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Le monde s’est longtemps rassure avec une illusion commode. Apres la fin de la Seconde Guerre mondiale, il semblait que l’humanite, apres avoir traverse les deux catastrophes monstrueuses du XXe siecle, avait developpe une sorte d’immunite contre une autodestruction globale a grande echelle. Certes, il y a eu des guerres. Il y a eu des coups d’Etat, des interventions, des conflits civils, des affrontements par procuration, des campagnes locales, des poussees terroristes, des purifications ethniques, des crises de missiles.

Mais, dans la conscience politique de masse, une conviction de base demeurait: une nouvelle guerre mondiale etait impossible. Les enjeux etaient trop eleves. Les armements modernes etaient trop devastateurs. L’interdependance economique etait trop profonde. La peur de l’abime nucleaire etait trop grande.

C’est precisement cette foi qui, aujourd’hui, se desagrege sous nos yeux.

A premiere vue, on pourrait croire qu’il ne s’agit que de deux grands foyers d’instabilite - la guerre en Ukraine et la guerre autour de l’Iran, commencee le 28 fevrier 2026, qui a conduit a une frappe de force americano-israelienne, puis a une treve fragile. Mais une telle lecture ne suffit deja plus. Elle est depassee. Elle appartient a l’epoque ou les crises internationales pouvaient encore etre examinees separement, comme des recits autonomes. La realite actuelle est differente. Ces guerres n’existent plus de maniere isolee. Elles s’influencent mutuellement, se nourrissent l’une l’autre, modifient leurs calculs strategiques reciproques, redistribuent les ressources, poussent les allies a de nouvelles decisions et forment un seul systeme de confrontation mondiale. C’est la cle de comprehension du moment present. Et c’est pour cela que l’idee s’impose de plus en plus souvent que le monde est entre dans une nouvelle ere de guerre mondiale. Non pas au sens d’une repetition directe de 1914 ou de 1939, mais au sens du retour meme de la logique de guerre mondiale - la logique de theatres d’operations interdependants, dans lesquels les grandes puissances s’affrontent soit indirectement, soit en orientant, armant, finançant et coordonnant des forces agissant dans differentes regions de la planete. Cette idee est inscrite explicitement dans le texte source, qui souligne qu’au cours des deux dernieres annees le monde a vu davantage de guerres - internes comme interetatiques - qu’a n’importe quelle periode depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et que les conflits en Ukraine et autour de l’Iran ont deja commence a fonctionner comme les parties d’un seul evenement mondial.

C’est une these d’une extreme gravite. Elle appelle non une reaction emotionnelle, mais une analyse froide. Car si elle est vraie ne serait-ce qu’a moitie, cela signifie que le systeme international traverse non pas une crise de plus, mais une profonde transformation historique. Cela signifie qu’un cycle entier de l’epoque post-bipolaire s’est acheve, celui ou meme les grandes guerres restaient encore soit geographiquement localisees, soit politiquement limitees. Et cela signifie qu’il ne s’agit pas simplement d’un nouveau tournant de l’actualite, mais d’un changement de la structure meme de l’ordre mondial.

Une guerre mondiale sans front unique

L’une des principales erreurs intellectuelles de notre temps consiste a imaginer encore la guerre mondiale selon le modele du XXe siecle. Dans l’imaginaire surgit une scene familiere: d’immenses fronts, des declarations officielles de guerre, des armees de masse des grandes puissances, une mobilisation totale de l’economie, des usines tournees jusqu’a l’epuisement, des lignes de front traversant les continents, des bombardements massifs des capitales, des flottes sur les oceans, des millions de morts et de blesses en quelques mois. Et si tout cela n’existe pas, alors il n’y aurait pas de guerre mondiale.

Mais l’histoire n’est pas tenue de se repeter a l’identique. Elle change de forme tout en conservant sa logique.

La guerre mondiale du XXIe siecle n’est pas obligee de commencer comme en 1914 ni de ressembler a 1939. Elle peut ne pas avoir de declaration formelle unique. Elle peut se passer d’affrontements directs entre superpuissances. Elle peut se deployer simultanement en plusieurs points, etre technologiquement distribuee, economiquement interconnectee, politiquement floue et, pourtant, rester fondamentalement mondiale - parce que ses consequences, ses mecanismes et ses interdependances debordent largement une seule region. Un tel conflit peut inclure des frappes directes sur un theatre, une guerre par procuration sur un autre, une guerre de sanctions sur un troisieme, un choc energetique sur un quatrieme, des cyberoperations sur un cinquieme et une crise des obligations d’alliance sur un sixieme.

Si l’on regarde les evenements a travers ce prisme, une chose devient evidente: la question n’est plus de savoir si le monde entier combat en meme temps dans un seul espace. La question est de savoir s’il existe un systeme global unique de conflits dans lequel les decisions prises dans une region modifient la trajectoire de la guerre dans une autre. Aujourd’hui, la reponse est de plus en plus souvent affirmative.

La guerre en Ukraine et la guerre contre l’Iran constituent justement un tel cas. Les Etats-Unis continuent de fournir a l’Ukraine des armes, des renseignements et un soutien de planification dans sa lutte contre la Russie. La Russie, comme le souligne le document source, a aide l’Iran, notamment par la transmission de donnees sur des cibles, la cartographie de positions americaines et des livraisons de drones. Formellement, Washington et Moscou n’echangent pas de frappes directes. Mais ils sont deja profondement impliques dans des conflits ou chaque camp agit contre les interets strategiques de l’autre. Ils ne se tirent pas directement dessus, mais ils determinent dans une large mesure comment, ou et avec quelle efficacite tirent leurs partenaires et leurs clients.

Voila l’essence de la nouvelle guerre mondiale: non pas necessairement le choc frontal des armees, mais l’interaction de systemes de contrainte dans lesquels chaque grand acteur utilise la peripherie comme prolongement de sa lutte globale.

Pourquoi le monde d’apres-guerre n’a jamais ete vraiment pacifique

Pour comprendre pourquoi le moment actuel parait si inquietant, il faut se debarrasser d’une autre legende confortable - celle selon laquelle, apres 1945, le monde aurait vecu une longue periode de paix relative qui ne viendrait que maintenant de s’achever. En realite, l’histoire de l’apres-guerre a ete saturee de sang. Coree, Vietnam, Afghanistan, Moyen-Orient, Afrique, Balkans, Irak, Syrie, Libye, Yemen, Caucase - la longueur de cette liste montre que la violence n’a jamais disparu. Elle a simplement ete fragmentee, souvent geographiquement eloignee des centres du confort global et, ce qui est plus important encore, politiquement emballee dans la rhetorique du conflit limite.

La guerre froide elle-meme n’etait pas la paix, mais une forme particuliere de confrontation globale. Elle comprenait des coups d’Etat, des interventions, l’armement de forces par procuration, la lutte pour les zones d’influence, des operations ideologiques, la course aux armements et une multitude de campagnes sanglantes. Pourtant, il existe une difference essentielle entre cette periode et le moment present. A l’epoque, les deux superpuissances, malgre toute leur agressivite, etaient disciplinees par la peur d’une escalade directe. L’equilibre nucleaire n’a pas supprime les guerres, mais il en a dans certains cas contenu l’extension. Meme les crises les plus dures se deployaient dans un cadre de prudence strategique minimale.

Aujourd’hui, cette prudence s’efface.

Nous assistons au retour de la conviction que la force peut rapidement resoudre des problemes politiques complexes. Moscou en 2022, puis Washington avec Tel-Aviv en 2026, sont partis de l’idee qu’une frappe de force decisive pourrait renverser la situation dans des delais et des conditions acceptables. Mais c’est justement ici que l’histoire se revele particulierement perfide. Presque toutes les guerres concues comme courtes et maitrisables se sont transformees, dans la realite, en conflits longs, couteux et politiquement toxiques. Plus un dirigeant est persuade de la facilite de la victoire, plus le risque d’erreur strategique augmente.

L’epoque actuelle est dangereuse non seulement par l’augmentation du nombre de conflits, mais aussi par la modification du climat psychologique dans les cabinets du pouvoir. La force militaire est de nouveau perçue non comme un ultime recours, mais comme un instrument de premier choix. Le droit international est traite comme un facteur encombrant et non comme un cadre obligatoire. Les couts economiques sont interpretes comme un prix temporaire pour un resultat geopolitique. L’opinion publique s’adapte a un etat permanent de crise. Et tout cela cree une atmosphere qui ressemble moins a la paix qu’au prelude d’une grande collision mondiale.

L’Ukraine et l’Iran comme deux theatres d’une seule lutte

L’argument principal de ceux qui estiment que parler de guerre mondiale releve de l’exageration est le suivant: l’Ukraine, c’est l’Europe orientale et l’espace post-sovietique; l’Iran, c’est le Moyen-Orient; leurs causes sont differentes, leur histoire est differente, leurs acteurs sont differents; ce sont donc des guerres differentes. Au niveau formel, cela contient une part de verite. Mais, au niveau strategique, ce n’est deja plus qu’une demi-verite, et donc une illusion dangereuse.

La difference des causes n’annule pas l’unite du systeme des consequences. On peut avoir des motifs de guerre differents, mais, a mesure que les conflits se developpent, ils commencent a exister dans un meme espace de decision. La guerre en Ukraine influe sur la capacite des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’Europe a agir au Moyen-Orient. La guerre contre l’Iran modifie le contexte de ressources, de politique et d’energie du front ukrainien. Les frappes contre les infrastructures du detroit d’Ormuz se repercutent sur les marches petroliers, et les marches petroliers sur la base de revenus de la Russie. Le detournement des ressources et de l’attention americaines vers le golfe Persique ouvre a la Russie un espace de pression en Ukraine. L’experience ukrainienne de lutte contre les drones russes devient utile aux pays devenus la cible de frappes iraniennes. Autrement dit, il ne s’agit plus simplement de deux conflits paralleles. Ce sont des vases communicants d’une meme crise mondiale. C’est exactement ce que souligne le texte source, qui affirme directement que les guerres en Ukraine et autour de l’Iran sont devenues des arenes de rivalite entre grandes puissances, qu’elles ont commence a exercer une influence directe l’une sur l’autre et qu’elles entrainent de nouveaux Etats dans leur orbite.

C’est un point capital. Lorsque les guerres commencent a s’echanger leurs effets, elles cessent d’etre strictement regionales, meme si la geographie des combats reste limitee. Nous avons l’habitude de regarder la carte a plat - comme un ensemble de cases separees. Mais la politique internationale ne fonctionne pas comme un atlas scolaire; elle fonctionne comme un systeme nerveux: une irritation en un point provoque un spasme en un autre.

En ce sens, l’Ukraine et l’Iran forment aujourd’hui non pas une alliance, ni un bloc unique, mais bien un double theatre de tension mondiale ou les grandes puissances se testent, s’epuisent, construisent des coalitions, verifient les limites du tolerable et apprennent simultanement a faire la guerre dans un contexte de crise a plusieurs couches.

Le petrole comme arme, profit et catalyseur de guerre

Les conflits militaires du XXIe siecle ne peuvent etre analyses sans l’energie. Une guerre peut commencer pour une question de territoire, de securite, d’ideologie, de dossier nucleaire ou de statut des alliances, mais elle finit tres vite par buter sur le petrole, le gaz, les routes maritimes, les primes d’assurance, la logistique, les capacites de stockage, le fret et les anticipations boursieres. L’economie mondiale contemporaine est organisee de telle sorte que meme un choc bref dans un point nodal peut modifier le comportement des Etats a des milliers de kilometres.

L’Iran est l’un de ces noeuds. Toute menace sur le detroit d’Ormuz frappe automatiquement le marche. Par ce corridor transite une part colossale des livraisons mondiales de petrole par mer, ainsi qu’un volume important du commerce de gaz liquefie. Meme une perturbation partielle de la navigation cree de la nervosite, fait monter les prix, augmente les couts d’assurance et renforce la pression sur les economies dependantes des importations. Le texte source souligne que le choc mondial des prix du petrole provoque par la fermeture du detroit d’Ormuz par l’Iran est devenu un cadeau financier pour la Russie - a la fois par la hausse des prix de son propre petrole et par l’affaiblissement du regime de sanctions visant ses ressources energetiques de la part de l’administration Trump, qui cherchait a faire baisser les prix mondiaux.

C’est un exemple limpide de la maniere dont une guerre en nourrit une autre a travers le mecanisme meme du marche mondial.

La guerre autour de l’Iran ne cree donc pas seulement une crise nouvelle. Elle modifie les conditions dans lesquelles se poursuit la guerre deja engagee en Ukraine. Des revenus supplementaires pour la Russie signifient une plus grande resilience de sa machine militaire. Un affaiblissement de la pression des sanctions - meme partiel et temporaire - signifie une marge de manoeuvre plus large. La hausse des prix de l’energie frappe les economies europeennes et, par consequent, affecte indirectement la solidite politique interne des gouvernements qui soutiennent Kiev. Dans le meme temps, les Etats-Unis se retrouvent face a un conflit classique de priorites: soutenir l’Ukraine, stabiliser le Moyen-Orient, proteger les communications maritimes, retenir les allies, eviter un nouveau choc inflationniste dans leur propre economie et, malgre tout, conserver la maitrise politique de l’ensemble du systeme.

Cela seul montre a quel point les discours affirmant que les guerres peuvent etre isolees par des etiquettes diplomatiques relevent de la naivete. Elles ne peuvent pas l’etre lorsqu’elles frappent le meme coeur energetique de l’economie mondiale.

La guerre par procuration comme nouvelle norme

L’un des signes les plus caracteristiques de l’epoque actuelle est l’effacement de la frontiere entre guerre directe et guerre indirecte. Les acteurs internationaux evitent de plus en plus souvent le statut formel de partie au conflit, tout en faisant tellement pour l’un ou l’autre camp que la question de la non-participation devient presque une fiction juridique.

Livraison de systemes de frappe a longue portee. Transmission de renseignements. Coordination des frappes. Appui satellitaire. Financement. Formation. Reparation et maintenance du materiel. Garantie des canaux d’approvisionnement. Mise a disposition de bases, de transit, de protection de l’espace aerien, d’analyse technique, de logiciels, de moyens de guerre electronique. Tout cela permet a un Etat de participer profondement a une guerre sans jamais la declarer officiellement.

Un tel format est politiquement extremement commode. Il permet de maintenir le conflit a une certaine distance de sa propre societe. Il reduit les pertes directes parmi les citoyens de l’Etat parrain. Il laisse un espace a la rhetorique du soutien a un partenaire, plutot qu’a celle de l’entree en guerre. Mais, sur le plan strategique, ce format n’est en rien moins dangereux qu’un affrontement direct. Il peut meme se reveler plus dangereux encore, parce qu’il cree une illusion de controle. On a l’impression qu’il est possible d’alimenter indefiniment l’incendie en ressources sans courir soi-meme le risque d’y perir. L’histoire montre que c’est une illusion redoutable.

En Ukraine et autour de l’Iran, c’est exactement ce schema que nous observons. Les Etats-Unis et leurs allies arment et soutiennent l’Ukraine. La Russie aide les ennemis des Etats-Unis au Moyen-Orient. La Chine, la Coree du Nord, les allies europeens, les partenaires regionaux, les structures armees non etatiques - tout cela constitue les elements d’un reseau complexe d’implication. Le texte source souligne tout particulierement que la Russie a recu une aide de la Chine, une ressource humaine directe de la Coree du Nord et des drones de l’Iran, tandis que dans le conflit moyen-oriental ont ete engages des systemes antimissiles de l’OTAN, la Turquie, les Etats du Golfe, Israel, le Hezbollah libanais et les houthistes yemenites.

Nous ne sommes deja plus devant une image locale. Nous sommes face a un schema d’implication mondiale.

La guerre par procuration a longtemps ete perçue comme une alternative plus sure a une guerre mondiale directe. Mais aujourd’hui, elle devient elle-meme une maniere de mener la guerre mondiale. Non pas a sa place, mais comme sa forme contemporaine.

Paralleles historiques: pourquoi la guerre de Sept Ans est plus actuelle qu’il n’y parait

L’un des aspects les plus justes du texte source est le recours non seulement au XXe siecle, mais aussi a une histoire plus ancienne - avant tout a la guerre de Sept Ans de 1756 a 1763. A premiere vue, il peut sembler etrange de comparer notre monde de drones, de satellites, de dissuasion nucleaire et de renseignement numerique a l’epoque des mousquets et des flottes coloniales. Mais la logique de ce rapprochement est claire et profonde.

La guerre de Sept Ans fut, dans les faits, un conflit mondial au cours duquel plusieurs grandes puissances ont mene des campagnes liees en Europe, en Amerique du Nord, en Inde, sur mer et dans les possessions coloniales. Et il ne s’agissait pas seulement d’une multiplicite de guerres simultanees, mais d’une confrontation systemique dans laquelle les succes et les defaites sur un theatre se repercutaient sur la position des acteurs dans un autre. C’est precisement ce principe - multiplicite des arenes et unite de la lutte strategique - qui rapproche cette epoque de la notre.

Il est important de souligner que la guerre mondiale, en tant que categorie historique, est plus ancienne que la Premiere et la Seconde Guerres mondiales. Ces deux catastrophes ont fixe le terme dans la conscience collective, mais elles n’epuisent pas le phenomene. Un conflit global peut etre moins total, moins industriel, moins centralise, tout en restant mondial par son etendue, son interdependance et ses consequences. C’est exactement ce qui nous ramene a l’idee que l’epoque contemporaine exige d’autres cadres d’analyse. On ne peut pas continuer indefiniment a mesurer la crise actuelle avec les gabarits de 1939. Cela endort la comprehension.

Si l’on adopte ce point de vue, on comprend mieux aussi pourquoi la reaction diplomatique habituelle se revele si faible. Les institutions internationales sont concues pour localiser les crises. Elles savent discuter des guerres prises separement. Mais elles ont beaucoup plus de mal a reagir a un systeme de guerres interconnectees ou l’energie, les sanctions, les forces par procuration, les communications maritimes, les technologies de missiles et les cycles politiques internes des grandes puissances forment un champ unique. Le monde se heurte a un phenomene ancien par sa logique et nouveau par sa forme.

Pourquoi la guerre froide n’etait pas semblable a celle d’aujourd’hui

On entend souvent l’objection suivante: apres tout, durant la guerre froide, le monde vivait deja dans un etat de confrontation globale, donc ce qui se passe aujourd’hui n’a rien d’unique. Cela n’est vrai qu’en partie. Oui, la guerre froide etait un immense conflit mondial - ideologique, politico-militaire, economique et technologique. Mais elle possedait une structure differente.

D’abord, la bipolarite creait une predictibilite relative. Il etait clair qui s’opposait a qui, ou passaient les lignes rouges, comment etait agence le systeme des alliances, quels canaux de communication fonctionnaient entre les capitales. Meme dans les crises, une certaine geometrie de la dissuasion existait.

Ensuite, les deux superpuissances, malgre leur competition acharnee, faisaient preuve, dans certains cas, d’une prudence strategique reelle. Elles comprenaient qu’un conflit direct pouvait echapper a tout controle. Cela n’eliminait pas les guerres par procuration, mais cela limitait tout de meme l’horizon de l’aventurisme.

Enfin, la guerre froide etait structuree ideologiquement. Le monde d’aujourd’hui est bien plus chaotique. Il y a moins de discipline de blocs, davantage de coalitions de circonstance, davantage de calculs regionaux autonomes, davantage d’acteurs porteurs de leur propre agenda et davantage de tentations de profiter du desordre general.

C’est precisement pour cela que le moment actuel est, a certains egards, plus dangereux. Il est moins ordonne. Il se laisse moins bien decrire par les termes familiers. Il ne dispose pas de cette rigidite architecturale qui, tout a la fois, effrayait et contenait a l’epoque du Washington et du Moscou du XXe siecle. Aujourd’hui, une multitude d’acteurs peuvent pousser simultanement la situation vers l’escalade, et pour des raisons differentes. L’un en raison d’ambitions territoriales. L’autre en raison d’un programme nucleaire. Un troisieme a cause d’une quete de leadership regional. Un quatrieme pour des considerations de politique interieure. Un cinquieme pour un avantage economique. Mais, au bout du compte, le resultat sera commun.

La concurrence pour les ressources et les limites de l’attention occidentale

Un autre aspect sous-estime de la crise actuelle est la limitation des ressources, y compris chez les puissances les plus fortes. Dans la rhetorique politique, on donne souvent l’impression que l’Occident, et surtout les Etats-Unis, disposent d’une capacite presque illimitee a soutenir simultanement plusieurs grandes campagnes militaires, a proteger des allies dans differentes parties du monde, a controler les routes maritimes, a contenir l’inflation, a fournir des armes a leurs partenaires et a conserver l’initiative strategique. Dans la pratique, il n’en est rien.

L’industrie militaire a des limites de production. Les stocks ne sont pas infinis. L’attention politique du president, du Congres, des etats-majors, des services de renseignement et de la diplomatie est elle aussi limitee. Le soutien public n’augmente pas automatiquement. Les decisions budgetaires se heurtent a la polarisation interieure. L’Europe non plus ne constitue pas un reservoir inepuisable de resilience. Chaque nouvelle vague de hausse des prix de l’energie, chaque nouvelle crise securitaire, chaque nouvelle poussee de pression migratoire et chaque nouveau conflit budgetaire reduisent la capacite des gouvernements europeens a maintenir le meme niveau de mobilisation.

Par consequent, chaque nouvelle guerre affecte inevitablement celles qui existent deja. Le texte source affirme clairement que le detournement de l’attention et des ressources vers l’Iran a aide la Russie a lancer son offensive de printemps visant a consolider et a etendre ses gains territoriaux en Ukraine. Ce n’est pas un simple detail chronologique. C’est un mecanisme fondamental de la guerre mondiale d’un type nouveau. Il n’est pas indispensable de porter un coup direct a l’allie de son adversaire pour se renforcer soi-meme. Il suffit parfois d’ouvrir un autre theatre qui redistribuera l’attention, les munitions, les efforts diplomatiques et le foyer mediatique.

Le monde entre progressivement dans une epoque ou la concurrence ne porte pas seulement sur les armements, mais aussi sur l’attention politique. Or l’attention, comme les missiles, est elle aussi une ressource limitee.

La technologie militaire comme pont entre les fronts

Au XXe siecle, les guerres se distinguaient souvent par le type d’armements et par le niveau de developpement technologique de leurs participants. Aujourd’hui, les transferts technologiques entre les conflits sont devenus presque instantanes. Les memes solutions de drones, les memes systemes de guerre electronique, les memes methodes de camouflage, les memes formes de renseignement distribue, les memes tactiques de frappe contre les infrastructures et meme les memes algorithmes de guerre informationnelle passent rapidement d’une region a l’autre.

L’Ukraine, en ce sens, est devenue un immense laboratoire de la guerre contemporaine. L’emploi massif des drones, des solutions antidrones, du renseignement numerique, des systemes distribues de conduite de tir, des frappes contre les infrastructures energetiques, des campagnes combinees d’epuisement de la defense antiaerienne - tout cela est desormais etudie dans le monde entier. Ce n’est pas un hasard si le texte source souligne que l’Ukraine a propose aux Etats-Unis et aux pays arabes devenus des cibles de l’Iran l’experience qu’elle a accumulee dans la lutte contre les drones.

Cela signifie qu’entre les theatres il existe deja non seulement un lien politique et economique, mais aussi un lien technologique. La guerre moderne est devenue rapidement reproductible. Une tactique efficace cesse d’etre un savoir-faire purement local et se transforme presque instantanement en pratique exportable. Des lors, un front devient l’ecole de l’autre. Cela accelere l’evolution generale de la violence militaire et resserre encore davantage le systeme global des conflits.

Le danger tient au fait que le monde ne voit pas seulement se diffuser des technologies de protection, mais aussi des technologies de destruction. Les drones bon marche, les composants commerciaux, la coordination numerique, la navigation satellitaire, l’intelligence artificielle appliquee a l’analyse des donnees - tout cela abaisse le seuil d’entree dans une guerre serieuse. Et plus ce seuil baisse, plus le nombre d’acteurs capables d’infliger des degats importants augmente. Dans un systeme mondial deja sature de tension, cela produit un effet de multiplication explosive des menaces.

L’entrainement des petits et moyens Etats dans la spirale

Les guerres mondiales commencent rarement par un choc frontal immediat entre grandes puissances. Bien plus souvent, elles se deploient par l’entrainement de la peripherie. Les petits et moyens Etats deviennent soit une arene, soit un transit, soit un element de coalition, soit une source de matieres premieres, soit une plateforme de bases, soit un objet de pression, soit une cible de represaille.

Cela est particulierement visible dans les deux conflits examines. Dans le cas de l’Ukraine, les pays europeens jouent un role immense en assumant une part croissante de l’aide a Kiev. La Chine assure a la Russie une resilience economique et technique. La Coree du Nord, selon diverses donnees et evaluations, contribue en ressources humaines. L’Iran fournit des drones. De l’autre cote, dans le conflit moyen-oriental, la Turquie, les Etats du Golfe, le Liban, le Yemen, Israel et les systemes allies de l’OTAN sont entraines dans la dynamique.

Dans un tel systeme, les petits et moyens Etats perdent le luxe de la neutralite. Meme s’ils ne veulent pas faire la guerre, ils sont contraints de choisir leur degre d’implication. Autoriser le transit ou le refuser. Fournir une base ou fermer le ciel. Se joindre aux sanctions ou chercher des exceptions. Soutenir diplomatiquement un allie ou garder le silence. Deployer des systemes antimissiles ou se limiter a des declarations. Ainsi, la geographie de la tension s’etend bien au-dela de la ligne de front formelle.

C’est la l’un des traits les plus perfides de la nouvelle guerre mondiale: elle transforme tout l’ordre international en espace de mobilisation progressive. Pas necessairement generale, pas necessairement totale, mais tout de meme une mobilisation. Chaque Etat est force de recalculer ses risques. Chaque capitale se pose la meme question: ou passe la prochaine ligne d’entrainement?

Le droit international comme victime de l’epoque de la force

Toute grande guerre est un coup porte non seulement aux hommes et aux infrastructures, mais aussi a l’ordre normatif. Lorsque les grandes puissances commencent a agir selon la logique de la force, le droit international ne disparait pas, mais il perd brusquement sa signification operationnelle. On continue de le citer, on continue de s’y referer, mais, dans la realite, les decisions sont prises sur la base du calcul des avantages, des risques, du rapport des forces et des besoins politiques internes.

Le texte source attire l’attention sur une idee importante: tant Poutine que Trump partaient du principe que leurs objectifs justifiaient presque n’importe quel niveau de violence, meme si cela depassait les limites du droit international. Cette formulation ne concerne pas seulement des personnalites, mais un processus beaucoup plus large. Elle montre que la norme interdisant l’usage de la force sans fondement international clair devient de moins en moins dissuasive pour les grandes puissances.

Quand cela se produit, le systeme mondial entre dans un etat extremement dangereux. Le droit cesse d’etre un cadre et devient un instrument de selection rhetorique. On s’en sert lorsqu’il est utile, on le contourne lorsqu’il gene. Mais le probleme est que, dans un monde ou le droit est affaibli, meme les acteurs rationnels commencent a se comporter plus agressivement - simplement parce que la confiance dans des regles communes disparait. Si vous etes convaincu que les autres agiront par la force, vous etes incite soit a frapper le premier, soit a vous renforcer d’urgence, soit a creer votre propre zone de contrainte. C’est ainsi que le systeme international glisse vers une militarisation auto-entretenue.

Une multipolarite sans regles

Ces dernieres annees, il est devenu a la mode de parler de multipolarite. D’ordinaire, ce terme sonne presque de facon neutre, parfois meme optimiste: l’epoque de la domination solitaire serait achevee, le monde serait devenu plus equilibre, differents centres de puissance auraient acquis la possibilite d’influer sur l’agenda global. Mais la multipolarite, en elle-meme, ne garantit aucune stabilite. Bien au contraire, les passages a des systemes multipolaires ont souvent, dans l’histoire, ete accompagnes d’une hausse de la conflictualite.

La raison en est simple. Dans un monde unipolaire, il y a beaucoup d’injustices, mais en general davantage de predictibilite. Dans un monde bipolaire, il y a beaucoup de tension, mais les lignes de front sont plus claires. Dans un monde multipolaire, le nombre de centres de puissance augmente, les coalitions deviennent moins stables, la tentation de reviser le statu quo grandit et les erreurs de calcul se multiplient. Chaque grand acteur teste jusqu’ou il peut aller. Chaque acteur moyen tente de tirer profit de la lutte des grands. Chaque crise regionale commence a etre perçue non seulement dans sa logique locale, mais aussi comme une occasion de redistribuer les positions globales.

C’est exactement la ou nous nous trouvons. L’Ukraine est devenue le champ d’affrontement entre la Russie et l’Occident. L’Iran est devenu un noeud de lutte entre les Etats-Unis, Israel, la Russie et toute une serie de puissances regionales. La Chine, de son cote, evalue comment se modifie l’equilibre des forces et comment la guerre dans une region influe sur les possibilites dans une autre. L’Europe s’efforce a la fois de soutenir l’Ukraine, de ne pas ruiner sa propre resilience economique et de ne pas etre entrainee plus profondement dans l’escalade moyen-orientale. La Turquie manoeuvre entre ses obligations d’alliance, ses interets regionaux et sa propre autonomie strategique. Les Etats du Golfe cherchent a eviter une destruction directe, mais sont contraints de prendre en compte la menace de frappes de missiles et de drones. Ce n’est pas un echiquier, c’est un mecanisme complexe compose de dizaines d’engrenages interdépendants.

C’est pour cela qu’une multipolarite sans regles est si dangereuse. Elle ne multiplie pas seulement les centres de puissance. Elle multiplie aussi les centres de crise.

L’economie de guerre et les limites de la mondialisation

Il y a encore peu, la mondialisation etait decrite comme un mecanisme naturellement anti-guerre. On estimait qu’un haut niveau d’interdependance rendait les grandes guerres trop couteuses, et donc moins probables. A une certaine etape, cela a fonctionne. Mais aujourd’hui, il apparait que l’interdependance n’abolit pas le conflit - elle en modifie seulement le prix et la repartition des consequences.

Les guerres contemporaines ne detruisent pas entierement la mondialisation. Elles la fragmentent, la reconfigurent et transforment le commerce, la technologie, la finance, l’energie, la logistique et l’assurance en instruments de pression. Le monde ne sort pas de l’interdependance - il entre dans un regime d’interdependance armee. Le petrole devient un levier. Les semi-conducteurs deviennent un levier. Les routes maritimes deviennent un levier. Les systemes de paiement deviennent un levier. Le controle des exportations devient un levier. Les sanctions deviennent un levier. Les primes d’assurance deviennent un levier. Meme les cereales, les engrais et le tonnage de transport deviennent des composantes du jeu geopolitique.

Cela signifie que la guerre mondiale d’un type nouveau peut se deployer sans effondrement total du commerce mondial. Il suffit que les chaines globales deviennent une arene de contrainte. Dans un tel monde, une seule salve de missiles contre un port, une seule attaque contre un tanker, une seule vague de sanctions ou une seule perturbation dans un detroit peuvent redistribuer des milliards de dollars et modifier les decisions strategiques des gouvernements.

C’est pourquoi il n’est plus possible d’opposer mondialisation et guerre. Au XXIe siecle, la mondialisation elle-meme devient le milieu dans lequel la guerre est conduite.

La fatigue informationnelle comme facteur d’escalade

Il existe encore un autre sujet dont on parle peu, alors qu’il est d’une importance capitale. Le monde se fatigue progressivement de l’etat de crise permanent. Les flux informationnels sont structures de telle sorte que meme des guerres immenses finissent par devenir un simple decor de fond. Les societes s’habituent a un nouveau niveau de violence. Les responsables politiques apprennent a gerer cette habitude. Les medias alternent les catastrophes. L’indignation publique perd de sa profondeur et devient cyclique.

C’est dangereux, parce que la guerre mondiale d’un type nouveau ne produit pas toujours l’effet d’un choc immediat. Elle peut se deployer par fragments. Une frappe ici, une escalation la, une crise des prix, une mobilisation des allies, un echange de menaces. En l’absence du sentiment d’une catastrophe instantanee, les Etats peuvent comprendre trop tard qu’ils se trouvent deja a l’interieur d’un grand conflit mondial.

Au XXe siecle, il etait difficile de ne pas remarquer les guerres mondiales. Au XXIe siecle, la guerre mondiale peut arriver comme la somme de nouvelles exceptionnelles distinctes, dont chacune, prise separement, semble encore maitrisable. C’est la toute sa perfidie.

L’erreur la plus dangereuse - penser localement

De tout ce qui precede decoule la conclusion principale. Le monde entre dans une epoque ou la pensee locale devient strategiquement mortelle. On ne peut plus considerer la securite comme un ensemble de dossiers separes. On ne peut plus penser qu’une crise dans une region puisse etre analysee sans lien avec une autre. On ne peut plus croire que l’aide a un allie, les sanctions contre un adversaire, une frappe contre une infrastructure nucleaire, une operation de protection d’une route maritime, une livraison de drones ou une decision de deploiement de defense antimissile n’ont qu’une signification locale.

Chacune de ces decisions agit desormais a l’interieur d’un systeme global.

C’est precisement le principal avertissement du texte source: si les dirigeants n’apprennent pas a penser globalement dans les conditions d’un monde multipolaire en formation, ou les grandes puissances luttent pour des spheres d’influence, ils risquent de ne pas voir comment une guerre limitee et choisie se transforme en guerre mondiale que, formellement, personne ne voulait.

Cet avertissement prend une resonance particuliere si l’on se souvient que le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale appartient deja au passe recent. Nous aimons considerer cette guerre comme une limite historique absolue, comme une catastrophe incomparable que la civilisation ne permettra plus jamais. Et, en effet, on veut esperer que rien de semblable, par l’ampleur de la destruction, ne se repetera. Mais l’espoir n’est pas une strategie. Or une strategie doit partir d’une evaluation lucide: le monde vit de nouveau dans une epoque ou les grandes puissances voient de plus en plus souvent dans la force non pas une exception, mais une norme; ou les conflits regionaux se transforment rapidement en noeuds de lutte globale; ou l’energie, les technologies et les structures par procuration lient differents fronts dans un systeme unique; ou le droit international s’affaiblit tandis que la multipolarite n’est pas equilibree par de nouvelles regles.

Et maintenant

La reponse la plus honnete a une tonalite sombre: ce qui attend vraisemblablement le monde, ce n’est pas un seul grand evenement, mais une longue serie de crises interdependantes. Des treves, des pauses, des desescalades, des arrangements diplomatiques, des accords temporaires, des gels de fronts sont possibles. Mais meme cela ne rendra pas au systeme international son etat anterieur. Nous avons deja franchi le seuil.

Dans de telles conditions, les Etats devront faire un choix difficile. Soit tenter de restaurer au moins certaines limitations communes a l’usage de la force, renforcer les canaux de communication de crise, reduire la dependance a l’egard des arteres logistiques les plus vulnerables et reconstruire les institutions de controle de l’escalade. Soit continuer a vivre dans la logique de l’opportunisme de force, ou chaque nouvelle crise sera perçue comme un moment favorable pour regler d’anciens comptes.

La seconde voie mene a un epuisement prolonge du monde. Pas necessairement a une catastrophe apocalyptique instantanee, mais a un etat de guerre mondiale chronique - distribuee, inegale, technologiquement avancee, economiquement douloureuse et politiquement corrosive pour l’ordre international.

C’est pourquoi il ne faut pas balayer la discussion sur une nouvelle ere de guerre mondiale comme une simple exageration publicistique. Ce n’est pas une metaphore destinee a produire un effet. C’est une tentative de decrire une realite qui se forme deja sous nos yeux. Le monde n’a pas encore repete les horreurs du XXe siecle dans leur ampleur absolue. Mais il avance de nouveau sur une trajectoire ou des guerres distinctes cessent d’etre distinctes, et ou la force remplace de plus en plus souvent le droit. Et c’est la le principal symptome de cette epoque que l’humanite a deja connue un jour - et pour laquelle elle a paye un prix beaucoup trop lourd.