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Apres les frappes americaines et israeliennes contre l'Iran, au cours desquelles ont ete tues le Guide supreme Ali Khamenei, le commandant en chef du Corps des gardiens de la revolution islamique Mohammad Pakpour, le secretaire du Conseil supreme de securite nationale Ali Larijani, ainsi qu'un grand nombre d'autres figures du sommet du pouvoir, beaucoup ont cru que la Republique islamique entrait dans une phase de decomposition irreversible.

D'autant plus que le nouveau Guide supreme, Mojtaba Khamenei, n'est jamais apparu en public, alimentant aussitot les rumeurs - de la grave maladie a la lutte intestine dissimulee au sein du palais.

Mais c'est l'inverse qui s'est produit. Le systeme iranien ne s'est pas effondre. Il continue de faire la guerre, continue de negocier, continue d'afficher ce degre de survie politique qui desoriente sans cesse aussi bien les adversaires du regime que ses critiques a l'interieur du pays.

Nous ne sommes pas face a un simple Etat autoritaire. Nous sommes face a une construction forgee de sang, de peur, de legitimite religieuse, de duplication institutionnelle, de concurrence politique sous surveillance et d'une disponibilite permanente a la violence interieure.

Pour comprendre pourquoi ce regime est si difficile a renverser de l'exterieur et presque impossible a demonter de l'interieur, il faut revenir a ses origines. La Republique islamique n'est pas nee comme un ordre bati selon un plan preetabli. Elle a surgi du chaos revolutionnaire, des trahisons entre allies, de la lutte pour l'appareil d'Etat, des assassinats, des attentats, des purges, des compromis et d'une guerre continue pour definir qui parle au nom de l'Iran.

Une revolution sans projet unique

En 1978, le shah Mohammad Reza Pahlavi, confronte a des protestations gigantesques, tenta de sauver la situation par une allocution a la nation. Il promit de mettre fin a la repression et a la corruption, de restaurer la justice sociale, d'organiser des elections libres et annonca en meme temps la formation d'un gouvernement militaire.

Ce n'etait deja plus une strategie, mais un geste tardif. La confiance envers le shah avait presque disparu. Les nationalistes et les opposants moderes a la monarchie virent dans l'arrivee des generaux au pouvoir une nouvelle preuve que le regime etait incapable de veritable transformation politique. La gauche considera ce discours comme une tentative de voler ses slogans et de desamorcer la revolution. Le clerge chiite y vit un effort desespere, mais condamne, de la monarchie pour prolonger sa propre agonie.

C'est ainsi que se forma la coalition anti-shah - extremement heterogene, contradictoire de l'interieur, mais unie par un objectif commun : ecarter les Pahlavi.

Sa voix la plus puissante et la mieux organisee etait celle de l'ayatollah Rouhollah Khomeini. Pour le shah, il etait depuis longtemps plus qu'un opposant : le symbole d'une resistance irreconciliable. Derriere Khomeini se trouvaient les mosquees, les reseaux de mobilisation religieuse, ainsi que le bazar - cette couche sociale de commercants, d'intermediaires, de petits et moyens proprietaires qui, a plusieurs reprises dans l'histoire iranienne, avait servi de moteur politique.

Cette alliance entre le clerge et le bazar offrait a l'ayatollah non seulement un soutien moral, mais aussi financier, humain et organisationnel. Khomeini se trouvait alors en exil a Paris, d'ou il coordonnait de fait le mouvement revolutionnaire.

Il promouvait deja l'idee d'un gouvernement islamique sous la supervision du faqih - le savant du droit musulman. Pourtant, pour de nombreux membres de la coalition anti-shah, ces idees restaient floues ou secondaires. Beaucoup ne comprenaient tout simplement pas jusqu'ou Khomeini entendait aller une fois la monarchie tombee.

L'alliance de ceux qui haissaient le shah sans se comprendre entre eux

Aux cotes des partisans de Khomeini agissaient d'autres forces.

Le Front national exprimait les interets de la classe moyenne instruite, des etudiants et d'une partie de l'intelligentsia. C'etait la force liberal-democratique la plus visible de la revolution. Ses partisans voulaient rendre le pouvoir reel au Parlement, limiter l'autoritarisme et rendre l'Iran plus independant des pressions exterieures.

L'une de ses figures clefs etait Shapour Bakhtiar - homme qui acceptera plus tard l'offre du shah de diriger le gouvernement, rompant ainsi definitivement avec une partie de l'opposition revolutionnaire.

A leurs cotes se trouvait aussi le Mouvement pour la liberte de l'Iran, dirige par Mehdi Bazargan, Yadollah Sahabi et Mahmoud Taleghani. Ces responsables etaient plus proches des milieux religieux que le Front national et defendaient une forme de democratie islamique - c'est-a-dire la combinaison d'une ethique religieuse et d'institutions representatives.

Un autre camp etait celui de la gauche. Mais elle n'etait pas un bloc unique. Le parti communiste Toudeh, le mouvement maoiste Peykar, les marxistes Fedayin du peuple, les Moudjahidine du peuple d'inspiration islamo-gauchiste - tous divergeaient tant par leur ideologie que par leur culture organisationnelle et leur vision de l'avenir.

Les uns reveraient d'un socialisme enracine dans la rhetorique islamique. Les autres voulaient un ordre revolutionnaire populaire dirige par une avant-garde combattante. D'autres encore raisonnaient selon la logique d'un front anti-imperialiste.

Autrement dit, la coalition anti-shah n'etait unie que dans le rejet de la monarchie. Sur la question de ce que devait devenir l'Iran apres la chute du shah, ses membres n'avaient ni langage commun, ni projet commun, ni meme horizon d'attente partage.

La derniere chance de la monarchie, qui ne pouvait plus rien changer

En 1978, Pahlavi fut contraint de faire des concessions. Il libera des prisonniers politiques et nomma Premier ministre Shapour Bakhtiar - social-democrate et l'un des dirigeants du Front national.

Pour le shah, c'etait un geste de liberalisation tardive. Pour Bakhtiar, un pari tragique : transformer encore la monarchie en forme transitoire vers un ordre politique plus libre.

Selon plusieurs temoignages, Bakhtiar dit presque programmatiquement au shah : votre pere a tue mon pere, et vous m'avez emprisonne ; je n'ai aucune raison de vous etre personnellement fidele. Mais, selon lui, l'Iran n'etait pas encore pret pour une republique democratique, et la tache principale etait d'arreter "ces barbares". Il visait les islamistes.

L'avertissement fut lance a temps, mais demeura inutile.

En janvier 1979, l'entourage convainquit le shah de quitter le pays - soi-disant pour se reposer. Pour le systeme, ce fut deja un coup symbolique mortel. Le lendemain, les journaux, que le gouvernement liberal de Bakhtiar avait autorises a reparaitre, sortirent avec ce titre historique : "Le shah est parti".

Les masses y virent l'annonce de la fin de la monarchie. A partir de ce moment, la rue cessa definitivement d'obeir a l'Etat.

Le 1er fevrier 1979, Khomeini revint a Teheran. Des millions de personnes l'accueillirent. Ce n'etait plus un opposant exile - c'etait un homme venu prendre possession du pays. Avec lui revenaient ses proches collaborateurs, futur noyau cadre du nouveau pouvoir.

Lorsque des journalistes occidentaux lui demanderent ce qu'il ressentait en revenant apres quatorze ans d'exil, il repondit d'un seul mot : "Rien". Dix jours plus tard, il prenait le pouvoir dans un pays de plusieurs dizaines de millions d'habitants.

Quand l'armee cesse d'etre une armee, le regime cesse d'etre un regime

Apres le retour de Khomeini, Bakhtiar restait formellement Premier ministre legal, l'armee lui obeissait encore, l'Etat conservait ses institutions. Mais la legalite etait deja en retard sur la realite politique.

Le 10 fevrier, Bakhtiar instaura la loi martiale et proclama le couvre-feu. La rue n'obeit pas. Le lendemain, l'armee annonca sa neutralite. C'est le 11 fevrier 1979 qui est considere comme le jour de la victoire de la Revolution islamique.

A partir de la commenca non pas un simple changement de pouvoir, mais une reconstruction totale de la logique meme du gouvernement.

Bakhtiar s'enfuit plus tard, devint en exil l'un des symboles de la lutte pour la democratisation de l'Iran, mais n'y echappa pas : en 1991, il fut assassine en France. Pour le systeme iranien, ce n'etait pas seulement la vengeance contre un ennemi concret, mais un message : le regime a la memoire longue et le bras long.

Deux Etats a l'interieur d'un seul Etat

Apres la victoire de la revolution, les participants de la coalition anti-shah commencerent a se partager le pouvoir. Formellement, Mehdi Bazargan prit la tete du gouvernement provisoire. Son cabinet reunissait des representants du camp modere - nationalistes, liberaux islamiques, hommes qui esperaient concilier revolution et Etat constitutionnel.

Mais dans le meme temps, Khomeini et son entourage construisaient une verticale parallele, informelle, mais beaucoup plus efficace.

Le Conseil revolutionnaire, domine par le clerge, devint le veritable centre de decision. Les comites revolutionnaires remplacerent la police et se chargerent de reprimer les dissidents. Les tribunaux revolutionnaires legalisaient a marche forcee les executions, sans procedures juridiques complexes.

Parallelement apparut le Corps des gardiens de la revolution islamique - structure armee soumise personnellement a Khomeini et creee precisement comme contrepoids a l'ancienne armee et a tout centre alternatif de puissance.

Ainsi, des les premiers mois de la Republique islamique, deux niveaux de pouvoir se formerent a l'interieur du pays. L'un - formel, gouvernemental, etatique. L'autre - revolutionnaire, ideologique, securitaire. Et c'est progressivement le second qui commenca a devorer le premier.

L'ambassade americaine comme point de non-retour

Pour le gouvernement Bazargan, la tentative de conserver un canal discret de dialogue avec les Etats-Unis fut fatale. Le 4 novembre 1979, il rencontra en Algerie le conseiller du president americain Zbigniew Brzezinski.

Pour les pragmatiques de l'elite iranienne, c'etait une demarche raisonnable : la revolution est une chose, l'Etat doit parler avec les grandes puissances.

Mais pour les radicaux, les photos de cette rencontre suffirent a lancer l'execution politique du camp modere.

Le meme jour, des etudiants radicalises s'emparerent de l'ambassade americaine a Teheran et prirent 66 personnes en otage. Ils exigeaient l'extradition du shah. Washington refusa.

Le fils de Khomeini donna une conference de presse directement depuis l'ambassade occupee et declara que tout le peuple iranien soutenait l'action des etudiants. Khomeini lui-meme qualifia l'evenement de nouvelle revolution - cette fois contre l'Amerique.

Quelques heures plus tard, Bazargan demissionna. Ce fut le moment ou la phase moderee de la revolution prit fin definitivement. La totalite du pouvoir passa au Conseil revolutionnaire.

Comment la republique fut enchassee dans la theocratie

La nouvelle Constitution de 1979 consacra la nature duale du systeme iranien. D'un cote existaient des institutions republicaines - president elu au suffrage universel, Parlement, gouvernement. De l'autre, au-dessus d'elles, etait place le rahbar, le Guide supreme, dote de pouvoirs immenses, du controle des structures securitaires, du droit de nommer les figures clefs et de fixer l'orientation strategique du pays.

Sur le papier, cela ressemblait a un equilibre complexe. En pratique, c'etait un mecanisme permanent de limitation de la souverainete populaire.

Tres vite, il devint clair qu'une telle construction ne pouvait qu'engendrer des conflits internes.

Le premier president et le premier grand choc interne

En 1980 eurent lieu les premieres elections presidentielles en Iran. Elles furent largement remportees par Abolhassan Banisadr - homme du cercle de Khomeini depuis l'exil parisien, ancien ministre de l'Economie, responsable laic qui n'etait pas membre du clerge. Il critiquait d'ailleurs durement la prise de l'ambassade americaine.

Au debut, Banisadr beneficiait du soutien evident de Khomeini. Apres son election, il recut meme les pouvoirs de commandant en chef. Il obtint 75,6 pour cent des voix. Fort de cet appui populaire direct, il commenca a se comporter comme un centre de pouvoir autonome.

C'est cela qui signa sa condamnation.

Le Parti republicain islamique, qui controlait le Parlement, n'avait aucune intention de tolerer un president fort. Ses dirigeants etaient des poids lourds du clerge iranien et futurs piliers du regime - Mohammad Hossein Beheshti, Ali Akbar Rafsandjani, Ali Khamenei.

Pour eux, le president devait etre une figure ceremonielle, non politique. Banisadr, au contraire, pretendait incarner la volonte populaire et interpreter en meme temps la ligne de Khomeini.

Le conflit devint inevitable.

Apres le debut de la guerre contre l'Irak, Banisadr tenta de prendre le controle reel de l'armee, mais le Parlement et le clerge partisan le limitaient sans cesse. Les echecs militaires lui etaient imputes. Khomeini conservait exterieurement un role d'arbitre, appelant a l'unite, mais le systeme marchait deja vers la rupture.

En juin, le Parlement engagea la procedure de destitution de Banisadr. Le Majlis le declara politiquement incompetent, et des le lendemain Khomeini signa le decret de revocation. Un ordre d'arrestation suivit.

Banisadr appela le peuple a se dresser contre la dictature. Des protestations eclaterent effectivement a Teheran. Mais le regime repondit comme il repondra encore tant de fois : par la force.

Apres les affrontements avec les gardiens de la revolution, des dizaines de personnes furent tuees, environ un millier arretees. Peu apres, Banisadr entra dans la clandestinite, puis s'enfuit en France, deguise en militaire, a bord d'un avion pilote par le meme officier de l'armee de l'air qui avait auparavant exfiltre le shah.

Ainsi s'acheva en exil la carriere politique du premier president elu au suffrage universel de la Republique islamique. Et le regime tira une conclusion essentielle : la legitimite electorale est toleree seulement tant qu'elle ne tente pas de devenir une force autonome.

La terreur comme methode pour recimenter le systeme

Apres l'exil de Banisadr, une vague d'attentats traversa le pays. La responsabilite fut attribuee a l'Organisation des moudjahidine du peuple iranien, mouvement gauchiste radical allie a l'ancien president.

Le 27 juin 1981, une tentative d'assassinat visa Ali Khamenei - une bombe dissimulee dans un magnetophone explosa pres de lui. Il survecut, mais fut gravement mutile, et son bras droit demeura paralyse pour le reste de sa vie.

Le lendemain, une explosion secoua le siege du Parti republicain islamique. L'ayatollah Beheshti et plus de soixante-dix hauts responsables furent tues. Deux mois plus tard, un nouvel attentat emporta le nouveau president Mohammad Ali Rajai ainsi que le Premier ministre.

La logique des moudjahidine etait claire : decapiter le systeme et provoquer une nouvelle insurrection. Mais l'effet fut inverse. Le terrorisme ne brisa pas le regime - il le consolida.

Apres ces attaques, le clerge s'infiltra encore plus profondement dans l'appareil d'Etat, tandis que tout appel a l'assouplissement du controle commenca a etre percu comme une menace existentielle pour la Republique elle-meme.

C'est dans ce climat de peur, de guerre et de mobilisation qu'Ali Khamenei cessa progressivement d'etre un politicien vulnerable pour devenir un symbole du regime.

Le dernier Premier ministre et la longue bataille pour le sens du pouvoir executif

Apres les attentats et les assassinats, Ali Khamenei devint president. Pourtant, la fonction presidentielle demeurait alors relativement faible, presque ceremonielle.

Le Parlement imposa a Khamenei comme Premier ministre Mir-Hossein Moussavi - technocrate, architecte de formation, homme dote de son propre style politique et de sa propre vision de l'Etat.

Leur conflit devint l'un des episodes majeurs de l'histoire institutionnelle iranienne.

Dans le contexte de la guerre contre l'Irak, Moussavi orienta l'economie vers un regime de controle etatique rigoureux. Il combattait la speculation, renforcait le role de l'Etat et mettait en place des mecanismes de gestion contournant l'influence presidentielle.

Ce faisant, il touchait non seulement a la politique economique, mais aussi aux interets du bazar et du clerge conservateur.

En 1985, reelu pour un second mandat, Khamenei decida d'ecarter Moussavi. Il soutenait que le president, elu par le peuple, devait repondre de l'etat du pays et devait donc pouvoir former librement son gouvernement.

Ironie de l'histoire : quelques annees plus tot, des arguments tres proches avaient ete avances par Banisadr, ensuite exile.

Mais Khomeini choisit de soutenir Moussavi. Il ne voulait pas changer de Premier ministre en pleine guerre. Il le fit cependant a sa maniere habituelle - diplomatique, ambigue, laissant place a plusieurs interpretations.

Cette ambiguite constituait precisement le style politique du pouvoir arbitral supreme au sein de la Republique islamique.

Le conflit dura des annees. Ce n'est qu'en 1989, dans les dernieres semaines de sa vie, que Khomeini engagea une revision constitutionnelle. Le poste de Premier ministre fut supprime, et une large part de ses prerogatives transferee au president.

Mais dans le meme temps, la figure du Guide supreme fut renforcee. Le systeme ne se liberalisa donc pas - il ne fit que redistribuer les leviers de commande en son sein.

Moussavi entra ainsi dans l'histoire comme le dernier Premier ministre de la Republique islamique.

Pourquoi le systeme ne s'est pas effondre apres la mort de Khomeini

En 1989, Khomeini mourut. Pour tout regime personnaliste, la disparition du fondateur constitue un moment de danger mortel. Mais la Republique islamique survicut a cette transition.

La lutte se joua sur deux plans. Le premier : fallait-il nommer un nouveau Guide supreme ou confier la direction du pays a un organe collegial. Le second : qui pouvait occuper la fonction de rahbar.

Ali Khamenei l'emporta. Pour cela, il fallut modifier les criteres constitutionnels, car selon le droit en vigueur, seul un grand ayatollah pouvait acceder au poste. Khamenei n'etait alors meme pas ayatollah.

La fonction fut d'abord adaptee a l'homme, puis le rang religieux ajuste a la fonction. Il ne fut proclame grand ayatollah qu'en 1994.

Cette sequence en dit long sur la nature du regime. En Iran, la theologie ne dicte pas la politique. C'est plutot la politique qui, lorsque cela devient necessaire, reecrit la theologie.

Devenu Guide supreme, Khamenei s'efforca de maintenir un modele de concurrence controlee. Il jouait le role d'arbitre autorisant la lutte entre factions, mais uniquement a l'interieur d'un terrain qu'il delimitait lui-meme.

Ce systeme se revela etonnamment solide : il ne reposait pas sur une simple verticale du pouvoir, mais sur un mecanisme multicouche de limitations reciproques, de garanties internes et de centres paralleles de coercition.

Des reformes qui ont autorise la parole sans changer les regles

En 1997, Mohammad Khatami fut elu president de l'Iran. Son arrivee au pouvoir fut percue comme l'ouverture d'une fenetre d'opportunite.

Avant meme la presidence, Khatami s'etait fait connaitre comme ministre de la Culture defendant une ligne relativement liberale : assouplissement de la censure, ouverture d'espace pour la presse, le cinema et le debat public.

Des dizaines de nouvelles publications apparurent alors, abordant des sujets jusque-la presque interdits : les limites du pouvoir clerical, la nature de la Republique islamique, les frontieres de la critique publique.

Le cinema iranien fit lui aussi emerger des themes qui irritaient les conservateurs. Le scandale autour du film Le Temps de l'amour, evoquant l'infidelite conjugale, ne fut qu'un episode parmi d'autres de cette guerre culturelle.

Khatami defendait alors le droit de l'art a son propre jugement, plutot qu'a une condamnation clerico-ideologique.

C'est pourquoi la jeunesse, les intellectuels et les couches urbaines virent en lui une chance d'evolution douce du systeme.

Mais le probleme fondamental de Khatami tenait a ceci : il tentait de reformer le regime sans en briser les fondations.

Il voulait transformer la logique de la Republique islamique de l'interieur, sans engager l'affrontement decisif avec son noyau dur.

Le resultat fut previsible : presque toutes ses reformes institutionnelles se heurterent a la resistance du systeme. Il ne put elargir serieusement les pouvoirs presidentiels, ni limiter l'arbitraire du Conseil des gardiens, ni convertir les normes constitutionnelles en instrument de controle reel sur les appareils securitaires et de surveillance.

Et pourtant, son epoque transforma la societe. Les femmes gagnerent une presence plus visible dans la vie politique et publique. La jeunesse prit gout a la participation politique. La presse apprit a poser des questions qu'elle n'osait pas poser auparavant.

C'est justement ce qui rendit Khatami dangereux aux yeux du systeme.

Quand le CGRI est entre definitivement en politique

La fin des annees 1990 constitua un moment decisif dans l'evolution du Corps des gardiens de la revolution islamique. Le CGRI cessait d'etre uniquement une structure militaire ou securitaire. Il revendiquait de plus en plus ouvertement le statut d'acteur politique a part entiere.

En 1998, des journalistes obtinrent l'enregistrement d'une intervention a huis clos du commandant en chef du CGRI, Yahya Rahim Safavi. Dans ce discours, la presse reformiste et les allies de Khatami etaient assimiles aux Moudjahidine du peuple et presentes comme une menace contre la securite nationale.

On y entendait egalement une formule glaçante : « Nous devons trancher la gorge des uns et couper la langue des autres. L'epee est notre force ».

Par la suite, le CGRI affirma que cette phrase avait ete sortie de son contexte, sans jamais publier la transcription integrale. Puis Khamenei lui-meme rejoignit la campagne contre les medias, accusant les journaux d'abuser de la liberte.

Khatami tenta de repliquer. En janvier 1999, il crea une commission chargee d'enqueter sur une serie d'assassinats de dissidents et de responsables politiques. Sous la pression du pouvoir, les services de renseignement furent contraints de reconnaitre leur implication. Plusieurs personnes furent condamnees.

Mais la encore, le systeme ne recula que d'un pas pour mieux reprendre ensuite le terrain perdu. Les commanditaires des crimes ne furent jamais identifies publiquement et, deux ans plus tard, les peines furent allegees.

C'etait une logique typiquement iranienne : reconnaissance partielle sans modification de l'equilibre fondamental des forces.

Universite, journal, rue - et limites du permis

A l'ete 1999, le journal Salam publia la lettre d'un responsable du renseignement evoquant des projets de durcissement du controle de la presse. Le quotidien fut rapidement ferme.

Ensuite, la police et la milice Bassidj, liee au CGRI, attaquerent l'Universite de Teheran - symbole de l'opposition etudiante. Ce fut le detonateur de protestations massives.

Les affrontements depasserent largement le cadre universitaire. Ils devinrent les plus importants depuis la revolution de 1979.

C'est alors que le CGRI adressa a Khatami sa celebre lettre, signee par vingt-quatre commandants. Le message etait parfaitement clair : si le president ne mettait pas fin a la crise, les forces de securite s'en chargeraient elles-memes.

Khatami recula. Il appela les etudiants a se disperser, les laissant ainsi seuls face a la machine repressive.

S'ensuivit ensuite l'ecrasement de la presse reformiste, que le president n'etait deja plus en mesure d'empecher.

En 2005, la majeure partie de ses reformes avait ete soit bloquee, soit partiellement demantelee.

Mais ce qu'il avait reveille ne pouvait plus etre renvoye aux archives. La jeunesse, les classes urbaines, les femmes, les intellectuels - tous conserverent la memoire politique de la possibilite d'une autre vie publique.

Dix ans plus tard, cette memoire reviendrait dans la rue.

Le Mouvement vert comme dernier grand defi venu de l'interieur du systeme

En 2009, Mir-Hossein Moussavi, ancien Premier ministre et adversaire de longue date de Khamenei, revint sur la scene politique comme candidat du camp reformateur. Khatami lui ceda la place. A ses cotes se presentait egalement une autre figure importante du courant reformiste - Mehdi Karroubi, encore plus audacieux dans ses propositions, reclamant une revision de la Constitution, un allegement de la pression sur la presse et une limitation des pouvoirs du Conseil des gardiens.

Moussavi ne beneficia pas de ce qui, dans la pratique politique iranienne, avait longtemps constitue une condition presque indispensable au succes electoral : l'approbation informelle du Guide supreme. Bien au contraire, Khamenei affichait clairement sa sympathie pour le president sortant Mahmoud Ahmadinejad.

Malgre cela, les autorites autoriserent Moussavi a participer au scrutin. La campagne fut la plus ouverte depuis la revolution. Affiches, meetings, agitation de rue, reseaux sociaux - tout donnait le sentiment d'une veritable vie politique.

La couleur verte devint le symbole du mouvement, tandis que l'epouse de Moussavi, Zahra Rahnavard, attira vers la campagne la jeunesse et les femmes, transformant celle-ci en quelque chose de bien plus vaste qu'une simple lutte entre deux clans du pouvoir.

Selon les resultats officiels, le 12 juin 2009, Ahmadinejad l'emporta avec 62 pour cent des voix. Khamenei valida rapidement le resultat. Mais Moussavi refusa de le reconnaitre. Ses partisans etaient convaincus qu'une fraude massive avait eu lieu.

Trois jours plus tard deja, des centaines de milliers de personnes remplirent les rues.

Au depart, il s'agissait d'une protestation contre une election volee. Puis cela devint une protestation contre la logique meme du regime.

Apres plusieurs jours de confrontation, Khamenei confirma de nouveau les resultats officiels et declara que toute poursuite des manifestations constituait un defi lance a son propre pouvoir.

Le CGRI et les forces speciales de police ouvrirent alors le feu sur les manifestants. Des dizaines de personnes furent tuees, des milliers arretees.

Le Mouvement vert fut l'aboutissement d'un long processus. La societe montra qu'elle etait capable d'une mobilisation de masse. Mais le regime revela quelque chose d'encore plus important : il etait pret a repondre a n'importe quel defi a n'importe quel prix, et savait transformer toute crise politique en pretexte pour renforcer davantage encore son noyau securitaire.

Le camp reformateur fut presque totalement evince des institutions du pouvoir. Quant aux positions de Khamenei et du CGRI, elles n'en sortirent que plus solides.

Pourquoi chaque guerre interne se termine par la victoire du systeme

L'histoire de la Republique islamique n'est ni celle d'une dictature monolithique, ni celle d'une democratie etouffee par les clericaux.

C'est l'histoire d'un regime hybride qui a appris a utiliser une concurrence politique limitee comme mecanisme d'autoconservation.

L'ecrasement du gouvernement Bazargan. L'elimination de Banisadr. Le conflit entre Khamenei et Moussavi dans les annees 1980. L'etouffement des reformes de Khatami. La repression du Mouvement vert.

Tous ces episodes semblaient, en apparence, etre des batailles pour l'avenir de l'Iran. Mais presque a chaque fois, l'issue fut la meme : ce n'etait ni tel homme politique ni tel autre qui gagnait, mais le systeme lui-meme.

Sa force tient au fait qu'il ne se reduit pas a un seul centre de pouvoir.

Il existe des institutions elues, mais au-dessus d'elles se dressent des institutions non elues. Il existe une armee, mais parallelement existe le CGRI. Il existe des tribunaux, mais aussi une logique revolutionnaire de la punition. Il existe un Parlement, mais aussi des structures capables d'annuler le sens meme de la politique parlementaire. Il existe un president, mais aussi un rahbar. Il existe des elections, mais aussi un filtre d'acces aux elections. Il existe une politique publique, mais ses limites ne sont pas fixees par la societe, mais par une superstructure sacralisee et coercitive.

Chacun de ces elements est ne comme reponse a une crise precedente. Chaque nouveau conflit n'a pas brise le systeme - il l'a complete, le rendant encore plus multicouche, mefiant, dur et resistant.

Une stabilite fondee sur la peur, la memoire et la duplication

Le regime iranien est stable non parce qu'il serait aime par la societe. Ni parce qu'il serait parfaitement efficace.

Il est stable parce qu'il sait survivre aux chocs en repartissant le pouvoir entre des institutions concurrentes mais interdependantes, en maintenant une mobilisation permanente face aux menaces exterieures, en cultivant l'habitude de la repression, et parce qu'au moment critique il existe toujours un organe, une structure, un commandement ou un centre ideologique capable de reprendre le controle.

En ce sens, la Republique islamique ressemble non pas a une pyramide que l'on pourrait abattre en frappant son sommet, mais a un reseau complexe de noeuds dont certains doublent les fonctions des autres.

C'est pourquoi meme l'elimination des plus hautes figures ne garantit pas a elle seule l'effondrement.

Le systeme a ete concu des l'origine pour survivre aux complots, aux mutineries, aux assassinats, aux attentats, aux guerres, aux soulevements de rue et aux fractures au sein des elites.

Depuis pres d'un demi-siecle, cette construction s'est forgee dans un etat d'urgence politique permanent.

Voila pourquoi l'Iran d'aujourd'hui n'est ni simplement une theocratie, ni simplement une republique. C'est un regime qui a survecu parce qu'il a transforme la crise en norme, le conflit en methode de gouvernement, et la violence en l'un des mecanismes de la stabilite institutionnelle.

Et jusqu'a present, ni les frappes exterieures ni les protestations interieures n'ont reussi a briser definitivement cette architecture.

Elle peut vaciller, changer de visages, perdre ses sommets symboliques, mais chaque fois elle se recompose sous sa forme ancienne - brutale, complexe et d'une rationalite presque inquietante.