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Le changement de pouvoir a Budapest a mis fin a presque une decennie de guerre froide avec Kiev: le pret de quatre vingt dix milliards d’euros a ete debloque, l’argent et l’or confisques d’Oschadbank ont ete restitues, et le premier groupe thematique des negociations sur l’adhesion de l’Ukraine a l’Union europeenne a ete ouvert. Derriere la facade de la relance se cache un glissement moins visible. Peter Magyar n’a pas supprime le frein hongrois: il l’a deplace de la politique publique vers l’interieur meme de la procedure d’elargissement, en integrant l’accord sur les droits des minorites dans le cadre de negociation. L’ancien veto d’Orban etait un ennemi qu’il etait commode de nommer. Le nouveau mecanisme est un gardien de porte que l’on ne peut contourner et auquel il est presque impossible de reprocher quoi que ce soit.

Viktor Orban a tenu pendant dix ans l’integration europeenne de l’Ukraine en otage: vetos, portraits de Volodymyr Zelensky avec l’inscription « Danger » dans les rues des villes hongroises, fourgons blindes d’encaissement de la banque publique ukrainienne immobilises. En trois semaines, Peter Magyar a fait ce que son predecesseur n’avait pas reussi a accomplir en une decennie, et l’a presente comme une percee. Le paradoxe tient au fait que cette percee s’est revelee etre un piege joliment emballe. Le mur qu’Orban avait construit pendant des annees s’est effectivement effondre le 12 avril. A sa place s’est dresse un tourniquet, et la cle est restee a Budapest.

L’arrivee au pouvoir du parti Tisza a donne a Kiev une chance de relancer ses relations avec la Hongrie apres pres de dix ans d’hostilite ouverte. En deux mois, certaines choses ont reellement change en mieux. La seule question est de savoir si les deux capitales sauront profiter de cette fenetre, et surtout si elles le veulent vraiment. A en juger par les premiers pas du nouveau cabinet hongrois, la reponse est beaucoup plus prudente que les enthousiasmes des commentateurs bruxellois en juin.

Une guerre froide sans declaration

Au printemps encore, les relations entre Kiev et Budapest etaient presque purement destructrices. Le dirigeant hongrois de longue date avait transforme l’Ukraine et Zelensky personnellement en theme central de sa campagne pour les elections legislatives du 12 avril. La propagande proche du pouvoir, deja peu favorable a Kiev, diffusait des messages antiukrainiens par tous les canaux possibles. L’Ukraine etait accusee de vouloir entrainer la Hongrie dans la guerre, de provoquer la hausse des prix et des tarifs, de menacer l’independance hongroise. Dans les rues des villages hongrois, les portraits de Zelensky accompagnes de slogans du type « Nous ne le laisserons pas rire le dernier » etaient nettement plus visibles que les images d’Orban lui-meme.

La guerre verbale n’etait que la partie emergee de l’iceberg. La Hongrie d’Orban avait bloque l’octroi a l’Ukraine d’un pret europeen de quatre vingt dix milliards d’euros, des fonds d’une importance critique pour la stabilite financiere d’un pays en guerre. Bruxelles avait adopte une decision speciale exemptant Budapest de toute participation a cet emprunt, de sorte que le veto hongrois relevait du pur principe, non de l’argent. Le dirigeant hongrois promettait publiquement de ne pas permettre meme l’ouverture formelle, purement procedurale, des negociations d’adhesion de l’Ukraine a l’Union europeenne, et il a bloque cette decision pendant plus d’un an.

Quelques semaines avant le scrutin, Budapest est passe a un nouveau niveau d’escalade. Les forces de securite hongroises ont ostensiblement arrete sur leur territoire des vehicules d’encaissement appartenant a la banque ukrainienne Oschadbank et confisque leur cargaison: une importante somme en devises et des lingots d’or. Zelensky a qualifie cet acte de banditisme au niveau de l’Etat. Auparavant, le president ukrainien n’avait pas menage ses formules dures a l’egard d’Orban, allant un jour jusqu’a laisser entendre que des soldats des forces armees ukrainiennes pourraient rendre visite au premier ministre hongrois directement chez lui.

Kiev ne repondait pas seulement par des mots. Des interlocuteurs informes de medias occidentaux admettaient que le calendrier de reparation de l’oleoduc Droujba, endommage par des drones russes et par lequel la Hongrie recevait du carburant russe, avait ete etabli de maniere a ce que le pipeline ne reprenne pas avant le jour des elections hongroises. Le sens de la manoeuvre etait transparent: priver Orban de la possibilite de jouer la carte de Droujba au plus fort de la campagne. Le sujet ukrainien etait devenu si toxique dans l’espace informationnel hongrois que le principal adversaire d’Orban, le chef de l’opposition Tisza Peter Magyar, a prefere l’eviter totalement dans sa rhetorique electorale.

La sociologie ukrainienne enregistrait un processus symetrique. De plus en plus de citoyens ukrainiens percevaient Budapest comme un voisin inamical, voire comme le cheval de Troie de Moscou au sein de l’Union europeenne. Au printemps 2026, les relations bilaterales ressemblaient a une impasse dont aucune sortie n’etait visible sous l’ancien pouvoir hongrois.

Orban tombe, Kiev respire

Les elections du 12 avril se sont soldees par une defaite ecrasante du Fidesz. Le parti de Magyar a obtenu une majorite constitutionnelle: selon les resultats definitifs, plus de cent quarante sieges sur cent quatre vingt dix neuf avec 53,6 pour cent des voix, tandis que le Fidesz et ses allies reculaient a cinquante cinq sieges et 37,8 pour cent. Les seize annees de l’ere Orban ont pris fin en une seule soiree. Le premier ministre sortant a reconnu sa defaite des la nuit du depouillement, felicitant son adversaire. Le dirigeant de longue date s’est retrouve dans le role inhabituel du perdant pour la premiere fois depuis 2006.

Le 9 mai, Magyar a officiellement pris la tete du gouvernement: le Parlement l’a confirme par cent quarante voix contre cinquante quatre et une abstention. A ce moment-la, une partie des conflits les plus aigus entre Budapest et Kiev avait deja ete levee, et cela grace aux efforts du cabinet Orban lui-meme, presse avant son depart de fermer les dossiers toxiques.

Le degel a commence rapidement. Une semaine et demie apres les elections, Kiev a annonce la reparation du troncon endommage de Droujba; des que le petrole russe a recommence a circuler dans le pipeline, le gouvernement hongrois a debloque la decision relative au pret europeen destine a l’Ukraine. Le flux petrolier a ete retabli a la fin avril. Le 6 mai, Zelensky a annonce que la Hongrie avait restitue l’argent et l’or d’Oschadbank saisis en mars.

Quatre jours apres l’entree en fonctions de Magyar, la nouvelle ministre hongroise des affaires etrangeres, Anita Orban, a convoque l’ambassadeur de Russie a la suite d’une attaque aerienne massive contre l’Ukraine, dont plusieurs cibles se trouvaient dans la region frontalieres de Transcarpatie. La demarche a ete qualifiee de sans precedent: l’ancien pouvoir ne s’etait jamais permis un tel geste a l’egard de Moscou. Le 20 mai, le ministre ukrainien des affaires etrangeres Andrii Sybiha a annonce le lancement de consultations bilaterales d’experts sur les droits des minorites nationales. La machine des relations, immobilisee depuis des annees par un frein a main, s’est soudain mise en mouvement.

Le noeud transcarpatique que dix ans n’ont pas suffi a defaire

La question des minorites est traditionnellement consideree comme le sujet le plus explosif des relations ukraino hongroises. En Transcarpatie, dont une partie a appartenu pendant des siecles a la couronne hongroise, vit de maniere compacte une communaute hongroise. Les estimations de sa taille actuelle divergent: une partie importante des Hongrois ethniques a quitte l’Ukraine pour la Hongrie apres le debut de la guerre a grande echelle. Budapest avance le chiffre d’environ cent mille personnes; le nombre reel de residents sur le territoire ukrainien est aujourd’hui, a en juger par la dynamique migratoire, sensiblement plus faible, mais il s’agit en tout etat de cause de dizaines de milliers de personnes.

La protection des droits linguistiques et culturels des compatriotes est une priorite pour tout gouvernement hongrois, et il existe dans le pays un consensus national sur ce point. Du cote ukrainien, apres la Crimee et le Donbass, le pouvoir reagit avec une extreme sensibilite a toute influence culturelle et informationnelle de pays voisins sur ses citoyens. C’est la collision de ces deux logiques qui a engendre la crise.

Le point de depart a ete la loi sur l’education dans sa version de 2017, qui a elargi la sphere d’usage de la langue ukrainienne dans les ecoles et reduit les possibilites d’enseignement dans les langues des minorites. Budapest a critique le texte, et c’est a partir de ce moment que s’est amorce le grand effondrement des relations bilaterales. Bien que la loi n’ait jamais ete appliquee dans toute son ampleur dans les ecoles hongroises de Transcarpatie, la propagande d’Orban a fabrique pendant des annees l’image d’une Ukraine interdisant aux Hongrois transcarpatiques de parler leur langue maternelle. En Hongrie, cette image s’est profondement enracinee et s’est transformee en ressource electorale.

Orban avait presente a Kiev une liste de onze exigences relatives aux minorites comme condition de la levee du veto. Il n’a jamais reussi a defaire ce noeud. C’est pourquoi la declaration de Magyar au debut juin a resonne d’autant plus fort: son gouvernement aurait obtenu en quelques semaines un « accord global » garantissant les droits de la communaute hongroise en Ukraine. « En trois semaines, nous avons obtenu ce qu’Orban et son gouvernement n’ont pas reussi a obtenir en dix ans », formulait le nouveau premier ministre. La conclusion de cet accord, ajoutait-il, permet de lever le veto hongrois sur l’ouverture du premier des six groupes thematiques des negociations d’adhesion de l’Ukraine a l’Union europeenne.

Accord historique ou veto joliment emballe

Selon des sources bien informees, les consultations se sont deroulees autour de trois blocs: l’education, l’usage des langues des minorites dans la vie publique des regions et les droits politiques des minorites. A en juger par la declaration de Magyar sur les reseaux sociaux, ensuite pratiquement confirmee par des responsables ukrainiens, Kiev a accepte l’introduction du statut d’« ecole de minorite nationale », l’elargissement de l’usage des langues des minorites non seulement dans ces ecoles, mais aussi lors d’evenements sportifs, scientifiques et autres, ainsi que dans le processus electoral. S’y ajoutent la reproduction des enseignes, plaques et panneaux routiers dans les langues des minorites et l’usage de leur symbolique lors d’evenements officiels et etatiques.

Kiev n’a toutefois pas satisfait deux exigences serieuses de Budapest. La notion d’« autonomie culturelle » n’a pas ete integree dans la legislation ukrainienne, une formule aujourd’hui toxique en Ukraine et sans aucune chance de realisation; la partie hongroise, selon les informations disponibles, l’a compris. Kiev n’a pas non plus garanti a la minorite hongroise une representation au Parlement, une telle exigence n’ayant tout simplement pas de place dans le cadre du systeme electoral ukrainien.

Les resultats des accords doivent entrer dans le plan d’action gouvernemental pour la protection des droits des minorites, c’est a dire la liste des mesures que l’Ukraine est tenue d’adopter pour se conformer aux normes de l’Union europeenne. Une telle approche comporte deux consequences de longue portee, et toutes deux meritent d’etre examinees attentivement.

La premiere: les droits que Budapest a arraches pour les Hongrois de Transcarpatie seront automatiquement accordes aux autres minorites issues de pays de l’Union europeenne, Roumains, Polonais, Bulgares, Slovaques. Les Russes et les Bielorusses ne peuvent pas compter aujourd’hui sur un traitement similaire. La Hongrie a, en substance, joue le role de locomotive pour des interets qui n’etaient pas les siens, sans l’avoir vraiment prevu.

La seconde consequence est plus lourde. Une partie importante des accords exige une modification des lois ukrainiennes, et l’accord des deputes de la Rada n’est nullement garanti. Le ballon passe dans le camp du Bureau du president et du Cabinet des ministres: ce sont eux qui devront convaincre les parlementaires de voter les innovations, dont certaines provoqueront a coup sur des resistances en pleine guerre. L’echec de ce travail deviendra une vulnerabilite directe. Si l’Ukraine ne remplit pas les obligations inscrites dans le plan, la Hongrie obtiendra le droit legal de bloquer l’integration europeenne, non plus pour un motif artificiel, mais sur une base formellement irreprochable.

Un mecanisme integre a l’eurointegration elle meme

C’est ici que se trouve le principal changement que les titres enthousiastes de juin ont manque. Orban bloquait l’Ukraine depuis l’exterieur du processus, par un veto personnel, chaque fois politiquement couteux et visible. Magyar a integre le levier hongrois a l’interieur meme du mecanisme d’elargissement. L’accord bilateral sur les droits des minorites a ete incorpore au cadre de negociation, et cela modifie la nature de la dependance de Kiev envers Budapest.

La ministre hongroise des affaires etrangeres, Anita Orban, en a expose la logique de maniere parfaitement claire a Luxembourg: si l’Ukraine ne respecte pas l’accord, l’avancement de chaque groupe thematique est automatiquement suspendu. Autrement dit, le veto hongrois n’a disparu nulle part: il s’est legalise, automatise et dissous dans la procedure, au point de fonctionner desormais comme de lui meme, sans scandale public.

Magyar a, de fait, conserve le droit de bloquer l’ouverture de n’importe quel groupe thematique a n’importe quelle etape, s’il ne constate pas de progres sur les questions importantes pour la Hongrie. L’ancien frein etait brutal et bruyant. Le nouveau est silencieux, poli et beaucoup plus efficace, parce qu’il ne frappe pas la volonte politique de Bruxelles, mais la capacite de Kiev a reecrire ses propres lois sous pression exterieure et sous le feu.

Le 15 juin, les representants des vingt sept pays de l’Union europeenne ont officiellement ouvert la partie substantielle des negociations avec l’Ukraine: le premier groupe thematique, « Fondamentaux », lors de la conference intergouvernementale a Luxembourg. La Hongrie de Magyar n’a pas proteste. La victoire symbolique de Kiev paraissait incontestable. Trois jours plus tard, lors du sommet de l’Union europeenne du 18 juin, l’envers du decor est apparu: a l’insistance du premier ministre hongrois, le passage sur la possibilite d’une adhesion acceleree de l’Ukraine a ete retire du document final. Magyar n’a pas cache etre l’auteur de cette modification et l’a presentee comme la preuve de son efficacite: voila, selon lui, comment il faut agir, non pas en renversant les tables et en semant la peur, mais en obtenant un compromis. La Hongrie est devenue le seul pays de l’Union europeenne a ne pas signer la decision procedurale des ambassadeurs qui permettait d’accelerer la voie de negociation pour l’Ukraine et la Moldavie.

Le 14 juillet: un test de sincerite

Le tournant le plus recent est survenu apres le reflux de la premiere vague d’optimisme, et il fixe les accents plus durement que n’importe quelle declaration. Le 3 juillet, les pays de l’Union europeenne n’ont convenu de l’ouverture que d’un seul groupe thematique supplementaire, le sixieme, « Relations exterieures », avec une ceremonie formelle prevue le 14 juillet. Ce groupe est considere comme le moins conflictuel parmi ceux qui restent. Apres son ouverture, deux groupes sur six seront ouverts, tandis que quatre resteront fermes.

Kiev comptait ouvrir en juillet les six groupes d’un seul coup. Magyar jugeait cette perspective avec scepticisme, et son calcul s’est revele plus exact. La presidence irlandaise du Conseil de l’Union europeenne, entree en fonction le 1er juillet, a mise sur une approche graduelle: un groupe apres l’autre, au lieu d’une percee. La Pologne soutient elle aussi cette logique, en partie en raison de son propre refroidissement avec Kiev: le differend autour du nom donne a une unite militaire ukrainienne en l’honneur de l’UPA et la decision du president Karol Nawrocki de priver Zelensky de l’ordre de l’Aigle blanc ont empoisonne l’atmosphere entre Varsovie et Kiev. La Hongrie a cesse d’etre l’unique frein: elle a desormais des compagnons de route, ce qui donne a la prudence hongroise une couverture europeenne respectable.

Magyar, quant a lui, ne cesse de rappeler que Budapest est oppose a une adhesion acceleree de l’Ukraine. L’adhesion, selon lui, fera l’objet d’un referendum juridiquement contraignant en Hongrie, et seulement apres que Kiev aura cloture les trente trois chapitres de negociation, ce qui prendra, selon l’estimation du premier ministre hongrois, de dix a quinze ans. La formule sonne presque comme une douceur moqueuse: aucun « non », seulement « oui, mais pas maintenant et pas vite ». Le vote du 14 juillet fera partie de la reponse a la question de savoir ce que le nouveau dirigeant hongrois a reellement en tete, et les premiers signaux indiquent plutot un dosage minutieusement calcule qu’un revirement.

Pourquoi Magyar n’a pas encore Kiev en priorite

Les raisons de la retenue hongroise sont multiples, et elles sont toutes enracinees dans la politique interieure de Budapest, non dans l’attitude envers l’Ukraine en tant que telle. Magyar, presque novice selon les criteres hongrois, est au pouvoir depuis moins de deux mois et continue de construire son systeme de gouvernance. Attendre d’un tel cabinet une strategie ukrainienne coherente serait premature. L’expert hongrois en defense et securite, consultant principal de SVSD Consulting, Tamas Csiki Varga, le reconnait: il n’existe pas encore de vision claire de ce que le gouvernement veut exactement obtenir, et les ministeres concernes, du ministere des affaires etrangeres au ministere de la defense, traversent encore une phase de transformation.

L’Ukraine peut difficilement etre qualifiee de priorite du nouveau cabinet pour une autre raison. Magyar est absorbe par l’agenda interieur, et il ne s’agit pas seulement de construire une verticale post Orban. Le 15 juin, le Parlement a introduit dans la Constitution un amendement limitant la presence au poste de premier ministre a deux mandats de quatre ans; la norme s’applique retroactivement, rendant ainsi juridiquement impossible le retour d’Orban. A la fin juin, un paquet anticorruption au nom parlant, « Operation Purgatoire », a ete depose au Parlement; une partie de ses mesures exigera egalement une revision de la loi fondamentale. Le nouveau dirigeant est occupe a demonter l’heritage de son predecesseur, non a batir une politique orientale.

Le facteur de l’opinion publique joue egalement. Magyar comprend parfaitement que les annees de propagande orbanienne ont rendu l’Ukraine toxique pour l’electeur hongrois. Des gestes trop brusques en direction de Kiev sont risques pour son image, du moins tant qu’un nouveau champ informationnel n’aura pas ete forme. Ici, la prudence n’est pas un caprice, mais une assurance contre une sanction politique interieure.

Les vingt milliards qui comptent plus que l’Ukraine

En politique exterieure, Magyar a un dossier veritablement prioritaire, et ce n’est pas l’Ukraine. Il s’agit du deblocage des financements geles par Bruxelles pour la Hongrie, soit environ vingt milliards d’euros issus des fonds europeens. Sans ces moyens, la stabilite financiere du pays se fissure de toutes parts, tandis que toute la rhetorique victorieuse de Tisza reposait sur la promesse de « ramener Budapest en Europe » et de ramener l’argent europeen a Budapest.

Ce meme facteur, paradoxalement, joue en faveur de Kiev. Pour obtenir le deblocage et conserver les financements europeens, Budapest devra rester dans les limites du courant dominant europeen sur les questions de principe. Or, ce courant dominant exige aujourd’hui le lancement des negociations d’adhesion de l’Ukraine. Magyar, qu’il le veuille ou non, est donc contraint d’accompagner les decisions correspondantes, meme a dose minimale. La dependance a l’egard de l’argent bruxellois discipline le premier ministre hongrois plus surement que toutes les exhortations. C’est pourquoi le frein hongrois, selon toute vraisemblance, ralentira plutot qu’il n’arretera: un blocage total couterait trop cher a Budapest.

Le calcul de Kiev est sobre et limite. L’Ukraine se satisferait que les relations avec la Hongrie deviennent strictement pragmatiques, et que Budapest cesse de jouer le role de cheval de Troie de Moscou et de bloquer l’eurointegration pour des motifs artificiels, comme cela se produisait sous Orban. Diachouk definit avec precision l’etat actuel des choses: le passage d’une confrontation systemique a un pragmatisme conditionnel. L’hostilite active est derriere, un partenariat normal est devant et demeure pour l’instant hors d’atteinte, tandis que chaque pas exige des negociations separees et soigneusement calibrees.

Le piege de Berehove

L’episode de la rencontre personnelle entre les dirigeants merite une analyse particuliere: elle pourrait constituer un potentiel « feu vert », capable de signaler aux bureaucraties des deux pays qu’il faut vivre autrement. Des negociations fructueuses entre Magyar et Zelensky, qui dominent les systemes politiques de leurs pays respectifs, pourraient theoriquement ouvrir une nouvelle page: relancer les groupes de travail sectoriels qui, sous Orban, ne s’etaient pas reunis pendant des annees, et donner le ton a la restauration des relations. Les discussions sur une telle rencontre circulent dans les milieux politiques depuis plusieurs semaines.

C’est Magyar lui meme qui a le premier souleve le sujet. Avant meme son entree officielle en fonction, il a invite Zelensky a une rencontre debut juin a Berehove, en Transcarpatie, qualifiant cette ville de « majoritairement hongroise »; les interlocuteurs ukrainiens ont tendance a considerer cette formule comme quelque peu exageree. Du point de vue du protocole diplomatique, la proposition paraissait au minimum etrange: le dirigeant d’un Etat indiquait publiquement a celui d’un autre Etat le moment et le lieu d’une rencontre, tout en choisissant un point situe sur un territoire etranger. A Kiev, on a fait comprendre diplomatiquement que les details des rencontres bilaterales se coordonnent par des contacts bilateraux, et les negociations pleines et entieres n’ont finalement pas eu lieu en juin.

Le mobile de Magyar est transparent. A Berehove, centre informel de la communaute hongroise, il aurait eu belle allure devant des compatriotes reconnaissants, auxquels il aurait « arrache » a un Kiev recalcitrant le droit a leur langue maternelle. La valeur d’image d’une telle scene pour le nouveau premier ministre est evidente. Kiev, pour sa part, insiste: la premiere rencontre substantielle entre les dirigeants de deux Etats europeens suppose un niveau capital, non un centre de district. En marge du sommet de l’Union europeenne du 18 juin, les dirigeants se sont limites a une breve poignee de main, dont le premier ministre hongrois a publie la photo sur les reseaux sociaux; selon lui, la rencontre elle meme aura lieu tot ou tard. Parmi les lieux possibles sont cites Berehove, Kiev, Lviv, Budapest, ainsi qu’Oujhorod; comme option neutre, la partie ukrainienne est prete a examiner aussi un pays tiers en marge d’un forum international.

Aussi elevees que soient les attentes autour d’une rencontre entre les dirigeants, elle ne remplacera pas le travail systemique des professionnels aux echelons inferieurs. L’education doit etre negociee par les ministres de l’education, les minorites par les administrations competentes; les solutions s’elaborent dans les salles de negociation, non devant les microphones. L’Ukraine a deja connu cela avec Orban: apres les rencontres entre les ministres des affaires etrangeres Peter Szijjarto et Dmytro Kuleba, chacun sortait devant la presse avec sa propre version, souvent opposee, de ce qui avait ete obtenu. La repetition de ce scenario ramenerait les relations a leur point de depart. Une belle image de poignee de main peut creer l’illusion d’une percee la ou il n’y a pas de substance, et c’est la son danger.

Le facteur polonais: pourquoi Kiev a besoin de Budapest

Une question logique se pose: pourquoi Kiev tient il autant a la Hongrie, alors que les relations avec elle ont ete pendant des annees un champ de mines. La reponse se trouve dans l’arithmetique geopolitique. Sous Orban, l’infrastructure des liens bilateraux s’est degradee: les groupes de travail intergouvernementaux pouvaient ne pas se reunir pendant des annees, tandis que Budapest, sur les questions politiques, suivait le sillage de Moscou exactement jusqu’au point ou cela ne provoquait pas une rupture definitive avec Bruxelles. Restaurer cette infrastructure est avantageux pour Kiev pour des raisons tres eloignees de tout sentimentalisme.

L’Ukraine est interessee par un partenariat avec la Hongrie dans les transports et l’energie, d’autant plus que ses relations se degradent avec son plus grand voisin occidental, la Pologne. Varsovie, qui avait ete pendant des annees la principale arriere base logistique et militaire de Kiev, prend ses distances: le conflit autour de l’heritage de l’UPA et de la tragedie de Volhynie, les retraits reciproques de decorations d’Etat, la privation de Zelensky de l’ordre de l’Aigle blanc. Dans ce contexte, le couloir hongrois vers l’Europe acquiert pour Kiev un poids strategique qu’il n’avait pas auparavant. En temps de guerre, la diversification des routes n’est pas une question de commodite, mais de survie.

Les domaines potentiels de cooperation sont nombreux: agriculture, industrie de defense, construction, secteurs de reconstruction d’une economie sinistree. Tous ces projets ont toutefois besoin d’une impulsion politique venue du sommet des deux pyramides etatiques. Pour l’instant, cette impulsion n’existe pas: il n’y a qu’une communication degelée, mais prudente, entre deux capitales dont chacune calcule son interet et ne se presse pas de faire confiance a l’autre.

L’ennemi a ete remplace par un gardien

Le bilan de deux mois ramene a la lucidite autant que juin avait suscite l’enthousiasme. Orban etait un mur: opaque, bruyant, politiquement couteux a entretenir et donc vulnerable. Magyar est devenu un tourniquet: le passage est possible, mais le mecanisme reste entre ses mains, et il peut le verrouiller chaque fois que Kiev ne remplira pas des obligations exigeant de reecrire les lois ukrainiennes sous pression exterieure et sous les frappes de missiles. L’ancien veto etait un ennemi facile a nommer et sur lequel il etait commode de rejeter la faute devant Bruxelles. Le nouveau mecanisme est un gardien que l’on ne peut publiquement accuser de rien et qu’il est impossible de contourner, parce qu’il est integre a la structure meme de l’eurointegration.

La relance dont il a ete question au printemps n’est reelle qu’a moitie. La guerre froide est terminee, le pret a ete debloque, l’or d’Oschadbank a ete restitue, le premier groupe thematique a ete ouvert, le deuxieme s’ouvrira le 14 juillet. Tout cela constitue de veritables acquis pour Kiev. Le prix, toutefois, est inscrit en petits caracteres: les concessions sur les minorites, juridiquement garanties et soumises a execution sous controle hongrois, ont ete integrees au cadre de negociation de telle sorte qu’elles donnent a Budapest un levier de ralentissement permanent, legal et presque incontestable.

Le dosage d’un seul groupe au lieu de six, la clause referendaire, l’horizon de dix a quinze ans, le gradualisme irlandais et polonais: tout cela compose une seule image. Ce qui se passe entre Kiev et Budapest n’est pas un nouveau depart sur une page blanche, mais une desescalade geree et conditionnelle, avantageuse avant tout pour Magyar. Elle repare sa reputation a Bruxelles, ouvre la voie aux vingt milliards d’euros de fonds geles et lui permet de presenter a l’electeur hongrois l’image d’un pragmatique qui a « obtenu » pour ses compatriotes ce que le bruyant Orban n’avait fait que promettre. Moscou perd son allie le plus sonore dans l’Union europeenne, mais la friction structurelle installee par le nouveau Budapest continue de ralentir l’eurointegration ukrainienne sans empreintes digitales russes.

La vraie question ne se formule donc pas comme on la pose a Bruxelles. Il ne s’agit pas de savoir si Kiev et Budapest sauront repartir d’une page blanche. Il s’agit de savoir si Kiev n’a pas echangé un ennemi bruyant contre un gardien silencieux, moins visible, moins odieux et, pour cette raison meme, beaucoup plus dangereux. Une fenetre d’opportunite s’est ouverte. Mais elle ne s’ouvre que vers l’interieur, et il suffit desormais d’un seul geste, sans sortir de la procedure, pour la refermer.