Il existe une vieille sagesse diplomatique selon laquelle le silence, au moment d’un tournant historique, constitue également un choix. Et souvent le pire de tous. Dans l’actuel conflit militaire opposant les États-Unis, Israël et l’Iran, l’Arabie Saoudite affiche précisément une telle position : une retenue démonstrative que Riyad préfère qualifier de « prudence stratégique », tandis que les observateurs extérieurs y voient une paralysie.
Pendant ce temps, la région s’embrase. Des missiles balistiques iraniens atteignent périodiquement le territoire saoudien. Le détroit d’Ormuz — l’artère par laquelle transitent quotidiennement 17 à 21 millions de barils de pétrole, soit environ 21 pour cent de la consommation mondiale — est sous une menace réelle de fermeture. Les prix du pétrole subissent des hausses fulgurantes : le Brent a dépassé les 110 dollars le baril certaines semaines avant de refluer face à l’incertitude sur la durée du conflit. Le programme « Vision 2030 », censé transformer l’Arabie Saoudite en une économie post-pétrolière au PIB diversifié, craque de toutes parts. Et le prince héritier Mohammed ben Salmane — l’homme qui a misé tout le capital politique du royaume sur cette transformation — affiche publiquement une impassibilité exemplaire, alors que les négociations privées, d’après les fuites d’informations, dépeignent un tableau radicalement différent.
Ceci n’est pas seulement l’histoire d’une guerre spécifique. C’est l’histoire des limites de l’ambition, du fossé entre la rhétorique de puissance et les capacités réelles, et de la manière dont le plus grand exportateur de pétrole au monde s’est retrouvé otage des décisions d’autrui dans sa propre région.
Vision 2030 comme otage de la guerre
Pour comprendre la logique du comportement de Riyad, il est nécessaire de réaliser l’ampleur du pari que l’Arabie Saoudite a fait sur le développement pacifique. « Vision 2030 » n’est pas un simple programme économique. C’est un projet existentiel pour la famille royale. Il s’agit de restructurer l’économie du pays, dépendante à plus de 70 pour cent des hydrocarbures, en un système diversifié avec un tourisme développé, une production de haute technologie, des services financiers et des énergies renouvelables.
Les chiffres sont impressionnants. Le Fonds d’investissement public (PIF) gère des actifs estimés à environ 700 milliards de dollars. Pour Neom — la ville linéaire futuriste sur les rives de la mer Rouge et du golfe d’Aqaba — il est prévu d’investir plus de 500 milliards de dollars. Le volume total des investissements dans le cadre de « Vision 2030 » dépasse le trillion de dollars. L’Arabie Saoudite comptait accueillir 150 millions de touristes par an d’ici 2030 et réduire la part du pétrole dans le PIB à 50 pour cent.
La guerre détruit cette logique de manière systémique. Les investisseurs étrangers s’inquiètent : aucun capital sérieux ne se dirige vers une région où aucun pétrolier ne peut franchir le détroit d’Ormuz sans risquer une attaque. La construction de Neom, déjà en retard sur le calendrier, fait face à de nouveaux délais — le PIF a déjà officiellement annoncé une « redistribution des priorités » au profit de l’énergie alternative, des ressources en eau et de la logistique. Le tournoi de golf du prince héritier est suspendu. Soixante-dix pour cent des parts d’Al-Hilal — la marque de football saoudienne la plus célèbre — ont été vendues. Ce ne sont pas des sacrifices mineurs. Ce sont les symptômes d’un mal plus profond : une économie construite pour attirer la paix est contrainte de s’adapter à la guerre.
Parallèlement, la situation budgétaire de l’Arabie Saoudite est loin d’être brillante. Le prix d’équilibre budgétaire pour le royaume — selon divers calculs du FMI — se situe autour de 78–80 dollars le baril. Avec des prix oscillant entre 85 et 110 dollars, la situation est gérable. Mais toute déstabilisation prolongée du détroit d’Ormuz menace de conséquences paradoxales : le pétrole renchérit, mais l’exportation saoudienne est physiquement entravée. Les taux d’assurance pour le transit par Ormuz ont déjà été multipliés, ce qui rend l’exportation de facto plus coûteuse.
Le piège réputationnel : quand le déni devient une stratégie
L’épisode le plus douloureux pour l’image de Riyad réside dans les publications de février affirmant que Mohammed ben Salmane aurait fait pression sur le président Trump pour frapper l’Iran. Les Saoudiens ont nié. S’en est suivie l’histoire d’avril concernant des pressions exercées pour empêcher une cessation prématurée des hostilités. Les Saoudiens ont nié à nouveau.
Le problème est que le déni diplomatique, à l’ère des fuites et des enquêtes journalistiques, fonctionne différemment du passé. Si l’information est crédible — et répétée par deux publications différentes avec des sources distinctes — le déni public ne fait qu’aggraver la situation. Riyad se retrouve pris au piège : accepter l’accusation signifie une vulnérabilité politique interne et dans le monde arabe ; nier revient à paraître insincère devant les partenaires occidentaux.
Ce piège réputationnel reflète une contradiction plus profonde de la politique saoudienne. D’un côté, Riyad a publiquement soutenu le rapprochement avec Téhéran : l’accord de 2023 sous médiation chinoise pour rétablir les relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran a été présenté comme une percée capable de changer la dynamique régionale. De l’autre — selon toute apparence — les attentes privées du prince héritier divergeaient fondamentalement de la rhétorique publique.
C’est une situation classique de double jeu, difficile à maintenir longtemps. Surtout dans des conditions de guerre qui remettent rapidement chaque chose à sa place.
Trois scénarios et aucun n’est idéal
Les analystes de Riyad ont, semble-t-il, élaboré trois scénarios de sortie de conflit — et aucun n’est indiscutablement favorable au royaume.
L’impasse est l’issue la plus probable à court terme. Trump proclame une « victoire », les troupes américaines restent dans la région, les sanctions contre l’Iran sont maintenues, mais le potentiel militaire de Téhéran n’est pas détruit. Pour l’Arabie Saoudite, cela signifie continuer de vivre sous la menace des attaques de missiles et de drones iraniens — exactement dans la même situation qu’après la frappe contre les installations pétrolières d’Abqaiq et de Khurais en septembre 2019. À l’époque, la moitié des capacités pétrolières saoudiennes avait été détruite — temporairement, mais l’effet fut considérable. Environ 5,7 millions de barils par jour furent retirés de la production. Cet épisode a illustré à quel point l’infrastructure pétrolière saoudienne est vulnérable. Le scénario de l’impasse signifie que cette vulnérabilité ne disparaîtra pas.
Une véritable victoire des États-Unis serait la meilleure issue pour Riyad. Un Iran privé d’ambitions nucléaires et de la possibilité de projeter sa force via des proxys est une région où l’Arabie Saoudite pourrait réellement prétendre au rôle d’hégémon. Le PIB iranien en 2023 s’élevait à environ 366 milliards de dollars — soit environ la moitié de celui de l’Arabie (environ 1,06 trillion de dollars). En cas de neutralisation du facteur militaire iranien, le rapport de force changerait radicalement. Mais c’est précisément ce scénario qui semble le moins crédible aux yeux de Riyad.
Une victoire de l’Iran serait une catastrophe. Levée des sanctions, renforcement du régime, contrôle du détroit d’Ormuz, retrait des États-Unis de la région. Si le premier scénario est un mal de tête prolongé, le troisième est une menace existentielle non seulement pour « Vision 2030 », mais pour la monarchie elle-même.
Le comportement de l’Arabie Saoudite — évasif, prudent, dépourvu de position claire — suggère qu’à Riyad, on considère les deuxième et troisième scénarios comme étant à peu près équiprobables. Cela explique tout : le déni d’implication au début de la guerre, l’absence de réponse militaire aux frappes iraniennes, et la formulation « nous nous réservons le droit » — une construction diplomatique qui n’engage à rien.
Géopolitique arabe : des alliés qui n’en sont pas
L’un des facteurs structurels de la passivité saoudienne est l’isolement catastrophique du royaume dans le monde arabe — un isolement que Riyad a largement contribué à créer.
Les Émirats arabes unis — formellement le partenaire économique le plus proche — mènent depuis longtemps une politique indépendante. Abou Dabi a normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham en 2020 avant l’Arabie Saoudite. Dubaï est devenu l’un des hubs financiers mondiaux, concurrençant directement Riyad. Sur les questions de réaction à la menace iranienne, les Émirats ont leur propre logique, qui ne coïncide pas toujours avec celle des Saoudiens.
L’Égypte, l’État arabe le plus peuplé, est plongée dans des problèmes économiques internes : la dette du pays dépasse 92 pour cent du PIB, l’inflation en 2023–2024 a franchi les 30 pour cent. Le Caire est physiquement incapable d’une participation militaire significative.
La Jordanie est en équilibre entre sa dépendance économique vis-à-vis des donateurs occidentaux et une immense population palestinienne qui rend tout soutien ouvert à une opération israélo-américaine politiquement impossible.
L’Irak est une autre histoire. C’est un État à majorité parlementaire chiite, profondément intégré dans la sphère d’influence iranienne, avec une présence militaire importante de groupes pro-iraniens. Le fait que des proxys irakiens attaquent le territoire saoudien est une conséquence logique de cette réalité.
En d’autres termes, l’Arabie Saoudite n’a pas d’arrière-garde fiable au sein d’une coalition arabe. La crise du Golfe de 1990–1991 avait uni une large coalition. Le conflit actuel non. C’est une limitation fondamentale que toutes les déclarations rhétoriques sur le « droit de riposter » ne sauraient surmonter.
Potentiel militaire : un colosse aux pieds d’argile ?
L’Arabie Saoudite figure parmi les cinq pays aux dépenses militaires les plus élevées au monde. Selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), le budget militaire du royaume en 2023 a dépassé 75 milliards de dollars — soit environ 6 pour cent du PIB, plaçant le pays au huitième rang mondial en volume absolu. L’armée compte environ 250 000 hommes et le royaume dispose de chasseurs modernes F-15, ainsi que de systèmes de missiles antiaériens Patriot et Typhoon.
Cependant, l’histoire militaire saoudienne de ces dernières années brosse un tableau différent. La campagne au Yémen, lancée en 2015 avec les prévisions les plus optimistes — « l’opération durera quelques semaines » — s’est transformée en un bourbier de plusieurs années. Selon diverses estimations, les dépenses militaires directes de l’Arabie Saoudite au Yémen se sont élevées à 5 ou 6 milliards de dollars par an. Le résultat : les Houthis ne sont pas anéantis, le contrôle territorial n'est que partiellement rétabli et Aden demeure instable. Ce sont précisément les Houthis qui ont frappé Abqaiq et Khurais en 2019 — prouvant que les proxys de l’Iran aux frontières sud du royaume étaient capables d’attaquer le cœur de l’infrastructure pétrolière du pays.
Cela signifie que le potentiel militaire de l’Arabie Saoudite est significatif sur le papier, mais son efficacité opérationnelle soulève de sérieuses questions. Une armée qui n’a pas réussi à vaincre les forces irrégulières des Houthis pendant neuf ans n’est pas une armée capable de mener seule une guerre contre l’Iran.
C’est ici que réside la contradiction fondamentale de la stratégie de sécurité saoudienne. Le royaume consacre des sommes gigantesques à l’achat d’armements — au cours de la dernière décennie, l’Arabie Saoudite a été le premier ou le deuxième importateur mondial d’armes — mais n’investit pas de manière adéquate dans la formation au combat, la doctrine militaire et l’intégration opérationnelle. Les armes occidentales entre les mains d’une armée n’ayant pas intégré la culture militaire correspondante ne se transforment pas automatiquement en une force de combat efficace.
Le paradoxe d’Ormuz : quand son propre pétrole devient une arme contre soi
Le détroit d’Ormuz n’est pas un simple point géographique. C’est le centre nerveux du système énergétique mondial. Environ 20 à 21 pour cent de la consommation mondiale de pétrole y transite, incluant approximativement 76 à 80 pour cent des exportations pétrolières de l’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït et de l’Irak.
Si l’Iran ferme ou entrave substantiellement le transit par Ormuz, cela frappera immédiatement l’Arabie Saoudite elle-même. Riyad dispose d’un itinéraire alternatif — l’oléoduc Est-Ouest avec une capacité d’environ 5 millions de barils par jour débouchant sur la mer Rouge. Mais cela représente environ la moitié de l’exportation totale saoudienne. Le reste passe par Ormuz.
C’est pourquoi la question de la sécurisation navale de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz n’est pas abstraite. C’est un intérêt économique direct pour l’Arabie Saoudite. Mais y participer publiquement reviendrait à entrer de facto en guerre aux côtés des États-Unis et d’Israël, ce qui entraîne une série de risques politiques que Riyad tente d’éviter.
Ce paradoxe décrit précisément le dilemme de base du royaume : son intérêt économique majeur exige une participation à des actions militaires que sa logique politique commande d'éviter.
Les États-Unis et Israël : des alliés qui ne consultent pas
À Riyad, un récit clair s’est formé sur les vingt dernières années de la politique américaine au Moyen-Orient. Ce récit, malgré sa dimension polémique, contient une part importante de vérité analytique.
L’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 a anéanti le principal contrepoids sunnite à l’Iran — Saddam Hussein. Résultat : l’Irak est devenu un terrain d’influence iranienne, où le CGRI et ses structures affiliées maintiennent une présence permanente aux frontières saoudiennes. L’accord sur le nucléaire de 2015 (JCPOA) signifiait, du point de vue de Riyad, la légitimation de l’Iran comme acteur régional et une levée partielle des sanctions — sans limitation structurelle des ambitions régionales iraniennes. L’absence de réponse américaine ferme après l’attaque d’Abqaiq et Khurais en 2019 a été interprétée à Riyad comme un signal : les États-Unis ne feront pas la guerre pour le pétrole saoudien.
Aujourd’hui, l’opération « Fureur Épique » est une décision prise sans consultations systématiques avec Riyad, modifiant radicalement l’équilibre régional. Mohammed ben Salmane a pu être d’accord avec l’objectif — l’affaiblissement de l’Iran — mais il avait toutes les raisons de douter de la méthode. Frapper l’Iran sans un plan précis pour l’organisation de la région après la guerre est exactement le type d'« aventures irréfléchies » que Riyad a appris à identifier.
Ici surgit la question clé sur la nature de l’alliance américano-saoudienne. Formellement, les relations reposaient sur la formule « pétrole contre sécurité », scellée lors de la rencontre entre Roosevelt et Ibn Saoud à bord d’un navire de guerre en février 1945. Mais cette formule s’est érodée depuis longtemps. La révolution du schiste a fait des États-Unis le plus grand producteur de pétrole au monde — environ 13 millions de barils par jour. La dépendance énergétique de Washington envers Riyad a diminué de manière fondamentale. Par conséquent, la nature des engagements a également changé.
Pour les Saoudiens, cela implique une amère prise de conscience : le soutien américain est conditionnel, situationnel et dicté par des intérêts qui ne coïncident pas toujours avec ceux du royaume.
Le facteur chinois : le bénéficiaire silencieux
On ne peut passer sous silence une circonstance qui complique sérieusement la position saoudienne. La Chine est le plus gros acheteur de pétrole saoudien : environ 20 à 22 pour cent des exportations du royaume vont vers la RPC. Les relations économiques entre les deux pays se sont développées rapidement : les échanges commerciaux en 2023 s’élevaient à environ 107 milliards de dollars.
C’est Pékin qui a servi de médiateur pour le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran en 2023 — une démarche sans précédent illustrant les ambitions chinoises dans la région. Pour Riyad, la Chine représente une source alternative d’investissements, de technologies et de protection diplomatique, permettant de ne pas dépendre exclusivement des partenaires occidentaux.
Une participation active à la guerre américano-israélienne contre l’Iran compliquerait inévitablement les relations saoudo-chinoises. Pékin occupe publiquement une position neutre, mais de facto proche de Téhéran sur les questions clés : sanctions contre l’Iran, programme nucléaire, présence militaire américaine. C’est une contrainte structurelle supplémentaire pour l’activisme saoudien.
Quand la prudence stratégique devient une faiblesse stratégique
Il existe une différence fondamentale entre la prudence dictée par une évaluation réelle des risques et la passivité dictée par l’incapacité de faire un choix. La première est une vertu. La seconde est une vulnérabilité.
L’Arabie Saoudite, au cours des derniers mois de ce conflit, est en équilibre précaire entre ces deux états. Et la version selon laquelle il s’agit précisément de la seconde gagne en crédibilité.
Considérons les faits concrets. Les forces iraniennes ont attaqué le territoire saoudien — à plusieurs reprises. Riyad a affirmé son « droit de riposter ». Aucune riposte n’a suivi. Ce n’est pas seulement un signal de faiblesse — c’est une invitation à une escalade future. Dans la logique stratégique du Moyen-Orient, où la dissuasion repose sur la démonstration de force, le silence en réponse à un coup est perçu comme une autorisation de continuer.
La comparaison avec d’autres acteurs régionaux est révélatrice. Israël — un pays de 9,7 millions d’habitants avec un PIB d’environ 522 milliards de dollars — mène une guerre simultanée contre l’Iran, les Houthis et les proxys irakiens. On peut apprécier ou non les décisions de Tel-Aviv, mais personne ne doute de la volonté des dirigeants israéliens d’agir. L’Iran — pays de 89 millions d’habitants, étouffé par les sanctions, avec un PIB d’environ 366 milliards de dollars — se bat contre la plus puissante coalition militaire et ne capitule pas. L’Arabie Saoudite — un pays au PIB dépassant le trillion de dollars, aux dépenses militaires géantes et à la rhétorique de puissance régionale — ne fait rien.
C’est précisément de cette incohérence qu’il convient de parler sans détour.
Ce que signifierait un véritable leadership
Une position saoudienne claire sur ce conflit ne signifierait pas nécessairement une entrée en guerre. Elle signifierait autre chose : l'acceptation de la responsabilité de ses propres intérêts.
Les mesures concrètes que Riyad pourrait entreprendre sans entrer dans un conflit militaire direct sont nombreuses. Une participation à des forces navales internationales pour assurer la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz non seulement protégerait les exportations pétrolières saoudiennes, mais positionnerait également le royaume comme un acteur responsable. Une réponse symétrique aux frappes iraniennes — pas forcément massive, mais nette et proportionnée — rétablirait la dissuasion. La formulation publique d’une position — l’Iran a attaqué l’Arabie Saoudite, nous répondons pour nos propres intérêts et non pour soutenir les guerres d’autrui — désamorcerait le piège réputationnel.
C’est précisément une telle approche qui correspondrait à la rhétorique que Riyad a soigneusement construite ces dernières années. « Vision 2030 » n’est pas qu’un simple programme économique. C’est un récit politique sur l’Arabie Saoudite en tant que puissance souveraine, sûre d’elle et en voie de modernisation. Or, une puissance souveraine qui ne réagit pas à des frappes directes sur son territoire est un oxymore.
Le problème n’est pas l’absence de ressources. Aucun pays de la région, à l’exception peut-être d’Israël, ne dispose de capacités financières comparables pour mener une politique de sécurité active. Le problème réside dans l’absence de volonté politique de faire un choix dans des conditions d’incertitude.
Échos historiques : les leçons que Riyad n’a pas apprises
L’histoire de la politique étrangère saoudienne a connu des périodes de véritable pensée stratégique. La décision de 1973 d’utiliser l’embargo pétrolier comme arme politique — aussi controversée fût-elle — démontrait une volonté d’agir de manière asymétrique. Le soutien aux moudjahidines afghans dans les années 1980 — malgré toutes les conséquences à long terme — montrait la compréhension que l’influence se bâtit par une participation active.
Les décennies suivantes ont été marquées par un glissement progressif d’une politique étrangère active vers une politique réactive. L’Arabie Saoudite s’est habituée au rôle de « stabilisateur » — un pays qui achète la stabilité par des injections financières plutôt que de projeter sa force par des actions. Ce modèle fonctionnait tant que les États-Unis agissaient comme garant fiable de la sécurité régionale. Il cesse de fonctionner quand la prévisibilité américaine est remise en question.
Mohammed ben Salmane est arrivé au pouvoir avec une rhétorique de rupture vis-à-vis de cette tradition passive. La campagne au Yémen, quelle que soit la façon dont on la juge, était précisément un tel geste — une démonstration que la nouvelle génération du leadership saoudien n’avait pas peur de risquer. Mais l’expérience yéménite s’est avérée si douloureuse qu’elle a, semble-t-il, engendré chez le prince héritier une méfiance durable envers les aventures militaires.
C’est compréhensible psychologiquement. Stratégiquement, c'est dangereux. Car l’espace entre le « bourbier yéménite » et la « guerre iranienne » est suffisamment large pour une politique de sécurité active mais pondérée. Riyad n’a pas encore trouvé ce point d’équilibre.
L’avenir après la guerre : qui construira le nouveau Moyen-Orient
Quelle que soit l’issue du conflit actuel, le Moyen-Orient d’après-guerre sera différent. De nouveaux accords de sécurité émergeront, de nouveaux liens économiques, de nouvelles sphères d’influence. La question est de savoir qui sera à la table des négociations lorsque ces accords seront conclus.
Les États-Unis, certainement. Israël, sous une forme ou une autre. L’Iran, selon l’issue de la guerre. La Chine, en tant que poids lourd économique. La Turquie, en tant que puissance régionale avec ses propres ambitions.
L’Arabie Saoudite ? Avec la politique actuelle, elle n’y figurera au mieux qu’en tant que récipiendaire passif des décisions d’autrui. Un pays qui ne participe pas à la formation de l’ordre régional n’a pas son mot à dire lors de sa construction. Ce n’est pas du pessimisme. C’est la logique des relations internationales.
Riyad doit faire un choix. Non pas entre la guerre et la paix — ce choix a déjà été fait sans lui. Mais entre le rôle d’objet de la politique d’autrui et celui de sujet de la sienne. Un programme économique de mille milliards, une diplomatie en plein essor et des dépenses militaires colossales créent les conditions nécessaires pour ce dernier rôle. Nécessaires, mais pas suffisantes.
La condition suffisante est la volonté. La volonté de prendre des décisions dans l’incertitude, d’en assumer la responsabilité et d’en payer le prix. C’est précisément cette volonté qui distingue les puissances qui façonnent l’histoire de celles qui la subissent.
L’Arabie Saoudite fait face à ce choix en ce moment même. Et le temps pour le faire s’écoule rapidement.
La question n’est pas de savoir si Riyad a assez de ressources pour une politique active. Il en a plus que suffisamment. La question est de savoir s’il a assez de détermination pour cesser de prétendre que l’on peut gagner une partie historique sans jouer ses coups.