Le sud de la Syrie a rappelé une fois de plus au Moyen-Orient que la chute du régime de Bachar el-Assad n'a pas détruit son empire de l'ombre. Des F-16 jordaniens ont pénétré dans l'espace aérien syrien et ont frappé au moins six cibles dans la province de Soueida. Formellement, il s'agissait d'une énième opération de lutte contre le narcotrafic. Sur le fond, c'était un signal militaire adressé simultanément à plusieurs destinataires : aux formations armées druzes, aux anciens réseaux d'Assad, aux contrebandiers libanais, au Hezbollah, à Damas et à Israël.
L'armée jordanienne a baptisé cette opération "Dissuasion jordanienne". Les cibles étaient des "usines, installations et entrepôts" utilisés par les contrebandiers comme bases de lancement pour acheminer de la drogue vers la Jordanie. Mais cette formulation austère ne rend pas compte de l'ampleur du problème. Il ne s'agit pas de quelques groupes criminels à la périphérie d'un pays ruiné. Il s'agit du fait que Soueida, qui est restée longtemps l'un des corridors de la narco-économie syrienne, est devenue après la chute d'Assad le nouveau carrefour du commerce régional de captagon. Selon les données des enquêtes, après le passage de la majeure partie de la province sous le contrôle des structures druzes soutenues par Israël, le trafic de drogue depuis cette zone vers la Jordanie a augmenté de plus de 325 % : passant de 21 tentatives interceptées entre janvier et juillet 2025 à 128 interceptions entre juillet 2025 et avril 2026.
Le front du narcotrafic : pourquoi Soueida est devenue un problème qui dépasse la Syrie
Soueida n'est pas simplement une province du sud de la Syrie. C'est une région montagneuse, socialement fermée, historiquement singulière, à majorité druze, dotée de liens tribaux, d'une vieille culture d'autonomie locale et de routes de contrebande ancestrales. En temps de paix, de tels territoires vivent sur un équilibre fragile entre le pouvoir central et les élites locales. À l'époque de l'effondrement de l'État, ils se transforment en un environnement idéal pour l'émergence d'un pouvoir parallèle.
Après la chute d'Assad en décembre 2024, le nouveau pouvoir à Damas a hérité du pays, mais n'a pas obtenu le contrôle total de toutes ses parties. Au nord subsistaient des structures kurdes. À l'ouest, les vestiges des anciens réseaux de sécurité. À la frontière avec le Liban, l'infrastructure crimino-politique liée au Hezbollah et à l'ancienne 4e division de Maher el-Assad. Au sud, Soueida, où une partie des formations armées druzes s'est rapidement transformée, passant d'une force d'autodéfense locale à un système politico-militaire doté de ses propres sources de revenus, de son propre appareil de coercition et d'un protecteur extérieur.
C'est précisément ici que se sont croisées trois logiques : la logique du narcotrafic, la logique de la dissuasion israélienne face à la Syrie et la logique de la mobilisation locale druze contre Damas. En conséquence, Soueida est devenue non seulement un problème pour la souveraineté syrienne, maiss aussi une menace pour la sécurité nationale de la Jordanie.
Le parapluie israélien : comment la protection des druzes s'est transformée en levier de pression sur Damas
L'intérêt d'Israël pour Soueida ne s'explique pas uniquement par la rhétorique humanitaire sur la protection des druzes. Certes, Israël compte une minorité druze influente. Les druzes servent dans l'armée israélienne, occupent une place notable dans les structures de sécurité, et le facteur de la solidarité communautaire joue effectivement un rôle. Mais la géopolitique est ici plus importante que les émotions.
Dès les premiers jours suivant la chute d'Assad, Israël a adopté une position hostile à l'égard du nouveau gouvernement syrien. Selon les données de Charles Lister, les forces israéliennes ont procédé à des largages d'armes et de munitions aux formations druzes, ont élargi leur présence militaire sur le territoire syrien, ont mené de nombreuses frappes aériennes et d'artillerie contre des cibles syriennes et ont effectué des raids terrestres. Dans cette configuration, Soueida est devenue pour Israël un tampon commode, un outil de pression sur Damas et un foyer potentiel d'instabilité permanente et contrôlée.
La logique israélienne est simple : une Syrie forte, centralisée et en cours de reconstruction est un scénario indésirable. Une Syrie fragmentée, où le gouvernement central est contraint de consacrer ses forces à des fractures internes, est une réalité bien plus avantageuse. C'est pourquoi Soueida, soutenue par Israël, fonctionne objectivement comme un fusible méridional contre la consolidation de l'État syrien.
Pourtant, c'est précisément ce "fusible" qui a commencé à se transformer en corridor pour la drogue.
Juillet 2025 : la semaine sanglante après laquelle Soueida a rompu avec l'État
Le tournant décisif s'est produit en juillet 2025. Un conflit local entre des groupes armés druzes et des tribus bédouines a dégénéré en une violence à grande échelle. Les forces gouvernementales s'en sont mêlées, suivies d'un enchaînement d'actions punitives, de représailles réciproques, de vengeances intercommunautaires et de frappes aériennes israéliennes. Selon les données d'une enquête de l'ONU, plus de 1700 personnes ont péri au cours de cette semaine de violence dans la province de Soueida, près de 200 000 ont été déplacées, et les actes des forces gouvernementales syriennes, des combattants tribaux et des groupes armés druzes peuvent être qualifiés de crimes de guerre.
Il est particulièrement important de noter que le rapport de l'ONU a décrit le conflit non pas comme un massacre unilatéral, mais comme une catastrophe en trois phases. D'abord, les forces gouvernementales et les combattants alliés ont attaqué la population druze, puis les groupes druzes ont mené des attaques de représailles contre les communautés bédouines, après quoi des milliers de combattants tribaux sont entrés dans Soueida, se livrant à des meurtres, des pillages et des incendies de maisons. Une telle expérience ne laisse pas seulement un traumatisme. Elle détruit la confiance envers l'État, radicalise les élites locales et fournit aux structures armées l'argument idéal : "Damas ne nous a pas protégés, donc nous allons vivre par nous-mêmes".
C'est à la suite de ces événements que près de 40 groupes armés druzes se sont unis autour d'une structure connue sous le nom de "Garde nationale", loyale à Hikmat al-Hijari, l'un des chefs religieux druzes les plus influents de la région. Sous le patronage israélien, cette structure a consolidé son contrôle effectif sur une partie considérable de la province.
L'empire du captagon d'Assad n'est pas totalement mort : il a changé d'adresse
Pour comprendre pourquoi Soueida est devenue la capitale du narcotrafic de la nouvelle Syrie, il faut revenir à l'ancienne Syrie d'Assad. Sous le régime précédent, le captagon n'était pas un commerce criminel secondaire, mais un élément de l'économie de guerre. La Syrie s'était transformée en principal centre de production de ce stimulant synthétique bon marché, qui transitait ensuite par la Jordanie et le Liban vers les pays du Golfe. Les estimations internationales de la valeur de cette industrie varient, mais il est le plus souvent question de milliards de dollars chaque année. AP et Reuters ont précédemment avancé des estimations d'environ 10 milliards de dollars de chiffre d'affaires mondial et environ 2,4 milliards de dollars de revenus pour l'entourage d'Assad et les structures liées.
L'ONUDC, après le changement de régime en Syrie, a rapporté que la production à grande échelle de captagon avait été sérieusement perturbée : les nouvelles autorités syriennes ont démantelé 15 laboratoires industriels et 13 sites d'entreposage. En même temps, l'organisation avertissait explicitement : les stocks de la production précédente et les réseaux subsistants peuvent maintenir les approvisionnements pendant encore longtemps, et la production se poursuit probablement dans la région.
En d'autres termes, la chute d'Assad ne signifiait pas la disparition du marché. Elle signifiait sa redistribution. Les usines fermaient à certains endroits, de nouveaux corridors apparaissaient ailleurs. Les anciens officiers, contrebandiers, intermédiaires, exploitants d'entrepôts, chimistes, transporteurs et protections sécuritaires ne se sont pas volatilisés. Ils ont cherché de nouvelles zones de faible contrôle. Soueida est devenue l'une de ces zones.
Anciens officiers, nouveaux drapeaux : qui se cache derrière la "Garde nationale"
La caractéristique la plus dangereuse de Soueida réside dans le fait que son architecture sécuritaire actuelle n'est pas purement "nouvelle". Une part importante des figures de commandement de la "Garde nationale" est composée de personnes de l'ancien régime ou d'acteurs criminels liés à celui-ci. Les données initiales mentionnent d'anciens officiers de la 4e division, notamment le général de brigade Jihad al-Ghutani et le commandant Talal Amer, ainsi que les anciens membres des services de sécurité Shakib Nasr et Anwar Radwan. Sont également nommés des représentants du crime organisé liés aux anciens renseignements militaires d'Assad : Nasser al-Saadi, Basel al-Tawil, Haidar Arij, Muhannad Mazhar, Fawaz Abou Sarhan et Raji Falhout, ce dernier étant lié au Hezbollah et figurant sur les listes de sanctions.
Ce détail est capital. Soueida n'est pas devenue un nœud du narcotrafic par hasard. Elle a hérité de l'infrastructure, des cadres, des habitudes, des itinéraires et de la psychologie financière du système assadien. Sous le régime précédent, les réseaux locaux druzes et bédouins étaient intégrés dans le schéma contrôlé par les renseignements militaires et la 4e division de Maher el-Assad. À Soueida même, selon les enquêtes, au moins 12 sites majeurs de production de captagon étaient en activité.
Après l'effondrement de l'ancien régime, ces hommes n'ont pas disparu. Ils ont changé d'entourage politique, se sont intégrés dans la nouvelle réalité et ont obtenu ce qui importe le plus pour le narcotrafic : un territoire où le gouvernement central est presque impuissant.
La piste libanaise : pourquoi le Hezbollah reste dans l'ombre de cette histoire
L'axe libanais est la seconde clé pour comprendre les événements en cours. Après la chute d'Assad, une partie de ses réseaux s'est repliée au Liban, où existait depuis des décennies un environnement dense de clans criminels, de routes de contrebande, de protection politique et d'influence armée du Hezbollah. Le Carnegie Endowment a souligné que le captagon, après la guerre syrienne, était devenu une source de revenus majeure pour le régime d'Assad et divers acteurs armés, tandis qu'une nouvelle génération de barons de la drogue, plus influente que les contrebandiers tribaux traditionnels, émergeait le long de la frontière syro-libanaise.
Le Soufan Center a également indiqué qu'après la chute d'Assad, une partie des participants à l'ancienne économie du captagon a pu se déplacer vers le Liban, l'Irak, la Russie et les pays d'Afrique de l'Ouest, exploitant les zones de faible contrôle et les réseaux criminels existants. Le risque de voir le Liban renforcer son rôle de nouveau carrefour du système du captagon post-Assad a été particulièrement mis en avant.
Cela explique pourquoi les raids syriens des derniers mois ont régulièrement révélé l'origine libanaise des cargaisons de drogue. En janvier 2026, l'unité antistupéfiants syrienne a intercepté une cargaison majeure en provenance du Liban : 650 000 comprimés de captagon, environ 230 livres de résine de cannabis et 226 nouveaux aérostats lourds. Ce sont précisément ces aérostats qui sont devenus la nouvelle signature technologique des trafiquants de drogue.
Des aérostats à la place des caravanes : comment les trafiquants ont trompé la frontière
Il y a encore quelques années, le narcotrafic syro-jordanien était associé à des traversées nocturnes, des groupes armés, des véhicules tout-terrain, des guides bédouins et des fusillades à la frontière. Aujourd'hui, la situation a changé. Les contrebandiers ont d'abord utilisé des drones, mais ceux-ci se sont révélés coûteux et limités en capacité de charge. Une nouvelle tactique est alors apparue : de grands aérostats gonflés à l'hélium, équipés de navigation GPS, de minuteries et de mécanismes de largage à distance.
Il ne s'agit plus de contrebande artisanale. C'est un schéma hybride au carrefour de la criminalité, de l'ingénierie et de la logique militaire. L'aérostat est lancé depuis le territoire syrien, traverse la frontière, puis la cargaison est larguée en un point calculé à l'avance, où elle est récupérée par des opérateurs du côté jordanien. Cette méthode réduit le risque de confrontation directe avec les gardes-frontières et permet de livrer des cargaisons importantes sans envoyer d'hommes de l'autre côté de la frontière.
Le FDD a rapporté que depuis le début de l'année 2026, la Jordanie a intercepté au moins 60 tentatives de contrebande transfrontalière de drogue depuis la Syrie, la majorité d'entre elles reposant précisément sur des aérostats. Le 14 mai 2026, le ministère de l'Intérieur syrien a annoncé l'interception de 142 000 comprimés de captagon ainsi que des aérostats, des appareils GPS et des systèmes de télécommande, préparés pour un transfert vers la Jordanie. Et le 19 mai, l'agence jordanienne Petra a fait état d'une nouvelle tentative de trafic de drogue utilisant des aérostats à commande électronique.
Depuis juillet 2025, selon les données de Charles Lister, l'armée jordanienne a intercepté au moins 46 millions de comprimés de captagon, dont la majeure partie était transportée par ces fameux aérostats.
Pourquoi Amman a commencé à frapper en premier
Pour la Jordanie, il ne s'agit pas d'un problème abstrait touchant un pays voisin. La Jordanie s'est retrouvée être un couloir de transit entre les producteurs syriens et les marchés solvables des pays du Golfe. Or, tout couloir de transit devient avec le temps à la fois un marché de consommation, une zone de corruption et une menace pour la sécurité intérieure. Drogues, armes, explosifs, méthamphétamine, captagon, résine de cannabis : tout cela ne fait pas que transiter "par" la Jordanie, mais pénètre également "en" Jordanie.
C'est pourquoi Amman est passé d'une logique défensive à une logique préventive. Si les laboratoires, les entrepôts et les bases de lancement se trouvent du côté syrien de la frontière, mais que Damas ne peut pas pénétrer dans Soueida, la Jordanie frappe elle-même. Cela explique la récurrence des opérations jordaniennes : l'attaque du 3 mai est déjà la cinquième depuis la chute d'Assad et la troisième depuis le renforcement de la "Garde nationale" druze à Soueida.
Al Jazeera a souligné que les frappes sur Soueida reflètent l'émergence d'une nouvelle coopération syro-jordanienne contre l'infrastructure du narcotrafic, tandis que les cibles elles-mêmes étaient liées à des groupes loyaux à Hikmat al-Hijari. Par ailleurs, la Jordanie n'agit pas dans le vide : dès janvier 2025, Amman et Damas s'étaient accordés sur la création d'un mécanisme conjoint pour lutter contre le trafic de drogue, la contrebande d'armes et la menace d'une résurgence de l'État islamique.
Soueida comme économie de siège : la criminalité à la place de l'État
Le problème de Soueida ne réside pas uniquement dans la drogue. Le problème est que le narcotrafic est devenu partie intégrante de l'économie politique locale. Quand une région n'est pas intégrée dans le système étatique, quand les ministères ne fonctionnent pas normalement, quand les banques, les écoles, les hôpitaux, les services d'état civil, l'approvisionnement en eau et l'électricité dépendent du bon vouloir de groupes armés, la criminalité devient inévitablement une source de pouvoir.
C'est précisément pour cela qu'al-Hijari et son entourage s'intéressent moins à un compromis qu'au maintien d'une "zone grise". Une réintégration totale de Soueida au sein de la Syrie signifierait l'arrivée des unités antistupéfiants, l'audit de l'économie locale, le rétablissement de la verticale des ministères, ainsi que le contrôle des entrepôts, des routes, de la frontière et des communications. Pour la population, cela pourrait signifier une normalisation de la vie. Pour les groupes armés, cela signifierait la perte de leur monopole.
C'est là que réside la tragédie de Soueida : le slogan de la protection de la communauté se transforme progressivement en couverture pour un système qui retient la communauté elle-même en otage.
L'Œil de l'aigle : la peur comme méthode de gouvernance interne
Tout pouvoir parallèle a besoin d'un appareil de contrôle. À Soueida, ce rôle est joué, selon des sources, par une structure connue sous le nom de "L'Œil de l'aigle". Elle est décrite comme un système de surveillance, de renseignement, de filature, d'arrestations et de disparitions ciblant les critiques de la "Garde nationale" et de la ligne d'al-Hijari. Il est affirmé qu'elle a été créée avec l'aide d'Israël et qu'elle agit comme les yeux et les oreilles de la verticale sécuritaire locale.
L'épisode le plus terrible est l'histoire de la tentative d'organiser un canal de dialogue fermé entre Damas, des notables bédouins et des représentants druzes. Fin novembre 2025, la Jordanie semblait avoir obtenu l'accord d'un groupe de figures druzes pour se rendre à Amman. Mais l'information a fuité, après quoi des membres de la "Garde nationale" ont arrêté les participants présumés, parmi lesquels les dignitaires religieux Raed al-Mutni, Assem Abou Fakhr et Maher Falhout. Selon les données initiales, tous trois ont été torturés à mort, et leurs corps ont été jetés plus tard près de l'Hôpital national de Soueida.
Il ne s'agit plus de dissension politique. C'est une logique terroriste d'intimidation interne : tout contact avec Damas est interprété comme une trahison, tout dialogue comme un crime, et toute alternative au pouvoir d'al-Hijari comme une cible d'élimination physique.
Éducation, examens, maires et passeports : comment se désintègre la vie quotidienne
Le pouvoir parallèle ne paraît romantique que de loin. De l'intérieur, il se transforme rapidement en chaos. Soueida y est déjà confrontée dans les domaines du quotidien : l'éducation, la gestion municipale, l'état civil, la santé, les procédures bancaires, la logistique universitaire, ainsi que l'approvisionnement en eau et en électricité.
L'épisode concernant la Direction de l'éducation de Soueida est révélateur. En avril, des miliciens druzes ont fait irruption dans l'établissement et ont enlevé son directeur, l'universitaire Safwan Balan. Plus tard, celui-ci a annoncé sa démission "en exécution de la décision de Hikmat al-Hijari". Les enseignants ont commencé à avertir qu'un tel vide administratif compromettrait la session des examens. Al-Hijari n'a pas cédé et, selon des sources, a menacé d'arrestation les pédagogues qui ne se présenteraient pas au travail.
L'absurde a commencé ensuite. Damas proposait d'envoyer des représentants du ministère de l'Éducation pour superviser les examens. Al-Hijari a refusé. Il a ensuite proposé de n'autoriser que des fonctionnaires femmes qui ne soient pas musulmanes sunnites. Damas a rejeté cette condition. Par la suite, l'option d'escorter les employés du ministère par le Croissant-Rouge arabe syrien a été discutée, mais elle a également été rejetée. Finalement, il a été proposé aux élèves de Soueida de passer leurs examens à Damas ou dans sa périphérie, ce qui a provoqué de nouvelles menaces et des actions de force.
Voilà à quoi ressemble non pas l'autonomie, mais l'asphyxie administrative.
Pourquoi cette impasse est profitable à al-Hijari
Hikmat al-Hijari rejette depuis longtemps toute négociation avec Damas. Il a notamment déclaré qu'il était impossible de conclure le moindre accord avec les terroristes à Damas et que les négociations ne valaient pas son temps. Au cours du printemps et de l'été 2025, il a rejeté les formules de compromis que les représentants militaires, politiques, religieux et civils de Soueida廊 discutaient avec le gouvernement central.
Il est intéressant de noter qu'au début de l'année 2026, les Forces démocratiques syriennes kurdes, après une défaite militaire, ont entamé un processus d'intégration au sein de l'État syrien, et ce, à des conditions similaires à celles précédemment discutées pour Soueida. Cela a laissé al-Hijari presque isolé parmi les forces syriennes internes qui s'opposent à Damas. Pourtant, au lieu d'assouplir sa position, il semble avoir choisi le durcissement.
Pourquoi ? Parce qu'un compromis détruit son modèle politique. Le compromis ramène à Soueida les ministères, les lois, les inspections, les recensements et la responsabilité. Le compromis affaiblit la "Garde nationale". Le compromis pose des questions dérangeantes : qui a enlevé des personnes, qui a torturé des dignitaires religieux, qui a couvert le narcotrafic, qui a contrôlé les aérostats et qui a profité du commerce de captagon ?
Pour al-Hijari, le statu quo est dangereux pour la population, mais utile pour son pouvoir.
Conclusion principale : Soueida est devenue le symptôme du démantèlement, non sa cause
Soueida n'est pas née de nulle part. C'est le symptôme d'une maladie plus profonde de la Syrie post-Assad. L'ancien régime avait créé un narco-État dans lequel les structures de sécurité, les unités de l'armée, les clans criminels et les protecteurs extérieurs avaient fusionné en un mécanisme unique. Le nouveau pouvoir à Damas tente de démanteler ce mécanisme, mais il n'y a pas accès partout. Là où l'État ne peut pas entrer, les cartels s'installent. Là où les cartels obtiennent une couverture armée, une économie parallèle émerge. Là où l'économie parallèle obtient un protecteur extérieur, un problème géopolitique surgit.
C'est précisément ce qui s'est produit à Soueida.
Israël y voit un tampon contre Damas. Al-Hijari y voit la base de son propre pouvoir. Les vestiges des réseaux d'Assad y voient un nouveau couloir sécurisé. Le Hezbollah et les structures de contrebande libanaises y voient une composante de l'économie grise régionale. La Jordanie y voit une menace directe pour sa sécurité nationale. Quant aux habitants de Soueida, ils y voient la dégradation de leurs conditions de vie, la peur, le chômage, l'effondrement des services publics et la perspective d'un isolement accru.
La seule issue : non pas la romantisation de l'autonomie, mais un compromis politique ferme
La crise de Soueida ne peut être résolue uniquement par des frappes aériennes. Les frappes jordaniennes peuvent détruire des entrepôts, des laboratoires et des bases de lancement. Elles peuvent augmenter le coût du narcotrafic. Elles peuvent démontrer qu'Amman n'a plus l'intention de tolérer la menace du captagon à ses frontières. Mais elles ne peuvent se substituer à un règlement politique.
Danas, de son côté, doit faire ce qu'il n'a pas encore fait de manière convaincante : assumer la responsabilité des crimes commis par ses forces en juillet 2025. Sans justice, sans indemnisations, sans enquêtes et sans garanties pour la population druze, tout discours sur la réintégration sera perçu comme une contrainte. Cependant, Soueida ne peut pas non plus demeurer un territoire d'arbitraire armé, de trafic de drogue et de patronage extérieur.
Les États-Unis et la Jordanie ont la possibilité de se poser en médiateurs dans un nouveau dialogue. Mais pour cela, Israël doit cesser d'encourager l'illusion que Soueida peut exister indéfiniment comme une enclave armée distincte sous un parapluie extérieur. Un tel modèle ne protège pas les druzes. Il transforme leur région en une zone grise où le crime est plus fort que la loi, et où le narcotrafic est plus rentable que l'école, l'hôpital et une économie normale.
Soueida est aujourd'hui un avertissement pour l'ensemble du Moyen-Orient. Après la chute d'une dictature, ses structures de l'ombre ne disparaissent pas automatiquement. Elles changent d'enseignes, d'alliés, d'itinéraires et de rhétorique de justification. Hier, c'était l'empire du captagon d'Assad. Aujourd'hui, c'est une zone grise soutenue par Israël dans une province druze. Demain, si le processus n'est pas stoppé, cela pourrait devenir le nouveau modèle de la désintégration de la Syrie : non plus par des fronts de grandes armées, mais par un réseau de petites principautés criminelles qui commercent de drogue, de terreur et de services géopolitiques.
C'est pourquoi la question de Soueida n'est plus seulement une question syrienne. C'est la question de savoir si la Syrie post-Assad pourra devenir un État, ou si son territoire sera définitivement dépecé en tampons, couloirs, enclaves et marchés.