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Teheran ne frappe plus la ou l’explosion est la plus spectaculaire et l’effet televisuel le plus fort. Il agit avec plus de froideur: il cherche les maillons faibles du systeme de securite americain dans le golfe Persique et exerce sa pression precisement sur eux. Bahrein et le Koweit ne sont pas devenus des cibles accidentelles pour l’Iran, mais des instruments commodes dans son grand jeu contre Washington. Une frappe contre eux est suffisamment douloureuse pour afficher la force, semer la peur sur les marches, porter atteinte a la confiance dans les garanties americaines et pousser les allies des Etats-Unis a l’inquietude. Mais elle reste encore insuffisante pour declencher automatiquement une guerre totale.

C’est la que reside la nouvelle logique de Teheran: ne pas briser la region d’un seul coup, mais l’ebranler methodiquement, en obligeant chaque capitale du Golfe a se demander si les Americains viendront a son secours au moment ou les missiles voleront deja dans sa direction.

La guerre dans le golfe Persique est entree dans sa phase la plus dangereuse non pas lorsque des milliers de missiles et de drones traversaient la region. Le stade le plus inquietant a commence plus tard, apres le cessez-le-feu du 8 avril, lorsque, formellement, une pause aurait du s’installer, mais qu’en pratique l’Iran a change de tactique. Au lieu de frapper les centres economiques les plus visibles, il a commence a exercer une pression systematique sur ceux qui sont assez importants pour les Etats-Unis, mais pas assez proteges politiquement pour qu’une attaque contre eux provoque automatiquement une riposte ecrasante.

C’est precisement pour cette raison que Bahrein et le Koweit se sont retrouves au centre de la nouvelle strategie iranienne. Non parce qu’ils seraient plus puissants que l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou le Qatar. C’est meme l’inverse. Ils sont devenus des cibles commodes parce qu’ils se situent dans une zone intermediaire dangereuse: trop importants pour l’architecture militaire americaine pour que des frappes contre eux soient un geste vide, mais trop petits pour que Washington risque a chaque fois une guerre totale avec l’Iran.

C’est la l’essence du jeu iranien actuel: infliger de la douleur, mais de maniere dose; montrer sa force, mais sans franchir le seuil au-dela duquel les Etats-Unis seraient contraints de repondre sans hesitation; detruire la confiance dans les garanties americaines, mais sans offrir a l’adversaire un pretexte commode pour une grande campagne militaire. Teheran n’attaque plus seulement des objectifs. Il attaque la logique meme de la securite dans le golfe Persique.

Les petites monarchies sous une forte pression

Apres les frappes des Etats-Unis et d’Israel contre l’Iran a la fin du mois de fevrier, les Etats du Conseil de cooperation des Etats arabes du Golfe se sont retrouves en premiere ligne d’une guerre qu’ils n’avaient ni declenchee ni souhaitee. Le cessez-le-feu formel du 8 avril et le memorandum d’entente qui a suivi n’ont pas stabilise la region. Au contraire, ils ont cree une nouvelle zone grise: la guerre semblait terminee, mais les attaques continuaient; la diplomatie paraissait relancee, mais les missiles et les drones restaient des instruments de negociation.

Avant le cessez-le-feu, la logique des frappes iraniennes etait plus directe. Teheran cherchait a provoquer un chaos economique maximal, a frapper les chaines mondiales de l’energie et du commerce, a pousser les acteurs exterieurs a exiger une desescalade. C’est pourquoi, selon les donnees citees, pres de la moitie des plus de sept mille missiles et drones tires par l’Iran contre les pays du Golfe entre fevrier et juin ont vise les Emirats arabes unis. C’etait une frappe contre le centre commercial le plus connecte et le plus mondialise de la region.

Apres avril, l’objectif a change. L’Iran n’avait plus besoin de briser a tout prix le rythme economique de l’ensemble du Golfe. Il devait prouver qu’il n’etait pas brise, que le cessez-le-feu n’etait pas une capitulation, que sa capacite militaire demeurait intacte et que sa position de negociation pouvait etre appuyee par la force. Pour cette mission, les Emirats arabes unis etaient une cible trop importante: une nouvelle frappe massive contre eux aurait pu provoquer une reaction internationale plus dure. L’Arabie saoudite etait encore plus risquee. Le Qatar et Oman conservaient longtemps une valeur diplomatique supplementaire pour Teheran. Bahrein et le Koweit, en revanche, se sont reveles etre des objets presque ideaux de pression selective.

Les deux Etats sont petits par leur territoire et leur population. Tous deux dependent du detroit d’Ormuz et des communications maritimes. Tous deux se trouvent entre des voisins plus puissants et sont constamment obliges de compenser leur vulnerabilite par des garanties exterieures. Le Koweit a deja connu la catastrophe de 1990, lorsque l’invasion irakienne a montre qu’un petit Etat petrolier depourvu de parapluie exterieur efficace pouvait etre detruit comme sujet independant en quelques jours. Bahrein porte un risque different, mais non moins aigu: une sensibilite confessionnelle interne liee a l’existence d’une importante population chiite et aux accusations recurrentes adressees a l’Iran de vouloir utiliser ce facteur pour faire pression sur Manama.

L’Iran comprend cette vulnerabilite. Dans ses calculs, Bahrein et le Koweit ne sont pas de simples points sur la carte. Ce sont des capteurs politiques de la fiabilite americaine. Si Washington se tait apres les frappes contre eux, toute la region en tire une conclusion: les garanties americaines sont devenues selectives. Si Washington repond, Teheran obtient la possibilite de montrer que les Etats-Unis sont de nouveau entraines dans une guerre qu’ils cherchent a eviter.

Bahrein a choisi la fermete le Koweit la prudence aucun des deux n’a ete protege

Le principal paradoxe de la crise actuelle tient au fait que Bahrein et le Koweit ont mene des politiques presque opposees a l’egard de l’Iran, mais ont abouti a la meme vulnerabilite.

Bahrein s’est toujours situe sur l’aile dure de la politique arabe vis-a-vis de Teheran. Il a rejoint les accords d’Abraham en 2020, s’est rapproche d’Israel et, avant la guerre, restait le seul Etat du Golfe sans ambassade a Teheran. En decembre 2023, Bahrein est devenu le seul pays arabe a rejoindre publiquement l’operation Gardien de la prosperite, une initiative occidentale visant a contrer les attaques des houthistes en mer Rouge. Pour l’Iran, cela faisait depuis longtemps de Manama non pas seulement un partenaire americain, mais une partie de l’architecture que Teheran considere comme dirigee contre lui.

Le Koweit, au contraire, a traditionnellement agi avec davantage de prudence. Il s’est efforce de maintenir des canaux avec l’Iran, de developper des liens politiques et economiques pragmatiques et d’eviter un rapprochement demonstratif avec Israel. Plus encore, l’ancien parlement koweitien avait adopte des lois criminalisant meme les contacts indirects avec des Israeliens. En mai, apres le lancement par l’administration du president des Etats-Unis Trump de l’operation infructueuse Projet Liberte visant a ouvrir le detroit d’Ormuz, le Koweit avait meme ferme temporairement son espace aerien aux Etats-Unis.

La logique etait claire: Bahrein cherchait la securite dans un arrimage dur a Washington et a ses partenaires regionaux; le Koweit la cherchait dans la prudence, l’equilibre et la reduction des irritants pour Teheran. Mais les frappes iraniennes ont montre les limites des deux strategies. La ligne dure n’a pas sauve Bahrein. La prudence n’a pas protege le Koweit.

C’est une lecon fondamentale pour tout le Golfe. L’Iran ne recompense pas automatiquement la moderation et ne punit pas necessairement la seule confrontation. Il choisit ses cibles non selon une echelle morale ni selon l’etiquette diplomatique. Il choisit les points ou une frappe produit l’effet politique maximal au risque minimal d’une grande punition.

Bahrein et le Koweit sont devenus de tels points non a cause de leurs erreurs, mais a cause de la faiblesse systemique de l’ordre regional. Aucun des deux ne peut contenir l’Iran par ses propres moyens. Or le sens de la presence americaine et celui du Conseil de cooperation consistent precisement a eviter que les petits Etats ne se retrouvent seuls face a une grande puissance regionale. S’ils se retrouvent tout de meme seuls, alors le probleme n’est ni a Manama ni a Koweit. Le probleme se trouve dans la construction meme de la securite.

Le parapluie americain prend l’eau

Pour Bahrein et le Koweit, les garanties americaines ne sont pas une formule diplomatique abstraite. Les deux pays ont le statut d’allies majeurs des Etats-Unis hors Organisation du traite de l’Atlantique Nord. En 2023, Bahrein a signe avec les Etats-Unis l’Accord global d’integration securitaire et de prosperite, un accord ressemblant a un pacte de securite taille sur mesure. Le territoire bahreini accueille un element naval essentiel de la presence militaire americaine dans la region. Le Koweit demeure l’un des principaux noeuds de la logistique militaire americaine depuis la guerre de 1991 et les campagnes ulterieures en Irak.

C’est pourquoi l’absence de reaction dure des Etats-Unis aux attaques iraniennes repetees apres le cessez-le-feu n’a pas ete un retard technique, mais un signal politique. Washington condamnait les frappes sur le plan rhetorique, mais ne passait pas longtemps a des actions capables de modifier les calculs de Teheran. Pour les allies, c’est le pire scenario: les garanties existent sur le papier, les bases existent physiquement, les accords sont signes, mais l’adversaire continue de tester le systeme et ne recoit pas de punition immediate.

L’administration du president des Etats-Unis Trump s’est retrouvee prise au piege de sa propre strategie. D’un cote, Washington ne peut permettre a l’Iran de frapper impunement ses allies, car cela detruit la reputation americaine non seulement dans le Golfe, mais aussi dans d’autres regions, de l’Asie de l’Est a l’Europe. De l’autre, chaque reponse militaire americaine accroit le risque d’une nouvelle grande guerre que les Etats du Golfe eux-memes cherchent a eviter, puisque ce sont eux qui paieraient les premiers le prix de ses consequences economiques et infrastructurelles.

C’est precisement la-dessus que joue l’Iran. Il augmente progressivement les mises. Apres la reponse americaine tardive de la mi-juillet, Teheran a intensifie ses attaques non seulement contre Bahrein et le Koweit, mais aussi contre le Qatar, Oman et la Jordanie. C’est la meme strategie de coercition selective, mais a un degre superieur d’escalade. L’Iran elargit la geographie de la pression, mais le fait de telle maniere que Washington conserve a chaque fois la tentation de ne pas repondre trop fortement.

En realite, Teheran dicte le rythme du conflit. Il decide ou aura lieu la prochaine frappe, quel allie des Etats-Unis sera soumis a la pression, jusqu’ou il est possible d’aller sans provoquer une campagne totale. Pour une superpuissance, c’est une position extremement inconfortable: formellement, les Etats-Unis sont plus forts, mais l’initiative operationnelle appartient a l’adversaire.

Ormuz comme caisse enregistreuse de la guerre

Dans ce contexte, la metamorphose de la politique americaine concernant le detroit d’Ormuz est particulierement revelatrice. Le president des Etats-Unis Trump a d’abord annonce son intention d’imposer de lourds prelevements a toute la navigation commerciale passant par le detroit, en pratique une taxe de vingt pour cent pour la protection americaine. Puis, moins de vingt-quatre heures plus tard, il a renonce a cette idee sous la pression des dirigeants des pays du Golfe, des organisations internationales et des compagnies maritimes.

L’idee elle-meme etait explosive. Pendant des mois, Washington avait explique la poursuite de la guerre par le fait que l’Iran cherchait a controler Ormuz, a imposer un paiement pour le passage et a transformer le detroit en instrument de chantage contre l’economie mondiale. Apres cela, le president americain a, en realite, propose sa propre version de la meme logique: si les Etats-Unis assurent la securite, les pays riches doivent payer.

Selon les estimations, une taxe de vingt pour cent aurait pu rapporter environ deux cent quarante millions de dollars par jour. Pour la Maison-Blanche, cela ressemblait a une transaction: la securite en echange d’argent, la puissance militaire comme service payant, le detroit comme point geopolitique de perception d’un droit de passage. Pour les Etats du Golfe, cela ressemblait a autre chose: Washington commencait a commercialiser le systeme meme de securite pour lequel ils paient deja depuis des decennies sur les plans politique, financier, energetique et militaire.

Le revirement de Trump a ete rapide. Il a declare qu’il remplacerait la redevance de remboursement des Etats-Unis de vingt pour cent par des accords commerciaux et d’investissement que les pays du Golfe concluraient avec les Etats-Unis. Autrement dit, la taxe disparaissait, mais la logique demeurait: la protection americaine devait etre convertie en obligations economiques de la part des partenaires.

Une telle approche renforce les doutes des allies. Auparavant, la presence americaine dans le Golfe etait presentee comme une necessite strategique: protection des flux energetiques, dissuasion de l’Iran, stabilite de l’economie mondiale, securite des allies. Desormais, elle ressemble de plus en plus a un objet de marchandage. Cela ne signifie pas que les Etats-Unis s’en vont. Au contraire, le Commandement central des Etats-Unis a entame une nouvelle serie de frappes contre des objectifs iraniens lies a la capacite de Teheran d’attaquer des navires dans le detroit. Le blocus de l’Iran a ete retabli. Mais l’imprevisibilite meme de la ligne americaine est devenue un facteur de risque.

Pour l’Iran, c’est un cadeau. Teheran peut dire a ses voisins: les Etats-Unis ne vous protegent pas comme des allies, ils vous presentent une facture. Il peut dire a sa population: Washington veut controler le petrole et les voies maritimes. Il peut dire aux acteurs internationaux: la crise d’Ormuz n’est pas provoquee seulement par l’Iran, mais aussi par la politique de force americaine.

L’economie de la peur quand les missiles frappent la notation de credit

Les frappes contre Bahrein et le Koweit n’ont pas seulement une dimension militaire. Leur veritable cible est l’economie de la confiance. Les monarchies petrolieres ne vivent pas seulement de leurs reserves de matieres premieres, mais aussi de leur reputation de fiabilite: exportations stables, ports proteges, aeroports en fonctionnement, tarifs d’assurance previsibles, notations de credit, plans d’investissement, corridors de transport.

Lorsqu’un drone frappe un aeroport ou qu’un missile menace un terminal petrolier, le dommage ne se limite pas a l’objectif detruit. Les assurances commencent a rencherir. Les armateurs recalculent les routes. Les investisseurs exigent une prime de risque. Les agences de notation observent non seulement les indicateurs budgetaires, mais aussi la capacite de l’Etat a garantir la continuite de l’economie. C’est precisement pour cela qu’il est possible de frapper Bahrein et le Koweit de maniere limitee, mais douloureuse.

En avril, Moody’s a abaisse la perspective de la note de Bahrein de stable a negative. Le meme mois, selon les donnees citees, le Koweit s’est retrouve pour la premiere fois depuis la guerre de 1990 dans une situation d’exportations petrolieres nulles. Meme si de tels episodes sont de courte duree, leur effet politique est immense. Pour un Etat petrolier, une exportation nulle n’est pas seulement un indicateur economique. C’est une atteinte a la fonction fondamentale de l’Etat comme fournisseur d’energie, de revenus et de stabilite.

L’Iran n’a pas necessairement besoin de detruire l’economie du Koweit ou de Bahrein. Il lui suffit d’obliger les marches a douter de leur protection. Il suffit de montrer qu’une base americaine a proximite ne garantit pas l’inviolabilite. Il suffit de transformer chaque nouvelle journee en question: y aura-t-il une attaque aujourd’hui, l’espace aerien sera-t-il ferme, le navire passera-t-il, l’avion decollera-t-il, la couverture d’assurance sera-t-elle maintenue?

C’est ainsi que fonctionne une guerre sous le seuil de la grande guerre. Elle offre rarement l’image eclatante d’une victoire, mais elle ronge progressivement la volonte, la confiance et la stabilite financiere.

Le Conseil de cooperation est devenu un conseil de l’inquietude

Une question tout aussi grave se pose: l’absence de reaction consolidee au sein meme du Conseil de cooperation des Etats arabes du Golfe. Avant le cessez-le-feu, les attaques iraniennes contre les pays de la region suscitaient un sentiment de menace commune. Tous comprenaient que si un port brulait chez l’un, le prochain pouvait etre chez le voisin; que si des missiles visaient un aeroport, les primes d’assurance augmentaient pour tous; que si Ormuz devenait une zone de guerre, tout le Golfe perdait.

Apres avril, cette solidarite est devenue moins evidente. Dans la region, des discussions ont commence a circuler sur la possibilite que certains Etats cherchent leurs propres arrangements informels avec l’Iran et ses allies. Il n’existe pas de preuves solides en ce sens, mais le seul fait que de tels soupcons puissent apparaitre montre deja la profondeur de la defiance. Teheran sait precisement travailler avec ce type de fissures.

Pour l’Iran, le modele ideal n’est pas une guerre totale contre toutes les monarchies du Golfe, mais une pression differenciee: parler avec les uns, effrayer les autres, epargner temporairement les troisiemes, utiliser les quatriemes comme cible de demonstration. C’est ainsi qu’apparait une version regionale de l’ancienne logique imperiale: diviser les risques, briser la reaction collective, forcer chaque capitale a penser d’abord a elle-meme.

Mais la geographie du Golfe ne permet pas de vivre longtemps dans un regime de salut individuel. Bahrein et le Koweit ne sont pas isoles de leurs voisins. Les frappes contre eux se repercutent sur les routes, les prix, les assurances, les investissements, le trafic aerien et les calculs militaires de toute la region. L’elargissement des attaques au Qatar et a Oman, ainsi que les frappes contre des navires battant pavillon emirien et saoudien, montrent qu’un conflit limite ne reste pas limite simplement parce que les diplomates le souhaitent.

Dans de telles conditions, tout accord bilateral conclu par une monarchie avec l’Iran ressemble a une tentative de coller un pansement sur une artere ouverte. Il peut reduire temporairement le risque pour une capitale, mais il ne change pas la realite strategique: tant que Teheran peut choisir les maillons faibles sans recevoir de reponse collective, tous restent vulnerables.

Le front saoudien et le facteur houthi

Parallelement aux frappes contre Bahrein et le Koweit, la direction yemenite se ranime. Les houthistes ont lance une attaque de missiles et de drones contre l’aeroport international d’Abha, en Arabie saoudite, la plus importante attaque de ce type depuis quatre ans. La direction houthie a presente cette operation comme une reponse a la frappe contre l’aeroport de Sanaa, laquelle, selon le gouvernement yemenite internationalement reconnu, visait a empecher l’atterrissage d’un avion iranien transportant des representants houthistes.

Cet episode importe moins par lui-meme que par sa place dans le tableau general. Si l’Arabie saoudite est de nouveau entrainee dans une confrontation directe avec les houthistes, la guerre avec l’Iran cesse d’etre une serie de frappes ponctuelles et se transforme en crise regionale multicanale. Ormuz, la mer Rouge, le front yemenite, les bases americaines, les aeroports du Golfe, les petroliers et les terminaux energetiques commencent alors a former un seul systeme de pression.

Pour Riyad, cela est particulierement sensible. Ces dernieres annees, le prince heritier Mohammed ben Salmane a tente de sortir l’Arabie saoudite de l’etat de mobilisation militaire permanente autour du Yemen, afin de se concentrer sur Vision 2030, les investissements, les megaprojet, le secteur technologique et la transformation du royaume en centre d’une nouvelle economie regionale. Le retour des frappes houthies contre des objectifs saoudiens brise cette trajectoire. Il replace la securite au-dessus du developpement.

Pour les Etats-Unis, c’est egalement un probleme. Si l’Arabie saoudite exige un soutien militaire et diplomatique americain plus actif, Washington sera contraint de repartir ses ressources entre la protection d’Ormuz, la dissuasion de l’Iran, le soutien aux petits allies, les frappes contre les infrastructures iraniennes et la stabilisation du front yemenite. C’est exactement cette surcharge sur laquelle Teheran peut compter.

Pourquoi l’instabilite controlee sert les interets de l’Iran

A premiere vue, la strategie iranienne est risquee. Les frappes contre les allies des Etats-Unis, les attaques contre la navigation, la pression exercee sur les petites monarchies, l’implication des houthistes: tout cela peut entrainer une reponse de grande ampleur. Mais Teheran, a en juger par la dynamique actuelle, part d’un autre calcul: les Etats-Unis et les pays du Golfe craignent une grande guerre davantage que l’Iran ne craint des frappes de riposte limitees.

Cela ne signifie pas que l’Iran veuille une escalade totale. C’est plutot l’inverse. Son objectif est l’instabilite controlee. Elle permet de renforcer sa position de negociation, de montrer a son opinion publique sa capacite de resistance, de prouver a ses allies et a ses relais que le centre de la resistance reste vivant, et de rappeler a ses voisins qu’aucune securite n’est possible sans prise en compte des interets de Teheran.

L’instabilite controlee sert egalement l’Iran parce qu’elle met en evidence les divergences entre les Etats-Unis et les pays du Golfe. Washington pense en termes de frappes, de blocus, de droits de passage, de liberte de navigation et de reputation militaire. Les monarchies du Golfe pensent a la survie des infrastructures, a la continuite des exportations, au climat d’investissement, aux liaisons aeriennes, aux primes d’assurance, a la stabilite interieure et au risque de tensions sociales. Leurs interets se croisent, mais ne coincident pas totalement.

Lorsque Trump propose de faire payer le passage par Ormuz, puis renonce a cette idee sous la pression de ses partenaires, cela ne demontre pas la force de la strategie americaine, mais sa nervosite. Lorsque les Etats-Unis repondent tardivement et selectivement aux attaques iraniennes, cela ne dissuade pas Teheran, mais lui apprend a doser plus precisement la violence. Lorsque le Conseil de cooperation ne forme pas un mecanisme collectif de reponse ferme, l’Iran obtient un espace de manoeuvre.

La principale force de Teheran aujourd’hui ne reside pas dans le nombre de ses missiles. Elle reside dans sa capacite a lire les faiblesses de l’adversaire: la lassitude americaine face aux guerres, la peur du Golfe devant un choc economique, la concurrence entre les monarchies, la dependance du marche mondial a Ormuz et la reticence de toutes les parties a prononcer trop fort le mot guerre.

Ce que Washington perd

Pour les Etats-Unis, la crise autour de Bahrein et du Koweit est dangereuse non seulement a cause des pertes militaires ou du risque de hausse des prix du petrole. Elle detruit le modele meme de l’influence americaine. La puissance americaine dans le Golfe a toujours repose non seulement sur les porte-avions, les bases et les missiles, mais aussi sur la conviction qu’une alliance avec Washington reduit le risque pour ses partenaires. Si cette conviction s’affaiblit, toute l’architecture commence a changer de forme.

Bahrein et le Koweit posent une question desagreable: que signifie le statut d’allie majeur hors Organisation du traite de l’Atlantique Nord si l’adversaire peut mener des frappes repetees sans reponse immediate et dure? Que signifie un accord individuel de securite s’il ne modifie pas le comportement de l’Iran? Que signifie une base americaine si elle devient non pas un bouclier, mais un aimant a menaces?

Ces questions ne sont pas ecoutees uniquement a Manama et a Koweit. Elles le sont aussi a Riyad, Abou Dhabi, Doha, Mascate, Amman, Le Caire, Ankara, Seoul, Tokyo, Varsovie et Taipei. Toute incertitude americaine dans une region devient un argument pour reevaluer les risques dans une autre.

L’administration Trump tente de concilier l’inconciliable: conserver le statut de principal garant de la securite, transferer la charge financiere aux partenaires riches, eviter une grande guerre, ne pas paraitre faible, contenir l’Iran et negocier en meme temps. En theorie, cela peut ressembler a du pragmatisme. En realite, l’adversaire percoit cette combinaison comme de l’incoherence.

La strategie iranienne de coercition selective frappe precisement a cet endroit: dans l’intervalle entre la rhetorique americaine et la disposition americaine a en payer le prix.

Ce que les pays du Golfe doivent comprendre

Bahrein et le Koweit montrent que les strategies individuelles face a l’Iran sont epuisees. Ni la confrontation dure ni le dialogue prudent ne fonctionnent s’ils ne sont pas integres a un systeme collectif de defense. Chaque capitale peut avoir son propre style, ses propres canaux, ses propres lignes rouges, mais la dissuasion doit etre commune.

Pour le Conseil de cooperation, cela implique un choix difficile. La securite collective exige des concessions en matiere d’autonomie. Il faut coordonner les reactions, echanger le renseignement, integrer la defense antiaerienne et antimissile, unifier les protocoles de reaction aux crises, proteger les ports et les aeroports non comme des objectifs nationaux, mais comme les elements d’un systeme commun. Il faut definir a l’avance quelle frappe contre un Etat sera consideree comme une frappe contre tous, et quelle reponse politique, economique ou militaire suivra.

Sans cela, chaque pays tentera d’acheter pour lui-meme un silence temporaire. Mais le silence temporaire d’un voisin se paie souvent par le tonnerre chez un autre. L’Iran utilisera ces failles aussi longtemps que le cout des frappes selectives ne deviendra pas superieur a leur benefice.

Les Etats du Golfe ont trop longtemps vecu dans l’illusion que la richesse, les bases americaines, la flexibilite diplomatique et la modernisation technologique pouvaient remplacer une discipline strategique collective. Bahrein et le Koweit paient aujourd’hui cette illusion les premiers. Mais ils ne seront pas les derniers.

Conclusion le maillon faible a deja ete trouve

L’Iran n’a pas choisi Bahrein et le Koweit par hasard. Il a trouve le point faible du systeme regional de securite et a commence a appuyer precisement la ou la douleur est visible et ou la reponse n’est pas garantie. Ce n’est ni une vengeance chaotique ni une simple demonstration de force. C’est une politique de pression calculee, dans laquelle le missile devient un argument diplomatique, le drone un instrument de negociation, et le petit Etat un test de fiabilite pour une grande puissance.

Pour Washington, le danger tient au fait que chaque frappe sans reponse diminue le poids des garanties americaines. Chaque reponse tardive augmente le risque d’une grande guerre. Chaque brusque revirement sur Ormuz convainc les allies que les Etats-Unis peuvent transformer la securite en transaction, et les adversaires que la ligne americaine peut etre destabilisee.

Pour les pays du Golfe, la lecon est encore plus dure. On ne peut pas construire une securite durable si chacun negocie sa propre pause pendant que le voisin brule. On ne peut pas contenir l’Iran avec six strategies differentes si Teheran agit selon une seule logique. On ne peut pas considerer le parapluie americain comme eternel si son proprietaire promet la protection, exige une compensation et hesite au moment de repondre.

Bahrein et le Koweit ne sont pas devenus des victimes peripheriques de la crise, mais le symptome central d’une nouvelle epoque dans le Golfe. L’ancienne formule ne fonctionne plus: les Etats-Unis protegent, les monarchies paient, l’Iran est contenu, le petrole circule. Desormais, tout est plus complexe et plus dangereux. L’Iran a appris a frapper non pas le plus fort, mais le plus commode. Et un systeme dans lequel le maillon faible peut etre attaque sans punition collective n’est deja plus un systeme de securite. C’est une invitation a la prochaine frappe.