L’operation militaire contre l’Iran se transforme de plus en plus nettement non pas simplement en une nouvelle campagne de Washington au Moyen-Orient, mais en une ligne de partage historique. La domination americaine sur la politique mondiale touche a sa fin. Cette guerre desastreuse, engagee par Trump a un moment d’affaiblissement relatif des Etats-Unis, restera tres probablement dans l’histoire non comme un episode particulier d’un nouvel affrontement geopolitique, mais comme l’acte final de l’epoque de l’hegemonie americaine sans partage.
On raconte qu’un jour, un roi ordonna a Attar de Nichapur - poete mystique persan et theologien du XIIe siecle - de prononcer des mots capables d’attrister le joyeux et de rendre courage au desespere. Attar repondit simplement : « Cela aussi passera ». Pour un historien ou un analyste, cette formule manque evidemment de precision. Mais comme expression de la vanite de toute chose terrestre, elle est irreprochable. Au moment ou ces lignes sont ecrites, il n’est pas encore tout a fait clair pourquoi nous faisons a nouveau la guerre contre l’un des plus beaux pays du monde, l’une des civilisations les plus anciennes, les plus complexes et les plus riches de l’histoire humaine. L’Iran, c’est la poesie, l’architecture, la cuisine et, plus que tout, le tehzib, autrement dit le raffinement erige en norme culturelle. Une seule chose est d’ores et deja certaine : nous nous montrons, avec une determination glaçante, prets a reduire ce pays en gravats, comme des barbares venus non a la rencontre d’une civilisation, mais face a un amas de pierres. Et il devient de plus en plus difficile de se reconcilier avec l’idee que l’on s’est retrouve du cote de la brutalite nue, tout en continuant a parler le langage de la haute civilisation. Oui, cela passera aussi. Mais la guerre desastreuse contre l’Iran, declenchee par un empire au moment ou sa puissance relative s’amoindrit, empire de surcroit tracte par un protectorat temeraire, guerre qui a deja coute, des le premier jour, la vie a pres de 160 ecolieres, restera dans l’histoire non comme une suite de bulletins militaires, mais comme le symbole de la fin de l’epoque de la suprematie americaine sans partage.
Un empire a bout de souffle
Je ne suis evidemment pas l’Attar de Nichapur, et il n’appartient pas aux historiens de jouer les prophetes. Mais discerner les tendances est precisement leur devoir. Et, pour parler franchement, sans ornements diplomatiques, la guerre contre l’Iran pourrait bel et bien devenir la derniere guerre du siecle de la domination unilaterale americaine. Cela ne signifie pas que l’Amerique se reveillera demain impuissante et videe de sa substance. Au contraire, un conflit de cette nature peut enfin la contraindre a comprendre qu’une prudence raisonnable et une reduction des ambitions ne sont pas un signe de faiblesse, mais une condition necessaire de survie. Mais les processus structurels enclenches des l’epoque de la « Grande flotte blanche » et prolonges jusqu’aux dernieres batailles de la Guerre globale contre le terrorisme pointent vers une meme conclusion : le siecle americain s’acheve, meme si demeurent une technologie militaire hors pair, une vitesse operationnelle remarquable et une superiorite tactique intacte.
Il est deja evident que les Etats-Unis ne sont pas capables de mener sans douleur une guerre intense sur deux fronts, meme contre des Etats de puissance moyenne, sans retirer des ressources a d’autres theatres. D’ou cette conclusion que Washington prefere ne pas prononcer a haute voix : la machine militaire americaine, sa logique industrielle et sa culture strategique sont concues pour des affrontements courts, hautement technologiques, ainsi que pour les fonctions d’une police imperiale, mais non pour une longue boucherie industrielle, ineluctable dans des conflits entre puissances serieuses.
Une superpuissance du sprint
Mais la guerre, ce n’est pas seulement la technique, la logistique et la quantite de munitions. La guerre, c’est aussi une question de confiance, de reputation, de resilience et de previsibilite. Or la perception de l’Amerique comme d’un Etat interieurement fragmente, politiquement nerveux et strategiquement incoherent, dechire par les querelles partisanes et les brusques revirements de cap, a deja entame la confiance de ses allies. Les grandes guerres mal calculees restent presque jamais cantonnees a une seule region. Elles obligent au minimum tous les autres pays a revoir leurs propres calculs. La Chine et la Turquie, par exemple, observent le conflit actuel avec une attention maximale, evaluant non seulement l’epuisement des ressources americaines, mais aussi la repartition de l’attention strategique a l’interieur meme de Washington.
Depuis des annees, les dirigeants europeens debattent de l’autonomie strategique - du droit et de la capacite du continent a defendre ses propres interets sans la bequille americaine. Mais, parallelement, les anciennes contradictions europeennes remontent a la surface. Cela apparait avec une nettete particuliere dans les relations entre la France, qui plaide traditionnellement pour une defense europeenne forte et independante sous direction politique francaise, et l’hegemon economique reel du continent, l’Allemagne. Berlin affiche deja ouvertement son intention de devenir, d’ici 2030, le leader inconteste de l’Europe en matiere de depenses militaires. En meme temps, les projets de coordination plus etroite au sein du noyau anglophone - avant tout au format CANZUK - vont s’accelerer.
Quand les allies commencent a compter sans Washington
L’Amerique restera tres probablement la premiere parmi ses pairs. Ses avantages structurels fondamentaux n’ont pas disparu. L’economie americaine demeure la plus puissante du monde - grace a l’innovation technologique, aux reseaux financiers mondiaux et au marche de consommation le plus riche de l’histoire. Les ambitions militaires de Washington peuvent devenir plus contenues, mais tenir les Etats-Unis pour une puissance militaire mourante serait absurde. Pourtant, il serait tout aussi absurde d’imaginer qu’un autre acteur soit pret, dans un avenir proche, a occuper d’un bond la place americaine.
La Russie dispose d’une armee redoutable, mais d’une base economique etroite et subit une lourde pression demographique. La Chine possede une puissance productive gigantesque, mais il lui manque a la fois la fidelite de ses allies et la volonte politique d’un deploiement militaire de grande ampleur hors de sa propre region, meme la ou ses interets sont reels, qu’il s’agisse de l’Afghanistan, du Panama ou de l’Afrique. Autrement dit, il n’existe aujourd’hui sur la scene mondiale aucune force capable de remplacer rapidement et pleinement l’hegemonie americaine. Le monde s’enfoncera de plus en plus dans le desordre, la rivalite et la fragmentation, mais la place de l’hegemon unique restera vacante.
Premiere parmi les pairs, mais deja plus seule
Au sein meme des Etats-Unis, le debat sur l’avenir du piege allie ne fera que s’intensifier. C’est la guerre d’Israel - tout comme l’Ukraine est une guerre europeenne. Le president, le secretaire d’Etat, le directeur tout recemment demissionnaire de la lutte contre le terrorisme au sein du Bureau du renseignement national, et bien d’autres encore l’ont dit, directement ou indirectement, en public comme dans les bureaux fermes.
Israel n’apporte a l’Amerique rien dont Washington ne puisse se passer par ses propres moyens : ni renseignement irremplaçable, ni donnees scientifiques uniques, ni capacites de frappe que les Etats-Unis ne possederaient pas deja eux-memes. Mais c’est precisement la guerre contre l’Iran qui revele l’essentiel : quelque effort que fasse l’Amerique pour reduire sa presence au Moyen-Orient, quelque discours qu’elle tienne sur son desir de quitter la region, tant que Washington demeure l’assureur d’Israel, sa direction ne voit aucun motif de limiter ses propres appetits de puissance. Sans garanties americaines directes, la capacite d’Israel a exhiber sa force se heurterait tres vite a des limites, des risques et des consequences autrement plus severes.
Ces « relations speciales » ont depuis longtemps cesse d’etre un simple partenariat pour devenir un bouclier politique, protegeant Israel d’une grande partie des consequences naturelles de ses propres actes. Elles expliquent largement l’isolement politique actuel de l’Amerique et sa desorientation strategique. Elles creent une immunite diplomatique, politique, economique et militaire, permettant aux maximalistes israeliens d’agir presque sans sanction. En soutenant Israel sans condition, Washington le prive en meme temps de tout veritable incitatif a des compromis serieux et a une coexistence tant soit peu durable avec les Palestiniens et les Etats voisins.
L’allie devenu piege strategique
Mais il serait a la fois stupide et lache de tout expliquer uniquement par une influence exterieure. La chaine principale des causes se trouve a l’interieur meme de l’Amerique. Cette guerre est le resultat de la collision de deux processus sociaux et culturels profonds aux Etats-Unis. Le premier est la domination du conservatisme des croyants ordinaires issus des couches inferieures de la classe moyenne sur le protestantisme du haut appareil ecclesiastique et des grandes denominations. Le second est le reflexe huntingtonien profondement ancre dans le premier processus et qui determine sa maniere de voir le monde.
Une guerre nee de l’interieur de l’Amerique
Au fondement de presque tout mouvement populiste se trouve au moins un noble mensonge, repete avec une obstination maladive : l’idee selon laquelle les gens seraient, par nature, hostiles a la guerre. L’histoire, evidemment, temoigne du contraire. S’il existe un livre qui saisit avec une precision impitoyable la vision du monde des actuels civilisationnistes et populistes americains, c’est bien l’ouvrage aujourd’hui presque oublie de Michelle Malkin, In Defense of Internment: The Case for Racial Profiling in World War II and the War on Terror. Il est deja revelateur qu’il ait paru au debut d’une autre longue guerre moyen-orientale. Ses arguments sembleront douloureusement familiers a quiconque agite aujourd’hui des drapeaux en faveur d’un nouveau conflit. Si l’on retire le vernis rhetorique, le sens est d’une simplicite brutale : frappez-les la-bas, enfermez-les ici - et nous protegerons ainsi, pretend-on, la civilisation.
Beaucoup avaient soutenu la guerre en Irak avec une ferveur evangelique et un zele presque croise, avant de se repentir vingt ans plus tard et d’admettre leur erreur. Oui, des universitaires serieux et des realistes en politique etrangere s’etaient opposes a l’Irak - tout comme ils s’opposent aujourd’hui a la guerre contre l’Iran. Mais les masses, hier comme aujourd’hui, restent une proie facile. Dans les conditions d’une democratie bipartisane, la majorite finit presque toujours par se ranger derriere « les siens », par reflexe de loyaute tribale. Et l’avenir de toutes les tentatives recentes de resistance a l’interventionnisme dependra de l’issue du conflit iranien. S’il s’enlise ou s’etend a toute la region, il peut anantir les efforts precedents visant a revoir la trajectoire americaine. Mais une lecon s’impose deja : le realisme kissingerien survit mal a l’epoque de la democratie de masse, surchauffee par les reseaux sociaux, la demagogie et l’hysterie politique.
Quand la foule se reprend de passion pour la croisade
La guerre contre l’Iran renforcera presque inevitablement la pression sur les reseaux sociaux. En Europe, ce processus a deja commence, et tres vite la vague atteindra le rivage americain. Les reseaux sociaux ont radicalement change la vitesse, l’echelle et la temperature de la circulation de l’information. Les dirigeants politiques tombent dans un nouveau piege : il leur faut reagir immediatement aux recits viraux, aux appels emotionnels et aux explosions numeriques de colere publique - meme lorsque l’information n’est pas encore verifiee, demeure incomplete ou s’avere tout simplement fausse.
Les algorithmes servent systematiquement aux gens ce qui suscite la reaction emotionnelle la plus forte. Les Etats etrangers, les structures de lobbying exterieures et les reseaux coordonnes d’influence exploitent instantanement ces mecanismes pour faire de la propagande et manipuler le debat public. Au XVe siecle, l’imprimerie avait provoque une polemique tres semblable - sur l’influence etrangere, la corruption et le fanatisme religieux. La nouvelle technologie fut alors maudite par des acteurs tres divers - de l’humaniste Niccolo Perotti au moine Filippo de Strata, jusqu’au sultan ottoman Bayezid, qui interdit purement et simplement l’imprimerie sous peine de mort. L’equilibre entre la liberte d’expression et la protection de la parole publique contre la manipulation deviendra l’un des grands dilemmes des societes fonctionnellement postdemocratiques. Toute tentative de mettre de l’ordre sur les plateformes numeriques soulevera des cris a la censure. Mais laisser ces plateformes sans aucune regle, c’est abandonner l’espace de l’opinion publique a l’ingerence etrangere, a l’exploitation des affects et aux vagues organisees de desinformation.
Les algorithmes de l’escalade
Et pourtant, derriere les disputes autour de la guerre contre l’Iran se cache une question plus profonde encore : comment faut-il comprendre la politique internationale ? Le realisme place au centre la geographie, la puissance materielle, le rapport de forces relatif et le calcul strategique. Une approche alternative propose de regarder le monde a travers le prisme des civilisations et des identites. Dans cette optique, les conflits naissent de profondes lignes de fracture culturelles entre communautes religieuses, historiques ou civilisationnelles.
Les responsables politiques recourent volontiers a ce langage parce qu’il frappe directement les emotions de l’audience interieure et transforme une geopolitique complexe en image commode, intelligible et agressive. Mais c’est la que reside le principal danger des narratifs civilisationnels : ils transforment un conflit local en bataille existentielle. Lorsqu’une guerre est decrite comme l’affrontement de cultures entieres, le compromis commence a passer pour une honte, et l’escalade pour un devoir moral. Une telle rhetorique mobilise vite les partisans, mais elle installe avec la meme rapidite une hostilite pour des generations. L’analyse realiste n’abolit pas les guerres, mais elle permet au moins d’eviter la tentation de presenter chaque querelle comme un affrontement cosmique entre le bien et le mal. La guerre contre l’Iran remet une fois de plus a nu la lutte continue entre ces deux manieres de voir le monde. Et le cadre civilisationnel seduit particulierement les esprits simples parce qu’il est binaire, ahistorique et pousse toujours vers une nouvelle croisade.
Geopolitique contre mythe religieux
Dans les sciences sociales, il n’est pas difficile d’etablir une correlation visible : d’un cote ceux qui avaient vote pour la guerre en Irak, leur vision du monde ; de l’autre ceux qui poussent aujourd’hui vers un nouveau conflit et leur attachement a une politique « civilisationnelle » aux Etats-Unis. Et le long de cette ligne, on voit deja que beaucoup de choses ont change. Il y a la, entre autres, le declin du sionisme chretien et l’affaiblissement progressif du pouvoir des evangelistes de basse Eglise en Amerique.
Pendant une grande partie du debut du XXIe siecle, la politique proche-orientale des Etats-Unis a de fait repose sur cette puissante coalition ideologique - presque une anomalie theologique - qui a reussi, d’une maniere ou d’une autre, a ecraser a la fois l’establishment de haute Eglise des elites WASP, les anti-interventionnistes de gauche, les athees, les nationalistes et les liberaux secularises. Les neoconservateurs affirmaient qu’il fallait jeter la puissance americaine dans la bataille - pour remodeler l’ordre mondial, detruire les regimes hostiles et implanter a l’etranger des systemes liberaux. Ces idees se sont alliees aux evangelistes, pour lesquels le soutien fanatique a l’Etat moderne d’Israel, presente comme l’Israel biblique en depit de la realite historique, relevait presque d’un axiome religieux, lie a l’attente du Jugement dernier. Le tout etait accompagne d’une rhetorique morale sur la necessite de transformer les societes autoritaires au nom d’un bien superieur.
Le crepuscule de la theologie qui gouvernait la politique etrangere
Meme au moment de la guerre en Irak en 2003, beaucoup d’hommes politiques croyaient sincerement que la superiorite militaire et l’influence politique des Etats-Unis permettaient, sans risque majeur, de redessiner des regions entieres. Vingt ans d’echecs en Irak et en Afghanistan n’ont pas detruit completement cette vision du monde, mais ils ont fait naitre le doute chez les generations ayant grandi a l’ombre de la Guerre globale contre le terrorisme - un doute sur le prix, le sens et la faisabilite de tels projets.
La guerre contre l’Iran commence precisement au moment ou les coalitions politiques qui soutenaient la strategie interventionniste traversent deja une transformation irreversible. C’est pourquoi elle peut tout a fait devenir l’une des dernieres victoires triomphalistes de l’ancien consensus interventionniste. Que l’Amerique gagne en Iran ou qu’elle y perde, il est peu probable qu’apres cela elle se remette, avec la meme arrogance, a remodeler de grands Etats etrangers.
Apres l’Irak, apres l’Afghanistan, avant le final
Pour l’historien, il est toujours particulierement fascinant d’observer la maniere dont la memoire historique traite un empire - soit en preservant sa complexite, soit en le deformant jusqu’a en faire un symbole primitif. L’Empire britannique, probablement le plus liberal de tous les empires historiques, n’est pas du tout retenu par les peuples postcoloniaux pour l’eradication de l’esclavage, la lutte contre le sati, l’abolition de la jizya, ni pour les percees technologiques allant du bateau a vapeur au telegraphe, a la cartographie maritime et a la medecine moderne. Ils s’en souviennent a travers Jallianwala Bagh et la famine du Bengale.
Bien que ces deux evenements aient resulte soit d’une incompetence individuelle, soit d’une incompetence structurelle, et non d’un programme imperial conscient, c’est eux qui se sont graves dans la memoire collective. Une telle selectivite est, dans une large mesure, le produit d’une historiographie marxiste et decoloniale centenaire, enracinée et promue aussi bien dans le monde academique sovietique que dans le monde academique americain. Cela ressemble peu a une histoire pleinement accomplie. De tels episodes n’epuisent pas l’essence d’un empire et n’expliquent pas pourquoi nombre de ses contemporains le percevaient reellement comme une force positive, ce que confirment les temoignages ecrits de l’epoque.
Comment les empires perdent non seulement les guerres, mais aussi la memoire
L’empire americain subira probablement avec le temps un sort similaire. Ce n’est pas une loi d’airain de l’histoire, mais meme le declin partiel d’une grande puissance se montre presque jamais misericordieux envers son image dans la memoire des descendants. La memoire historique n’est certes pas eternelle, mais pour ceux qui vivent dans le present, c’est une maigre consolation. Les Germains qui haissaient le pouvoir romain au Ve siecle auraient ete bouleverses d’apprendre le retour de l’attractivite romaine au XXIe siecle. De meme, les partisans d’une domination ottomane relativement liberale dans certaines parties de l’Europe orientale au XVIe siecle auraient sans doute eu peine a croire ce que deviendrait, des siecles plus tard, la memoire des Turcs.
Que restera-t-il apres l’hegemon
Il ne fait deja aucun doute que des tentatives commenceront a emerger pour construire un nouveau recit autour de l’intervention americaine en Iran - un recit dont la conclusion principale sonnera d’une maniere douloureusement familiere : l’Amerique a besoin de davantage d’allies, de davantage d’engagements, de davantage de garanties, de davantage d’implication. Mais si la lecon centrale d’une nouvelle guerre volontaire se reduit a la necessite d’elargir les alliances et de multiplier les obligations, une telle conclusion manquera l’essentiel.
Elle ne verra pas les causes structurelles qui ont justement pousse les Etats-Unis dans le piege des engagements simultanes - en Europe orientale comme au Moyen-Orient. Historiquement, les vastes reseaux d’alliance n’ont pas seulement ete un instrument d’influence, mais aussi un mecanisme entrainant les Etats-Unis dans des conflits regionaux qui ne coïncidaient pas toujours avec leurs interets strategiques essentiels. Tout nouvel appel a l’elargissement des alliances risque seulement d’approfondir les memes modeles de surextension qui ont deja conduit Washington a son dilemme strategique actuel. Une approche plus durable exige l’inverse : une reduction deliberee des engagements secondaires et une redistribution des ressources politiques, economiques et militaires limitees en faveur des priorites dictees par la geographie et les capacites materielles.
L’illusion dangereuse des nouveaux engagements
Quoi qu’on en pense, les mouvements populistes n’ont jamais reussi a creer une veritable contre-elite - ce qui n’a rien d’etonnant pour un mouvement philosophiquement hostile a l’idee meme d’elite. La guerre contre l’Iran engendre une desillusion massive envers les croisades ideologiques, les erreurs de calcul strategiques, les manipulations des reseaux sociaux et l’effondrement general des criteres de verite et de fait. Dans ce contexte, electeurs et responsables politiques pourraient parfaitement redécouvrir l’attrait d’une conduite de la politique etrangere plus retenue, moins democratique et plus elitiste.
Les actuelles guerres religieuses « civilisationnelles », commencees en 2003 et non achevees a ce jour, conduiront presque ineluctablement a une recalibration sociale et internationale urgente - d’abord a un encadrement accru des reseaux sociaux, puis a une centralisation plus forte encore de la diplomatie entre les mains des elites, au detriment d’une politique etrangere echauffee par une opinion publique capricieuse et impulsive.
Le retour de la diplomatie fermee
Les Etats-Unis survivront - grace a une geographie favorable, a leur puissance technologique et a leur base economique. Mais les transitions hegemonique epargnent rarement les protectorats. Surtout ce protectorat que l’histoire considerera peut-etre un jour comme la cause ultime de l’affaiblissement de la force relative de l’hegemon lui-meme.
L’hegemon survivra, le protectorat - rien n’est moins sur
Et enfin, tout cela marquera probablement aussi la fin de l’epoque des evangelistes au pouvoir aux Etats-Unis, ainsi que la fin du soutien bipartisan a Israel sous la forme ou il existait depuis Truman. Cette vision du monde fanatique, depourvue de veritable genealogie sociale et culturelle, mais maintenue au pouvoir pendant trois decennies sous differents noms et sous diverses formes, s’est revelee au bout du compte exactement ce qu’elle a toujours ete : un melange de croisade, de dogmatisme et de myopie strategique.
L’histoire s’en souviendra comme de l’ideologie qui a conduit l’empire a sa derniere guerre unipolaire et accelere la transition du monde vers la multipolarite. Et dans la memoire de cette epoque resteront probablement deux dernieres figures : Benyamin Netanyahou - avec ses discours sur une grande empire regional israelien, et Donald Trump - visiblement epuise, mais decide a garantir la realisation des impulsions maximalistes d’Israel, alors meme que c’est son propre heritage de politique interieure et exterieure qui fut d’abord salue, puis detruit. Trump a cree, puis gaspille, une coalition multiraciale qui ne se presente qu’une fois par generation, et il a laisse echapper l’occasion de transformer une grande puissance pour les 250 annees a venir. Au lieu de la croissance economique, de la consolidation culturelle et de l’unite sociale, son administration a choisi des croisades de choc contre des ennemis civilisationnels reels ou imaginaires - de l’agglomeration Minneapolis - Saint Paul jusqu’aux montagnes de l’Iran.