Il y a un peu plus de trente ans, la pensée politique occidentale a connu un moment d’ivresse dangereuse. Après l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide, une large part des élites intellectuelles et politiques américaines et européennes s’est convaincue que l’Histoire avait enfin tranché la grande question moderne : comment organiser la société humaine.
La réponse, nous assurait-on, tenait en une formule limpide : démocratie libérale à l’occidentale, marché globalisé, frontières estompées, normes universelles, valeurs communes, triomphe d’un cosmopolitisme juridique. Autrement dit, le monde devait ressembler à l’Occident, et l’Occident devenir la norme indiscutable.
Francis Fukuyama n’a fait que donner un nom éclatant à cette assurance intellectuelle en proclamant la démocratie libérale « point final de l’évolution idéologique de l’humanité ». À l’époque, la formule paraissait presque aller de soi. Le bloc soviétique s’était effondré, les États-Unis régnaient en superpuissance incontestée, les marchés s’étendaient, Internet promettait l’avènement d’une humanité connectée, et les élites politiques et culturelles occidentales se persuadaient de leur infaillibilité historique.
Mais la réalité, comme souvent, s’est montrée plus rugueuse que la théorie.
En 2026, la simple énumération des indicateurs globaux suffit à pulvériser le conte du « fin de l’Histoire ». À la fin de 2024, le nombre de personnes déplacées de force dans le monde atteignait 123,2 millions. Ce n’est pas une image journalistique : c’est l’ampleur d’une fracture civilisationnelle. Les dépenses militaires mondiales ont grimpé en 2024 à 2 718 milliards de dollars, en hausse de 9,4 % en un an - la progression la plus brutale depuis la fin de la guerre froide. Les migrations internationales poursuivent leur croissance : selon l’ONU, environ 304 millions de migrants internationaux étaient recensés en 2024. Parallèlement, 61 % des personnes interrogées dans l’étude mondiale d’Edelman déclaraient éprouver un niveau moyen ou élevé de ressentiment social et de défiance envers les institutions.
Ce n’est plus le monde du triomphe universaliste, mais celui de la fragmentation, de l’angoisse et de la bataille pour l’identité.
Voici le fait central que les élites occidentales refusent d’admettre : l’Histoire ne s’est pas arrêtée. Mieux encore, elle est revenue sous sa forme la plus dérangeante - comme lutte de mémoires, de religions, de territoires, de symboles, de démographies, de frontières et de mythes collectifs.
À cet égard, Samuel Huntington, quoi qu’on ait pu lui reprocher de son vivant et après sa mort, s’est révélé plus proche du réel que les triomphalistes du libéralisme global. Ses formules étaient discutables, son schéma imparfait. Mais il avait vu l’essentiel : avec la disparition de la bipolarité rigide, le conflit ne s’évanouirait pas ; il se déplacerait vers une couche plus profonde - celle des différences civilisationnelles, des mémoires religieuses, des traumatismes historiques, des codes culturels et des identités.
C’est exactement ce que nous observons aujourd’hui.
Pendant trop longtemps, l’establishment occidental s’est bercé de l’illusion confortable selon laquelle l’interdépendance économique abolirait mécaniquement l’hostilité, et le métissage culturel produirait nécessairement l’harmonie. L’Histoire humaine, pourtant, obéit à d’autres lois. Le commerce peut coexister avec la haine. Le progrès technologique n’abolit pas la ferveur religieuse. L’urbanisation ne dissout pas la mémoire des humiliations passées. La globalisation financière ne transforme pas les civilisations en une masse indifférenciée de consommateurs.
Au contraire : plus le monde est uniformisé par le haut, plus les différences resurgissent par le bas, avec brutalité.
Voilà le paradoxe majeur du XXIe siècle : la mondialisation n’a pas effacé les identités, elle les a rendues plus nerveuses, plus tranchées, plus politisées.
Regardons la carte sans œillères idéologiques.
Le Moyen-Orient demeure cet espace où politique, religion, mémoire et sang s’entrelacent en un nœud presque inextricable. Le conflit israélo-palestinien a depuis longtemps dépassé le simple différend territorial : il est devenu affrontement de droits historiques, d’imaginaires religieux, de sécurité, de traumatismes et de perceptions civilisationnelles.
L’Afrique est traversée par une multiplicité de crises qui se superposent, dans des États dont les frontières héritées des anciens empires ne coïncident ni avec les réalités tribales, ni avec les appartenances confessionnelles ou ethnoculturelles.
L’Asie du Sud reste le théâtre d’une rivalité profonde où, derrière la logique militaire de l’Inde et du Pakistan, se jouent des questions d’identité, de mémoire historique et d’autodéfinition civilisationnelle.
Quant à l’Europe, qui se rêvait après 1991 en « jardin posthistorique », elle vit de nouveau sous le signe de l’inquiétude : la guerre en Ukraine a réintroduit sur le continent le langage du front, de la mobilisation, de la production d’obus et de la dissuasion stratégique.
Même là où le conflit ne prend pas la forme d’une guerre ouverte, il s’exprime dans la bataille culturelle. Les programmes scolaires, la langue, la migration, les symboles religieux, les monuments historiques, la politique démographique, le statut de la famille, le droit à la mémoire nationale : dans presque toutes les régions du monde, ces questions sont devenues des champs d’affrontement. Ce n’est pas un accident, mais une dynamique structurelle. Quand l’État perd la capacité de définir un noyau culturel commun, la société se fragmente en loyautés concurrentes.
C’est ici que le mythe du multiculturalisme a connu sa plus profonde défaillance.
Précisons-le d’emblée : il ne s’agit pas de nier la diversité en tant que telle. Les sociétés humaines ont toujours été complexes, mêlées, hiérarchisées, hétérogènes. Le problème n’est pas la coexistence, dans un même État, de personnes d’origines, de confessions ou de langues différentes. Le problème est ailleurs : pendant trop longtemps, les élites occidentales ont présenté les différences culturelles comme secondaires, presque décoratives, convaincues que le marché, la procédure juridique et une rhétorique idéologiquement correcte suffiraient à dissoudre toute divergence dans des « valeurs communes ».
Il n’en a rien été.
Plus l’Occident s’est persuadé que l’État-nation appartenait au passé, plus, au sein même des sociétés occidentales, la demande de frontières, d’ordre, de continuité culturelle et de souveraineté politique s’est renforcée. Ce phénomène ne peut plus être attribué à des marges. En 2024, les pays de l’Union européenne ont enregistré 911 960 premières demandes d’asile. C’est moins qu’en 2023, mais le chiffre reste colossal. À la fin de 2024, près d’un million de dossiers demeuraient en attente, tandis que 4,4 millions d’Ukrainiens bénéficiaient d’un régime de protection temporaire en Europe.
La question migratoire a cessé d’être un simple enjeu humanitaire ; elle est devenue un test de souveraineté, de capacité d’absorption sociale, de sécurité, de confiance et de stabilité politique.
Plus révélateur encore : l’Europe, qui donnait des leçons d’ouverture et d’identité postnationale, revient à marche forcée au vocabulaire du contrôle, de la sélection, du filtrage et de la gestion souveraine des flux. Ce n’est pas un simple balancier conjoncturel, mais la réaction d’un système soumis à une pression cumulative. Quand le réel fissure l’idéologie, même les doctrinaires les plus fervents redécouvrent le langage des frontières.
La même évolution s’observe dans le champ sécuritaire. Europol, dans son rapport TE-SAT 2025, constate la persistance de la menace terroriste dans l’Union européenne, sous toutes ses formes - djihadiste, ultradroite, gauchiste radicale, séparatiste. Ce constat pulvérise l’image simpliste d’un monde où l’ennemi principal serait uniquement la « mauvaise rhétorique » de l’État-nation. La menace ne procède ni d’une seule source ni d’une seule idéologie. Elle surgit là où l’ordre politique commun se délite, où le sentiment d’injustice s’accroît, où l’intégration culturelle échoue et où la confiance institutionnelle s’évapore.
Il serait toutefois intellectuellement paresseux de tout réduire à un seul mot : « migration ». La migration, en elle-même, n’explique pas la crise. Ce qui l’explique, c’est la conjonction de facteurs : insécurité économique, désindustrialisation de pans entiers des sociétés occidentales, désorientation culturelle, affaiblissement du canon historique, lâcheté politique des élites, perte d’un contrat social intelligible.
Lorsqu’un État ne parvient plus à répondre clairement aux questions « qui sommes-nous ? », « qu’est-ce qui nous unit ? », « où passent les lignes rouges ? » et « quelles règles s’imposent à tous ? », il récolte inévitablement non seulement des tensions entre nouveaux arrivants et populations établies, mais aussi des fractures internes au sein même des groupes dits autochtones - divisés sur la mémoire, la religion, l’idéologie et l’idée du futur.
Un Occident en perte de sens : le précédent romain
À bien des égards, l’Occident contemporain rappelle la fin de l’Empire romain - non pas dans la version vulgaire des « barbares aux portes », mais dans une acception bien plus grave. Il possède encore la richesse, des institutions solides, une avance technologique et une idéologie universaliste. Ce qui s’effrite, en revanche, c’est le consensus interne sur ce qu’il convient de défendre et, plus fondamentalement, sur la raison d’être même de la communauté politique.
Rome n’a pas succombé aux seuls coups venus de l’extérieur. Elle a été minée par une lente érosion du sens. Lorsque le centre cesse de croire en sa propre légitimité culturelle, la périphérie finit par imposer ses conditions.
L’illusion impériale : de Vienne à Belgrade
L’Autriche-Hongrie offre un autre précédent éclairant. Empire complexe, éduqué, administrativement sophistiqué, sûr de sa capacité à gouverner la diversité, il donnait l’image d’une coexistence policée. Mais lorsque la pression de l’Histoire s’est intensifiée, le vernis s’est fissuré. Sous la surface lustrée bouillonnaient des projets nationaux concurrents, des mémoires incompatibles, des peurs réciproques.
Les empires ne meurent pas nécessairement d’un excès de différences. Ils meurent souvent parce que leurs élites ont trop longtemps feint de croire que ces différences étaient secondaires.
La Yougoslavie en a fourni la démonstration tragique. Tant que subsistait une ossature rigide, la pluralité restait contenue. Lorsque cette ossature s’est affaiblie, tout ce qui avait été différé a surgi : mémoire confessionnelle, blessures anciennes, mythes locaux, cartographies ethniques, langage de la vengeance.
Le XXIe siècle, malgré sa façade numérique, est à cet égard d’un archaïsme saisissant. Sous la fine pellicule des plateformes globales et des flux financiers subsistent des passions immémoriales.
La nouvelle arène : technologies, chaînes d’approvisionnement et pouvoir symbolique
La spécificité du moment tient cependant à un déplacement décisif. La rivalité civilisationnelle ne se réduit plus aux canons et aux tranchées. Elle s’est installée dans les technologies, la logistique, les chaînes d’approvisionnement, la démographie, l’énergie, l’éducation, les plateformes numériques et le pouvoir symbolique.
Hier, les empires se disputaient des détroits et des colonies. Aujourd’hui, ils se disputent aussi les terres rares, les semi-conducteurs, les batteries, les centres de données, l’intelligence artificielle, les câbles sous-marins et les normes de gouvernance de l’information.
Il est dès lors naïf d’entendre certains segments des élites occidentales réciter les mantras d’un « monde sans frontières » au moment même où leurs États s’emploient à reconstruire une autonomie stratégique. Certes, le commerce mondial demeure massif : en 2024, il a atteint un record de 33 000 milliards de dollars. Mais cela ne dément pas le conflit ; cela en atteste la mutation. Des économies interdépendantes se livrent une lutte acharnée pour le contrôle des secteurs du futur.
Les investissements énergétiques devraient atteindre 3 300 milliards de dollars en 2025, dont environ 2 200 milliards consacrés aux énergies dites propres, aux réseaux, au stockage, au nucléaire et à l’électrification. Dans le même temps, l’Europe affiche sa volonté de réduire sa dépendance aux chaînes chinoises, tandis que la République populaire de Chine convertit sa puissance industrielle en levier géopolitique.
Parler de « guerre des civilisations » ne signifie donc pas ressusciter l’imaginaire simpliste des croisades religieuses ou des haines ethniques. Il s’agit d’une confrontation entre modèles de l’homme, de l’État, de la mémoire et de l’ordre. Un débat fondamental : tradition ou individualisme radical ? Frontière ou fluidité ? Souveraineté nationale ou gouvernance supranationale ? Continuité historique ou déconstruction permanente ?
Les quatre forces qui ébranlent le globalisme occidental
Le globalisme occidental traverse une crise profonde - non parce qu’il affronterait un adversaire unique, mais parce que plusieurs dynamiques convergent contre lui.
La première est le retour brutal de la géopolitique. Les dépenses militaires augmentent partout. En 2024, plus d’une centaine d’États ont relevé leur budget de défense. Les États-Unis ont consacré 997 milliards de dollars à leurs forces armées, soit environ 37 % des dépenses mondiales. La Russie et l’Ukraine s’enlisent dans une guerre d’usure. La Chine intensifie sa pression militaro-technique dans l’Indo-Pacifique : selon des données fondées sur les statistiques taïwanaises, en 2025, l’aviation militaire chinoise a pénétré à 3 764 reprises dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan - un record, en hausse de plus de 22 % par rapport à l’année précédente.
La deuxième force est la crise de confiance au sein même des sociétés occidentales. Lorsque 61 % des personnes interrogées dans différents pays expriment un ressentiment social marqué et estiment que les institutions servent des intérêts étroits plutôt que la majorité, aucune rhétorique universaliste ne suffit plus. La défiance frappe gouvernements, médias, ONG, grandes entreprises, forums internationaux et cercles d’experts. Ce qui était hier vendu comme « gouvernance globale » est désormais perçu, dans nombre de sociétés, comme une posture hors-sol et condescendante.
La troisième force est le retour religieux et culturel. Les enquêtes du Pew Research Center en 2025 montrent que, dans des dizaines de pays, la religion demeure un marqueur central de l’identité sociale et politique. Le monde ne s’est pas sécularisé comme l’espéraient les théoriciens libéraux de la fin du XXe siècle. Il est devenu à la fois technologique et archaïque. On peut utiliser des réseaux neuronaux, des cryptomonnaies et des drones, tout en prenant des décisions politiques dictées par la mémoire religieuse, la loyauté communautaire et les blessures historiques.
La quatrième force est l’échec de l’exportation de la démocratie. L’Afghanistan en constitue le monument le plus visible. Le projet de « nation-building », présenté comme mission morale et modèle universel, s’est soldé par un désastre stratégique. Selon les estimations de l’université Brown, les guerres menées par les États-Unis après le 11 septembre ont coûté environ 8 000 milliards de dollars, tandis que le nombre de personnes déplacées dans les pays concernés a atteint 38 millions.
Il ne s’agit pas d’une simple erreur géopolitique. C’est la démonstration qu’une société ne se reconstruit pas mécaniquement à partir d’un schéma extérieur, en faisant abstraction de sa trame sociale, de sa logique tribale, de ses autorités religieuses et de ses codes historiques.
Le retour des racines
Nous ne sommes pas entrés dans une ère d’universalité harmonisée, mais dans une phase de rivalité civilisationnelle stratifiée - et cette rivalité ne fera que s’intensifier. Non parce que les hommes seraient devenus « pires », mais parce que l’accélération des processus globaux exacerbe l’angoisse identitaire.
Plus le monde change vite, plus la demande de racines s’accroît. Plus les frontières s’estompent, plus la bataille fait rage pour définir où commence la sienne. Plus les sermons sur « l’humanité en général » résonnent, plus des mots concrets prennent de la force : peuple, foi, langue, maison, mémoire, tombes des ancêtres, honneur.
D’où le tournant politique observable des deux côtés de l’Atlantique. Il y a peu encore, les sommets du pouvoir occidental considéraient la souveraineté nationale comme un vestige encombrant et le patriotisme comme un symptôme d’arriération intellectuelle. Aujourd’hui, confrontés au choc énergétique, à la guerre, à la pression migratoire, aux ruptures des chaînes d’approvisionnement et à la concurrence technologique, ces mêmes systèmes redécouvrent un vocabulaire hier jugé « infréquentable » : autonomie stratégique, politique industrielle, protection des frontières, infrastructures critiques, contrôle des technologies, sécurité des approvisionnements, préparation de défense.
En soi, ce glissement lexical vaut aveu : celui de la fin d’une certaine arrogance historique.
Des dirigeants face à un monde en recomposition
Oui, à la tête des grandes puissances et institutions occidentales se trouvent aujourd’hui Mark Carney au Canada, Emmanuel Macron en France, Friedrich Merz en Allemagne et Ursula von der Leyen à la Commission européenne. Mais au fond, les noms importent moins que la conjoncture historique dans laquelle ils évoluent.
Ils ne gouvernent pas un monde porté par l’optimisme libéral triomphant des années 1990. Ils pilotent un monde en recomposition nerveuse, où les anciennes incantations ne fonctionnent plus et où les nouvelles grilles de lecture restent à inventer. Même lorsque la rhétorique officielle continue d’invoquer un « ordre fondé sur des règles », les décisions réelles obéissent de plus en plus à une logique âpre de puissance, de risque et d’intérêt.
La lucidité plutôt que l’angélisme
Parler de « lutte des civilisations » au XXIe siècle ne signifie ni appeler à la haine ni légitimer un chauvinisme primitif. C’est admettre que l’humanité ne vit pas dans le laboratoire aseptisé des schémas éclairés. Les sociétés n’abandonnent pas leurs matrices culturelles parce qu’on leur propose une application performante, un crédit bon marché et un lexique politiquement correct. Une communauté politique ne se réduit pas à un assemblage de procédures. Elle a besoin d’un axe symbolique, d’un centre de gravité.
Et lorsque les élites hésitent à prononcer le mot même de « centre », le vide se remplit de forces plus dures, plus radicales, plus dangereuses.
C’est là que réside la tragédie de la pensée occidentale contemporaine. Elle a trop longtemps confondu ouverture et absence de forme, tolérance et renoncement à sa propre subjectivité civilisationnelle, universalisme et prétention à imposer au monde un unique modèle historique.
Or le monde a refusé de s’y plier.
La Chine construit sa propre architecture de puissance. L’Inde s’affirme comme pôle civilisationnel autonome. Le monde musulman évolue selon ses dynamiques internes, traversé par des luttes propres et une hypersensibilité aux questions de foi et de dignité. L’Afrique ne réclame plus seulement de l’aide, mais une redistribution du statut et de l’influence. L’Europe se réarme. Les États-Unis traversent une crise intérieure d’autodéfinition.
Partout - absolument partout - la question « qui sommes-nous ? » résonne plus fort que celle de l’intégration dans un hypothétique consensus global.
Le retour d’une Histoire dense et dangereuse
L’avenir n’appartient pas à ceux qui répètent les formules fanées des années 1990, mais à ceux qui regardent le monde sans illusion. L’Histoire ne s’est pas arrêtée. Elle ne s’est même pas ralentie. Elle s’est accélérée, densifiée, durcie.
Nous entrons dans une époque où ne compteront plus seulement le PIB, les notations financières et les indices d’investissement, mais aussi l’endurance culturelle, la résilience démographique, la capacité d’un État à fixer des règles communes, l’aptitude d’une société à protéger sa mémoire et la volonté politique de ses élites.
Ceux qui continueront d’affirmer que les différences sont négligeables et que les codes civilisationnels peuvent se dissoudre sans douleur dans une homogénéité globale risquent de répéter le destin de toutes les classes satisfaites d’elles-mêmes dans l’Histoire : manquer le moment où le monde a déjà changé, tout en continuant à débattre d’hier.
L’Histoire ne s’est pas achevée. Elle est revenue. Et elle n’est pas revenue sous la forme d’un colloque académique, mais sous celle de fronts militaires, de vagues migratoires, de guerres technologiques, de mobilisations religieuses, de crises de confiance et d’une lutte acharnée pour le droit de définir l’avenir.
Dans ce monde, ne survivent pas les prédicateurs les plus bruyants de l’universalisme abstrait, mais les sociétés qui savent qui elles sont, ce qu’elles défendent et pour quoi elles sont prêtes non seulement à parler, mais à agir.