...

La guerre des États-Unis contre l’Iran n’a pas été pour les États du Golfe une simple crise militaire de plus, ni un nouveau cycle de turbulences moyen-orientales ou une épreuve difficile pour les marchés pétroliers. Elle a représenté un moment de lucidité politique. L’instant précis où les riches monarchies de la région ont définitivement compris que la garantie de sécurité américaine n’était plus un contrat sacré gravé dans la pierre. Elle est devenue un objet de négociation, d’humeur, de calculs de politique intérieure et le reflet du style personnel du président Trump.

Pendant sept décennies, les pays du Golfe ont vécu selon la logique d’un accord extrêmement simple. Ils assuraient la stabilité du marché énergétique, maintenaient l’ancrage au système du dollar, achetaient des armes américaines, accueillaient des bases américaines et prenaient en compte les intérêts de Washington. En retour, les États-Unis garantissaient la protection contre les menaces extérieures. Cette formule pouvait être cynique, inégale ou brutale, mais elle était intelligible. Dans un monde où le pétrole restait le sang de l’économie mondiale et le détroit d’Ormuz son artère, la clarté valait plus que les sentiments politiques.

Désormais, cette clarté n’existe plus.

Washington n’a d’abord pas prévenu ses partenaires arabes d’une opération d’envergure contre l’Iran, avant de commencer à suggérer que ces derniers devraient assumer une partie des coûts de la guerre. Au printemps 2026, la Maison-Blanche a effectivement laissé entendre que le président Trump souhaitait que les pays arabes financent une part importante des dépenses militaires américaines liées aux opérations contre l’Iran. Pour Riyad, Abou Dhabi, Doha, Koweït et Manama, cela n’a pas sonné comme la demande d’un allié, mais comme la facture d’un vigile qui n’aurait pas prévenu le propriétaire du début de l’incendie, avant de lui réclamer un paiement pour les seaux d’eau utilisés.

C’est ici qu’a commencé la déformation majeure. Non pas sur le champ de bataille, ni dans le détroit, ni dans les quartiers généraux du Pentagone, mais dans l’esprit des élites du Moyen-Orient. Elles ont constaté que si les États-Unis demeurent l’acteur militaire le plus puissant de la région, ils ne ressemblent plus à un garant inconditionnel. Ce sont deux choses différentes. La force sans la fiabilité cesse d’être un appui pour devenir un risque.

Un tweet qui a coûté la confiance à l’Amérique

Une fissure symbolique était déjà apparue en septembre 2019, lorsque les infrastructures pétrolières saoudiennes avaient subi une frappe sans précédent. À l’époque, Donald Trump, alors au milieu de son premier mandat, avait écrit que les États-Unis étaient prêts à intervenir, mais qu’ils attendaient que l’Arabie saoudite désigne le coupable et précise à quelles conditions Washington devait agir.

Pour un observateur extérieur, cela pouvait passer pour une prudence diplomatique ordinaire. Pour Riyad, c’était bien plus. C’était une rupture du langage que les États-Unis et l’Arabie saoudite parlaient depuis 1945.

Depuis la rencontre historique entre Franklin Roosevelt et le roi Abdelaziz à bord d’un croiseur américain, une formule tacite régissait les deux pays : le pétrole contre la sécurité. L’Arabie saoudite assurait la stabilité des approvisionnements, tandis que les États-Unis garantissaient la protection du royaume et, plus largement, celle de l’architecture de stabilité énergétique. Plus tard, cette formule s’est intégrée dans la stratégie américaine globale dans le Golfe, connue sous le nom de doctrine Carter. Son sens était implacable : toute tentative d’une puissance extérieure de prendre le contrôle de la zone du golfe Persique serait considérée comme une menace pour les intérêts vitaux des États-Unis.

Cette doctrine n’était pas une belle déclaration morale. C’était un calcul impérial froid. Mais elle fonctionnait. La flotte américaine assurait la navigation dans le détroit d’Ormuz pendant la guerre Iran-Irak. Les États-Unis ont expulsé l’Irak du Koweït en 1991, non seulement pour restaurer le droit international, mais pour empêcher tout chantage pétrolier. Washington pouvait se tromper, agir brutalement ou rompre les équilibres, mais ses partenaires comprenaient que si la menace touchait au pétrole ou aux alliés stratégiques, la réaction américaine serait fulgurante.

En 2019, la réaction fut différente. Trump n’a pas frappé immédiatement, n’a pas restauré la logique de dissuasion et n’a pas offert à Riyad ce sentiment de protection instantanée sur lequel reposait tout le fondement psychologique de l’alliance. Les États-Unis ont par la suite renforcé leur présence et envoyé des moyens de surveillance supplémentaires, mais le moment était perdu. En politique moyen-orientale, ce que vous ne faites pas dans les premières heures est parfois plus crucial que ce que vous faites deux semaines plus tard.

La doctrine Carter est morte à Riyad, pas à Téhéran

Pour l’Arabie saoudite, la frappe contre les installations pétrolières n’était pas seulement une attaque contre ses infrastructures. C’était une attaque au cœur de l’État. Le royaume moderne bâtit son ambitieuse Vision 2030, investit dans les villes du futur, le tourisme, les technologies et le sport, mais toute cette vitrine repose encore sur le socle de sa puissance énergétique. Si l’ennemi peut frapper ce socle et que l’allié principal répond par la question « que proposez-vous en échange ? », alors l’ancien pacte a cessé d’être inconditionnel.

À partir de ce moment, Riyad a commencé à raisonner différemment. Rompre l’alliance avec les États-Unis serait suicidaire. L’armée saoudienne, son aviation, sa défense antiaérienne et ses blindés dépendent des livraisons, de la maintenance et des logiciels américains. Il est impossible de se passer des États-Unis rapidement. Mais il est possible de construire un deuxième, un troisième ou un quatrième périmètre de sécurité.

C’est ainsi qu’est apparue une nouvelle logique : l’Amérique reste le partenaire principal, mais plus l’unique. L’armement américain reste essentiel, mais il ne doit plus être monopolistique. La base américaine demeure un facteur de dissuasion, mais elle ne remplace plus une stratégie nationale de survie.

C’est pourquoi le pacte de défense saoudo-pakistanais, signé le 17 septembre 2025, n’est pas une simple affaire bilatérale, mais un signal géopolitique. Le document établit le principe selon lequel une agression contre une partie est considérée comme une agression contre les deux. Le Pakistan est une puissance nucléaire. Même si l’extension directe du parapluie nucléaire à l’Arabie saoudite reste sujette à interprétation, le seul fait d’un tel accord change la psychologie régionale.

Riyad a envoyé un message limpide à Washington : nous ne vous quittons pas, mais nous ne comptons plus vivre exclusivement sous votre toit.

Trump voulait montrer sa force, il a montré les limites du contrôle américain

La guerre contre l’Iran, conçue comme une démonstration de la détermination américaine, a produit l’effet inverse. Elle a révélé non seulement la capacité des États-Unis à frapper, mais aussi leur incapacité à maintenir leurs alliés dans leur ancien état de dépendance.

Lorsque Washington ne prévient pas ses partenaires, sur le territoire desquels se trouvent des bases, des centres de données et des infrastructures stratégiques, il les transforme de fait en simples figurants de sa propre opération. Et lorsqu’il exige ensuite de l’argent pour la guerre, il transforme un partenariat stratégique en un contrat commercial au goût amer.

Les États du Golfe ne sont pas naïfs. Ils jouent depuis des décennies un jeu complexe entre les États-Unis, l’Europe, la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Inde. Pourtant, même pour eux, le comportement de Washington a été un signal trop brutal. Ils ont vu que la politique américaine pouvait être non seulement dure, mais imprévisible. Pour des États de taille moyenne, l’imprévisibilité est plus dangereuse que l’hostilité. Face à un ennemi, on construit une ligne de défense. Face à un allié imprévisible, on est contraint de s’assurer dans toutes les directions à la fois.

La crise dans le détroit d’Ormuz n’a fait qu’accentuer ce sentiment. Selon les informations de début mai 2026, le Pentagone insistait sur le fait qu’un cessez-le-feu avec l’Iran était formellement maintenu, bien que les deux parties aient déjà échangé des frappes pour le contrôle du détroit. Parallèlement, les États-Unis et leurs alliés du Golfe ont soumis au Conseil de sécurité de l’ONU un projet de résolution menaçant l’Iran de sanctions s’il ne cessait pas ses pressions sur la navigation. Ce n’est plus l’image habituelle d’une domination américaine sereine. C’est l’image d’une gestion de crise laborieuse, où chaque participant cherche désormais une issue de secours.

La Chine entre dans le Golfe avec de la patience, pas avec un porte-avions

Le grand gagnant de la nervosité américaine est sans conteste la Chine. Pékin agit dans la région selon une logique opposée à celle de Washington. Alors que les États-Unis arrivent avec des bases, des sanctions, des avions, des exigences politiques et des leçons de morale, la Chine se présente avec des ports, des câbles, des services de cloud, des crédits, des zones industrielles, des achats de pétrole et le sourire serein d'un État qui ne se presse pas.

La Chine ne propose pas aux pays du Golfe de remplacer intégralement les États-Unis. Elle ne possède pas d'infrastructure militaire comparable dans la région, ni d'expérience en projection de force ou de réseau mondial de bases. Mais Pékin ne promet pas non plus de devenir le nouvel Américain du jour au lendemain. Elle offre autre chose : une réduction progressive, segment par segment, de la dépendance envers Washington.

Dans le secteur de l'énergie, la Chine est passée du statut de simple acheteur à celui de marché vital pour le Golfe. Dans les technologies, elle offre une alternative à l'infrastructure numérique américaine. En diplomatie, elle dialogue avec l'Iran sans hystérie et avec les monarchies arabes sans moralisme. En finance, elle promeut les règlements en yuans et de nouveaux circuits de paiement. En matière de sécurité, elle ne remplace pas le Pentagone mais pénètre doucement dans des domaines où la domination américaine semblait naturelle : drones, radars, systèmes laser, intelligence artificielle, télécommunications et cloud.

Le front technologique est devenu particulièrement sensible pour les États-Unis. Après les frappes contre les installations cloud américaines dans la région, la question de la fiabilité des centres de données a cessé d'être abstraite. Reuters a rapporté des dommages sur des sites d'Amazon Web Services aux Émirats arabes unis et au Bahreïn lors d'attaques iraniennes, provoquant d'importantes interruptions de services. Pour les États du Golfe, qui investissent des milliards dans la transformation numérique et l'IA, ce fut un signal d'alarme : l'infrastructure numérique américaine peut elle aussi devenir une cible militaire.

Les entreprises chinoises, dont Huawei, y voient une fenêtre d'opportunité. Elles ne vendent pas seulement du matériel, mais aussi une promesse politique : nos systèmes sont moins vulnérables aux frappes car nous ne sommes pas en guerre contre l'Iran. Ce n'est pas une garantie absolue, mais dans une région où chaque bâtiment peut devenir une cible à cause du drapeau de son propriétaire, cette distance relative devient un avantage compétitif.

Huawei est devenu le chiffon rouge de Washington

Le cas Huawei exaspère les Américains depuis longtemps. Washington perçoit la corporation chinoise non comme un simple concurrent, mais comme un instrument potentiel de l'État chinois. Pour les États-Unis, sa présence dans les réseaux de communication du Golfe représente un risque de fuite de données et de compromission des infrastructures militaires, menaçant particulièrement l'exploitation des systèmes d'armement américains les plus récents.

C'est ce qui explique les craintes américaines entourant la vente de F-35 aux Émirats arabes unis. Dès 2021, Abou Dhabi avait informé les États-Unis de la suspension des négociations, la présence technologique chinoise constituant l'un des points de friction majeurs. Des débats similaires ont surgi concernant d'éventuelles livraisons de F-35 à l'Arabie saoudite, où les inquiétudes de Washington étaient liées à l'influence croissante de Pékin.

Le problème des États-Unis est qu'ils imposent trop souvent un choix sous forme d'ultimatum : soit nos avions, soit les réseaux chinois. Mais les pays du Golfe refusent désormais la logique de la guerre froide. Ils veulent les avions américains, les réseaux chinois, les drones turcs, les missiles sud-coréens et les drones intercepteurs ukrainiens. Ils aspirent à être des investisseurs et les architectes souverains de leur propre sécurité, et non des partenaires mineurs.

Le marché de la sécurité dans le Golfe est devenu multipolaire avant même que la politique mondiale ne reconnaisse officiellement la multipolarité.

La Turquie s'installe là où l'Amérique laisse des vides

Le deuxième grand gagnant est la Turquie. Ankara ne possède pas les ressources de Washington et ne peut remplacer le parapluie militaire américain. Cependant, elle dispose de ce dont les pays du Golfe ont besoin : une expérience réelle en production de défense, une expertise avancée en drones, une flexibilité dans le transfert de technologies et une volonté politique de transformer les contrats d'armement en relations stratégiques.

Le secteur de la défense turc est devenu une marque mondiale. Le Bayraktar n'est plus seulement le nom d'un drone, mais le symbole qu'une puissance moyenne peut créer des armes modifiant l'équilibre sur le terrain. En 2023, l'Arabie saoudite a signé avec l'entreprise turque Baykar un contrat majeur pour des drones Akinci, qualifié de plus grand accord d'exportation de défense de l'histoire de la Turquie. En 2026, Ankara et Riyad discutaient déjà d'un approfondissement de leur coopération et d'une possible participation conjointe au projet de chasseur turc KAAN.

Pour le Golfe, la Turquie est précieuse car elle accepte la localisation, la production conjointe et l'intégration des systèmes. De plus, ses produits sont moins chers et souvent disponibles plus rapidement que les équivalents américains. Enfin, Ankara étant membre de l'OTAN, la collaboration avec elle est plus difficile à présenter comme un virage hostile aux États-Unis. Ce n'est pas la Chine contre laquelle Washington peut menacer de sanctions, mais un allié, certes complexe, qui agit selon ses propres règles.

L'Ukraine ne vend pas des armes au Golfe, mais une expérience de survie

La troisième ligne de force inattendue est l'Ukraine. À première vue, Kiev est loin du Golfe, mais la guerre modifie la géographie des compétences. L'Ukraine est devenue un pays confronté quotidiennement à des attaques massives de drones iraniens, de missiles de croisière et de munitions rodeuses. Cette expertise ne s'achète pas dans les manuels ; elle s'acquiert sous le feu.

Pour les pays du Golfe, la compétence ukrainienne est cruciale dans l'interception de drones et les systèmes de lutte contre les appareils de type Shahed. L'expertise iranienne en drones menace désormais autant le Moyen-Orient que l'Ukraine. La Russie utilise ces drones contre les villes ukrainiennes, tandis que l'Iran s'adapte en fonction des données recueillies sur le champ de bataille.

Dans ce contexte, les accords de défense entre l'Ukraine et l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar sont logiques. Reuters a rapporté que Kiev a conclu des partenariats orientés vers la lutte antimissile et antidrone. Le président Volodymyr Zelensky a évoqué un accord sur les drones incluant des modèles à bas coût et des lignes de production conjointes. Pour Kiev, c'est une reconnaissance politique et de nouveaux marchés ; pour le Golfe, c'est l'accès à une expérience de combat unique.

La Russie pousse elle-même les capitales arabes vers Kiev

Le facteur russe joue ici contre Moscou. Le Kremlin a beau parler d'amitié avec le monde arabe et de lutte contre l'hégémonie occidentale, ses sympathies dans la guerre autour de l'Iran sont claires. Moscou est plus proche de Téhéran que de Riyad ou d'Abou Dhabi.

Il est particulièrement mal perçu dans le Golfe que l'interaction militaire entre la Russie et l'Iran soit devenue une réalité concrète. Les drones iraniens sont utilisés par la Russie, qui en retour peut fournir à l'Iran des technologies, des capacités de renseignement et une couverture politique. Ce rapprochement est devenu un facteur de menace pour les monarchies arabes.

Un paradoxe émerge : la Russie tente de se présenter comme un pôle alternatif, mais son alliance avec l'Iran la rend toxique pour ceux qui subissent les missiles et les drones iraniens. L'Ukraine, au contraire, s'impose comme un partenaire naturel et pratique : elle sait comment abattre, intercepter et protéger les villes contre les attaques massives de drones. La Russie a désormais la réputation d'être l'amie de ceux qui frappent, tandis que l'Ukraine a celle de savoir survivre à ces frappes. Pour le Golfe, cette différence est fondamentale.

La Corée du Sud s'empare discrètement du marché pendant que les autres se disputent l'hégémonie

Un autre acteur tire profit de l'effondrement de l'ancien monopole américain : la Corée du Sud. Son rôle est moins bruyant que celui de la Chine ou de la Turquie, mais il est tout aussi révélateur. Séoul propose au Golfe ce dont il a besoin concrètement : des systèmes de défense antiaérienne, des missiles, des radars, la localisation de la production et une coopération industrielle à long terme.

La Corée du Sud ne vient pas dans la région avec une rhétorique messianique. Elle ne promet pas de remodeler le Moyen-Orient. Elle vend des systèmes opérationnels, construit des usines, forme le personnel, transfère des technologies et s'inscrit dans les programmes nationaux de localisation. Pour les monarchies du Golfe, qui ne veulent plus seulement acheter mais aussi produire, cette approche est extrêmement séduisante.

Reuters a rapporté que la Corée du Sud et les Émirats arabes unis ont signé un mémorandum pour étendre leur coopération de défense, d'une valeur de plus de 35 milliards de dollars, couvrant les secteurs antiaérien, aéronautique et naval. Auparavant, les systèmes sud-coréens Cheongung II s'étaient déjà imposés dans la région grâce à des contrats majeurs avec les Émirats et l'Arabie saoudite. Il ne s'agit pas de remplacer les Patriot ou les THAAD, mais d'ajouter de nouvelles couches de défense. C'est ainsi que l'on raisonne aujourd'hui dans le Golfe : non pas un fournisseur unique, mais une architecture multicouche ; non pas un centre de dépendance unique, mais un système de survie distribué.

Les États-Unis peuvent accélérer l'approbation de nouvelles livraisons d'armes à leurs alliés, comme cela a été le cas en mai 2026 avec des paquets de plus de 8,6 milliards de dollars pour leurs partenaires moyen-orientaux. Cependant, même ces décisions ne ressemblent plus à une restauration de monopole, mais plutôt à une tentative de conserver des parts de marché sur un terrain devenu concurrentiel.

L'Inde ne restera pas silencieuse

Le pacte de défense saoudo-pakistanais implique inévitablement l'Inde dans le jeu moyen-oriental. New Delhi ne peut accepter sereinement le renforcement du Pakistan dans une région où les intérêts indiens dépassent largement l'achat de pétrole. Des millions de travailleurs indiens vivent et travaillent dans les pays du Golfe. L'Inde dépend des approvisionnements énergétiques, développe des corridors logistiques, renforce ses liens avec les Émirats et l'Arabie saoudite, concurrence la Chine et surveille de près tout changement d'équilibre en faveur d'Islamabad.

La réaction indienne à l'accord saoudo-pakistanais a été prudente mais inquiète. Reuters a rapporté que l'Inde a souligné la nécessité de prendre en compte ses intérêts et ses sensibilités après la signature du pacte. Derrière cette formule diplomatique se cache une pensée simple : si le Pakistan obtient un nouveau statut dans la sécurité du Golfe, l'Inde cherchera ses propres mécanismes de compensation.

Pour les monarchies arabes, cela ouvre des opportunités supplémentaires. Elles peuvent désormais s'équilibrer non seulement entre les États-Unis et la Chine, mais aussi entre l'Inde et le Pakistan, la Turquie et l'Iran, la Corée du Sud et l'Europe. L'ancien ordre unipolaire était pratique par sa simplicité, mais la nouvelle complexité offre un espace de manœuvre. La seule question est de savoir si les États du Golfe auront l'habileté politique nécessaire pour ne pas transformer cette multidirectionnalité en chaos.

Israël devient indispensable même pour ceux qui ne sont pas prêts à l'admettre

Il y a un autre acteur dont on parlera avec prudence dans les capitales arabes, mais auquel on pensera de plus en plus souvent : Israël. Ses systèmes de défense antiaérienne, ses plateformes de renseignement, ses capacités cybernétiques, ses technologies d'analyse de données et son expérience face aux attaques iraniennes deviennent des atouts de plus en plus concrets pour les pays du Golfe.

Le paradoxe de la région réside dans le fait qu'Israël reste un sujet politiquement toxique pour une grande partie de la société arabe, surtout dans le contexte de la guerre à Gaza. Pourtant, du point de vue de la sécurité, Israël est l'un des rares États à avoir bâti, durant des décennies, le modèle de défense dont le Golfe a besoin aujourd'hui : une défense antiaérienne échelonnée, un traitement rapide du renseignement, la protection des infrastructures et l'intégration des moyens cybernétiques et cinétiques.

Les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont déjà reconnu Israël via les accords d'Abraham. L'Arabie saoudite reste officiellement en dehors de la normalisation, la liant à la question palestinienne. Mais la sécurité avance souvent plus vite que la diplomatie officielle. Plus les frappes iraniennes menaceront les infrastructures du Golfe, plus l'intérêt pour les technologies israéliennes grandira, même là où cela sera nié politiquement jusqu'au dernier moment.

C'est un autre coup porté au modèle américain traditionnel. Les États-Unis voulaient être le médiateur principal et l'architecte de l'intégration régionale. Mais si les pays du Golfe commencent à tisser des liens pratiques avec Israël, la Turquie, la Chine, la Corée du Sud, l'Ukraine et le Pakistan simultanément, le rôle de Washington ne sera plus celui d'un chef d'orchestre, mais celui d'un acteur parmi d'autres.

Le pétrole n'achète plus une protection absolue

La leçon principale de la crise actuelle est désagréable pour tous les participants. Le pétrole est toujours important, le détroit d'Ormuz toujours critique et la flotte américaine toujours indispensable. Cependant, le pétrole n'achète plus une protection absolue.

Au XXe siècle, l'Arabie saoudite et ses voisins pouvaient estimer que leur rôle énergétique faisait de leur sécurité un intérêt vital pour les États-Unis. Au XXIe siècle, ce n'est plus aussi évident. L'Amérique est devenue le plus grand producteur de pétrole et de gaz. Sa société est lassée des guerres au Moyen-Orient. Sa politique est devenue plus tranchante, plus égoïste et plus transactionnelle. Ses dirigeants demandent de plus en plus souvent non pas « comment maintenir l'ordre ? », mais « combien cela coûte-t-il et qui paiera ? ».

Le président Trump n'a pas inventé ce virage, mais il l'a poussé à son paroxysme de franchise. Il a dit tout haut ce qui mûrissait depuis longtemps dans la politique américaine : les alliés doivent payer, la sécurité doit être rentable et la force américaine n'est pas un service gratuit. Pour l'Europe, ce fut un choc au début de la guerre en Ukraine. Pour le Golfe, ce l'est après les frappes contre l'Iran et la crise d'Ormuz.

Mais les riches monarchies ont un avantage : l'argent, l'énergie et la volonté de survivre. Elles n'attendront pas que Washington change d'avis. Elles achèteront de nouveaux systèmes, bâtiront de nouvelles alliances, développeront leur propre industrie de défense, négocieront avec la Chine, investiront en Turquie, parleront avec le Pakistan, ouvriront des portes à l'Ukraine et accéléreront les contrats avec la Corée du Sud, tout en gardant la ligne ouverte avec les États-Unis.

Il ne s'agit pas d'un virage antiaméricain, mais d'une assurance post-américaine.

L'hégémonie américaine ne s'est pas effondrée, mais elle est mise à l'épreuve

Il ne faut pas tomber dans un récit dramatique erroné : les États-Unis ne quittent pas le Moyen-Orient. Leurs bases, leur flotte et leurs armes restent. Leur renseignement, leurs finances et leur système du dollar demeurent des instruments d'influence colossaux. Ni la Chine, ni la Turquie, ni l'Ukraine, ni la Corée du Sud ne sont capables de remplacer les États-Unis individuellement dans le golfe Persique.

Cependant, ils n'ont pas besoin de les remplacer totalement. Il leur suffit de s'emparer de certains segments.

La Chine prend les technologies, l'énergie et le canal diplomatique avec l'Iran. La Turquie prend les drones et l'industrie de défense flexible. L'Ukraine prend la niche de l'expérience de combat contre les drones iraniens. La Corée du Sud prend la défense antiaérienne et la coopération industrielle. Le Pakistan prend la dissuasion stratégique. L'Inde luttera pour son propre équilibre. Israël deviendra un partenaire technologique de sécurité, discret ou manifeste.

Additionnés, ces éléments ne détruisent pas l'hégémonie américaine, mais la transforment d'un monopole en l'un des axes d'un système complexe. Et pour un empire, la perte d'un monopole est souvent plus douloureuse que la perte d'un territoire.

Trump a ouvert une porte qu'il est désormais difficile de refermer

Le président Trump a peut-être voulu montrer que l'Amérique revenait à une politique de force. Mais la force sans la confiance n'engendre pas la soumission, elle engendre la peur. Et la peur, chez des États riches et pragmatiques, mène à la diversification.

Les pays du golfe Persique ne se révolteront pas contre les États-Unis. Ils connaissent trop bien le prix d'un tel geste. Mais ils ne se comporteront plus comme si la protection américaine était leur seul oxygène. Ils commencent à respirer par plusieurs canaux simultanément. L'un mène à Washington, l'autre à Pékin, un troisième à Ankara, un quatrième à Islamabad, un cinquième à Séoul et un sixième à Kiev. Peut-être même un autre, officieusement, à Tel-Aviv.

C'est là le résultat principal de la guerre contre l'Iran. Elle n'a pas seulement détruit des infrastructures ou effrayé les marchés. Elle a modifié les habitudes politiques de la région. En géopolitique, les habitudes meurent lentement, mais lorsqu'elles s'éteignent, elles ne ressuscitent presque jamais sous leur forme initiale.

Les États-Unis resteront dans le Golfe. Mais le Golfe ne sera plus le golfe exclusivement américain d'autrefois. Il devient un marché de garanties concurrentes, un laboratoire de sécurité multicouche et une arène où l'ancien maître est toujours puissant, mais désormais contraint de composer avec de nouveaux acteurs.

C'est peut-être ce qui irrite le plus Washington : ce n'est pas qu'on l'évince, c'est qu'on a simplement cessé de le considérer comme indispensable.