Le président américain Trump attaque les médias américains, non pas parce qu'il n'aime pas la critique, qu'il s'offusque des journalistes ou qu'il agit sous le coup d'une irritation passagère. Cette explication est trop simple, presque banale. Elle est pratique pour ses opposants, car elle permet de présenter tout le conflit comme une particularité psychologique d'un seul homme. Mais la réalité est nettement plus complexe.
La guerre de Trump contre les médias n'est pas une explosion émotionnelle. C'est une technologie politique systémique. Elle intègre une idéologie, un calcul électoral, un instinct commercial, une pression juridique, une ressource administrative, une gestion des médias, une lutte pour l'audience et une compréhension profonde de la nouvelle économie de l'attention.
Trump ne se contente pas de réprimander CNN, MSNBC, The New York Times, The Washington Post, ABC, CBS, NBC, NPR ou PBS. Il mène contre eux une guerre pour le droit de définir ce qui est considéré comme un fait, un scandale, une menace, une norme, et qui a, en fin de compte, le droit moral d'expliquer l'Amérique à l'Amérique elle-même.
Pour un observateur extérieur, non américain, une chose est importante : le conflit de Trump avec la presse ne peut être réduit à la formule banale du politicien contre les journalistes. C'est une confrontation entre deux centres de pouvoir. D'un côté, l'ancienne classe médiatique libérale, qui a contrôlé pendant des décennies le langage de la politique publique américaine. De l'autre, un dirigeant populiste qui a compris qu'à l'ère des réseaux sociaux, des podcasts, des influenceurs et de la polarisation des plateformes, les rédactions classiques ne sont plus les uniques portes d'entrée de la conscience collective.
Trump ne demande pas aux médias d'être justes. Il tente de leur retirer leur statut d'arbitre suprême.
Fake news comme arme politique de destruction massive
Lorsque Trump utilise l'expression fake news, il ne se contente pas d'accuser une rédaction spécifique d'erreur. Il détruit la présomption même de confiance envers l'institution médiatique. Dans le modèle libéral classique, la presse est le quatrième pouvoir, un mécanisme de contrôle sur l'État, un instrument de surveillance publique. Dans la logique de Trump, la presse grand public n'est pas un contrôleur du pouvoir, mais un acteur politique à part entière, intégré à l'establishment libéral.
D'où son vocabulaire constant : corrupt media, dishonest press, enemy of the people, fake news. Ce ne sont pas des insultes fortuites, mais le marquage de l'ennemi. Il ne veut pas prouver à chaque fois à son audience qu'un sujet spécifique de CNN ou du New York Times contient une erreur. Sa tâche est plus large : convaincre ses partisans que tout ce contour médiatique est intrinsèquement hostile, politiquement chargé et moralement compromis.
C'est ce qu'on appelle l'immunisation de l'audience. Si l'électeur est convaincu à l'avance que les grands médias mentent, alors une nouvelle publication contre Trump n'est pas perçue comme une enquête, mais comme un épisode de plus de la guerre du système contre le dirigeant. La critique elle-même cesse alors de fonctionner selon l'ancien régime. Elle n'affaiblit pas Trump au sein de sa base, elle le renforce souvent.
La logique est simple : si eux l'attaquent encore, c'est qu'il fait encore quelque chose de juste.
L'Amérique ne croit plus ses journaux
Trump n'a pas créé la crise de confiance envers les médias américains. Il l'a chevauchée.
Selon les données de Gallup, en 2025, la confiance des Américains envers les journaux, la télévision et la radio est tombée à un niveau historiquement bas : seulement 28 pour cent ont déclaré faire confiance aux médias dans une mesure significative ou suffisante. Environ sept Américains sur dix ont déclaré avoir peu ou pas du tout confiance dans les médias. Pour un pays où la liberté de la presse a été présentée pendant des décennies comme l'un des piliers de l'identité nationale, il ne s'agit pas seulement de sociologie. C'est un effondrement institutionnel.
Le clivage partisan est particulièrement important. Chez les démocrates, la confiance envers les grandes rédactions reste nettement plus élevée. Chez les républicains, elle s'est effondrée presque jusqu'au niveau du mépris politique. Pew Research a montré en 2025 que les démocrates font beaucoup plus confiance à des sources telles que CNN, MSNBC, NPR, PBS, ABC, CBS, NBC et The New York Times. Les républicains, en revanche, s'orientent plus souvent vers Fox News, The Joe Rogan Experience, Newsmax, The Daily Wire, Tucker Carlson Network, Breitbart et d'autres plateformes conservatrices ou anti-élites.
Cela signifie qu'il n'existe plus aux États-Unis de champ médiatique national unifié. Il existe des républiques informationnelles parallèles. Elles ont des héros différents, des scandales différents, des sources de confiance différentes, des tribunaux moraux différents et des versions différentes de la réalité.
Trump agit précisément dans cet environnement fracturé. Il dit à sa base : vous avez raison de ne pas croire ces chaînes de télévision ; vous avez raison de penser que vous êtes méprisés ; vous avez raison de voir dans les grandes rédactions une partie d'une classe hostile.
Il n'impose pas la méfiance d'en haut. Il transforme une méfiance déjà existante en énergie politique.
Les rédactions libérales comme nouvelle classe politique
Les partisans de Trump voient dans les médias américains non pas des organisations journalistiques neutres, mais l'avant-garde culturelle de la classe libérale. Pour eux, CNN, MSNBC, NPR, The New York Times et The Washington Post ne sont pas simplement des rédactions. Ils font partie du même bloc social que le Parti démocrate, les universités, Hollywood, les ONG de défense des droits, les grandes fondations, la bureaucratie de Washington et une partie du système judiciaire.
Cette prétention n'est pas totalement inventée. Le journalisme américain se concentre effectivement dans les grands centres urbains : New York, Washington, Los Angeles, Boston, San Francisco. C'est là que se forme le langage qui décrit ensuite tout le pays. Mais ce langage est souvent étranger à l'électeur de la Pennsylvanie rurale, de l'Ohio, de la Virginie-Occidentale, de l'Iowa, du Texas ou de la Floride.
Pour une part importante de l'Amérique conservatrice, les grands médias ne parlent pas avec le peuple, mais au-dessus du peuple. Ils moralisent, donnent des leçons, apposent des étiquettes, méprisent le conservatisme religieux, tournent en dérision le pathos patriotique, se montrent suspicieux vis-à-vis de la culture des armes, regardent avec scepticisme la politique migratoire stricte et dépeignent souvent le partisan de Trump comme un être moralement inférieur : raciste, provincial, fanatique, ignorant, une menace pour la démocratie.
Trump a compris plus tôt que beaucoup de républicains que l'attaque contre les médias pouvait devenir non pas une ligne secondaire de la campagne, mais le nerf central de la nouvelle politique de droite. Il ne se contente pas de se défendre contre la presse. Il se venge au nom de ceux qui se sont sentis pendant des années humiliés par la presse.
Gestion des scandales : frapper la source, pas le fait
L'une des fonctions principales de la stratégie anti-médiatique de Trump est la neutralisation des scandales.
Lorsqu'une publication négative apparaît, Trump agit rarement selon l'ancien schéma : reconnaître le problème, fournir une explication juridique, se mettre sur la défensive, attendre que cela s'apaise. Il attaque presque toujours la source. Pas quoi est écrit ?, mais qui a écrit ?. Pas l'accusation est-elle vraie ?, mais pourquoi cette rédaction s'oppose-t-elle encore à moi ?. Pas que s'est-il passé ?, mais à qui profite cette fuite ?.
C'est une technique efficace de diversion. Le contenu du scandale passe au second plan, et la question de la légitimité des médias arrive au centre. Ses partisans ne discutent plus la substance de l'enquête, mais la fausseté des journalistes, les doubles standards des démocrates, la commande politique, les intérêts des propriétaires de groupes médiatiques et le travail de l'État profond.
En résultat, la publication critique perd sa force destructrice au sein du noyau électoral trumpiste. Elle ne devient pas une preuve de culpabilité, mais une confirmation du complot.
C'est là l'immunisation communicationnelle. L'audience reçoit à l'avance le vaccin de la méfiance. Après cela, presque tout matériel négatif est perçu comme infecté par le virus politique.
Trump comprend la télévision mieux que les gens de la télévision eux-mêmes
Le paradoxe de Trump est qu'il déteste simultanément les médias grand public et qu'il les utilise parfaitement.
Il est un homme de l'ère télévisuelle. Avant la politique, il a vécu pendant des décennies dans la logique de l'audimat, du scandale, de la marque, de l'esclandre, de la phrase choc, de l'image conflictuelle et de l'attention commerciale. Il comprend une chose simple : une explication calme devient rarement un événement. Le conflit, lui, devient presque toujours un événement.
Le journaliste pose une question difficile. Trump répond encore plus durement. Les chaînes de télévision montrent le fragment. Les réseaux sociaux propagent la vidéo. L'audience libérale s'indigne. L'audience conservatrice applaudit. Les titres se multiplient. Les opposants parlent encore de Trump. Les partisans voient encore en lui un combattant.
Pour un politicien ordinaire, une couverture négative est un problème. Pour Trump, le problème est l'absence de couverture. Même les médias hostiles, en le critiquant chaque jour, le maintiennent au centre de la scène américaine. Ils tentent de démasquer Trump, mais alimentent simultanément sa centralité.
Il a transformé les médias en une machine de sa propre présence.
Second mandat : de la rhétorique à la pression administrative
La différence majeure du second mandat de Trump réside dans le fait que le conflit avec les médias a cessé d'être une simple guerre verbale. Il est devenu une pratique administrative.
Il ne s'agit plus seulement de messages sur les réseaux sociaux, de meetings ou de phrases contre CNN ou The New York Times. Il s'agit de tribunaux, de régulateurs, d'accès à la Maison-Blanche, de financement public, de licences, de transactions commerciales et de contrôle des fuites.
En décembre 2024, ABC News a accepté de verser 15 millions de dollars au fonds de la future bibliothèque présidentielle de Trump et 1 million de dollars supplémentaire pour les frais juridiques, afin de régler un procès en diffamation suite à une déclaration inexacte de George Stephanopoulos dans l'affaire E. Jean Carroll.
En juillet 2025, Paramount, propriétaire de CBS, a accepté un règlement de 16 millions de dollars suite à une plainte de Trump concernant l'interview de Kamala Harris dans l'émission 60 Minutes. L'argent n'était pas destiné personnellement à Trump, mais à la future bibliothèque présidentielle et aux frais associés. Juridiquement, cela ressemblait à un règlement. Politiquement, c'était la démonstration que même les grands groupes médiatiques peuvent choisir de payer si le coût du conflit avec la Maison-Blanche devient trop élevé.
Dans ce contexte, il est particulièrement important que Paramount ait simultanément eu des intérêts commerciaux majeurs, notamment des transactions médiatiques et des questions réglementaires. Cela a créé une situation où le conflit éditorial, le risque juridique et les intérêts commerciaux se sont retrouvés sur le même plan. Pour Trump, c'est l'architecture de pression idéale : frapper non pas seulement le journaliste, mais le propriétaire, l'actionnaire, la licence, la transaction, la capitalisation et la tranquillité de l'entreprise.
La FCC, les licences et la peur des holdings médiatiques
Les médias américains ne sont pas seulement des journalistes, des rédacteurs et des présentateurs. Ce sont des entreprises, des holdings, des réseaux câblés, des licences de diffusion, des plateformes de streaming, des marchés publicitaires, une valeur actionnariale, des fusions et une réglementation antitrust.
Trump comprend parfaitement cette infrastructure. C'est pourquoi sa pression ne s'exerce pas seulement par l'humiliation publique des journalistes, mais par des points de vulnérabilité systémiques du secteur médiatique.
Le Reuters Institute notait en 2025 que, sous l'administration Trump, le régulateur américain de la diffusion a ouvert des plaintes ou des enquêtes contre CBS, NBC, ABC, PBS et NPR, mais pas contre la chaîne conservatrice Fox News. Ce n'est pas un détail mineur. C'est un signal politique envoyé à tout le marché : la ligne éditoriale peut avoir un coût réglementaire.
Pour une entreprise, ce n'est pas seulement le procès perdu qui est dangereux. Ce sont les audits, les retards dans les transactions, le risque pour les licences, l'augmentation des frais juridiques, le bruit réputationnel auprès des investisseurs, la pression sur la direction, la politisation des procédures antitrust. C'est précisément là que le conflit avec les médias passe de la sphère de l'idéologie à celle de l'économie politique.
Trump frappe là où le journalisme moderne est le plus dépendant : dans son enveloppe corporative.
AP et la guerre pour le droit d'appeler les choses par leur nom
L'un des épisodes les plus symboliques a été l'histoire de l'Associated Press. Après que l'administration Trump a commencé à promouvoir l'appellation Gulf of America à la place de Gulf of Mexico, AP a maintenu sa propre norme éditoriale : utiliser le nom international traditionnel, tout en reconnaissant la décision de l'administration américaine pour un usage interne.
La réponse de la Maison-Blanche a été brutale : restriction de l'accès d'AP à certains événements impliquant le président, y compris des lieux comme le Bureau ovale et Air Force One. AP a déposé une plainte, invoquant une violation du premier amendement et une tentative du gouvernement de punir l'agence pour son choix éditorial.
Il ne s'agissait pas seulement d'une dispute sur un nom géographique. Il s'agissait d'une dispute sur la maîtrise du langage. Le pouvoir peut-il forcer une agence indépendante à utiliser un terme politiquement approuvé ? Le refus du lexique présidentiel peut-il devenir une base pour limiter l'accès ? Où se situe la frontière entre le droit de l'administration à organiser le pool de presse et l'interdiction de punir des journalistes pour le contenu de leur discours ?
Cet épisode est devenu un exemple presque pédagogique du second mandat de Trump : une question symbolique se transforme en conflit institutionnel, le langage devient un champ de pouvoir et l'accès au président un outil de discipline.
NPR et PBS : coup contre l'audiovisuel public
Un autre front est celui de l'audiovisuel public. En mai 2025, Trump a signé un décret mettant fin aux subventions fédérales pour NPR et PBS, accusant ces structures de partialité. Ensuite, un coup budgétaire plus large a suivi : en 2025, des milliards de dollars de dépenses ont été annulés par un paquet de coupes budgétaires, dont environ 1,1 milliard de dollars pour la Corporation for Public Broadcasting, qui finance la radio et la télévision publiques.
Pour l'administration, cela a été présenté comme une lutte contre le financement de médias partiaux aux frais des contribuables. Pour les critiques, comme une sanction politique de l'audiovisuel public pour son indépendance éditoriale.
L'aspect économique est ici important. Les marques nationales que sont NPR et PBS ont diverses sources de revenus et ne disparaissent pas instantanément. Mais les stations locales, surtout dans les petites villes, les zones rurales et les déserts informationnels où il y a moins de publicité commerciale, dépendent beaucoup plus du soutien fédéral. C'est pourquoi le coup porté à la CPB n'est pas seulement un coup contre les rédactions d'élite de Washington. C'est un coup contre l'infrastructure de l'information locale, les programmes éducatifs, les alertes d'urgence et la diffusion régionale.
Trump appelle cela la lutte contre la partialité. Ses opposants appellent cela le démantèlement des médias publics indépendants. Quoi qu'il en soit, ce n'est plus de la rhétorique. C'est une politique budgétaire.
La Maison-Blanche comme rédaction d'un acte d'accusation
À la fin de 2025, la Maison-Blanche a lancé une section spéciale sur son site officiel dédiée aux media bias, media offenders et à la hall of shame. L'administration y recueille publiquement des exemples de ce qu'elle considère comme des couvertures fausses, partiales ou déformées.
Le fait même de l'apparition d'une telle ressource est fondamental. Auparavant, Trump pouvait attaquer les journalistes depuis la tribune d'un meeting ou sur les réseaux sociaux. Désormais, la ligne anti-médiatique est institutionnalisée au niveau de la communication d'État. La Maison-Blanche devient non seulement la source de la position officielle, mais une sorte de rédaction accusatrice qui marque les journalistes et les médias comme des contrevenants.
Cela change la nature du conflit. Un politicien peut se disputer avec la presse. Mais lorsqu'un site d'État commence à tenir systématiquement une liste de médias fautifs, une autre question se pose : où s'arrête la critique politique et où commence l'étiquetage administratif ?
Pour Trump, c'est un outil de transparence et de contre-attaque. Pour les organisations de défense des droits de l'homme, c'est un symptôme inquiétant de pression sur la presse. Pour ses partisans, c'est une revanche attendue contre des médias qui, selon eux, ont stigmatisé les conservateurs pendant des décennies.
NDA pour les fonctionnaires : guerre contre les fuites
En mai 2026, l'administration Trump a proposé de nouveaux accords de non-divulgation pour les fonctionnaires fédéraux, expliquant cela par la lutte contre les fuites dans la presse. Il est question d'une extension potentielle des NDA à une vaste masse de fonctionnaires.
D'un point de vue formel, le pouvoir parle de protection des informations confidentielles, de discipline de service et de sécurité nationale. D'un point de vue politique, les critiques y voient une tentative de couper l'oxygène aux enquêtes journalistiques, de limiter les canaux d'information non officiels et de renforcer le contrôle sur l'appareil bureaucratique.
Dans le système américain, les fuites jouent un rôle particulier. Elles ne sont souvent pas seulement une violation de la discipline interne, mais un mécanisme d'équilibre politique. Grâce aux fuites, les journalistes apprennent des abus, des conflits au sein de l'administration, des décisions controversées, des opérations non préparées, des évaluations fermées des services spéciaux et des guerres d'appareil.
Trump a toujours détesté les fuites. Pour lui, ce ne sont pas une partie du contrôle démocratique, mais une arme de l'État profond. C'est pourquoi les NDA s'inscrivent dans son modèle plus large : limiter les canaux d'information indépendants, soumettre l'appareil à la verticale de la loyauté et priver les médias de la matière première pour leurs enquêtes.
Les poursuites judiciaires comme spectacle politique de force
La guerre juridique de Trump contre les médias a une double fonction.
La première, proprement juridique : obtenir réparation, rétractation, excuses ou règlement.
La seconde, politique : montrer à ses partisans qu'il punit les médias qui, selon sa version, ont détruit sa réputation pendant des années en toute impunité.
Même lorsque la plainte est faible ou rejetée par le tribunal, l'effet politique peut perdurer. Le partisan voit l'essentiel : Trump ne se défend pas, il attaque. Il ne demande pas grâce à la classe médiatique, il la traîne devant le tribunal. Il utilise contre le système ses propres outils juridiques.
En avril 2026, un juge fédéral a rejeté la plainte de Trump contre le Wall Street Journal concernant un article lié à Jeffrey Epstein. En mai 2026, Trump a déposé une plainte mise à jour de 10 milliards de dollars. D'un point de vue juridique, il doit surmonter le standard élevé de actual malice : prouver que la rédaction savait que la publication était fausse ou a agi avec un mépris conscient de la vérité. C'est une barrière difficile, surtout lorsqu'il s'agit d'une figure publique.
Mais pour la dramaturgie politique, le fait même de la plainte est déjà important. Elle crée une image : le président contre l'empire médiatique, le dirigeant contre les calomniateurs, le tribun populaire contre la presse corporative. Le résultat juridique peut être différé, mais le signal politique est envoyé immédiatement.
Nouvelle réalité médiatique : podcasts, influenceurs et contournement de la vieille presse
Trump peut se permettre une telle fermeté parce que les anciens médias ne sont plus des intermédiaires obligatoires entre le politicien et son public.
Le Digital News Report 2025 du Reuters Institute a acté la poursuite du déclin du rôle des médias traditionnels et la montée en puissance des réseaux sociaux, de la vidéo, des agrégateurs, des podcasts et des influenceurs. Aux États-Unis, après le retour de Trump, il n'y a pas eu de Trump bump classique pour les anciennes rédactions. En revanche, l'utilisation des plateformes sociales pour s'informer a progressé.
Pew a montré qu'environ un cinquième des adultes américains reçoivent régulièrement des nouvelles d'influenceurs sur les réseaux sociaux. Et dans le milieu droitier, les podcasts et les émissions d'auteurs sont devenus, non pas une périphérie, mais une infrastructure politique centrale. Joe Rogan, Tucker Carlson, Megyn Kelly, Ben Shapiro, Candace Owens et d'autres personnalités ne sont plus simplement des commentateurs. Ils sont devenus des centres de confiance alternatifs.
Cela modifie fondamentalement l'équilibre des forces. Auparavant, le président, même en conflit avec la presse, était contraint de prendre en compte le fait que les grandes chaînes de télévision et les journaux filtraient son image auprès du pays. Trump vit dans un autre système. Il dispose de son propre contour médiatique : Truth Social, Fox News, des podcasts amis, des émissions YouTube, X, des influenceurs conservateurs, des animateurs de radio locaux, des canaux Telegram, des plateformes en ligne et une armée de partisans numériques.
Il ne cherche pas à plaire aux anciens médias. Il utilise leur hostilité comme carburant pour son propre écosystème.
Pourquoi cette stratégie fonctionne
La fermeté de Trump contre les médias fonctionne pour plusieurs raisons.
Premièrement, elle offre à ses partisans une compensation émotionnelle. Beaucoup d'entre eux ont estimé pendant des années que les grandes rédactions méprisaient leurs valeurs, leur religion, leur patriotisme, leur rapport aux armes, à la police, aux frontières, à l'armée, à la famille et au mode de vie traditionnel. Trump dit aux médias ce qu'ils auraient eux-mêmes voulu dire.
Deuxièmement, elle transforme toute attaque contre Trump en preuve de sa droiture. Plus les opposants crient fort, plus sa base est convaincue que le système a eu peur.
Troisièmement, elle discipline le Parti républicain. Un politicien républicain qui commence à défendre CNN, MSNBC ou The New York Times face à Trump risque de paraître étranger à sa propre base.
Quatrièmement, elle force les médias à parler constamment de Trump. Même lorsqu'ils condamnent ses attaques, ils renforcent sa place centrale dans le spectacle politique.
Cinquièmement, elle crée un effet de puissance. Trump ne ressemble pas à un homme qui se justifie devant les journalistes. Il ressemble à un homme qui provoque les journalistes en duel.
La frontière dangereuse : critique de la presse ou pression sur la liberté d'expression ?
Cependant, on ne peut feindre d'ignorer que cette stratégie comporte une dimension dangereuse.
La presse américaine a effectivement commis des erreurs graves. Elle a souvent été idéologiquement partiale, moralisatrice, arrogante, déconnectée du pays profond. Elle a substitué l'analyse par le prêche de valeurs, et a parfois confondu journalisme et activisme politique. Il est nécessaire de critiquer les médias. Sans critique, la presse se transforme elle-même en caste fermée.
Mais c'est une chose que de critiquer les journalistes, d'exposer des erreurs, d'exiger des standards, de poursuivre en justice pour des faits précis. C'en est une autre que d'utiliser les ressources de l'État, les régulateurs, le budget, les accès, les licences, la peur corporative et le site officiel de la Maison-Blanche pour exercer une pression systémique sur les rédactions importunes.
C'est là que se situe la frontière principale. Si le pouvoir débat avec la presse, c'est de la politique. Si le pouvoir commence à punir la presse pour sa ligne éditoriale, c'est une question de liberté d'expression.
Trump révèle simultanément la maladie réelle des médias américains et utilise cette maladie pour renforcer son propre pouvoir. C'est précisément pour cela que le conflit ne peut être décrit par une seule formule. Il n'est pas simplement juste. Et il n'est pas simplement autoritaire. Il opère dans une zone grise où la critique juste de la classe médiatique s'entremêle avec le désir de faire en sorte que cette classe ait peur.
La bataille principale : pour le pouvoir sur la réalité
En fin de compte, la guerre de Trump contre les médias n'est pas un différend sur le journalisme. C'est une lutte pour le pouvoir sur la réalité.
Qui explique aux Américains ce qui se passe dans le pays ? CNN ? The New York Times ? Fox News ? La Maison-Blanche ? Les podcasteurs ? Les influenceurs ? Les algorithmes ? Trump lui-même ?
La politique du XXIe siècle, ce n'est pas seulement le contrôle de l'armée, du budget, des frontières, des tribunaux et des lois. C'est le contrôle de l'interprétation. Celui qui nomme l'événement en premier a souvent déjà gagné à moitié. Celui qui impose le cadre dirige l'émotion. Celui qui désigne le coupable dirige la colère. Celui qui nomme la victime obtient la sympathie.
Les médias ont possédé ce pouvoir pendant des décennies. Trump tente de le leur retirer.
Il veut que ses partisans ne voient pas un président sous le feu des enquêtes, mais un dirigeant attaqué par un système corrompu. Non pas un politicien en conflit avec la presse, mais un homme exposant une empire médiatique mensonger. Non pas un objet de contrôle journalistique, mais un juge des journalistes eux-mêmes.
Voilà pourquoi sa guerre contre les médias est si acharnée. Ce n'est pas un conflit secondaire. C'est l'un des fronts centraux du trumpisme.
Pour Trump, les médias américains ne sont pas seulement des critiques. Ce sont les anciens propriétaires de la réalité politique. Et il veut devenir son rédacteur en chef.