Non, l’Iran ne peut pas encore etre qualifie de « nouveau Vietnam » pour les Etats-Unis au sens strict du terme. Il n’y a pas de troupes terrestres americaines qui subissent chaque jour des pertes inacceptables. Il n’y a pas de titres de journaux comptabilisant le nombre de morts semaine apres semaine. Il n’y a pas de marches antiguerre rassemblant des foules immenses dans les rues des villes americaines. Il n’y a pas cette atmosphere de fracture interieure qui, a la fin des annees 1960, devorait de l’interieur la politique americaine.
Et, bien entendu, a la place d’un Lyndon Baines Johnson epuise, use politiquement, se trouve aujourd’hui a la Maison-Blanche Donald Trump, un homme qui affiche publiquement sa confiance, parle de la guerre comme d’une transaction et de la force militaire comme d’un instrument de pression. Il se vante de n’etre engage dans le conflit actuel que depuis quelques mois et assure, au passage, qu’il aurait pretendument « gagne tres vite » au Vietnam.
Mais derriere cette bravade de facade commence a apparaitre une realite politique bien plus inquietante. La pression que Teheran exerce sur Trump rappelle de plus en plus le piege strategique dans lequel Johnson s’etait autrefois enlise au Vietnam. Il ne s’agit pas d’une identite historique totale. Il s’agit de la logique d’une guerre dans laquelle la partie la plus faible, incapable d’infliger une defaite militaire decisive a une superpuissance, mise sur le temps, la patience, l’usure politique et la destruction psychologique de la volonte adverse.
C’est precisement ainsi qu’agissait Ho Chi Minh, symbole de la resistance nord-vietnamienne, homme qui avait compris l’essentiel : les empires peuvent disposer de l’aviation, de la flotte, de l’argent, des technologies et de la puissance industrielle, mais ils ne sont pas toujours capables de supporter une guerre prolongee dans laquelle le prix de la victoire devient politiquement plus lourd que la victoire elle-meme.
En refusant des negociations destinees a mettre rapidement fin a la guerre et en contraignant Trump a prolonger pour une duree indeterminee le regime de cessez-le-feu, alors que quelques jours seulement auparavant le president des Etats-Unis affirmait qu’il ne ferait pas un tel pas, les dirigeants iraniens, quels que soient aujourd’hui ceux qui exercent reellement le pouvoir a Teheran, semblent agir selon les vieux modeles, d’une redoutable efficacite, de Ho Chi Minh.
Le coeur de cette strategie est simple et cruel : ne pas se precipiter. Ne pas aller a la table des negociations au moment ou Washington l’exige. Ne pas accepter des conditions sous la pression des bombes. Ne pas afficher de faiblesse simplement parce que l’adversaire possede une force militaire superieure. Transformer chaque jour du conflit en probleme pour le president americain. Faire en sorte que ce ne soit pas Teheran qui demande une pause, mais Washington qui cherche une issue.
Ce sont justement Ho Chi Minh et son successeur, Le Duan, qui, dans les annees 1960, ont reussi a infliger successivement une defaite a deux puissances occidentales : d’abord la France, puis les Etats-Unis. Ils comprenaient ce que Teheran semble comprendre aujourd’hui : l’agresseur venu de loin, aussi puissant soit-il, se lasse de la guerre plus vite qu’un peuple qui combat sur sa propre terre et considere cette guerre comme une question de survie.
Des 1946, Ho Chi Minh adressa aux colonisateurs francais une phrase devenue la quintessence de toute la strategie anticoloniale du XXe siecle : « Vous pouvez tuer dix de nos hommes pour chacun des votres que nous tuerons, mais meme dans ce rapport de forces, vous perdrez et nous gagnerons ». Ce n’etait pas une rhetorique du desespoir, mais un calcul froid. Ho ne parlait pas de l’arithmetique des pertes, mais de la politique de l’endurance. Il comprenait que, dans une guerre longue, le rapport des morts ne decide pas seul de l’issue : compte aussi la capacite d’une societe a accepter le prix du combat.
Ho et Le Duan ont suivi la meme ligne face a Johnson. Encore et encore, ils rejetaient les appels de plus en plus desesperes de Washington aux negociations. Aujourd’hui, Teheran fait en substance quelque chose de similaire avec Trump : il ne se presse pas, ne repond pas au moment ou l’on attend sa reponse et ne donne pas au president americain la possibilite de presenter ce qui se passe comme une victoire diplomatique.
Dans une lettre adressee a Johnson en 1967, Ho Chi Minh declara clairement qu’il n’envisagerait pas la possibilite de negociations avant « l’arret inconditionnel des bombardements americains et de tous les autres actes de guerre ». Il ajouta que « le peuple vietnamien ne se soumettra jamais a la force, il n’acceptera jamais des negociations sous la menace des bombes ». C’etait une formule de resistance politique : d’abord la fin de la pression, ensuite la discussion. D’abord la reconnaissance de l’impossibilite de contraindre, ensuite la diplomatie.
C’est precisement cette approche que l’Iran affiche aujourd’hui. La puissance militaire des Etats-Unis n’a pas disparu, l’aviation et la flotte americaines restent capables d’infliger des dommages colossaux. Mais l’effet politique de ces frappes devient de moins en moins evident. Les bombardements peuvent detruire des sites, mais ils ne brisent pas necessairement la volonte strategique d’un Etat si ses dirigeants sont prets a payer un prix eleve pour resister.
Dans les annees 1960, Johnson perdait regulierement son sang-froid lors des reunions militaires, cherchant a comprendre pourquoi Hanoi ne capitulait pas. Pourquoi l’intensification des frappes aeriennes ne conduisait-elle pas a la reddition ? Pourquoi l’operation « Tonnerre roulant », concue comme un instrument de pression, ne poussait-elle pas les dirigeants nord-vietnamiens a s’asseoir a la table des negociations aux conditions americaines ? A un moment donne, Johnson declara a son secretaire a la Defense, Robert McNamara : « Je ne crois pas qu’ils se rendront un jour ». Dans cette phrase, il y avait non seulement de l’irritation, mais aussi une prise de conscience tardive. Il commencait a comprendre qu’il n’etait pas confronte simplement a une armee, mais a une volonte politique qu’aucune quantite de bombes larguees ne pouvait aneantir.
Dans le cas de l’Iran, on observe la meme logique. Oui, des signes sont apparus de ce que Trump a qualifie de direction iranienne « profondement divisee ». Oui, les frappes ont pu causer de graves degats a certaines structures, a des centres de commandement, a des infrastructures et a des personnalites. Mais cela ne signifie pas que Teheran soit pret a accepter le diktat americain. Au contraire, la ligne publique des dirigeants iraniens est devenue encore plus demonstrative.
Le president du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a declare que Teheran « n’acceptera pas de negociations sous l’ombre des menaces ». Cette formule fait presque litteralement echo a la logique de Hanoi pendant la guerre du Vietnam. L’Iran dit a Washington : vous ne pouvez pas d’abord bombarder, puis exiger que nous venions negocier en vaincus.
Cette semaine, les negociateurs iraniens ont laisse Trump et le vice-president J. D. Vance a la Maison-Blanche dans l’attente anxieuse d’un appel telephonique qui n’est jamais arrive. En diplomatie, de tels gestes comptent. Parfois, le silence devient une forme de pression tout aussi efficace qu’une declaration. Teheran a montre qu’il n’entendait pas jouer selon le calendrier etabli par Washington.
Plus encore, Ghalibaf, que l’on considere generalement comme plus modere que les commandants du Corps des gardiens de la revolution islamique, lesquels controlent de fait le volet militaire du conflit, a declare que Teheran utiliserait le cessez-le-feu pour se preparer a « reveler de nouvelles cartes sur le champ de bataille ». Ce n’est pas le langage de la capitulation. C’est le langage d’un camp qui percoit la pause non comme une defaite, mais comme une opportunite operationnelle.
La reponse de Trump, le 21 avril, a ete revelatrice. Il a ecrit sur son reseau social qu’il « prolongerait le cessez-le-feu jusqu’a ce que leur proposition soit presentee ». Traduit du langage diplomatique en langage politique, cela signifie une chose : l’Iran a reussi a imposer son rythme a Washington. Desormais, ce n’est plus Trump qui dicte les delais ; c’est Teheran qui oblige le president americain a attendre.
C’est precisement le point ou la puissance militaire commence a se heurter a la realite politique. On peut detruire des missiles, des depots, des embarcations, des lanceurs. On peut proclamer des victoires. On peut exhiber des cartes de cibles frappees. Mais si l’adversaire n’accepte pas vos conditions, ne se precipite pas a la table des negociations et utilise la pause pour se regrouper, alors la question de la victoire devient extremement discutable.
« Cinquante ans apres la fin de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis repetent de nouveau cette histoire dans leur guerre contre l’Iran », a declare Hai Nguyen, cofondateur et directeur de l’Initiative d’etudes sur les guerres mondiales du Vietnam a l’Ecole Kennedy de Harvard.
Son jugement est important precisement parce qu’il ne parle pas de ressemblances de surface, mais de la structure d’une guerre asymetrique. « Dans une guerre asymetrique, comme dans le cas des Vietnamiens pendant la guerre du Vietnam, les Iraniens disposent d’avantages que les Americains ne sont pas capables de comprendre jusqu’au bout », a declare Nguyen. « Ils savent que les Etats-Unis peuvent larguer des milliers de tonnes de bombes, mais qu’ils n’ont pas la patience de supporter une guerre prolongee. Comme les revolutionnaires vietnamiens, les Iraniens semblent prets a mener une longue guerre au prix d’immenses sacrifices nationaux. En d’autres termes, l’Iran comprend le talon d’Achille des Etats-Unis ».
Le talon d’Achille americain : la guerre se perd a Washington avant de se perdre sur le champ de bataille
C’est peut-etre la le nerf central de toute la situation. Le talon d’Achille des Etats-Unis ne reside pas dans le manque d’armes. Ni dans la faiblesse de leur armee. Ni dans l’absence de technologies. Il reside dans les limites de leur patience politique. Les administrations americaines perdent rarement ce type de guerres sur le champ de bataille au sens classique du terme. Elles les perdent a Washington, au Congres, sur les marches, dans les studios de television, dans les courbes de popularite, dans les calculs partisans et dans la perception publique de l’absurdite du conflit.
C’est precisement pour cette raison que l’ancien ambassadeur des Etats-Unis aupres de l’OTAN, Ivo Daalder, a ecrit sur son carnet en ligne : « Voila a quoi ressemble une capitulation ». La formule est d’une durete extreme, mais elle traduit l’inquietude d’une partie de l’establishment americain. « C’est Trump lui-meme qui voulait le cessez-le-feu, voyant que la poursuite de l’escalade ne contraignait pas l’Iran a ceder et redoutant les consequences economiques et politiques de la continuation de la guerre. Si Trump prolonge maintenant le cessez-le-feu pour une duree indeterminee, l’Iran s’en accommodera parfaitement. Tous les avantages sont desormais du cote de l’Iran, et non de Trump. La seule carte du president des Etats-Unis est la reprise d’une guerre qu’il ne veut pas lui-meme poursuivre. Entre-temps, toutes les autres cartes sont entre les mains de l’Iran ».
Cette idee detruit le tableau officiel de la victoire. Si le president des Etats-Unis ne dispose plus que d’un seul instrument - relancer une guerre qu’il ne souhaite pas continuer -, cela signifie que sa liberte de manoeuvre s’est brutalement reduite. Et si l’adversaire le comprend, il peut utiliser la reticence meme de Washington a revenir a une escalade de grande ampleur comme un levier de pression.
Meme apres la destruction d’une partie importante de sa direction, la Republique islamique conserve le controle de l’acces au detroit d’Ormuz et, selon toute apparence, renforce ce controle. Cette semaine, l’Iran a saisi plusieurs navires et a reussi a faire passer des petroliers qui lui sont lies a travers le blocus americain. Selon les donnees du quotidien financier britannique, qui cite le groupe de suivi du transport maritime Vortexa, environ trente-quatre petroliers lies a l’Iran avaient franchi le blocus mardi.
Cet element revet une importance colossale. Le Vietnam pouvait epuiser les Etats-Unis politiquement et par sa resistance militaire, mais Hanoi ne disposait pas d’un levier d’action instantane sur l’economie mondiale comparable a celui que Teheran possede aujourd’hui grace au detroit d’Ormuz. La strategie iranienne de pression ne se limite pas au front. Elle frappe l’energie, l’assurance, la logistique maritime, les prix du petrole, les anticipations inflationnistes et, en derniere instance, l’humeur des electeurs aux Etats-Unis memes.
Pendant ce temps, le directeur du renseignement militaire du ministere americain de la Defense, le general James H. Adams, lieutenant-general du corps des marines, a reconnu lors d’auditions au Congres que l’Iran conservait « des milliers » de missiles et de drones d’attaque a usage unique. La chaine americaine a rapporte le 22 avril qu’au moment de l’entree en vigueur du cessez-le-feu, le 8 avril, environ la moitie de l’arsenal iranien de missiles balistiques et de lanceurs demeurait intacte, tout comme pres de 60 pour cent de la branche navale du Corps des gardiens de la revolution islamique utilisee pour perturber la navigation dans le detroit.
Ces chiffres s’accordent mal avec la rhetorique triomphale de Washington. Ils montrent que, meme apres des frappes massives, l’Iran n’a pas perdu ses principaux moyens de pression en retour. Il a conserve la capacite de menacer les infrastructures regionales, les communications maritimes et les flux energetiques. Et si l’adversaire garde des milliers de missiles ainsi qu’une partie substantielle de son outil naval, parler d’une « victoire ecrasante » releve pour le moins de la precipitation.
Pourtant, le ministre de la Defense, Pete Hegseth, a declare le jour de l’entree en vigueur du cessez-le-feu que « l’operation Fureur epique a constitue une victoire historique et ecrasante sur le champ de bataille ». Dans cette declaration, on entend une intonation familiere des guerres americaines : de grands mots sur un succes decisif, appuyes par des statistiques de destruction, mais pas necessairement confirmes par un resultat politique.
C’est ici que surgit la plus forte impression de deja-vu historique. Les declarations quotidiennes de Hegseth sur les succes remportes sur le champ de bataille rappellent de plus en plus la rhetorique de l’epoque vietnamienne. Il apparait presque comme une version caricaturale de Robert McNamara, ce representant emblematique de la generation des « meilleurs et des plus brillants », technocrate, homme des chiffres, qui pendant des annees persuada l’opinion americaine que les Etats-Unis etaient en train de gagner la guerre au Vietnam.
McNamara est reste tristement celebre pour son obsession du « decompte des corps » et d’autres indicateurs statistiques d’epuisement de l’adversaire. La machine militaire americaine comptait les morts, les sites detruits, les armes saisies, les milles parcourus, les tonnes de bombes larguees. Mais ces chiffres ne repondaient pas a la question essentielle : rapprochaient-ils les Etats-Unis de la victoire politique ? Au bout du compte, il apparut que non. On pouvait gagner les rapports et perdre la guerre.
Hegseth, que des employes du Pentagone auraient, selon certaines informations, surnomme « McNamara l’idiot », manifeste une foi similaire dans les chiffres. Il enumere les missiles detruits, les lanceurs, les navires, les dirigeants elimines et les sites pulverises. Mais dans une guerre politique, de tels indicateurs ont une portee limitee. Ils comptent, certes, mais ils ne constituent pas la victoire en eux-memes.
Il y a un ou deux mois, ce type de statistiques pouvait impressionner. Aujourd’hui, elles repondent de moins en moins a la question centrale : qui controle reellement la dynamique strategique ? Si l’Iran continue de tenir le levier d’Ormuz, s’il refuse de negocier aux conditions americaines, s’il conserve une part importante de son potentiel de frappe, si Trump est contraint de prolonger le cessez-le-feu, alors l’arithmetique des cibles detruites devient une maigre consolation.
Dans son evaluation des negociations de paix de Paris sur le Vietnam en 1969, Henry Kissinger formula l’un des diagnostics les plus precis de l’erreur strategique americaine : « Nous menions une guerre militaire ; nos adversaires menaient une guerre politique. Nous cherchions l’epuisement physique ; nos adversaires visaient notre epuisement psychologique ».
Cette phrase resonne aujourd’hui presque comme un avertissement adresse a Washington. Les Etats-Unis risquent de nouveau de mener la guerre au niveau de la technique, tandis que l’adversaire la mene au niveau de la volonte politique. L’Amerique compte les missiles. L’Iran compte les jours. L’Amerique exhibe les destructions. L’Iran mesure la capacite de Trump a supporter la pression. L’Amerique parle de succes militaire. L’Iran verifie jusqu’a quel point ce succes peut etre transforme en concessions diplomatiques.
Les Vietnamiens ont obtenu l’epuisement psychologique de Washington avant que les Americains ne parviennent a provoquer un epuisement physique suffisant du Vietnam. C’est precisement cela qui permit a Hanoi d’adopter une position ferme lors des negociations. C’est cela qui crea une situation dans laquelle Kissinger, peu avant la chute du Sud-Vietnam, put prononcer sa formule celebre et mensongere : « La paix est a portee de main ». La paix etait effectivement proche - mais pas celle que Washington voulait obtenir.
Une dynamique comparable pourrait se deployer face a l’Iran. La principale difference tient au fait que Teheran, contrairement a Hanoi, dispose non seulement d’une ressource d’usure politique, mais aussi d’un instrument de pression economique immediate. En fermant ou en bloquant de fait le detroit d’Ormuz, les Iraniens tentent d’epuiser Trump plus vite que les Vietnamiens n’avaient pu epuiser Johnson. Ils ne menent pas seulement une guerre politique, mais aussi une guerre energetique.
Ce coup peut etre particulierement douloureux, car il ne reste que six mois avant les elections de mi-mandat. La hausse des prix de l’energie, la menace d’une recession mondiale, la pression sur les consommateurs, la nervosite des marches, les accusations des adversaires politiques - tout cela peut transformer une crise de politique etrangere en menace interieure directe pour Trump et son parti.
« Teheran pourrait parfaitement faire le meme calcul que Hanoi autrefois : si nous resistons a la pression aerienne americaine, si nous refusons des negociations serieuses et si nous tenons bon, le soutien public a une guerre longue et indecise aux Etats-Unis finira par se desagreger, augmentant la pression sur Washington et le contraignant a accepter des concessions de plus en plus importantes a la table des negociations », a declare Bryan VanDeMark, historien de l’Academie navale des Etats-Unis.
Cette evaluation est d’une importance capitale. La guerre devient non seulement un affrontement d’armees, mais aussi une competition de calendriers politiques. L’Iran dispose d’un calendrier strategique. Trump, lui, d’un calendrier electoral. Pour Teheran, l’enjeu est la survie du regime et la preservation d’une marge de manoeuvre souveraine. Pour Washington, il s’agit de prouver le succes, d’eviter une guerre prolongee et d’empecher un choc economique avant les elections. Les enjeux ne se situent pas au meme niveau, et c’est precisement pour cela que la partie la plus faible obtient parfois l’avantage.
Le Vietnam avait inflige a Johnson un dommage economique, meme si le mecanisme etait different. La hausse des depenses de guerre sapait les capacites budgetaires de l’administration, entrait en conflit avec les programmes de la « Grande Societe », alimentait les pressions inflationnistes et devint finalement l’un des facteurs de l’effondrement politique des democrates. La guerre commenca a devorer non seulement des vies et des ressources, mais aussi l’agenda interieur de Johnson.
Le levier de pression iranien est potentiellement bien plus rapide et bien plus mondial. Le detroit d’Ormuz n’est pas seulement un point geographique sur une carte. C’est une artere energetique de l’economie mondiale. Toute perturbation serieuse dans cette zone se repercute instantanement sur les prix, la logistique, l’assurance, le transport maritime, les anticipations des investisseurs et les calculs politiques des gouvernements. La fermeture du detroit d’Ormuz a deja ete qualifiee de plus grande perturbation de l’approvisionnement petrolier de l’histoire et, selon l’evaluation du Fonds monetaire international, pourrait conduire a une recession mondiale.
Pourtant, le marche boursier et d’autres indices conservent pour l’instant leur solidite. Trump ne montre pas non plus de signes exterieurs de recul. Au contraire, il s’efforce de donner l’image d’un dirigeant disposant du temps, de l’assurance et du controle de la situation. Dans un entretien accorde le 21 avril a une chaine economique americaine, il a avance un ensemble contestable de chiffres sur la participation des Etats-Unis aux guerres precedentes, depuis la Premiere Guerre mondiale, et a declare qu’il n’etait engage dans le conflit actuel que depuis « cinq mois », alors qu’il s’agit en realite plutot d’environ trois mois. « J’aurais gagne le Vietnam tres rapidement. Si j’avais ete president, j’aurais gagne l’Irak dans le meme delai que celui ou nous avons gagne, parce qu’en substance, ici, nous avons vaincu », a-t-il affirme.
Cette phrase est typique de Trump. Il transpose la logique de sa confiance personnelle a des guerres qui, historiquement, ont detruit la confiance personnelle des presidents. Le Vietnam n’a pas ete perdu par manque de determination dans un bureau. L’Irak n’est pas devenu une catastrophe simplement parce que quelqu’un n’avait pas proclame la victoire assez fort. L’Afghanistan ne s’est pas transforme en piege de vingt ans par deficit de slogans. Ces guerres ont echoue parce que la puissance americaine n’a pas su convertir le succes militaire en resultat politique durable.
Et dans le cas de l’Iran, pour l’instant, peu d’elements indiquent une veritable victoire. Teheran n’a pas capitule. Son potentiel militaire n’a pas ete entierement detruit. Ormuz demeure un levier de pression. Les negociations ne se deroulent pas selon le scenario americain. Le cessez-le-feu est prolonge non comme le resultat d’une diplomatie victorieuse, mais comme une pause contrainte. L’Iran, selon toute apparence, ne se considere pas vaincu. Or, dans la politique des guerres, cela a une importance decisive.
Le vieux piege strategique des grandes puissances
Nous sommes face a une erreur strategique douloureusement familiere des grandes puissances lorsqu’elles envahissent un pays plus petit, ou se laissent entrainer dans un conflit avec lui, en pensant pouvoir lui imposer rapidement leur volonte. Washington a deja vecu cela apres le 11 septembre, en Afghanistan et en Irak. A chaque fois, le succes militaire initial a cree l’illusion du controle. A chaque fois, il a semble que l’essentiel etait deja accompli. A chaque fois, il est ensuite apparu que la partie la plus difficile commencait apres les premieres declarations de victoire.
L’administration Trump comprend evidemment l’ombre portee de l’Irak et de l’Afghanistan. C’est pourquoi elle souligne que le president voulait eviter un nouveau bourbier et, autant que possible, empecher le deploiement de troupes terrestres. Mais le probleme est que le bourbier ne commence pas toujours avec l’envoi de l’infanterie. Parfois, il commence avec l’impossibilite politique de sortir d’un conflit sans perdre la face. Parfois, il commence avec un cessez-le-feu que l’on doit prolonger parce que reprendre la guerre est trop dangereux, tandis que la terminer a ses propres conditions s’avere impossible.
En Afghanistan, avant meme le depart des Etats-Unis au terme d’une tentative penible de vingt ans pour soumettre le pays, les talibans aimaient repeter : « Vous avez les montres, nous avons le temps ». Cette formule est devenue l’expression meme de toutes les guerres asymetriques menees contre les grandes puissances. Les montres, ce sont la technique, les calendriers operationnels, les cycles budgetaires, les journaux televises, les echeances electorales. Le temps, c’est la patience, l’enracinement, la capacite d’attendre et l’aptitude a transformer la precipitation de l’adversaire en arme.
Le fil commun qui relie le Vietnam, l’Irak et l’Afghanistan se trouve precisement la : une resistance nationale, qu’il s’agisse du Vietcong, des djihadistes irakiens ou des talibans, est souvent capable d’attendre plus longtemps et de survivre au plus puissant des adversaires etrangers. Non parce qu’elle serait plus forte sur le plan militaire. Mais parce que son enjeu est plus eleve, son horizon plus long et son seuil de douleur different.
Comme l’a note Nguyen, « apres la guerre, McNamara a dit que l’une des raisons de la defaite americaine au Vietnam tenait au fait que les Americains ne comprenaient pas la longue histoire de la lutte du Vietnam contre les invasions ». Cet aveu ne vaut pas seulement pour le Vietnam. Les grandes puissances se trompent souvent lorsqu’elles regardent les autres societes a travers le prisme de leurs propres calculs de court terme. Elles voient des regimes, des armees, des sites, des dirigeants, des infrastructures. Mais elles ne voient pas toujours la memoire historique, la fierte nationale, la mobilisation religieuse, le sentiment de forteresse assiegee et la capacite d’une societe a endurer ce que Washington juge impossible a endurer.
En juin dernier, apres la participation de Trump a une breve campagne americano-israelienne contre les installations nucleaires iraniennes, Vance, connu pour son scepticisme a l’egard de ce type de conflits, a formule ce qu’il a appele la « doctrine Trump ». Selon lui, elle repose sur trois points. D’abord, definir clairement l’interet americain, en l’occurrence empecher l’Iran de se doter de l’arme nucleaire. Ensuite, tenter de resoudre le probleme par une diplomatie aussi energique que possible. Enfin, si la diplomatie echoue, employer une puissance militaire ecrasante, regler le probleme et « sortir de la au plus vite » avant que le conflit ne devienne durable.
Sur le papier, cette doctrine parait dure, rationnelle, presque seduisante. Mais dans la politique reelle, elle se heurte a la question essentielle : que signifie « regler le probleme » ? Detruire des sites ne signifie pas eliminer un programme. Tuer des commandants ne signifie pas aneantir la volonte d’un Etat. Frapper ne signifie pas obtenir une capitulation. Sortir avant que le conflit ne devienne durable est facile a dire, mais difficile a faire si l’adversaire ne reconnait pas sa defaite et continue de detenir des leviers de pression essentiels.
Dans le cas present, Trump n’a pas formule d’objectif final clair. Il parle d’empecher l’Iran de posseder l’arme nucleaire, mais on ne voit pas clairement par quel accord politique, quel mecanisme de controle, quelles garanties et quelles concessions cela devrait etre encadre. S’il parvient malgre tout a asseoir Teheran a la table des negociations, il semble de plus en plus probable que les Etats-Unis devront accepter des compromis rappelant l’accord nucleaire de 2015, conclu sous le president Barack Obama.
C’est precisement ce qui est particulierement douloureux pour Trump. Il a lui-meme denonce cet accord, en en faisant le symbole de la faiblesse de l’administration precedente. Desormais, la realite pourrait contraindre Washington a revenir a une logique comparable : limitation, controle, inspections, concessions graduelles, marchandage diplomatique. Et il sera difficile de presenter cela comme une victoire grandiose si le resultat final ressemble a une variante de l’accord que Trump avait autrefois rejete.
La question du materiau nucleaire enrichi iranien, presque pret a etre utilise pour la fabrication d’une bombe, demeure particulierement sensible. L’accord precedent exigeait de Teheran qu’il transfere hors du pays quatre-vingt-dix-huit pour cent de ce materiau. Aujourd’hui, Trump continue d’affirmer que l’Iran remettra son materiau nucleaire, tandis que Teheran declare n’avoir consenti a aucune concession de ce type. Ce n’est pas un detail technique, mais le coeur meme de toute l’architecture diplomatique. Sans reglement de cette question, tout accord paraitra fragile. Mais imposer a l’Iran une remise totale de ce materiau, apres qu’il a supporte les frappes et conserve ses leviers de pression, sera extremement difficile.
« Lorsque l’interet de la puissance la plus forte est limite, il arrive souvent que le faible l’emporte sur le fort, parce que la partie la plus puissante atteint son seuil d’abandon de la lutte avant la partie la plus faible », a declare le colonel americain a la retraite C. Anthony Pfaff, stratege du Conseil atlantique.
C’est peut-etre la formule la plus lucide de la crise actuelle. Les Etats-Unis peuvent etre plus puissants que l’Iran dans presque tous les domaines militaires. Mais si, pour Washington, cette guerre n’est qu’une crise de politique etrangere parmi d’autres, tandis que, pour Teheran, elle touche a la survie du regime, a la dignite nationale et au statut regional, alors l’equilibre de la determination peut ne pas etre en faveur du plus fort.
« C’est exactement ce que je vois dans la confrontation actuelle », a ajoute Pfaff. « Meme si nous presentons a Teheran des exigences raisonnables de son point de vue, il aura toujours une incitation a tenir bon et a exiger davantage ».
C’est la que reside le principal danger pour Trump. L’Iran ne cherche peut-etre pas une victoire rapide. Il lui suffit de ne pas perdre rapidement. Il lui suffit de survivre a la premiere vague de frappes, de conserver ses instruments de pression, de refuser a Washington la belle image d’une capitulation et d’attendre que la politique americaine commence a travailler contre la guerre elle-meme. C’est ainsi que la partie la plus faible transforme le temps en arme.
La question aujourd’hui n’est donc pas de savoir si l’Iran est deja devenu un « nouveau Vietnam ». Elle est ailleurs : les Etats-Unis ne sont-ils pas entres dans cette zone strategique ou la superiorite militaire cesse de se convertir automatiquement en resultat politique ? Si tel est le cas, Trump ne se heurte pas seulement a l’Iran. Il se heurte a l’une des plus vieilles verites de la politique mondiale : les guerres des grandes puissances contre des adversaires obstines, enracines et prets au sacrifice se terminent rarement aussi vite et aussi proprement que le promettent leurs architectes.