La purge irakienne ne ressemble deja plus a une campagne anticorruption ordinaire. Elle apparait comme le debut d’une vaste redistribution du pouvoir. Ali Al-Zaïdi frappe les reseaux de corruption, mais chaque coup modifie en meme temps l’equilibre au sein des elites, brise d’anciens arrangements et pose une question centrale: Bagdad assainit-il l’Etat ou construit-il une nouvelle verticale de controle?
En Irak, la corruption a depuis longtemps cesse d’etre une deviation par rapport a la norme. Elle est devenue la norme meme du pouvoir: un mode de formation des gouvernements, de repartition des revenus petroliers, d’achat des loyautes, de financement des partis, d’entretien des groupes armes et de maintien du pays loin d’une nouvelle explosion. C’est pourquoi les arrestations massives de fonctionnaires a la fin du mois de juin 2026 n’ont pas ete une simple affaire penale. Elles ont mis a nu le nerf principal de l’Etat irakien: la question n’est plus de savoir si les fonctionnaires volent. La question est de savoir qui obtient le droit de voler, qui perd l’acces a la caisse et qui decide quelle corruption releve du crime et quelle corruption fait partie de l’equilibre politique.
Le 29 juin, le Premier ministre Ali Al-Zaïdi a declare que les recentes arrestations n’etaient que la premiere etape d’une campagne plus vaste visant a recuperer les fonds publics. La veille, dans le cadre d’une enquete anticorruption, quarante-sept personnes avaient ete arretees. Parmi elles figuraient des personnalites liees a l’entourage de l’ancien Premier ministre Mohammed Chia Al-Soudani, des deputes, des responsables du secteur petrolier et des representants du parti sunnite Azm. Selon une grande agence de presse americaine, des parlementaires en exercice se trouvaient egalement parmi les personnes interpellees, tandis que l’immunite parlementaire de plusieurs suspects avait ete levee par le president du Parlement, Haïbat Al-Halboussi.
Dans n’importe quel autre pays, une telle operation aurait pu etre interpretee comme une demonstration de force du nouveau Premier ministre. En Irak, elle signifie beaucoup plus. Ici, la lutte contre la corruption n’est presque jamais seulement une lutte contre la corruption. Elle touche toujours au petrole, aux tribunaux, aux tribus, aux caisses partisanes, aux formations armees, a Washington, a Teheran et a la comptabilite invisible de l’influence.
Lingerie d’or, coffres souterrains et Etat qui ne connait plus la honte
La symbolique de la campagne actuelle est presque cinematographique. Chez l’un des hommes arretes, selon des medias irakiens, les enqueteurs auraient trouve des sous-vetements en or appartenant a l’epouse du fonctionnaire, confectionnes par des joailliers et sertis de pierres precieuses. Dans un autre cas, les forces de securite ont decouvert des millions de dollars dissimules dans une cache souterraine specialement amenagee. Pour atteindre le coffre, il a fallu faire venir des excavatrices.
Ces details sont importants non comme anecdotes, mais comme symptomes. Ils expliquent pourquoi la corruption irakienne est politiquement si toxique. Elle ne se cache pas seulement derriere des bilans secs, des contrats fictifs et des appels d’offres truques. Elle est devenue une culture visuelle du pouvoir: villas, voitures blindees, clans familiaux installes dans les ministeres, dynasties de fonctionnaires, partis transformes en holdings commerciaux, milices devenues corporations de force.
L’Irak possede une base de ressources qui pourrait en faire l’une des economies les plus solides du Moyen-Orient. Le pays compte parmi les plus grands producteurs petroliers du monde. Avant la crise printaniere autour du detroit d’Ormuz, il exportait environ trois millions de barils de petrole par jour et cherchait a obtenir une hausse de sa production ainsi que de ses plafonds d’exportation. En juin 2026, Bagdad envisageait meme, selon une agence de presse internationale, de quitter l’OPEP si l’organisation ne lui permettait pas d’augmenter fortement ses quotas de production. Pour l’Irak, ce differend n’est pas technique, il est existentiel: le petrole assure plus de quatre-vingt-dix pour cent des recettes publiques. Autrement dit, controler le petrole, c’est controler l’Etat.
Pourtant, cette richesse ne se transforme pas en qualite de vie. Le chomage reste eleve, surtout parmi les jeunes. Des millions d’Irakiens vivent dans la pauvrete. Dans les provinces du Sud, les problemes d’eau, de chaleur, de desertification et de degradation des infrastructures se font sentir avec une acuite particuliere. L’electricite est coupee dans un pays assis sur d’immenses reserves de petrole et de gaz. Les hopitaux ne repondent pas aux attentes de la societe, le logement demeure inaccessible pour une grande partie de la population, et les services publics exigent souvent relations ou pots-de-vin.
Dans son indice de perception de la corruption pour 2025, l’organisation internationale specialisee dans la transparence a attribue a l’Irak vingt-huit points sur cent et l’a classe au cent trente-sixieme rang sur cent quatre-vingt-deux pays. Ce n’est pas seulement un mauvais classement. C’est le diagnostic d’un systeme politique dans lequel l’appareil d’Etat ne fonctionne plus depuis longtemps comme un mecanisme de service aux citoyens, mais comme un mecanisme d’alimentation des elites.
Une republique petroliere sans contrat social
La corruption en Irak n’est pas une maladie morale de quelques fonctionnaires. Elle est l’architecture meme du pouvoir d’apres-guerre, forgee apres 2003, lorsque l’invasion americaine a renverse Saddam Hussein sans construire un Etat durable. A la place de l’ancienne dictature est apparu un systeme de repartition du pouvoir entre partis chiites, sunnites et kurdes. Officiellement, il devait garantir la representation. En realite, il s’est transforme en cartel d’acces aux ministeres, aux contrats et aux flux budgetaires.
Un ministere en Irak n’est pas seulement une administration. C’est un actif politique. Il permet de distribuer des emplois, des commandes publiques, des appels d’offres, des subventions, des licences d’importation, des contrats petroliers et des postes dans les provinces. Les partis utilisent les ministeres comme des fiefs. Leurs chefs nomment aux postes clefs des hommes de confiance, des proches, des membres de leur tribu et des representants de reseaux loyaux. Le systeme tribal, la hierarchie partisane et la ressource coercitive se fondent en une seule structure.
Un grand quotidien americain ecrivait encore en 2022 que l’Irak aurait perdu, selon certaines estimations, plus de trois cent vingt milliards de dollars a cause de la corruption depuis 2003. Le chiffre est monstrueux, mais meme lui ne mesure pas tout le prix paye. La corruption ne detruit pas seulement l’argent. Elle detruit la confiance envers l’Etat. Elle transforme le citoyen en solliciteur. Elle rend la protestation sociale inevitable.
Sadr City, Bassora, Nassiriya ne sont pas de simples points sur une carte. Ce sont les barometres politiques de l’Irak. Quand la colere s’y accumule, Bagdad commence a se fissurer. En 2019, le soulevement de Tichrine a montre que la jeunesse irakienne ne voulait plus vivre dans un systeme ou les partis parlent au nom du peuple tout en se partageant l’Etat. Les manifestants denoncaient la corruption, le chomage, l’absence de services et la dependance envers les acteurs exterieurs, d’abord envers l’Iran. La reponse fut faite de balles, d’enlevements, d’intimidations et de violences exercees par les structures securitaires et par les formations armees pro-iraniennes.
Cette memoire n’a pas disparu. Les elites irakiennes le savent. C’est pourquoi chaque nouveau pouvoir est oblige de commencer par une promesse de purification. Non parce qu’il est pret a detruire le systeme, mais parce que, sans ce rituel d’assainissement, le systeme lui-meme risque d’exploser.
L’empire iranien dans une enveloppe irakienne
L’Irak est souvent qualifie de joyau de la strategie regionale iranienne. Ce n’est pas une formule destinee a un titre de journal, mais la description d’un rapport de forces reel. Apres 2003, Teheran a methodiquement elargi son influence dans le pays en utilisant les partis chiites, les liens religieux, les canaux economiques, les formations armees et la faiblesse du pouvoir central.
L’instrument central de cette influence est constitue par les Forces de mobilisation populaire. Elles sont nees comme une necessite militaire durant la guerre contre l’Etat islamique, puis se sont transformees en organisme politico-militaire autonome. Formellement, nombre de ces groupes sont integres au systeme etatique. En realite, certains conservent une loyaute separee, une ideologie propre, un commandement distinct et des liens exterieurs. Les figures les plus influentes de cet environnement, dont Qaïs Khazali et Hadi Al-Amiri, ne sont pas seulement devenues des commandants. Elles sont devenues des actionnaires politiques de l’Etat irakien.
Les Forces de mobilisation populaire sont financees par le budget. Leur effectif, selon certaines estimations, aurait atteint environ deux cent cinquante mille hommes. C’est une armee a l’interieur de l’Etat, tout en se nourrissant de l’argent de l’Etat. Le paradoxe irakien est la: l’Etat finance des structures qui limitent sa propre souverainete.
L’expression politique de cet ordre est devenue le Cadre de coordination, alliance de partis chiites etroitement lies a l’infrastructure pro-iranienne du pouvoir. C’est lui qui, apres le retrait des deputes de Moqtada Al-Sadr du Parlement, a obtenu la possibilite de dominer de fait le systeme. Sadr, malgre toutes ses contradictions, representait un autre centre de gravite chiite, critique a la fois envers l’influence americaine et envers l’influence iranienne. Son boycott et sa sortie du jeu parlementaire ont brutalement modifie l’equilibre: le bloc pro-iranien a obtenu l’espace necessaire a sa consolidation.
Mais consolidation ne signifie pas unite. A l’interieur du camp pro-iranien se deroule une lutte permanente pour les budgets, les ministeres, les contrats, les passages frontaliers, les circuits petroliers, les flux bancaires et les decisions judiciaires. C’est precisement la que la campagne anticorruption de Zaïdi prend son veritable sens. Elle peut viser non pas tout le systeme, mais certains reseaux a l’interieur meme du systeme.
Zaïdi, banquier entre Washington, Teheran et le marais de Bagdad
Ali Al-Zaïdi est arrive au pouvoir comme figure de compromis. Entrepreneur, banquier, homme a l’experience politique limitee, il s’est impose comme option commode apres des mois de lutte pour le poste de Premier ministre. Au depart, le nom de Nouri Al-Maliki avait ete envisage. Ancien Premier ministre, l’un des responsables chiites les plus connus et les plus influents, il etait etroitement associe a l’aile pro-iranienne de la politique irakienne. Mais son retour a suscite des resistances a l’interieur comme a l’exterieur de l’Irak.
L’administration du president americain Donald Trump a laisse entendre qu’une revanche trop ouverte des forces pro-iraniennes aurait un prix. Pour Bagdad, cela est particulierement dangereux: l’economie irakienne depend de l’acces au systeme du dollar, des reglements petroliers, des canaux bancaires internationaux et de la capacite a maintenir un equilibre entre l’Iran et les Etats-Unis. L’Iran, lui aussi, n’a pas interet a l’asphyxie financiere complete de l’Irak, car il utilise l’economie irakienne comme circuit d’oxygene exterieur pour ses propres mecanismes de contournement des sanctions.
C’est ainsi qu’est apparu Zaïdi: pas assez independant pour inquieter tout le monde, mais suffisamment acceptable pour plusieurs centres de pouvoir. Sa candidature a ete soutenue par le Cadre de coordination. Un autre acteur important de cette architecture de coulisses fut le chef du Conseil judiciaire supreme, Faïq Zaïdan, que beaucoup en Irak considerent comme l’un des hommes les plus puissants du pays. Zaïdan entretient des liens etroits avec les principaux acteurs politiques et securitaires, tandis que les tribunaux irakiens sont depuis longtemps devenus non seulement un instrument juridique, mais aussi un instrument politique.
Le paradoxe est que le nouveau Premier ministre a declare la guerre a la corruption au sein d’un systeme qui l’a lui-meme aide a acceder au pouvoir. Cela ne fait pas de sa campagne une fiction. Mais cela oblige a la lire avec prudence. Zaïdi n’est pas un revolutionnaire. Il n’est pas le chef d’un mouvement de masse. Il n’est pas l’homme capable de demanteler par une seule decision le pouvoir des milices, des caisses partisanes et des clans judiciaires et politiques. Sa force depend des groupes qui, a l’interieur du bloc dirigeant, ont decide d’utiliser le glaive anticorruption contre leurs concurrents.
Quand la purge devient un mode de transmission du pouvoir
L’Irak a deja connu de telles campagnes. Chaque nouveau Premier ministre a promis de combattre la corruption. Mohammed Chia Al-Soudani l’a fait apres son arrivee au pouvoir en octobre 2022. Avant lui, d’autres gouvernements avaient formule les memes promesses. Pourtant, le systeme a survecu a chaque vague. Pourquoi?
Parce que les campagnes anticorruption en Irak remplissent souvent une double fonction. Vers l’exterieur, elles montrent a la societe que le nouveau pouvoir remet de l’ordre. A l’interieur, elles permettent de reconfigurer les reseaux de patronage. Les hommes de l’ancien cabinet s’en vont, les hommes du nouveau cabinet arrivent. Certains canaux sont coupes, d’autres s’ouvrent. Certains intermediaires finissent en prison, d’autres obtiennent l’acces aux contrats. La corruption ne disparait pas. Elle change d’operateur.
En ce sens, les arrestations de quarante-sept personnes peuvent etre vues comme un rituel irakien classique de changement de saison politique. Mais la campagne actuelle se distingue par son ampleur, son calendrier et son contexte exterieur.
Premierement, elle intervient apres une pression serieuse des Etats-Unis sur des structures irakiennes soupconnees de servir les mecanismes iraniens de contournement des sanctions. En mai, Washington a impose des sanctions au vice-ministre du Petrole charge de la distribution, Ali Maarji, en l’accusant d’avoir participe a des schemas de melange du petrole iranien et irakien au profit du Corps des gardiens de la revolution islamique. Selon les estimations americaines, de tels mecanismes pouvaient rapporter environ un milliard de dollars par an. Pour Washington, ce n’est pas seulement une affaire de corruption. C’est une question liee au regime des sanctions contre l’Iran.
Deuxiemement, la campagne a commence dans un climat de nervosite petroliere. La crise d’Ormuz, la baisse des revenus, le differend avec l’OPEP, les tentatives d’augmenter les exportations: tout cela fait du ministere du Petrole le centre de la lutte. Quand l’Etat depend du petrole a plus de quatre-vingt-dix pour cent, la corruption dans le secteur petrolier n’est pas un probleme sectoriel. C’est une question de securite nationale.
Troisiemement, Zaïdi doit de toute urgence se construire l’image d’un Premier ministre qui n’est pas une marionnette du Cadre de coordination. Les arrestations massives lui donnent un capital public. Il peut dire a Washington: je controle la situation. Il peut dire aux Irakiens: je ne suis pas comme les precedents. Il peut dire a ses concurrents internes: je dispose d’une ressource securitaire et judiciaire.
Mais la question principale reste la meme: la campagne ira-t-elle jusqu’a ceux qui controlent reellement le systeme? Ou s’arretera-t-elle aux fonctionnaires de niveau intermediaire, commodes pour un chatiment public?
Washington ne veut pas la morale, mais un Irak gouvernable
La position americaine en Irak est pragmatique. Les Etats-Unis ne sont pas capables d’evincer totalement l’Iran de la politique irakienne. Ils le savent. Mais Washington cherche a limiter l’utilisation de l’Irak comme arriere-base financiere, logistique et militaire de Teheran.
Pour les Etats-Unis, trois directions sont particulierement importantes. La premiere est le systeme bancaire et les flux en dollars. La deuxieme concerne les circuits petroliers, y compris le possible melange de petrole iranien avec du petrole irakien. La troisieme touche aux formations armees capables d’attaquer les interets americains, les allies des Etats-Unis et les infrastructures regionales.
La campagne anticorruption de Zaïdi peut convenir a Washington si elle frappe les canaux les plus toxiques. Mais les Etats-Unis ne se font pas d’illusions: le pouvoir irakien ne demantelera pas de lui-meme tout l’appareil militaire pro-iranien. Il peut sacrifier certaines figures pour sauver le systeme dans son ensemble.
C’est la logique classique du marchandage moyen-oriental. Bagdad montre a Washington quelques arrestations, quelques procedures penales, quelques signaux de volonte de cooperation. Washington obtient une raison de ne pas imposer de mesures destructrices a l’ensemble du systeme financier irakien. Teheran conserve sa profondeur strategique. Les elites irakiennes conservent leur acces aux revenus. Les perdants sont surtout ceux que l’on a designes comme materiel consommable.
C’est pourquoi l’histoire de la liberation de la journaliste americaine Shelly Kittleson, enlevee en avril par le groupe Kataeb Hezbollah, est si revelatrice. Le secretaire d’Etat americain Marco Rubio a publiquement souligne le role du Conseil judiciaire supreme d’Irak dans sa liberation. Pour Bagdad, c’etait un signal important: le systeme judiciaire peut etre presente a Washington comme un mecanisme de desescalade et de controle des groupes radicaux.
Mais si l’homme charge de l’architecture judiciaire est en meme temps lie a des centres de pouvoir qui entretiennent des contacts avec ces memes groupes, une question politiquement inconfortable apparait. Le systeme irakien ne resout pas toujours les crises. Parfois, il commence par produire la crise, puis vend sa resolution comme la preuve de sa propre indispensabilite.
Teheran n’est pas contre la purge, si l’on purge correctement
A premiere vue, on pourrait croire qu’une campagne anticorruption touchant des figures liees au milieu pro-iranien devrait provoquer la resistance de l’Iran. Mais cette lecture est trop simple.
L’Iran n’a pas besoin d’un Irak totalement paralyse par les sanctions americaines. Il a besoin d’un Irak suffisamment loyal, suffisamment permeable et suffisamment connecte au systeme financier mondial. Si certains fonctionnaires deviennent trop visibles, trop voraces ou trop dangereux pour la stabilite du dispositif general, ils peuvent etre sacrifies.
Teheran ne raisonne pas en fonction des biographies de quelques executants. Il raisonne en termes d’infrastructure d’influence. Tant que les milices, les reseaux partisans, les liens judiciaires, les canaux economiques, la logistique frontaliere et l’acces aux circuits petroliers demeurent intacts, la perte de quelques figures ne detruit pas le systeme. Au contraire, une purge controlee peut le renforcer: supprimer les maillons faibles, reduire la pression americaine, apaiser la societe, redistribuer les actifs a l’interieur d’un cercle loyal.
C’est pourquoi les arrestations actuelles ne doivent pas etre automatiquement considerees comme un coup porte a l’Iran. Elles peuvent etre un coup porte a certaines factions devenues encombrantes. Le vrai test sera ailleurs: Bagdad commencera-t-il a limiter l’autonomie des formations armees, a rendre plus transparent le financement des Forces de mobilisation populaire, a toucher les actifs economiques des structures liees au Corps des gardiens de la revolution islamique et a restreindre l’influence politique des reseaux judiciaires et securitaires? Pour l’instant, aucun signe d’un tel demantelement n’apparait.
Les milices comme corporations: pourquoi la corruption ne peut pas etre separee des armes
La principale particularite de l’Irak tient au fait que la corruption y est armee. Ce n’est pas une metaphore. Dans de nombreux pays, le fonctionnaire corrompu depend d’un parti, de la police ou d’un tribunal. En Irak, une partie des reseaux politico-economiques s’appuie sur des formations armees qui possedent un budget, une ideologie, des commandants, des medias, des interets commerciaux et des liens exterieurs.
C’est precisement pourquoi une simple logique anticorruption ne fonctionne pas. On ne peut pas simplement arreter le sommet si ce sommet dispose de structures armees, d’allies parlementaires, de tribunaux, de canaux tribaux et de protecteurs etrangers. Toute tentative de purge reelle peut degenerer en conflit de force.
La compagnie Muhandis, liee a l’infrastructure des Forces de mobilisation populaire, est devenue le symbole d’une nouvelle etape. Si les structures armees obtiennent non seulement un financement budgetaire, mais aussi des actifs economiques, des pouvoirs fonciers, des projets de construction et des canaux commerciaux, elles se transforment en Etat dans l’Etat. Dans le modele iranien, cette position est occupee par le Corps des gardiens de la revolution islamique. En Irak, une partie des responsables politiques et des commandants avance manifestement dans la meme direction.
C’est la que se situe la principale limite de la campagne de Zaïdi. Il peut faire arreter des fonctionnaires. Il peut changer des directeurs. Il peut ouvrir des dossiers contre des intermediaires. Il peut faire ouvrir des coffres de maniere spectaculaire. Mais s’il ne touche pas a l’economie armee des milices, il soigne les symptomes sans toucher a la maladie.
Les sunnites, les Kurdes et la comptabilite chiite du pouvoir
Les arrestations n’ont pas touche uniquement les reseaux chiites, mais aussi des representants du parti sunnite Azm. C’est important. La corruption irakienne est transconfessionnelle. Les partis chiites dominent le pouvoir central, mais les elites sunnites et kurdes participent elles aussi a la repartition des ressources. Chaque groupe possede ses ministeres, ses interets provinciaux, ses circuits frontaliers, ses contrats de construction et ses lignes budgetaires.
Apres la defaite de l’Etat islamique, les partis sunnites tentent de restaurer leurs positions politiques et leur controle sur les territoires ravages par la guerre. Les partis kurdes menent leur propre jeu autour du budget, du petrole, d’Erbil, de Souleimaniye, des relations avec la Turquie, l’Iran et Bagdad. Les factions chiites, elles, se battent entre elles au sein du plus grand bloc.
C’est pourquoi la campagne anticorruption peut devenir non seulement un instrument de lutte interne chiite, mais aussi un moyen de reviser l’ensemble des quotas de coalition. Si Zaïdi et ses protecteurs utilisent les dossiers de maniere selective, ils pourront affaiblir des partenaires sunnites devenus genants, discipliner les acteurs kurdes et renforcer en meme temps leur propre position dans le camp chiite.
Mais une pression trop forte peut detruire l’equilibre. Le systeme irakien est cynique, mais sensible. Il ne repose pas sur la confiance, mais sur la peur d’un effondrement reciproque. Si un groupe estime qu’on l’expulse de sa base de ressources, il peut bloquer le Parlement, faire descendre ses partisans dans la rue, activer des campagnes mediatiques ou se tourner vers des protecteurs exterieurs.
Le peuple ne voit pas une reforme, mais un nouveau marche entre elites
Pour la societe irakienne, le principal risque est que cette campagne se transforme une fois encore en spectacle. Les citoyens ont deja entendu les promesses. Ils ont vu les commissions, les enquetes, les declarations tonitruantes, les arrestations, les conferences de presse. Mais leur vie quotidienne a peu change.
Les Irakiens ne jugent pas la lutte contre la corruption au nombre de fonctionnaires arretes. Ils la jugent a l’electricite, a l’eau, au travail, aux hopitaux, aux ecoles, au logement, au prix des produits alimentaires et a la possibilite d’obtenir un service sans humiliation. Si, quelques mois apres les arrestations spectaculaires, rien ne change, l’effet sera inverse: le cynisme s’aggravera.
C’est dangereux pour Zaïdi. Il est arrive au pouvoir sans base politique de masse propre. Sa legitimite depend des resultats et de l’equilibre entre les elites. Si les elites commencent a le percevoir comme une menace, et la societe comme un simple executant d’accords conclus par d’autres, il se retrouvera entre deux meules.
La jeunesse irakienne est particulierement impatiente. La generation descendue dans la rue en 2019 n’a pas disparu. Elle a vieilli, elle est devenue plus dure, plus prudente, mais pas plus loyale. La base sociale de la protestation demeure: chomage, pauvrete, corruption, influence exterieure, humiliation du citoyen devant la machine partisane et etatique. Toute nouvelle vague pourrait etre moins romantique et beaucoup plus dure.
Trois scenarios pour l’Irak
Le premier scenario est celui d’une purge controlee. Zaïdi poursuivra les arrestations, mais elles resteront dans les limites du tolere. Les coups viseront des fonctionnaires issus d’anciens reseaux, quelques figures du secteur petrolier, certains deputes, des intermediaires et des hommes devenus trop toxiques pour les relations avec les Etats-Unis. Washington recevra des signaux, Teheran conservera son infrastructure d’influence, le bloc dirigeant redistribuera les actifs. C’est le scenario le plus probable.
Le deuxieme scenario est celui d’une guerre interne des elites. Si la campagne va trop loin et commence a toucher les vrais noeuds financiers des grandes factions, la riposte suivra. Crises parlementaires, contre-attaques judiciaires, fuites mediatiques, pression de la rue, eventuelle activation des groupes armes: tout cela peut rapidement paralyser le gouvernement. Dans ce cas, Zaïdi risque de devenir une figure provisoire, d’abord utilisee pour la purge, puis remplacee afin d’etablir un nouvel equilibre.
Le troisieme scenario est celui d’une reforme institutionnelle prudente. C’est le moins probable, mais il n’est pas impossible. Il exigerait des enquetes transparentes, des tribunaux independants, la protection des enqueteurs, la limitation du controle partisan sur les ministeres, l’audit des revenus petroliers, la reforme des marches publics, le controle du financement des Forces de mobilisation populaire et la separation progressive entre armes et economie. Mais un tel programme ne frapperait pas seulement des corrompus isoles. Il viserait la logique meme du pouvoir irakien. Le systeme qui a produit Zaïdi acceptera-t-il cela? La question est presque rhetorique.
La conclusion essentielle: en Irak, on ne vole pas contre l’Etat, on vole a travers l’Etat
Les arrestations actuelles en Irak sont importantes. Il serait faux de les balayer comme un spectacle vide. Dans un pays ou les hauts fonctionnaires se sont sentis intouchables pendant des decennies, meme une purge selective modifie l’atmosphere de peur. Mais il serait tout aussi errone de voir dans ce qui se passe le debut d’une revolution morale.
La corruption irakienne n’est pas une salete deposee sur la facade de l’Etat. Elle est integree a ses fondations. C’est par elle que s’achetent les loyautes partisanes, que s’entretiennent les reseaux tribaux, que se financent les projets politiques, que se renforcent les groupes armes, que se contournent les sanctions et que se servent les influences exterieures. En Irak, on ne vole pas contre l’Etat. En Irak, on vole trop souvent a travers l’Etat, au nom de l’Etat et avec l’aide de l’Etat.
Ali Al-Zaïdi peut devenir le Premier ministre qui degagera une partie des decombres. Mais il ne deviendra pas un reformateur d’ampleur historique s’il ne touche pas a la source principale de la maladie: l’alliance entre la rente petroliere, le patronage partisan, la politique judiciaire et l’economie armee. Sans cela, chaque campagne ne sera qu’un changement de gardiens devant le meme coffre souterrain.
L’Irak est place devant un choix brutal. Soit la campagne anticorruption devient le debut du demantelement d’un systeme ou le petrole appartient aux elites, les armes aux partis, les tribunaux aux vainqueurs et les citoyens a la file d’attente devant un guichet ferme. Soit elle restera ce que furent tant de campagnes avant elle: un bel incendie a la surface du marais, apres lequel la fumee se dissipera, les fonctionnaires changeront de place et le pays entendra de nouveau la formule familiere sur une nouvelle etape de la lutte contre la corruption.
Seulement, en Irak, cette formule ne sonne plus depuis longtemps comme une promesse. Elle sonne comme un avertissement: quelqu’un, la-haut, a de nouveau decide qu’il etait temps de partager le butin autrement.