens sans pilote. Elle est beaucoup plus grave : Moscou a découvert une fenêtre de vulnérabilité et l’exploite avec une intensité maximale.
L’arithmétique balistique qui décide de l’issue de la campagne
L’Ukraine a enregistré une croissance impressionnante de sa production d’appareils d’attaque sans pilote à longue portée. Selon une estimation de l’agence Reuters, le rythme de production ukrainien dépassait, durant l’été 2026, les capacités russes dans ce même domaine. Kiev a ainsi acquis la possibilité d’attaquer des raffineries, des entrepôts et des entreprises situés à plusieurs centaines, voire à plus d’un millier de kilomètres.
Un appareil sans pilote et un missile balistique ne remplissent toutefois pas les mêmes missions.
Un appareil à longue portée est relativement peu coûteux, peut être produit en grande série et causer des dommages considérables lorsqu’il atteint une installation vulnérable. Mais sa charge explosive est limitée, sa vitesse est faible et il est plus fréquemment intercepté. La destruction d’une entreprise fortifiée, d’un entrepôt souterrain, d’un nœud énergétique ou d’un grand bâtiment industriel exige des dizaines d’impacts ou le recours à une arme plus lourde.
Un missile balistique se distingue par sa grande vitesse, sa puissante charge militaire et un délai d’alerte beaucoup plus court. Son interception nécessite des systèmes spécialisés et coûteux. L’Ukraine dépend principalement des systèmes Patriot et d’un nombre limité de missiles PAC-3.
À l’été 2026, cette ressource était presque épuisée. Une partie des projectiles d’interception précédemment destinés à l’Ukraine avait été réaffectée aux forces américaines et aux alliés des États-Unis au Moyen-Orient. Kiev a engagé des négociations en vue de produire les PAC-3 sous licence, mais même si une décision politique est adoptée, la création de la chaîne industrielle nécessitera plusieurs années.
Une asymétrie brutale s’est ainsi installée. L’Ukraine peut envoyer une centaine d’appareils sans pilote relativement peu coûteux contre des entrepôts russes. En retour, la Russie peut associer des centaines de leurres et d’appareils d’attaque à des dizaines de missiles balistiques, face auxquels Kiev ne dispose pas de suffisamment de munitions.
Dans une telle configuration, l’échange de frappes n’est plus une compétition de courage ou d’inventivité, mais de profondeur industrielle. L’emporte le camp capable de produire plus rapidement ses moyens d’attaque tout en épuisant plus lentement ses moyens de défense.
C’est la pénurie de missiles d’interception, et non l’incendie d’un entrepôt russe supplémentaire, qui transforme la campagne ukrainienne menée par des appareils sans pilote en un pari stratégique risqué.
Mer Noire : là où l’Ukraine perd de véritables milliards
Les conséquences les plus graves de la campagne estivale russe ne sont apparues ni à Kiev ni sur la ligne de front, mais dans les ports de la région d’Odessa.
En juillet, la Russie a attaqué presque quotidiennement les infrastructures portuaires d’Odessa, de Tchornomorsk et de Youjny. Les frappes ont visé des terminaux, des réservoirs de carburant, des entrepôts, des voies ferrées d’accès et des navires.
Le 13 juillet, un navire battant pavillon togolais et se trouvant dans un port de la région d’Odessa a été touché. Le 19 juillet, le navire « Lion d’or », qui transportait du maïs de Tchornomorsk vers la Roumanie, a été frappé. Il a ensuite sombré au large d’Odessa. Un autre navire, battant pavillon libérien et se dirigeant d’Égypte vers le port de Reni, a par la suite été attaqué. Moscou a affirmé qu’une partie des navires et des installations portuaires servait au transport de cargaisons militaires. Il est impossible de confirmer indépendamment l’ensemble de ces affirmations.
Les conséquences économiques se sont révélées beaucoup plus graves que les dommages causés au commerce électronique russe.
Plus de 90 pour cent des exportations ukrainiennes de céréales et d’huiles végétales transitaient par les trois ports de la région d’Odessa. Avant la nouvelle vague de frappes, ils pouvaient traiter environ six millions de tonnes de marchandises par mois. À la mi-juillet, leur capacité avait diminué pour atteindre approximativement quatre millions de tonnes.
Quatre des treize grands terminaux céréaliers ont suspendu leurs achats. Kernel, premier exportateur ukrainien de céréales, a interrompu ses activités à Tchornomorsk. Maersk a cessé de desservir le port et commencé à réorienter une partie de ses conteneurs par Constanța, en Roumanie.
Au début du mois d’août, la situation s’était encore détériorée. Selon le ministère ukrainien des Infrastructures, 35 attaques contre des navires dans les ports, 22 attaques contre des navires en mer et 67 frappes contre des installations portuaires ont été enregistrées en juillet. Pendant près de deux semaines, aucun navire n’est entré dans les ports de la région d’Odessa.
Plus de 30 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux se sont retrouvées menacées. Les pertes directes du secteur agricole ukrainien pourraient atteindre entre 1,5 et 3 milliards de dollars. Les prix d’achat intérieurs des céréales et des oléagineux ont diminué d’environ 30 pour cent, les agriculteurs n’étant plus en mesure de garantir l’acheminement de leur production.
Les solutions de remplacement sont limitées. Même après leur extension, le chemin de fer, le transport routier et les ports du Danube ne pourront absorber que 50 à 55 pour cent des volumes auparavant transportés par voie maritime. Le coût supplémentaire de l’acheminement atteindra entre 45 et 50 dollars par tonne.
Il ne s’agit plus d’une guerre médiatique. Il s’agit d’une attaque contre les recettes en devises, la fiscalité, les agriculteurs, l’emploi, le budget et la capacité de l’État à financer sa défense.
L’Ukraine assure environ 6 pour cent des exportations mondiales de blé et 11 pour cent de celles de maïs. La paralysie des ports ne touche donc pas seulement Kiev. Elle peut provoquer une hausse des prix alimentaires mondiaux et frapper particulièrement durement les pays pauvres dépendant des importations.
La comparaison de la valeur économique des cibles donne une image implacable. La destruction d’un entrepôt de Wildberries inflige des pertes à l’entreprise, aux vendeurs et aux assureurs. La destruction d’un terminal céréalier ukrainien prive l’État de recettes d’exportation et réduit la compétitivité de l’ensemble du secteur agricole.
Deux économies de guerre et deux vulnérabilités différentes
La Russie paie elle aussi un prix élevé pour la guerre.
Son économie ne présente plus la même dynamique qu’auparavant. Au premier trimestre 2026, le produit intérieur brut a diminué de 0,3 pour cent par rapport au trimestre précédent, tandis que le Fonds monétaire international a abaissé à 0,8 pour cent sa prévision de croissance pour l’ensemble de l’année. Les dépenses militaires évincent les investissements civils, la pénurie de main-d’œuvre s’aggrave et la lourde charge budgétaire entretient l’inflation.
Le budget russe subit également une forte pression. Selon des calculs fondés sur les données du portail budgétaire de l’État, les dépenses pourraient atteindre 45 110 milliards de roubles en 2026, contre 44 070 milliards initialement prévus. Le déficit pourrait s’élever à 4 830 milliards de roubles. Au cours du seul premier semestre, il a déjà atteint 5 730 milliards de roubles, soit 2,5 pour cent du produit intérieur brut.
Les frappes contre les raffineries, les ports et les réseaux logistiques aggravent ces difficultés. Elles contraignent la Russie à réparer ses entreprises, à déplacer ses entrepôts, à imposer des restrictions sur le carburant et à maintenir de coûteux systèmes de défense antiaérienne loin à l’intérieur du territoire.
L’économie russe reste néanmoins considérablement plus importante que l’économie ukrainienne. La Russie conserve ses exportations énergétiques, sa propre base de matières premières, une vaste industrie de défense et la possibilité de financer son déficit à partir de ressources intérieures.
L’Ukraine se trouve dans une situation différente. Ses dépenses de défense devraient atteindre en 2026 le niveau record de 4 370 milliards de hryvnias, soit environ 97,2 milliards de dollars. Les dépenses supplémentaires consacrées à la sécurité se sont élevées à 1 560 milliards de hryvnias. Une part importante de ce financement a été rendue possible par un programme européen de prêts de 90 milliards d’euros, garanti par les revenus issus des avoirs russes gelés.
Dans le même temps, Kiev a besoin d’environ 52 milliards de dollars de financements extérieurs uniquement pour couvrir ses besoins budgétaires de 2026. Autrement dit, l’Ukraine peut produire toujours davantage d’appareils sans pilote, mais sa capacité à poursuivre la guerre dépend des décisions de Washington, de Bruxelles, du Fonds monétaire international et des gouvernements européens.
La Russie consume lentement ses propres ressources. L’Ukraine dépense plus rapidement celles de ses alliés. Il s’agit de deux modèles de résilience fondamentalement différents.
Le front ne consulte pas les réseaux sociaux
L’erreur la plus dangereuse de toute campagne d’information consiste à substituer le spectaculaire au résultat militaire.
Un entrepôt en flammes donne l’impression d’une victoire. Mais la ligne de front évolue pour d’autres raisons : les effectifs, les tirs d’artillerie, la reconnaissance assurée par des appareils sans pilote, les ouvrages du génie, les réserves, l’approvisionnement et la capacité à tenir les positions.
Les forces russes continuent d’avancer lentement, mais avec constance. Cette appréciation reflète la tendance générale des années précédentes, même si la situation de 2026 est plus complexe. L’offensive russe a ralenti, tandis que la partie ukrainienne affirme avoir repris plus de 600 kilomètres carrés de territoire depuis le début de l’année. En mai, selon le commandant en chef Oleksandr Syrsky, l’Ukraine aurait reconquis 100 kilomètres carrés de plus qu’elle n’en a perdu. Une vérification indépendante de ces chiffres reste difficile.
Selon l’Institut pour l’étude de la guerre, la progression nette de la Russie en juillet a été inférieure à 40 kilomètres carrés. Il ne s’agit pas d’une percée stratégique, même si la Russie conserve l’initiative sur plusieurs axes et contrôle près d’un cinquième du territoire ukrainien.
Les frappes ukrainiennes dans les profondeurs du territoire russe n’ont donc provoqué ni l’effondrement du front ni un retrait massif de l’armée russe. Mais il serait tout aussi faux d’affirmer qu’elles n’exercent aucun effet.
La destruction de raffineries, d’usines militaires, de bases aériennes et de véritables nœuds d’approvisionnement peut ralentir le rythme des opérations, compliquer la réparation du matériel et contraindre la Russie à modifier ses itinéraires. Le problème commence lorsque les ressources ukrainiennes limitées sont consacrées à des installations dont le lien avec le front n’est pas évident.
Chaque appareil sans pilote à longue portée peut être affecté à une autre cible. Il peut viser une usine de moteurs de missiles, un dépôt de munitions, une unité de raffinage, une base aérienne ou un centre logistique commercial. L’efficacité stratégique ne dépend pas de l’intensité visuelle de l’incendie, mais de la pénurie que la destruction de l’installation provoque dans le système militaire russe.
Le droit de la guerre ne reconnaît pas la catégorie « nous avons pris plaisir à regarder »
Les frappes contre des entrepôts commerciaux et des infrastructures civiles soulèvent non seulement un problème politique, mais aussi une difficulté juridique.
Le droit international humanitaire exige de distinguer les objectifs militaires des biens civils. Une infrastructure civile ne peut devenir une cible licite que si, par sa nature, son emplacement, sa destination ou son utilisation effective, elle apporte une contribution réelle à l’action militaire et si sa destruction procure un avantage militaire précis.
La simple affirmation selon laquelle des marchandises à usage militaire auraient pu transiter par un entrepôt ne suffit pas. Il faut évaluer la nature de l’utilisation du site, le résultat militaire attendu, le risque encouru par les employés civils et la proportionnalité des dommages.
Ces exigences s’appliquent de la même manière aux deux parties.
La Russie n’acquiert pas le droit de détruire des biens civils ukrainiens au seul motif que l’Ukraine a frappé le territoire russe. L’Ukraine n’acquiert pas le droit de viser n’importe quelle installation commerciale russe au seul motif que l’économie russe finance les dépenses militaires.
La logique des représailles est politiquement compréhensible, mais juridiquement insuffisante. La guerre n’efface pas la différence entre un dépôt de munitions et un entrepôt de biens de consommation, entre un transport militaire et un navire céréalier, entre une usine de défense et un immeuble d’habitation.
Plus le conflit se prolonge, plus les parties cherchent à élargir la définition de l’objectif militaire. Le secteur énergétique est présenté comme une composante de l’économie de guerre, les ports comme des voies d’acheminement des armes, les plateformes logistiques comme des infrastructures militaires et les entreprises comme des éléments du complexe de défense.
Si cette logique ne connaît plus de limites, l’ensemble de l’économie adverse devient une cible. L’étape suivante est la disparition de toute distinction pratique entre le front et l’arrière.
Trois scénarios pour la prochaine phase
Le premier scénario est celui d’une nouvelle escalade réciproque.
L’Ukraine continuera d’accroître sa production d’appareils sans pilote à longue portée et d’attaquer les raffineries, les entreprises militaires, les entrepôts et les ports russes. Moscou répondra par des frappes combinées plus denses, en exploitant la pénurie ukrainienne de missiles d’interception. Dans ce cas, la campagne estivale deviendra le prélude à des attaques contre le secteur énergétique avant l’hiver.
Pour l’Ukraine, il s’agit de l’option la plus dangereuse. Même des frappes réussies contre la Russie ne compensent pas la destruction massive de ses propres capacités de production d’électricité, de ses ports et de son industrie. La Russie peut répartir les dommages sur un territoire immense. L’Ukraine possède beaucoup moins de grands nœuds logistiques, énergétiques et industriels, de sorte que la perte de chacun d’eux lui est plus douloureuse.
Le deuxième scénario est celui d’un passage à une sélection plus rigoureuse des cibles.
Kiev peut réduire les attaques contre des installations commerciales controversées et concentrer ses moyens sur les raffineries, les bases aériennes, les entreprises du complexe de défense, les nœuds ferroviaires d’importance militaire et les dépôts de munitions. Une telle approche réduirait les risques politiques et juridiques tout en augmentant le rendement militaire de chaque appareil sans pilote.
Moscou ne cessera probablement pas ses frappes. Mais l’Ukraine pourra plus facilement démontrer à ses alliés que sa campagne à longue portée vise le potentiel militaire russe et non la population russe.
Le troisième scénario repose sur la conclusion d’accords restrictifs concernant les infrastructures et la navigation.
En théorie, les parties pourraient convenir de renoncer réciproquement aux frappes contre les ports, les navires marchands, les installations énergétiques ou les sites essentiels à la population civile. De tels accords exigeraient une médiation internationale, un dispositif de contrôle technique et un mécanisme de réaction aux violations.
Pour l’heure, la probabilité d’un tel accord demeure faible. Les deux parties considèrent les frappes à longue portée comme l’un des rares instruments permettant d’exercer une pression sur l’adversaire. La Russie cherche à bloquer les exportations ukrainiennes et à détruire la base industrielle du pays. L’Ukraine tente de transférer la guerre sur le territoire russe et d’accroître le coût intérieur du conflit pour Moscou.
Mais la paralysie du commerce en mer Noire touche déjà la Turquie, la Roumanie, les assureurs, les marchés céréaliers mondiaux et les pays du Moyen-Orient. Plus les dommages économiques s’étendront au-delà de la Russie et de l’Ukraine, plus la pression en faveur d’une désescalade au moins partielle augmentera.
La victoire ne se mesure pas au nombre d’images spectaculaires
La campagne ukrainienne menée au moyen d’appareils sans pilote a détruit l’un des principaux mythes russes : celui de l’inaccessibilité de l’arrière profond. Saint-Pétersbourg, la région de Moscou, le Tatarstan, le Bachkortostan, la région de la Volga et l’Oural ne peuvent plus se considérer comme entièrement protégés par la distance.
C’est un résultat majeur.
La Russie est contrainte d’étirer son dispositif de défense antiaérienne, de réorganiser sa logistique, d’assurer ses entrepôts, d’interrompre l’activité de certaines entreprises et d’affecter des ressources à la protection d’installations qui se trouvaient auparavant en dehors de la zone de guerre.
Mais la valeur stratégique de ces résultats dépend du prix payé par l’Ukraine.
Si, pour un entrepôt russe détruit, Kiev perd un terminal céréalier, une entreprise industrielle ou un poste de distribution électrique, il est difficile de qualifier cet échange d’avantageux. Si un consommateur russe attend sa commande quelques jours, tandis qu’un exportateur ukrainien perd son accès à la mer, l’asymétrie économique joue contre l’Ukraine. Si un appareil sans pilote coûtant plusieurs centaines de milliers de dollars provoque un incendie, tandis qu’un missile balistique russe détruit une usine construite pendant des décennies, l’égalité médiatique dissimule une inégalité matérielle.
L’erreur principale des partisans ukrainiens de l’escalade par appareils sans pilote ne réside pas dans leur volonté de frapper la Russie. Un État attaqué cherche légitimement à transférer une partie du coût militaire sur le territoire de l’adversaire.
L’erreur commence lorsqu’un succès tactique est proclamé victoire stratégique et que le nombre d’installations en flammes se substitue au calcul des ressources.
L’Ukraine n’a pas provoqué de révolution en Russie par ses frappes contre Wildberries. Elle n’a pas détruit le front russe et n’a pas contraint le Kremlin à modifier sa ligne politique. Elle a infligé à Moscou des dommages économiques et symboliques sensibles, mais elle est simultanément entrée dans une phase d’échange de frappes où la supériorité russe en missiles balistiques coïncide avec l’épuisement critique de la défense antimissile ukrainienne.
Une guerre d’usure ne pardonne pas l’aveuglement volontaire. Elle n’est pas gagnée par le camp dont les incendies produisent les images les plus impressionnantes, mais par celui qui conserve le plus longtemps ses usines, ses ports, son système énergétique, ses transports, ses ressources financières et sa capacité à remplacer ce qui a été perdu.
Durant l’été 2026, l’Ukraine a démontré qu’elle savait atteindre la Russie. Elle doit désormais répondre à une question bien plus difficile : peut-elle continuer à le faire sans détruire sa propre résilience plus rapidement que celle de son adversaire ?