L’Iran perd la guerre aérienne, voit ses infrastructures détruites et étouffe sa propre économie, mais conserve l’essentiel : la capacité de fixer le prix de l’instabilité. C’est précisément pourquoi un cessez-le-feu fragile peut sembler moins avantageux aux dirigeants iraniens qu’un conflit qu’ils estiment encore pouvoir maîtriser.
Le 31 juillet, les forces iraniennes ont affirmé avoir immobilisé deux navires qui tentaient de quitter le détroit d’Ormuz et contraint quatre autres à rebrousser chemin. Cela a suffi pour ébranler les marchés : le pétrole a de nouveau augmenté, les évaluations des risques assurantiels se sont dégradées et les gouvernements des pays importateurs ont reçu un nouveau rappel. Le destin d’une part considérable de l’approvisionnement énergétique mondial dépend non seulement des flottes américaines et des monarchies arabes, mais aussi des décisions prises à Téhéran. En juillet, le prix du pétrole brut de référence de la mer du Nord a progressé d’environ 23 pour cent, alors que, quelques jours auparavant, l’espoir d’une suspension des frappes avait fait chuter les cours de près de 9 pour cent.
À première vue, le comportement de l’Iran semble contradictoire. Un Etat ayant subi cinq mois de bombardements, perdu une partie de ses infrastructures militaires, affronté le blocus de ses ports, la destruction de son appareil industriel et un choc inflationniste devrait rechercher toutes les voies possibles vers une paix durable.
Cette conclusion n’est toutefois valable que si l’on considère le cessez-le-feu comme l’objectif ultime de Téhéran. Au regard de l’évolution des dernières semaines, les dirigeants iraniens ne perçoivent pas la paix comme un bien absolu, mais comme une transaction dont le prix doit inclure la levée du blocus, l’assouplissement des sanctions, la reconnaissance du statut particulier de l’Iran dans le détroit d’Ormuz et des garanties assurant la survie du régime.
C’est là que se situe la ligne de front essentielle de cette guerre. Les Etats-Unis et leurs alliés tentent de priver l’Iran de sa capacité à contraindre la région à faire des concessions. Téhéran cherche au contraire à démontrer que, même affaibli, l’Iran peut rendre excessivement couteux tout retour à une vie normale dans son environnement régional.
Il ne s’agit plus de savoir qui contrôle le ciel iranien. Il s’agit de conquérir le droit de déterminer le prix de la paix.
La guerre a commencé pendant les négociations et détruit la logique même du compromis
Le conflit actuel a commencé le 28 février 2026, lorsque les Etats-Unis et Israël ont frappé l’Iran après l’échec des négociations portant sur le programme nucléaire, l’arsenal balistique et les sanctions. Le 26 février encore, Washington espérait obtenir un accord excluant la fabrication d’une arme nucléaire iranienne. Téhéran exigeait la reconnaissance de son droit à enrichir l’uranium et refusait d’aborder la question des missiles balistiques selon le cadre proposé par la partie américaine. Deux jours plus tard, la guerre remplaçait la diplomatie.
Durant les premières vingt-quatre heures de l’opération, baptisée Fureur épique par le Pentagone, les forces américaines ont attaqué plus de mille cibles : centres de commandement, installations de défense antiaérienne, forces navales, positions de missiles et infrastructures de renseignement. L’administration du président des Etats-Unis Trump avait défini plusieurs objectifs : détruire les capacités iraniennes d’utilisation des missiles balistiques et des appareils sans pilote, neutraliser la flotte iranienne, empêcher la fabrication d’une arme nucléaire et affaiblir le réseau des alliés régionaux de Téhéran.
Les frappes ont tué l’ancien Guide suprême Ali Khamenei ainsi que plusieurs hauts responsables de l’appareil sécuritaire. Le 8 mars, l’Assemblée des experts a désigné son fils, Mojtaba Khamenei, comme nouveau Guide suprême. Selon l’agence Reuters, le Corps des gardiens de la révolution islamique a imposé sa candidature dans l’espoir d’obtenir un dirigeant dépendant du noyau coercitif du régime. Depuis sa nomination, Mojtaba Khamenei n’est pas apparu en public. Des sources de l’agence ont indiqué qu’il avait été grièvement blessé au visage et aux jambes le 28 février.
Cette succession a produit une conséquence stratégique que Washington a probablement sous-estimée. En éliminant une partie de la direction politique iranienne et en déclenchant la guerre au moment même où se déroulaient des négociations, les Etats-Unis ont brutalement réduit l’espace disponible pour un compromis.
Toute concession du nouveau Guide suprême peut désormais être présentée en Iran non comme une manifestation de pragmatisme, mais comme une capitulation devant les assassins de son père. Pour un régime dont la légitimité avait déjà été ébranlée par les manifestations de janvier, une telle défaite symbolique serait plus dangereuse qu’un nouveau revers militaire.
L’élimination physique de l’ancienne élite n’a pas davantage permis l’émergence d’un pouvoir plus modéré. Elle a au contraire accéléré le transfert des pouvoirs réels au Corps des gardiens de la révolution islamique, une structure dont l’existence et la légitimité reposent sur la confrontation avec les Etats-Unis, Israël et les monarchies arabes.
Washington a décapité une partie du système iranien, mais il a simultanément éliminé nombre de ceux qui auraient théoriquement pu signer un compromis et le présenter à la société comme une décision de l’Etat, plutôt que comme une défaite personnelle de la famille Khamenei.
Téhéran perd la guerre aérienne, mais gagne le droit de fausser les calculs
Sur le plan militaire, la situation de l’Iran demeure difficile. Les frappes américaines ont visé les postes de commandement du Corps des gardiens de la révolution islamique, les moyens de surveillance côtière, les dispositifs de missiles et d’appareils sans pilote, les hangars aéronautiques, les dépôts et les infrastructures logistiques. Le 30 juillet, le Commandement central des Etats-Unis a annoncé une nouvelle série d’attaques de deux heures contre des dizaines d’installations appartenant au Corps des gardiens. Auparavant, le 21 juillet, les centres d’opérations militaires, les capacités navales et les systèmes d’approvisionnement liés aux menaces contre la navigation commerciale avaient été pris pour cibles.
La défense antiaérienne iranienne a subi de lourds dommages, tandis que la reconstruction de systèmes complexes est entravée par les sanctions, la pénurie de composants et la destruction de la base industrielle. L’élimination de l’ensemble de l’arsenal balistique s’est toutefois révélée beaucoup plus difficile que ne le laissait entendre la rhétorique politique de Washington.
Dès la fin du mois de mars, des sources américaines reconnaissaient que seule la destruction d’environ un tiers du potentiel balistique iranien avait pu être confirmée de manière fiable. Cela ne signifie pas que l’Iran a conservé sa puissance de frappe initiale. Cela signifie qu’un arsenal même fortement réduit reste suffisant pour mener périodiquement des attaques contre des bases, des ports, des installations pétrolières et des voies de communication maritimes.
C’est de cette asymétrie que découle la stratégie de Téhéran. Les Etats-Unis peuvent détruire chaque jour des dizaines de cibles en Iran, mais ils ne peuvent garantir qu’un missile ou un appareil sans pilote iranien ne parviendra pas à atteindre un dépôt pétrolier, une base ou un pétrolier.
L’Iran n’est pas capable de vaincre les Etats-Unis dans une guerre directe. Il peut cependant rendre une victoire américaine politiquement incertaine, économiquement couteuse et stratégiquement incomplète.
Il s’agit de la logique classique d’une puissance faible disposant d’instruments capables de provoquer des dommages disproportionnés. Elle n’a pas besoin de contrôler constamment la mer. Il lui suffit de démontrer périodiquement que son adversaire est lui aussi incapable d’y exercer un contrôle absolu.
Elle n’a pas besoin de détruire le système d’exportation du golfe Persique. Il lui suffit de convaincre les assureurs, les capitaines, les négociants et les banques que ce système est potentiellement peu fiable.
Téhéran ne combat pas pour obtenir une supériorité militaire. Il combat pour préserver son droit de créer des exceptions aux règles. Lorsque Washington affirme que le détroit d’Ormuz est ouvert, il suffit à l’Iran d’immobiliser quelques navires pour démentir cette affirmation dans les faits.
Une paix sans concessions transformerait la défaite de l’Iran en statut permanent
Le 15 juin, les Etats-Unis et l’Iran ont signé un accord préliminaire de cessez-le-feu. Celui-ci prévoyait une pause de soixante jours, la reprise de la navigation dans le détroit d’Ormuz et l’ouverture de discussions sur un allègement des sanctions. Une agence publique iranienne a indiqué par la suite que le mémorandum prévoyait l’arrêt des hostilités réciproques et des blocus maritimes, l’accès de Téhéran à une partie de ses avoirs gelés ainsi que l’engagement de faciliter le retour du trafic maritime à son niveau d’avant-guerre.
L’accord était cependant trop général pour résister à l’affrontement entre des interprétations incompatibles. Les Etats-Unis exigeaient un engagement public à cesser les attaques contre les navires, à ouvrir toutes les voies de circulation et à renoncer à toute redevance. L’Iran soutenait que la sécurité du détroit devait être assurée dans le respect de ses droits souverains et de son contrôle effectif sur une partie importante des itinéraires.
Après de nouvelles attaques contre des pétroliers, Washington a révoqué, le 7 juillet, l’autorisation permettant à l’Iran de vendre du pétrole et a repris ses frappes. À la mi-juillet, la trêve s’était de fait effondrée.
Pour Téhéran, le problème d’un cessez-le-feu durable réside dans le risque qu’il ne pérennise les conséquences les plus graves de la guerre.
Le blocus maritime américain des exportations iraniennes demeure en place. Les sanctions ne disparaissent pas automatiquement. La reconstruction des installations détruites exige des milliards de dollars et l’accès à des technologies. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar rétablissent progressivement leurs exportations en s’appuyant sur des itinéraires de contournement, leurs réserves et le soutien de leurs partenaires occidentaux.
L’Iran risque en revanche de rester un Etat ayant perdu une partie de ses infrastructures militaires et son ancienne direction, sans obtenir en échange ni la reconnaissance de ses revendications ni un accès durable aux marchés.
C’est pourquoi une confrontation maîtrisée peut paraitre plus rationnelle à Téhéran qu’une mauvaise paix. Tant que la crise se poursuit, l’Iran demeure un participant indispensable à toute transaction. Après un cessez-le-feu définitif, il risquerait de passer du statut de partie au conflit à celui d’objet d’une politique d’endiguement à long terme.
Cela explique pourquoi de nouvelles frappes et de nouvelles immobilisations de navires peuvent survenir parallèlement aux discussions sur une trêve. Pour Téhéran, la pression militaire ne contredit pas la diplomatie. Elle constitue un moyen d’empêcher que la diplomatie ne se déroule aux conditions de l’adversaire.
Ormuz n’est pas seulement un détroit, mais l’interrupteur du monde
Avant la guerre, environ vingt millions de barils de pétrole et de produits pétroliers traversaient chaque jour le détroit d’Ormuz, soit près du quart du commerce maritime mondial de pétrole. Environ 80 pour cent de ces flux étaient destinés à l’Asie.
Près d’un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié empruntait le même corridor. Les chaines d’exportation du Qatar et des Emirats arabes unis en sont particulièrement dépendantes.
Après le début de la guerre, les flux pétroliers à travers le détroit sont tombés d’environ vingt millions de barils par jour à une moyenne de quelque 2,7 millions en mars, avril et mai. L’Agence internationale de l’énergie estimait qu’en juin, les pertes cumulées d’approvisionnement des producteurs du Moyen-Orient dépassaient 1,3 milliard de barils.
En mars, l’offre mondiale de pétrole a diminué de 10,1 millions de barils par jour, soit la plus forte chute mensuelle de toute l’histoire du marché pétrolier mondial.
Les possibilités de contournement restent limitées. L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis disposent de conduites reliant leurs installations à la mer Rouge et au port de Fujaïrah, mais leur capacité excédentaire disponible est sans commune mesure avec les volumes qui transitent habituellement par Ormuz.
Selon l’Administration américaine d’information sur l’énergie, les capacités inutilisées des réseaux de contournement qui auraient pu être mobilisées en 2025 en cas de perturbation grave s’élevaient à environ 2,6 millions de barils par jour. Les Emirats arabes unis disposent d’une conduite d’une capacité de 1,8 million de barils par jour jusqu’à Fujaïrah. Une seconde conduite, d’une capacité de 1,5 million de barils, ne devrait être opérationnelle qu’en 2027.
L’Iran n’a donc pas besoin de fermer hermétiquement le détroit. Un blocus total justifierait la réaction internationale la plus sévère et priverait Téhéran de toute possibilité de nier sa responsabilité.
Un régime d’accès sélectif est beaucoup plus efficace : certains navires sont autorisés à passer, d’autres sont immobilisés, certains itinéraires ne sont déclarés surs qu’après coordination, tandis que la responsabilité des incidents demeure contestée.
Les données les plus récentes montrent à quel point le système est sensible. Selon le service de renseignement maritime de Lloyd, trente-neuf navires ont franchi le détroit entre le 20 et le 26 juillet, contre quatre-vingt-deux la semaine précédente. Le trafic sans lien avec l’Iran a encore diminué de 27 pour cent.
Au 27 juillet, l’Organisation maritime internationale avait confirmé soixante-deux incidents dans la région et la mort de dix-sept marins.
L’Iran n’a pas besoin de prouver qu’il contrôle entièrement Ormuz. Il lui suffit de démontrer que personne d’autre n’est capable d’en garantir le fonctionnement sans entrave.
Des millions pour une seule traversée : comment Téhéran impose au monde une taxe sur la peur
Au début du mois de mars, le taux d’assurance contre les risques de guerre appliqué à la coque d’un pétrolier est passé d’environ 0,25 à 3 pour cent de sa valeur. Pour un navire évalué à 250 millions de dollars, cela représente une hausse de la prime ponctuelle d’environ 625 000 à 7,5 millions de dollars.
À cela s’ajoutent les primes versées aux équipages, les retards, les dépenses de sécurité, les changements d’itinéraire, les frais d’immobilisation et les risques de résiliation des contrats.
Tel est le mécanisme financier dissimulé au coeur de la stratégie iranienne. Un missile peut manquer un pétrolier et un appareil sans pilote peut être intercepté, mais le simple fait qu’ils aient été lancés suffit déjà à modifier le prix de la cargaison.
L’effet militaire ne se mesure pas seulement aux destructions. Il se produit dès que l’assureur augmente son tarif, que la banque exige des garanties supplémentaires, que l’armateur fait rebrousser chemin à son navire et que l’importateur commence à acheter ses matières premières en payant une prime.
L’Iran transforme l’incertitude en produit d’exportation. Il ne vend plus de pétrole dans les mêmes volumes, mais influence le prix du pétrole vendu par les autres. Il ne contrôle pas la navigation mondiale, mais reste capable d’intervenir dans son modèle de calcul.
Il s’agit d’une forme de coercition géoéconomique : les dommages ne résultent pas tant de la destruction physique des infrastructures que de l’augmentation des couts de transaction imposée à l’ensemble du système.
Les conséquences dépassent largement les limites de la région. En juillet, le Fonds monétaire international ne prévoyait qu’une croissance de 3 pour cent de l’économie mondiale en 2026 et une inflation mondiale de 4,7 pour cent, contre 4,1 pour cent en 2025.
Près de cinq cents économistes interrogés par Reuters ont relevé leurs prévisions d’inflation pour trente-neuf des cinquante principales économies et réduit leurs prévisions de croissance pour trente-deux d’entre elles. La guerre a constitué l’un des principaux facteurs de cette révision, le pétrole ayant augmenté de plus de 20 pour cent depuis février.
Même lorsque le déficit physique peut être partiellement compensé par les réserves, la production extérieure à la région et la baisse de la demande, la prime de risque demeure. Or, cette prime constitue précisément l’arme principale de l’Iran.
Le second piège : pourquoi les houthistes ont frappé la mer Rouge
Ormuz offre à l’Iran un levier de pression sur le golfe Persique. Le détroit de Bab el-Mandeb permet d’étendre ce levier à la mer Rouge, au canal de Suez et à la côte occidentale de l’Arabie saoudite.
En juillet, les houthistes ont annoncé un blocus maritime de l’Arabie saoudite, attaqué des navires et des installations pétrolières dans les régions de Yanbu et de Jizan, puis menacé de fermer l’entrée méridionale de la mer Rouge.
Le choix des cibles n’est pas fortuit. Yanbu constitue le terminal de l’oléoduc saoudien Est-Ouest, principal itinéraire permettant à Riyad de contourner Ormuz.
Lorsque l’Iran crée une menace dans le golfe Persique tandis que les houthistes accroissent simultanément les risques en mer Rouge, le système saoudien de diversification se transforme en vulnérabilité sur deux fronts. En juillet, des pétroliers chargés de pétrole saoudien ont rebroussé chemin, tandis que la compagnie pétrolière saoudienne Aramco a suspendu les activités de sa raffinerie de Jizan après les attaques.
Il ne s’agit plus d’une succession d’épisodes isolés, mais d’une tentative de relier deux goulets d’étranglement stratégiques au sein d’un même dispositif de pression.
Pour l’économie mondiale, le risque combiné d’Ormuz et de Bab el-Mandeb est plus dangereux que la simple addition de deux crises. Le premier limite la sortie des ressources énergétiques du golfe Persique. Le second complique leur acheminement par la mer Rouge et le canal de Suez.
L’itinéraire de remplacement autour du cap de Bonne-Espérance allonge les traversées, mobilise davantage de pétroliers et augmente les dépenses de carburant, d’équipage et d’assurance.
C’est cependant à ce stade que la stratégie iranienne a commencé à produire l’effet inverse de celui recherché. L’Arabie saoudite, qui tentait initialement d’éviter une implication directe, a frappé les houthistes et attaqué, conjointement avec les Etats-Unis, des groupes liés à l’Iran en Irak.
Selon Reuters, les frappes des 28 et 29 juillet ont tué au moins vingt membres des Forces de mobilisation populaire. Riyad a également proposé la création d’une coalition multilatérale de défense maritime.
L’Iran voulait démontrer aux monarchies arabes que leur sécurité dépendait d’une entente avec Téhéran. Il pourrait au contraire les convaincre que la neutralité ne les protège plus contre les alliés de l’Iran.
Téhéran ne réclame pas la liberté de navigation, mais la reconnaissance de sa juridiction
Oman, qui joue traditionnellement le rôle de médiateur entre l’Iran et les Etats-Unis, a proposé un modèle de compromis pour la gestion du détroit d’Ormuz.
Le projet prévoyait des contributions volontaires des navires destinées à financer la navigation, la sécurité et les programmes environnementaux, ainsi que la participation des Etats riverains à la gestion du trafic. Cette proposition devait offrir à l’Iran un avantage lui permettant de sauver la face, sans transformer officiellement le détroit en corridor payant.
Téhéran a rejeté le modèle de gestion commune fondé sur une répartition égale et déclaré vouloir contrôler l’ensemble de l’itinéraire entrant ainsi qu’une partie de l’itinéraire sortant traversant les eaux iraniennes.
Le vice-ministre des Affaires étrangères Kazem Gharibabadi a proposé un dispositif provisoire dans lequel les deux sens de circulation dépendraient dans une large mesure de l’autorisation iranienne.
Ce point est fondamental. L’Iran ne conteste plus seulement les sanctions ou la poursuite des frappes. Il cherche à transformer une réalité militaire, sa capacité à entraver la circulation des navires, en un nouveau statut diplomatique et juridique.
Washington exige le retour à la norme d’avant-guerre : un transit libre, sans redevances ni filtrage politique. Téhéran exige que la nouvelle norme tienne compte de son droit à décider quels navires doivent être considérés comme surs, neutres ou hostiles.
Le droit maritime international repose sur le principe du passage en transit par les détroits internationaux et n’accorde pas à un Etat riverain le droit de bloquer arbitrairement la navigation commerciale.
Cependant, le droit ne suffit pas à faire traverser aux pétroliers des champs de mines ou des zones exposées aux missiles. L’Iran construit précisément sa position sur l’écart existant entre la norme juridique et la capacité physique à la faire respecter.
L’objectif de Téhéran n’est pas de fermer définitivement Ormuz. Une telle décision frapperait aussi l’Iran, lui ferait perdre ses partenaires régionaux et pousserait les principaux pays importateurs à rechercher des solutions de remplacement.
Son objectif est différent : contraindre le monde à reconnaitre que le fonctionnement normal du détroit exige l’accord politique permanent de l’Iran.
La guerre extérieure est devenue le système intérieur de sécurité du régime
La base économique de la République islamique s’affaiblit rapidement. Le Fonds monétaire international prévoit une contraction de 5,4 pour cent du produit intérieur brut réel de l’Iran en 2026 et une hausse des prix à la consommation de 68,9 pour cent.
La Banque mondiale fait état de graves perturbations de l’activité économique, de l’augmentation du cout de la guerre, des menaces pesant sur les exportations pétrolières, des difficultés d’importation de biens essentiels et des risques pour la sécurité alimentaire.
Reuters a signalé la destruction d’usines, de centrales électriques, de voies ferrées, d’aéroports et de ponts, ainsi que des pertes massives d’emplois et la rupture des relations commerciales avec les pays du golfe Persique.
En juillet, des interlocuteurs de l’agence vivant en Iran indiquaient que les prix des produits de première nécessité avaient presque doublé, que les possibilités d’emploi s’étaient réduites et que les restrictions imposées à l’accès au réseau avaient particulièrement frappé les personnes dont le travail dépend des plateformes numériques.
Ces problèmes existaient avant la guerre. Les manifestations avaient commencé le 28 décembre 2025 à la suite de l’effondrement du rial, de la hausse des prix et d’une inflation officielle qui avait atteint 42,5 pour cent en décembre.
En janvier, les troubles ont dégénéré en la plus grave crise connue par le pays depuis la révolution de 1979. Des organisations de défense des droits humains ont fait état de milliers de morts durant la répression, tandis que les autorités recouraient aux coupures du réseau, aux arrestations massives et aux menaces de condamnation à mort.
Pour une direction ayant survécu à une telle explosion intérieure, la guerre remplit la fonction d’une armature politique. Elle permet d’attribuer les échecs économiques à une agression extérieure, d’élargir les pouvoirs des forces de sécurité, de limiter la circulation de l’information et de présenter toute protestation comme une menace contre la défense nationale.
Au regard des circonstances de sa nomination, le nouveau Guide suprême dépend davantage du Corps des gardiens de la révolution islamique que son père. L’absence d’image publique de Mojtaba Khamenei renforce encore le rôle de l’appareil coercitif comme principal instrument de contrôle politique.
La guerre ne fait toutefois pas disparaitre le mécontentement social. Elle ne fait qu’en modifier les formes d’expression. La mobilisation nationale peut temporairement affaiblir la contestation, mais une inflation proche de 70 pour cent, la destruction des emplois et la pénurie de marchandises transforment progressivement la consolidation patriotique en épuisement collectif.
Téhéran gagne du temps, mais le paie par la désagrégation de son propre tissu économique.
Washington s’est engagé dans une guerre dont les Américains eux-mêmes ne comprennent pas les objectifs
La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la géographie militaire, mais aussi sur le calendrier politique des Etats-Unis. Les élections de mi-mandat sont prévues pour le 3 novembre 2026.
Le président des Etats-Unis Trump est arrivé au pouvoir en promettant d’éviter les guerres interminables. Pourtant, le conflit avec l’Iran dure déjà depuis cinq mois, a couté la vie à dix-huit militaires américains et aurait englouti plusieurs dizaines de milliards de dollars.
Une enquête menée par Reuters et Ipsos à la fin du mois de juillet a montré qu’environ un tiers seulement des Américains soutenaient la guerre. Par ailleurs, 69 pour cent des personnes interrogées, dont 40 pour cent des électeurs républicains, estimaient que le président n’avait pas expliqué assez clairement les objectifs de l’opération.
Une autre enquête du Centre de recherche sur les affaires publiques a révélé une situation encore plus défavorable. Environ deux tiers des adultes américains considèrent que la guerre n’a pas justifié son cout, tandis que le taux d’approbation de la politique de Trump à l’égard de l’Iran est tombé à 28 pour cent.
Le cout militaire augmente lui aussi. Selon les estimations du Centre d’études stratégiques et internationales, les réserves américaines d’intercepteurs du système Patriot étaient tombées, au 27 juillet, à moins de mille unités, tandis que le nombre de missiles destinés aux systèmes de défense antimissile à haute altitude ne dépassait plus environ deux cent cinquante unités.
Cela ne prive pas les Etats-Unis de leur capacité à protéger leurs bases et à poursuivre leurs frappes, mais oblige le Pentagone à tenir compte de la concurrence entre les besoins du Moyen-Orient, de l’Europe et de la région indopacifique. Chaque interception d’un appareil iranien sans pilote peu couteux au moyen d’un missile onéreux constitue non seulement un succès tactique, mais aussi une dépense stratégique.
Téhéran perçoit cette vulnérabilité. Son objectif n’est pas d’anéantir l’armée américaine, mais de prolonger le conflit jusqu’au moment où son cout politique, budgétaire et électoral dépassera les avantages attendus de la poursuite de la guerre.
Dans cette logique, le temps devient une arme iranienne. Chaque mois qui s’écoule sans victoire évidente joue contre la Maison-Blanche.
Cette stratégie comporte toutefois une faille dangereuse. Un président politiquement affaibli ne devient pas nécessairement plus prudent. Il peut au contraire tenter de reprendre l’initiative par une frappe spectaculaire.
Si une attaque iranienne provoquait la mort d’un grand nombre d’Américains ou la destruction d’une infrastructure énergétique majeure, les pressions intérieures exercées sur le président des Etats-Unis Trump pourraient l’inciter non pas au compromis, mais à une escalade brutale.
L’Arabie saoudite a cessé d’être spectatrice, et c’est une mauvaise nouvelle pour l’Iran
Jusqu’au début de l’été, Riyad tentait de maintenir ses distances. Les dirigeants saoudiens craignaient qu’une participation directe ne transforme les installations pétrolières, les ports, les usines de dessalement et les villes du royaume en cibles prioritaires.
L’attaque contre Abqaïq et Khurais en septembre 2019, qui avait temporairement interrompu plus de la moitié de la production saoudienne, avait montré à quel point même un système énergétique solidement protégé pouvait rester vulnérable.
Les attaques houthistes contre Yanbu, Jizan et les pétroliers ont cependant modifié les calculs. Les frappes conjointes des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite contre les groupes pro-iraniens en Irak ont constitué un changement qualitatif. La monarchie arabe, auparavant intéressée par la médiation, a commencé à agir comme une partie directement engagée dans la guerre.
Cette évolution multiplie les fronts auxquels l’Iran doit faire face et réduit la probabilité que les Etats du Golfe exercent leurs pressions uniquement sur Washington afin d’obtenir l’arrêt des frappes.
Pour Téhéran, le principal risque réside dans la formation d’une coalition réunissant des Etats dont les positions à l’égard des Etats-Unis, d’Israël et de l’Iran divergent, mais qui partagent un intérêt commun : empêcher que les voies de communication maritimes ne deviennent un instrument permanent de chantage.
Si l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, Bahreïn, Oman, l’Egypte et les principaux importateurs asiatiques concluent que des concessions limitées ne font qu’encourager de nouvelles crises, l’isolement diplomatique de l’Iran s’accentuera.
L’escalade maitrisée fonctionne tant que les Etats environnants considèrent les négociations comme moins couteuses que la résistance. Elle cesse de fonctionner dès qu’ils estiment que les concessions permanentes sont plus onéreuses qu’une réponse collective.
La leçon de 1988 : une guerre dosée reste rarement sous contrôle
L’Iran a déjà tenté d’utiliser les voies maritimes comme instrument de pression pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak.
En 1987 et 1988, les Etats-Unis ont mené l’opération Volonté ferme, la plus vaste opération d’escorte de convois maritimes organisée depuis la Seconde Guerre mondiale, afin de protéger des pétroliers koweïtiens placés sous pavillon américain.
Après que la frégate américaine Samuel B. Roberts eut heurté une mine iranienne, Washington a lancé, le 18 avril 1988, l’opération Mante religieuse, infligeant de lourdes pertes à la flotte iranienne et aux infrastructures maritimes du pays.
Pour Téhéran, la principale leçon était double. D’une part, la menace contre la navigation oblige effectivement les grandes puissances à participer aux négociations et à consacrer des ressources considérables à la protection des routes commerciales.
D’autre part, une seule erreur, une seule mine ou une seule attaque faisant des victimes américaines peut provoquer une riposte capable de détruire toute l’échelle d’escalade soigneusement construite.
La tactique actuelle semble plus prudente que celle de la fin des années 1980. L’Iran combine missiles côtiers, appareils sans pilote, inspections, avertissements, règles de passage ambiguës et actions menées par des groupes alliés.
La responsabilité est répartie entre le Corps des gardiens de la révolution islamique, les forces régulières, les houthistes et les formations irakiennes. Cette dispersion rend plus difficile la désignation d’une cible unique pour les représailles.
La complexité technologique n’élimine cependant pas le hasard politique. Plus le nombre d’acteurs, de systèmes d’armes et de zones de conflit augmente, moins Téhéran exerce un contrôle réel sur l’enchainement des événements.
Un appareil sans pilote peut dévier de sa trajectoire, un commandant local peut outrepasser ses ordres, un groupe allié peut agir en fonction de ses propres intérêts et les services de renseignement américains peuvent attribuer par erreur une attaque à l’Iran.
La guerre maitrisée cesse alors d’être un système de contrôle pour devenir un système de probabilités.
Quatre scénarios : accord, épuisement, coalition ou explosion
Premier scénario : un accord maritime accompagné d’un allègement limité des sanctions
Oman ou un autre médiateur parvient à établir un régime temporaire de passage dans lequel l’Iran obtient un rôle politiquement acceptable dans la protection de la sécurité maritime, sans recevoir le droit officiel de bloquer les navires ou d’imposer des paiements obligatoires.
Les Etats-Unis débloquent une partie des avoirs iraniens, assouplissent les restrictions pétrolières et mettent fin aux frappes. Il s’agit de l’issue la plus rationnelle, mais elle obligerait les deux parties à renoncer à leurs exigences maximalistes publiquement proclamées.
Pour Téhéran, il est essentiel de présenter un tel accord comme la reconnaissance de son statut régional, et non comme le résultat des pressions américaines. Washington devra au contraire démontrer que la liberté de navigation a été rétablie sans paiement d’un tribut politique à l’Iran.
Concilier ces deux impératifs est extrêmement difficile, mais pas impossible. Des formulations relatives à une coopération technique, maritime ou environnementale pourraient dissimuler le véritable compromis politique.
Deuxième scénario : une guerre maitrisée de longue durée
Les frappes se poursuivent par vagues, le détroit d’Ormuz fonctionne de manière irrégulière, les houthistes attaquent périodiquement des installations saoudiennes et le prix du pétrole fluctue dans une large fourchette.
Reuters a cité une estimation selon laquelle le pétrole brut de référence de la mer du Nord pourrait évoluer à court terme entre 80 et 100 dollars le baril. L’Iran conserve ses moyens de pression, mais son économie continue de se désagréger, tandis que les Etats-Unis épuisent leurs missiles d’interception, leurs ressources financières et leur capital politique.
Ce scénario peut durer beaucoup plus longtemps que ne le prévoient les deux camps. Aucun n’obtient suffisamment de résultats pour proclamer sa victoire, mais chacun craint qu’une diminution de la pression ne soit interprétée comme un signe de faiblesse.
La guerre devient alors un système qui s’entretient lui-même, dans lequel les frappes ne visent plus à atteindre un objectif précis, mais simplement à éviter la défaite.
Troisième scénario : la formation d’une vaste coalition de contrainte
L’Arabie saoudite et les Etats-Unis élargissent leurs opérations conjointes. Les pays arabes mettent à disposition leurs infrastructures, leurs renseignements et leurs moyens de défense antiaérienne, tandis qu’une coalition maritime commence à escorter systématiquement les navires et à frapper les dispositifs de lancement, les ports et les installations des alliés de l’Iran.
Dans ce cas, Téhéran pourrait perdre son principal avantage : la possibilité de diviser ses adversaires et de contraindre chacun d’eux à rechercher un accord séparé.
La participation des principaux importateurs asiatiques serait particulièrement dangereuse pour l’Iran. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud ne souhaitent ni une victoire américaine ni une victoire iranienne. Leur priorité est la prévisibilité des approvisionnements. S’ils considèrent Téhéran comme la principale source d’instabilité, les possibilités diplomatiques de l’Iran se réduiront brutalement.
Quatrième scénario : une explosion régionale incontrôlée
Une attaque majeure contre une base américaine, un centre pétrolier saoudien, une infrastructure gazière qatarienne ou un navire transportant des passagers provoque une campagne massive contre le secteur énergétique iranien, les dirigeants du pays et les forces balistiques restantes.
L’Iran riposte dans l’ensemble de la région, tandis que les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont de fait fermés.
Aucun des acteurs ne souhaite ce scénario, mais chaque nouvel épisode d’escalade dosée le rend plus probable.
Plus la guerre limitée se prolonge, plus il devient probable que son issue soit déterminée non par un projet stratégique, mais par une frappe accidentelle, une erreur technique ou la décision d’un commandant de rang intermédiaire.
L’Iran a transformé sa faiblesse en droit de veto, mais un droit de veto n’est pas encore une victoire
La stratégie de Téhéran n’est pas irrationnelle. Face à la supériorité militaire des Etats-Unis et d’Israël, l’Iran ne peut obtenir une victoire par des moyens classiques.
Il déplace donc le conflit vers un terrain où le volume du produit intérieur brut, le nombre d’avions et la précision des bombes ne garantissent aucun résultat automatique. Il ne s’attaque pas directement à la puissance de l’adversaire, mais à sa patience, à la discipline de ses coalitions, aux marchés de l’assurance, au calendrier électoral et à la dépendance de l’économie mondiale envers d’étroits corridors maritimes.
Jusqu’à présent, cette stratégie produit des résultats. L’Iran demeure au centre du jeu diplomatique malgré la destruction de ses infrastructures. Ses revendications sont discutées malgré la contraction de son économie. Son autorité sur le détroit est contestée sur le plan juridique, mais prise en compte dans la réalité.
Même ses adversaires sont contraints de se demander quelles conditions Téhéran jugera acceptables.
Mais ce levier se consume entre les mains de celui qui l’utilise. Chaque jour de crise augmente non seulement le prix que le monde paie à cause de l’Iran, mais aussi celui que l’Iran doit payer pour conserver la possibilité de présenter la facture.
L’inflation, la destruction des chaines de production, la perte de personnel qualifié, la dépendance envers le Corps des gardiens de la révolution islamique, le mécontentement de la population et le renforcement de la coalition régionale ne disparaissent pas simplement parce que le pétrole devient plus cher.
Téhéran tente de vendre au monde une protection contre l’incendie tout en entretenant les flammes aux deux portes maritimes de la région. Ce modèle peut lui procurer des concessions tant que l’incendie demeure limité. Mais si le feu embrase l’ensemble du Moyen-Orient, l’Iran ne sera plus le maitre de la crise. Il en deviendra la première victime et la plus épuisée.
La principale erreur des dirigeants iraniens ne réside peut-être pas dans une sous-estimation de la puissance militaire américaine. À Téhéran, cette puissance est parfaitement comprise.
Le véritable danger se trouve ailleurs : dans la conviction que l’escalade peut être indéfiniment mesurée, dosée et interrompue sur ordre.
L’histoire du détroit d’Ormuz démontre le contraire. Dans l’étroit passage séparant la contrainte de la catastrophe, il n’existe aucune voie de circulation sure.