En entrant dans sa troisième semaine, la guerre place Donald Trump devant un choix dont dépend non seulement l’issue de la campagne en cours, mais aussi la signification politique de toute sa doctrine extérieure. Au fond, deux scénarios s’offrent à lui : soit approfondir l’engagement militaire en espérant mener l’opération jusqu’à un résultat stratégique, soit tenter de figer un succès intermédiaire et amorcer un désengagement progressif des États-Unis. Le problème, c’est que les deux options ont un coût considérable - et que l’une comme l’autre peuvent se solder par une défaite politique et géopolitique.
Depuis le début de cette guerre, Donald Trump a cultivé une forme d’ambivalence. Tantôt il laissait entendre que la victoire était proche et que l’adversaire avait déjà plié. Tantôt il admettait qu’un affrontement long, dur, d’une rare brutalité, s’ouvrait devant lui. Deux semaines après le début de la guerre contre l’Iran - une décision prise à la Maison-Blanche - cette ambiguïté s’est transformée en dilemme stratégique.
Si Washington reste dans la guerre, il assume désormais le poids d’un conflit qui a déjà largement débordé le cadre d’une simple opération militaire locale. Oui, l’Iran a subi des dégâts majeurs. Mais même affaibli, il a montré qu’il restait capable de faire grimper brutalement le prix de la guerre pour les États-Unis et leurs alliés. Il ne s’agit pas seulement des frappes de missiles ou des actions menées par l’entremise de relais régionaux, mais d’un effet de much larger portée : déstabilisation des marchés de l’énergie, coups portés à la logistique maritime, montée de la nervosité dans toute la région, extension progressive de la zone de risque du Golfe à la Méditerranée orientale.
La poursuite de la guerre signifie une nouvelle montée aux extrêmes. Davantage de pertes, davantage de dépenses, davantage d’atteintes à l’image des États-Unis comme puissance capable non seulement de lancer des campagnes militaires, mais aussi de les terminer sans s’épuiser stratégiquement. Plus le conflit dure, plus la contradiction interne du trumpisme apparaît au grand jour. Trump est arrivé au pouvoir en promettant de ne pas entraîner l’Amérique dans de nouvelles grandes guerres. Or c’est sous sa présidence que les États-Unis se retrouvent engagés dans la plus vaste confrontation moyen-orientale depuis près d’un quart de siècle. Pour une partie de son électorat, ce n’est déjà plus un simple ajustement tactique, mais un dangereux reniement d’une promesse fondatrice.
Mais l’option du retrait n’a rien d’une échappatoire. Partir maintenant, ce serait reconnaître qu’une partie substantielle des objectifs affichés n’a pas été atteinte. Certes, les États-Unis et Israël ont obtenu des résultats militaires tangibles. Selon les évaluations officielles, une part importante du potentiel balistique iranien a été détruite, plusieurs éléments du dispositif de défense antiaérienne ont été neutralisés, et la flotte a subi des dommages sévères. La mort de l’ayatollah Ali Khamenei - l’homme qui, pendant près de quarante ans, a façonné non seulement l’architecture intérieure du régime iranien, mais aussi sa conduite à l’échelle de tout le Moyen-Orient - a représenté un choc symbolique et politique majeur.
Mais l’élimination du chef ne provoque pas automatiquement l’effondrement du système. La théocratie iranienne, contrairement aux attentes de ses adversaires, ne s’est pas désagrégée. Au contraire, elle donne des signes de raidissement et de consolidation. Selon les informations disponibles, le pouvoir bascule vers le fils blessé de Khamenei, qui a déjà laissé entendre que Téhéran continuerait d’utiliser tout l’arsenal de la guerre asymétrique : cyberattaques, menace de mines en mer, frappes contre des cibles régionales, pression exercée par des structures armées affiliées. Malgré ses pertes, le Corps des gardiens de la révolution islamique conserve sa capacité de combat et demeure l’ossature du régime.
Le vrai problème est ailleurs : même en cas de décision politique de sortir du conflit, la question de fond resterait entière. Les stocks de combustible nucléaire presque militarisable - au cœur des principales inquiétudes de Washington et de Tel-Aviv - se trouvent toujours sur le sol iranien. C’est eux qui nourrissent l’hypothèse selon laquelle l’Iran, après avoir encaissé le choc et tiré les leçons de la guerre, pourrait accélérer à l’avenir sa marche vers l’arme nucléaire. Autrement dit, une sortie prématurée de la guerre ne supprimerait pas la menace ; elle ne ferait que la différer, au risque de la rendre, demain, plus grave encore. Ce n’est pas un hasard si, à Washington, certains ont déjà laissé entendre qu’il faudrait bien que quelqu’un entre en Iran pour prendre physiquement le contrôle de ce matériel. Mais une telle opération terrestre ne relèverait plus d’une campagne limitée : ce serait une plongée frontale dans l’abîme militaire, avec des conséquences impossibles à maîtriser.
À mesure que la guerre entre dans sa troisième semaine, son coût devient de plus en plus visible. Des soldats américains ont été tués. Le nombre total de victimes a dépassé les deux mille morts, la majorité d’entre eux en Iran. Le nombre de victimes civiles augmente. La présence militaire américaine dans la région se renforce : des unités supplémentaires de marines sont envoyées au Moyen-Orient pour rejoindre un contingent déjà massif. À lui seul, ce signal en dit long : malgré les déclarations publiques sur le succès de l’opération, la Maison-Blanche se prépare non pas à clore la crise, mais à en gérer la durée.
Le facteur maritime a pris une importance décisive. Après les frappes contre l’île de Kharg, par où transite l’essentiel des exportations pétrolières iraniennes, la situation autour du détroit d’Ormuz est devenue critique. Officiellement, Washington a tenté de rassurer les marchés et ses alliés, affirmant qu’il ne fallait pas exagérer la menace sur la navigation. Mais la réalité s’est révélée tout autre : cette artère vitale s’est retrouvée de facto paralysée, et avec elle une part significative du commerce mondial, d’abord énergétique, est passée sous tension. C’est précisément pourquoi Trump a été contraint d’appeler publiquement d’autres pays - la Chine, la France, le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni - à participer à la sécurisation du détroit. Ce n’est plus le langage du vainqueur. C’est l’aveu que, même pour les États-Unis, gérer seuls une telle crise peut devenir trop coûteux et trop complexe.
Autre symptôme révélateur : après les attaques de drones contre les infrastructures pétrolières aux Émirats arabes unis, après les frappes contre des positions américaines en Irak, après les flambées des prix de l’énergie, Washington a été contraint de prendre des décisions qui semblaient encore récemment politiquement impensables. Les États-Unis ont notamment commencé à desserrer la pression sur une partie des exportations de pétrole russe, pour éviter une surchauffe supplémentaire du marché. C’est l’un des signes les plus parlants de la vitesse à laquelle la guerre contre l’Iran a débordé le seul dossier iranien pour se transformer en crise mondiale.
Trump lui-même, semble-t-il, continue de décider selon une méthode qui lui est familière : moins à travers les circuits institutionnels d’évaluation stratégique que par intuition personnelle. Il avait déjà justifié la décision de frapper en expliquant qu’il avait « un bon pressentiment » sur les intentions de l’Iran. Il parle aujourd’hui d’une éventuelle sortie de guerre en des termes presque similaires, affirmant qu’il le « sentira dans ses os ». Cette personnalisation de la décision peut avoir une certaine efficacité politique. Mais dans le cadre d’une grande guerre régionale, elle accroît brutalement les risques. Parce que le pari ne repose plus sur un calcul stratégique froid, mais sur une sensation subjective du moment.
Au sein même de l’administration américaine, une prise de conscience progresse : Téhéran s’est révélé bien plus dangereux qu’attendu. À Washington, selon plusieurs sources, on a sous-estimé à la fois sa volonté de bloquer ou de déstabiliser le détroit d’Ormuz, sa capacité à étendre rapidement le conflit à l’ensemble de la région, et la solidité politique du régime iranien qui, après l’élimination de Khamenei, ne s’est pas effondré mais, au contraire, s’est remobilisé.
Tout cela ne peut qu’avoir des répercussions sur la relation entre les États-Unis et Israël. Officiellement, l’alliance reste parfaitement coordonnée. Mais les premiers signes de tension sont déjà visibles. Plus la guerre dure, plus la question devient brûlante : Washington et Tel-Aviv poursuivent-ils réellement le même horizon ? Pour Israël, l’affaiblissement maximal de l’Iran relève d’une nécessité stratégique presque existentielle. Pour Trump, cette guerre devient de plus en plus une épreuve pour sa présidence, pour ses promesses, pour son avenir politique.
La Maison-Blanche tente encore de présenter ce qui se joue comme une campagne lourde, coûteuse, mais historiquement nécessaire. L’entourage de Trump parle de risques à court terme au nom d’un bénéfice à long terme, et soutient que l’opération sera jugée à son résultat final. La logique est claire : si les États-Unis peuvent affirmer que le potentiel militaire iranien a été brisé, cela sera présenté comme l’un des plus grands succès de l’administration actuelle. Mais c’est précisément là que surgit la question essentielle : que signifie, au juste, « détruire un potentiel » ? La destruction des infrastructures ? Un changement de régime ? Le démantèlement du programme nucléaire ? Ou simplement l’affaiblissement temporaire d’un adversaire qui, dans quelques années, reviendrait plus radical, plus verrouillé, plus dangereux ?
C’est là toute la tragédie du moment. Pour Trump, il n’existe déjà plus d’issue simple. La poursuite de la guerre menace d’entraîner les États-Unis dans un conflit long, coûteux et de moins en moins contrôlable. Une sortie rapide, elle, pourrait créer une illusion de clôture tout en laissant en vie la source même des escalades à venir. Le choix qui se présente aujourd’hui au président américain ne se réduit donc pas à la formule « rester ou partir ». C’est un choix entre deux formes de risque stratégique.
Voilà pourquoi l’entrée dans la troisième semaine ne ressemble pas à un passage vers la phase finale, mais à un moment de réévaluation brutale. Le premier élan émotionnel de la guerre est déjà épuisé. Commence désormais la phase où le compte ne se fait plus en déclarations martiales, mais en ressources, en endurance, en volonté politique, en capacité à assumer les conséquences de ses propres décisions. Et c’est là que se dévoile l’essentiel : une guerre peut se déclencher très vite, mais en sortir en vainqueur est infiniment plus difficile que d’y entrer sous les applaudissements.
Rouvrir le détroit ?
Lors d’une réunion dans le Bureau ovale la semaine dernière, un Donald Trump visiblement exaspéré a exigé du président du Comité des chefs d’état-major interarmées, le général Dan Caine, qu’il lui explique pourquoi les États-Unis ne pouvaient pas, tout simplement et immédiatement, rétablir la navigation dans le détroit d’Ormuz.
La réponse fut sèche, et d’un réalisme glacial. Il suffit d’un seul militaire iranien, ou d’un combattant issu d’une formation armée affiliée, surgissant à bord d’une vedette rapide dans le goulet étroit du détroit, pour tirer un missile mobile sur un supertanker avançant à faible vitesse ou fixer une mine magnétique sur sa coque. Dans de telles conditions, on ne parle déjà plus de contrôle naval classique, mais de lutte contre une menace diffuse, bon marché et redoutablement efficace, qu’aucun ordre venu de la Maison-Blanche ne peut neutraliser à lui seul.
C’est là le grand paradoxe de cette guerre. Alors même que Washington a acquis une nette supériorité sur les indicateurs militaires traditionnels, il reste incapable de garantir la sécurité de la principale artère maritime de la planète. Cela signifie qu’en dépit de pertes considérables, l’Iran conserve les moyens d’imposer au conflit sa propre logique - celle de la pression asymétrique.
Quand le pétrole se maintient déjà autour des 100 dollars le baril et que les primes d’assurance pour traverser le Golfe flambent, il suffit de quelques nouvelles images de tankers en flammes pour produire un effet psychologique et financier hors de proportion. Dans une telle configuration, Téhéran paraît plus fort qu’il ne l’est réellement. Et c’est précisément cet effet qui joue aujourd’hui en faveur de l’Iran. Déjà, après les attaques contre des navires à proximité du détroit, des armateurs refusent de prendre le risque, sans même tenir compte des appels publics de Trump à « montrer du cran ».
Vue depuis le Pentagone, la campagne américaine se déroule pourtant de manière plus que satisfaisante. Le ministre de la défense Pete Hegseth parle d’une « domination totale dans les airs ». Une grande partie de la flotte iranienne a été coulée, des centaines de missiles et de lanceurs ont été détruits. Selon les données américaines, l’Iran tire désormais 90 % de missiles en moins qu’au début de la guerre, et 95 % de drones d’attaque en moins. Formellement, cela ressemble à une opération modèle de neutralisation éclair du potentiel militaire adverse.
Mais, comme souvent, la guerre a déjà débordé le cadre des métriques officielles. Oui, l’Iran a perdu une large partie de ses capacités conventionnelles. Mais la destruction de son appareil militaire n’a pas fait disparaître la menace. Au contraire, il est devenu clair qu’un Iran même affaibli reste capable de produire du chaos, de peser sur les marchés mondiaux et de frapper, de manière ciblée, les nœuds sensibles de l’économie globale. Après plusieurs années d’interactions avec Donald Trump, Téhéran semble avoir parfaitement intégré ses vulnérabilités : une envolée des prix du pétrole et une chute des marchés boursiers ne sont pas de simples indicateurs économiques, mais un levier direct sur l’équilibre politique du président américain.
Le détroit d’Ormuz est devenu la preuve la plus éclatante de cette capacité iranienne à prendre sa revanche par l’asymétrie. Malgré de nouvelles frappes contre ce qui reste de la flotte iranienne, le trafic dans le détroit s’est presque arrêté. Les attaques contre les tankers, les cargos et d’autres navires commerciaux ont montré qu’avec une infrastructure militaire pourtant dévastée, Téhéran peut paralyser une route vitale non pas tant par la masse de sa force que par une production continue du risque.
C’est pourquoi, à Washington, l’idée d’escorter les navires commerciaux par la marine américaine revient de plus en plus souvent dans les discussions. Mais ce scénario lui non plus n’a rien de simple, de rapide ou de sûr. Il s’agirait d’une opération coûteuse, avec un fort potentiel d’escalade. Les États-Unis devraient concentrer encore davantage de bâtiments dans la région, renforcer leur dispositif défensif, étendre leur activité de renseignement et, très probablement, mener de nouvelles frappes contre les moyens iraniens capables de menacer le détroit. Même au sein de l’administration, on reconnaît qu’il pourrait s’écouler des semaines avant la mise en place d’un tel schéma. Or, dans une guerre de cette nature, quelques semaines ne constituent plus une pause tactique : c’est déjà une fenêtre ouverte sur de nouveaux chocs.
L’appel lancé par Trump samedi à cinq États pour qu’ils envoient des navires dans la région a constitué un signal important. Pour la première fois, il a affiché aussi ouvertement sa volonté de bâtir une coalition plus large contre l’Iran. Mais la Maison-Blanche s’est heurtée ici à une gêne politique évidente. L’aide est demandée à des alliés qui n’ont pratiquement pas été associés à la décision d’entrer en guerre. Plus encore : il y a peu, Trump laissait entendre que la participation tardive des partenaires ne l’intéressait guère. Or il apparaît désormais que sans soutien extérieur, ni la sécurisation du détroit ni la stabilisation de la région ne seront réellement possibles.
Ce décalage est d’autant plus frappant que des renforts sont envoyés en urgence. L’amiral Brad Cooper, chef du commandement central américain, s’est rendu à Washington pour discuter de la stratégie et des besoins supplémentaires en moyens. Peu après, on apprenait qu’environ 2 500 marines à bord de trois navires avaient interrompu leur mission dans l’Indo-Pacifique et mettaient le cap sur le Moyen-Orient. Officiellement, leur mission n’est pas précisée. Mais l’éventail des options possibles parle de lui-même : soit la sécurisation du détroit, soit une participation à des opérations offensives plus complexes, pouvant aller jusqu’à une éventuelle action contre l’île de Kharg. Autrement dit, Washington ne réduit pas l’horizon de guerre ; il l’élargit progressivement.
Mais pendant que les États-Unis renforcent leur présence militaire, l’Iran répond sur un autre terrain - et, à en juger par les faits, avec une efficacité douloureuse. Au fil des années qui ont suivi la cyberattaque contre son programme nucléaire, Téhéran a développé de puissantes capacités cyber. Ce levier est désormais activé. Les frappes ne visent pas seulement Israël, mais aussi des cibles américaines. En ce sens, la guerre prend des traits très contemporains : le front se brouille, la ligne de contact disparaît, et le champ de bataille se déplace vers la logistique, l’énergie, les infrastructures d’entreprise et la sphère civile.
Un autre processus est particulièrement inquiétant : les conséquences de la guerre commencent peu à peu à se faire sentir sur le territoire américain lui-même. Une série d’attaques et d’incidents aux États-Unis, malgré les zones d’ombre qui entourent encore les preuves et les motivations de leurs auteurs, modifie déjà la perception du conflit. Tant que la guerre reste lointaine, on peut la présenter comme une opération géopolitique. Mais lorsqu’elle commence à résonner au cœur même de l’Amérique - dans les universités, les centres religieux, les villes, les entreprises - le coût politique de l’engagement change brutalement de nature.
Nouvelles frictions avec Israël
Dès les jours qui ont précédé la guerre, une idée circulait au sommet de l’État israélien : une frappe initiale massive contre l’Iran, surtout si elle touchait le cœur même du régime, pourrait déclencher une insurrection intérieure rapide. Benjamin Netanyahou, visiblement, a réussi à faire partager cette lecture à Trump. C’est ce qui explique le ton presque brutalement explicite des premiers messages du président américain aux Iraniens : après la frappe, à vous de reprendre le pays des mains du pouvoir en place.
Dès le départ, ce pari relevait davantage du désir politique que d’un scénario crédible. Les deux semaines écoulées l’ont montré : l’explosion intérieure tant attendue n’a pas eu lieu. Dans les rues de Téhéran, ce sont surtout des mobilisations pro-régime qui se sont fait voir, nourries par la guerre, par le réflexe d’union nationale et par les erreurs des frappes américaines, y compris celles qui ont touché des sites civils avec des conséquences meurtrières. Et Trump lui-même semble désormais beaucoup moins certain que la rue puisse encore changer le cours des choses.
Dans l’une de ses interviews, il a d’ailleurs fini par admettre une réalité brutale : les structures liées aux Bassidji et au Corps des gardiens de la révolution islamique tueront tout simplement ceux qui oseront se dresser contre le pouvoir. L’aveu compte. Il signifie qu’à Washington, on commence à se défaire de l’un des grands leurres des premiers jours de guerre : l’illusion qu’une frappe extérieure déclenche mécaniquement l’effondrement intérieur du régime.
C’est dans ce contexte que les différences entre les approches américaine et israélienne apparaissent de plus en plus nettement. D’après des sources bien informées, Trump comme les militaires américains avaient mis en garde Israël contre des frappes visant de grands dépôts pétroliers près de Téhéran, de peur qu’un tel choix ne pousse l’Iran à lancer des représailles massives contre les infrastructures énergétiques de toute la région. Mais le pouvoir israélien, à l’évidence, a choisi une autre logique.
La frappe a bien eu lieu. D’immenses incendies ont éclaté. Le pétrole a aussitôt bondi. À la Maison-Blanche, l’idée s’est installée que Netanyahou cherchait non seulement un effet militaire, mais aussi un choc visuel et psychologique : montrer Téhéran noyée sous des colonnes de fumée noire, comme image de la faiblesse et de la décomposition du régime. Sauf que le pari du spectaculaire a produit des conséquences très concrètes. En réponse, l’Iran a lancé de nouvelles attaques de drones contre des installations énergétiques en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, avant que le chargement du pétrole ne soit interrompu à Fujaïrah, l’un des terminaux d’exportation les plus stratégiques de la région.
On n’est plus ici dans la simple divergence tactique, mais dans une différence de profondeur stratégique. Pour l’administration Trump, l’enjeu crucial est d’empêcher l’effondrement complet des marchés mondiaux de l’énergie et d’éviter qu’une guerre déjà explosive ne se transforme en incendie régional incontrôlable. Pour Netanyahou, au contraire, la logique du moment peut être tout autre : si l’Iran vacille, alors il faut frapper l’ensemble de son système d’influence, y compris sur le front libanais et contre le Hezbollah. D’où la montée de nouvelles tensions autour du Liban. À Washington, ce type d’initiative est perçu comme une dangereuse dispersion des moyens et comme un facteur supplémentaire d’escalade. À Jérusalem, on y voit au contraire une fenêtre stratégique rare, qu’il serait absurde de laisser passer.
Officiellement, les deux camps continuent d’afficher une coordination totale et une coopération étroite. Mais derrière les formules diplomatiques, une réalité bien plus compliquée se dessine. Les États-Unis et Israël restent dans le même camp militaire, mais leur appréciation du risque acceptable, du résultat souhaitable et du rythme de l’escalade commence à diverger.
Dans le même temps, Trump parle presque tous les jours avec Netanyahou, tout en multipliant les consultations avec les dirigeants arabes, au premier rang desquels le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Selon plusieurs sources, le message transmis par Riyad est d’une dureté limpide : il faut continuer à briser l’Iran par la force. En somme, c’est la vieille formule régionale, bien connue à Washington depuis l’époque du roi Abdallah : quand la menace vient de Téhéran, il ne suffit pas de la contenir, il faut la couper à la racine.
Mais c’est précisément là que se noue la question centrale de cette guerre. Il est toujours facile de parler d’achever l’adversaire tant que les conséquences ne deviennent pas mondiales. C’est une tout autre affaire quand les terminaux pétroliers brûlent, que la navigation s’enraye, que les prix flambent, que les cyberattaques se multiplient et que la guerre commence à revenir en boomerang jusque sur le sol américain.
Au bout du compte, le problème de Trump ne se limite donc pas à savoir s’il est encore possible de rouvrir le détroit d’Ormuz. Le détroit est devenu le symbole même de cette guerre. Les États-Unis peuvent détruire des missiles, des navires, des états-majors et des bases. Mais ils ne parviennent pas, pour l’instant, à détruire la capacité même de l’Iran à transformer une force limitée en crise globale. Dès lors, la vraie question devient plus vaste : non plus comment rouvrir le détroit, mais comment sortir d’une guerre où même un adversaire affaibli conserve encore la possibilité du dernier coup - le plus douloureux.
Les prochaines décisions de Trump : l’île de Kharg et le dépôt nucléaire
Au tout début du conflit, Donald Trump disait que, selon ses calculs, la guerre pourrait durer entre quatre et six semaines. À la Maison-Blanche, on continue d’affirmer que cette prévision tient globalement toujours. Ce qui signifie, très probablement, que les combats seront encore en cours lorsque Trump se rendra, à la fin du mois de mars, en Chine pour un déplacement annoncé de longue date, initialement pensé comme un sommet sur le commerce, les droits de douane et l’architecture de sécurité en Asie.
Désormais, pourtant, le doute n’est presque plus permis : à Pékin, le sujet central ne sera plus le commerce en tant que tel, mais la guerre. Et pas seulement parce qu’elle rebat les cartes au Moyen-Orient. Surtout parce qu’elle est en train de se transformer à vive allure en instrument de pression économique mondiale. L’an dernier, Xi Jinping, fort de l’emprise chinoise sur les terres rares et les aimants stratégiques, avait réussi à faire reculer Trump dans l’épreuve de force tarifaire. Cette fois, la situation pourrait se retourner comme dans un miroir. Si la guerre évolue selon le scénario de Washington, Trump pourrait se retrouver avec un levier capable d’agir sur les flux pétroliers qui alimentent l’industrie chinoise, non seulement en provenance du Venezuela, mais aussi, selon l’issue de la campagne, de l’Iran.
Pour Pékin, la question n’a rien d’abstrait. La Chine reste le principal acheteur de pétrole iranien, et les cargaisons venues d’Iran occupent une place significative dans la structure de ses importations maritimes. L’issue de la guerre en cours cesse donc d’être, pour les dirigeants chinois, une simple crise extérieure : elle devient un facteur direct de leur propre sécurité énergétique. Autrement dit, lorsque Trump et Xi se retrouveront à Pékin, ils ne parleront déjà plus seulement de déséquilibres commerciaux, mais de savoir qui est en mesure de peser, et dans quelle proportion, sur les grandes artères mondiales des matières premières.
Mais avant même cette séquence chinoise, Trump devra trancher deux questions sans doute parmi les plus lourdes de toute la guerre : faut-il lancer la prise de l’île de Kharg par la force ? Et faut-il donner l’ordre d’une opération contre le site où sont stockés les matériaux nucléaires, là où serait conservé un volume important d’uranium enrichi presque jusqu’au seuil militaire ?
Ces deux objectifs n’obéissent ni à la même logique militaire, ni aux mêmes conséquences politiques.
L’île de Kharg est une cible ouverte, lisible géographiquement et, du point de vue de la force militaire classique, relativement accessible. Située à l’extrémité nord du Golfe persique, elle joue un rôle central dans le système d’exportation pétrolière iranien. Militairement, sa prise ressemblerait à une démonstration de contrôle américain direct sur l’un des nerfs économiques majeurs de l’Iran. Mais c’est précisément dans cette apparente simplicité que réside le piège.
Prendre l’île ne signifie pas la tenir sans douleur. Toute force d’occupation deviendrait immédiatement une cible pour ce qui reste des gardiens de la révolution, pour des frappes venues du littoral, pour des attaques menées par de petites embarcations, pour des sabotages sur les oléoducs, pour une pression constante, usante, diffuse. En d’autres termes, ce qui, sur une carte, pourrait passer pour un épisode maritime limité peut très vite se transformer en maintien prolongé d’une tête de pont vulnérable. Et c’est précisément le type de présence militaire contre lequel la base politique de Trump n’a cessé de mettre en garde, celui-là même qu’il avait juré de ne plus jamais reproduire.
Pour la Maison-Blanche, pourtant, la tentation est évidente. Une prise réussie de Kharg signifierait un contrôle de fait sur la principale soupape d’exportation de l’économie iranienne. Pour Trump, ce ne serait pas seulement un succès militaire, mais un véritable levier stratégique d’étranglement : la possibilité de maintenir sous pression le système financier iranien, de réduire ses revenus pétroliers et d’imposer ses conditions en position de force. La question de Kharg n’est donc pas une simple affaire tactique. C’est une question politique au sens plein : Trump est-il prêt à sacrifier sa promesse de ne pas s’enliser dans des guerres longues pour obtenir l’outil de pression le plus puissant possible ?
L’éventuelle opération visant le combustible nucléaire est d’une tout autre nature. Si Kharg pose un problème de contrôle territorial, le dépôt nucléaire pose, lui, un problème de risque maximal, où la moindre erreur pourrait avoir des conséquences catastrophiques.
D’après les informations disponibles, l’essentiel de l’uranium enrichi à 60 % serait stocké profondément sous terre, dans un réseau de tunnels à Ispahan. Il ne s’agit pas encore d’une arme prête à l’emploi, mais d’un matériau déjà dangereusement proche du seuil à partir duquel le basculement vers un usage militaire devient affaire de décision politique et de temps. Ce matériau est compact. Et c’est précisément ce qui rend la mission à la fois terriblement concrète et extraordinairement périlleuse.
Le problème, c’est qu’il est extrêmement difficile d’atteindre ces tunnels. Après les frappes de l’an dernier, une partie des accès a été détruite, plusieurs sections se sont effondrées et l’accès est devenu plus compliqué encore. Les services de renseignement peuvent bien affirmer qu’ils ne voient aucun signe d’évacuation du matériau ; l’absence de signe ne rend pas, pour autant, l’objectif plus accessible. Pour les forces spéciales, cela reviendrait à choisir entre deux scénarios également dangereux : soit une infiltration clandestine en misant sur un accès fulgurant suivi d’une extraction rapide, soit une entrée sous la protection d’un dispositif militaire beaucoup plus lourd, avec la perspective d’une opération de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines, pour extraire les conteneurs avec une prudence extrême.
C’est là qu’on entre dans une zone où la guerre cesse d’être une campagne militaire ordinaire. Toute erreur dans la manipulation de ce matériau peut entraîner des conséquences qui dépassent très largement le cadre du combat lui-même. Endommagement des conteneurs, contact avec l’humidité, rupture des conditions de stockage : tout cela est susceptible de provoquer à la fois un danger toxique et un risque radiologique. Plus encore, un mauvais conditionnement du matériau extrait pourrait créer un risque de criticité. Autrement dit, on parle ici d’une opération où les forces spéciales devraient agir à la fois comme unité d’assaut, détachement du génie et équipe nucléaire de haute technicité. Dans la rhétorique politique, ce genre de mission peut sembler spectaculaire. Dans le réel, il s’agit de l’un des exercices les plus complexes qu’un État puisse seulement envisager.
Si la question est jugée urgente à Washington, c’est apparemment aussi pour une autre raison. À la Maison-Blanche, on craint que les gardiens de la révolution, placés dans une situation bien plus désespérée qu’auparavant, ne considèrent le simple maintien de ce combustible sur le sol iranien comme leur dernier atout stratégique. Pas nécessairement pour fabriquer immédiatement une arme, mais comme instrument de chantage, comme moyen de prolonger la guerre et de contraindre les États-Unis à la prudence. Dans cette perspective, le matériau nucléaire cesse d’être un simple actif technologique : il devient l’otage politique de toute la campagne.
C’est bien pour cela que le choix auquel est confronté Trump a quelque chose de profondément douloureux. La prise de Kharg promet un contrôle stratégique, mais au prix d’une logique d’occupation. L’opération contre le dépôt nucléaire laisse entrevoir l’élimination de l’une des menaces majeures, mais au prix d’un risque presque hors norme. Une option mène à un enlisement militaire durable. L’autre à une brutale montée aux extrêmes, où la moindre erreur de calcul peut déboucher non pas simplement sur un revers, mais sur une catastrophe.
Quand Trump affirme que la décision n’est pas prise et que la Maison-Blanche n’en est « même pas encore proche », cela ne sonne pas comme une simple pause diplomatique. Cela ressemble plutôt à un aveu indirect de l’ampleur de l’impasse. La guerre que l’on avait voulu présenter, dans ses premiers jours, comme une opération éclair destinée à faire plier l’Iran se transforme de plus en plus en conflit où chaque pas en avant est plus dangereux que le précédent. Et plus Washington tarde à arrêter son choix, plus une évidence s’impose : la fin réelle de cette guerre est peut-être encore très loin.