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L’Europe est entrée dans une ère où les anciennes illusions diplomatiques ont cessé de fonctionner, tandis que les nouvelles règles du jeu ne se sont pas encore cristallisées en un système stable. À l’Est, la menace militaire n’est plus un scénario théorique depuis février 2022, mais une réalité stratégique. À l’Ouest, le modèle traditionnel de protection américaine s’est fissuré : pendant des décennies, Washington assumait l’essentiel des coûts stratégiques, laissant aux capitales européennes le luxe des longues concertations, des proclamations morales et d’un sous-financement chronique de leur sécurité.

Aujourd’hui, l’Europe ne se trouve plus simplement entre l’Est et l’Ouest. Elle est prise en étau entre une force qu’elle ne contrôle pas et une dépendance dont elle ne peut s’affranchir rapidement.

Le problème central de l’Europe n’est pas sa faiblesse économique. Bien au contraire. L’Union européenne demeure l’un des pôles majeurs de l’économie mondiale. Selon la Banque mondiale, son PIB atteignait environ 19 500 milliards de dollars en 2024, pour une population estimée à plus de 450 millions d’habitants au 1er janvier 2025. C’est un marché colossal, une base industrielle puissante, une infrastructure financière sophistiquée, un réservoir scientifique et technologique considérable, une capacité d’exportation robuste et un levier réglementaire hors norme.

C’est précisément là que réside le paradoxe européen : dotée d’une économie à l’échelle d’une superpuissance, l’Europe s’est longtemps comportée en matière de sécurité comme un acteur prospère mais stratégiquement dépendant.

La guerre en Ukraine a brisé ce confortable déni. Elle a rappelé que l’Histoire ne s’était pas arrêtée, que les frontières européennes ne sont pas garanties par nature et que l’ordre international ne repose pas uniquement sur des formules juridiques. Plus encore, le conflit a mis en lumière le degré d’imbrication de l’Europe dans l’architecture militaire américaine. Malgré trois années d’efforts accélérés, les pays européens restent dépendants des États-Unis non seulement pour la dissuasion nucléaire, le renseignement, l’aviation stratégique, la défense antimissile ou les systèmes satellitaires, mais aussi pour l’approvisionnement en armements. Selon les données du SIPRI, les importations d’armes des membres européens de l’OTAN ont plus que doublé entre 2020 et 2024 par rapport à la période 2015-2019, et 64 % de ces livraisons provenaient des États-Unis. Autrement dit, l’Europe se réarme, mais une part substantielle de ce réarmement consolide d’abord le complexe militaro-industriel américain plutôt qu’une autonomie stratégique européenne.

Ce constat est d’autant plus crucial que le président américain Trump a définitivement fait basculer la politique étrangère des États-Unis d’un leadership idéologique vers une logique transactionnelle assumée. Washington ne se conçoit plus comme le « gardien de l’ordre » au sens traditionnel. Il facture, impose ses conditions, redistribue les coûts et manie la pression économique avec la même aisance que l’outil militaire ou diplomatique. Il suffit d’observer la politique commerciale récente. Malgré des turbulences juridiques partielles autour des mesures tarifaires, l’administration Trump a maintenu le cap : les droits de douane sont devenus un instrument de coercition géopolitique. En 2025, l’Union européenne a dû accepter un accord-cadre instaurant un tarif américain de 15 % sur la majorité des produits européens, avec des niveaux plus élevés pour l’acier, l’aluminium et d’autres secteurs sensibles. En février 2026, de nouvelles secousses tarifaires et des surtaxes temporaires mondiales ont confirmé une réalité : pour Washington, l’alliance n’exclut pas la pression économique, elle en redéfinit simplement les modalités.

La première conclusion s’impose : l’Europe ne peut plus bâtir sa stratégie sur l’hypothèse que l’Amérique « viendra toujours régler la situation au moment critique ». Elle peut intervenir. Mais elle peut aussi présenter la facture. Elle peut soutenir. Mais elle peut exiger des concessions en matière commerciale, énergétique, arctique, industrielle, numérique ou contractuelle. Pour Trump, la politique étrangère n’est pas un système d’engagements durables, c’est un marché de rapports de force et d’échanges. Et c’est là que se situe la rupture fondamentale avec l’époque qui a façonné plusieurs générations d’élites européennes.

Pour autant, les discours sommaires sur un prétendu « déclin de l’Europe » relèvent du cliché. Le continent ne disparaît pas, ne s’effondre pas, ne se mue pas en musée politique. Les deux dernières années ont même montré qu’en situation de pression, le système européen peut accélérer plus vite que ses détracteurs ne l’imaginaient. Selon le Conseil de l’UE, les dépenses de défense cumulées des États membres ont atteint 343 milliards d’euros en 2024 et devaient s’élever à 381 milliards en 2025, soit environ 2,1 % du PIB - une hausse annuelle de 11 % et de près de 63 % par rapport à 2020. La Commission européenne pousse parallèlement le plan ReArm Europe / Readiness 2030, visant à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros grâce à une plus grande flexibilité budgétaire, à l’instrument de crédit SAFE de 150 milliards d’euros, à l’élargissement du rôle de la Banque européenne d’investissement et à l’encouragement des achats conjoints. En clair, l’Europe commence enfin à financer sa sécurité non plus à coups de slogans, mais de milliards.

Mais l’argent ne suffit pas à produire de la puissance stratégique. Et c’est là que le débat devient plus inconfortable. Pendant des décennies, l’Europe a construit un espace post-historique confortable où les normes, les procédures, les compromis et la force réglementaire constituaient le capital principal. Dans un monde où les sphères d’influence et les rapports de force refont surface, cela ne suffit plus. On peut être un géant des standards et manquer d’obus. Dominer la régulation climatique et dépendre d’importations pour des composants militaires critiques. Proclamer des valeurs et ne pas disposer de systèmes de défense aérienne, de stocks suffisants, de capacités satellitaires ou de production militaire en série. Ce décalage entre ambition normative et base matérielle constitue le cœur de la crise européenne récente.

Le contexte économique complique encore l’équation. Au printemps 2025, la Commission européenne a révisé à la baisse ses prévisions de croissance : 1,1 % pour l’UE, 0,9 % pour la zone euro, en pointant notamment les tarifs américains et l’incertitude liée à la politique commerciale des États-Unis. L’Europe tente simultanément de se réarmer, de soutenir l’Ukraine, de préserver ses engagements sociaux, de conduire sa transition énergétique et industrielle, tout en absorbant la pression économique américaine. Son autonomie doit naître non dans l’abondance, mais dans un environnement de croissance molle, de coûts d’emprunt élevés et de fragmentation politique.

Pourtant, la crise ukrainienne a révélé un autre élément, souvent sous-estimé : lorsque les États-Unis réduisent leur implication directe, l’Europe ne s’effondre pas mécaniquement. Selon le Kiel Institute, en 2025, l’aide européenne à l’Ukraine a nettement augmenté : +67 % pour le volet militaire, +59 % pour l’aide financière et humanitaire par rapport à la moyenne annuelle 2022-2024. L’Europe a en grande partie compensé le retrait américain. Certes, l’ensemble de l’aide militaire restait inférieur de 13 % aux niveaux moyens des années précédentes. Mais le signal politique est clair : l’Europe peut assumer davantage qu’hier. La question n’est plus celle de la capacité, mais celle de l’ampleur et de la durabilité de l’effort.

C’est ici que se joue le carrefour historique européen. Si l’Europe ne veut plus être le tapis confortable sur lequel marchent les grandes puissances, elle devra renoncer à trois habitudes. D’abord, cesser de confondre richesse et puissance : la richesse sans protection devient une vulnérabilité exploitable. Ensuite, abandonner le réflexe d’enfouir les décisions stratégiques dans des procédures interminables : à l’ère de la compétition de puissance, la lenteur n’est plus une caractéristique bureaucratique, mais une forme d’auto-désarmement géopolitique. Enfin, renoncer à l’illusion que le temps joue toujours en sa faveur : désormais, il travaille contre ceux qui tardent, n’investissent pas, ne produisent pas, n’unifient pas leurs achats et ne bâtissent pas leurs propres chaînes technologiques.

Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les budgets. Il s’agit de redéfinir la souveraineté au XXIe siècle. Elle ne se résume plus à un drapeau, un parlement ou une monnaie. Elle implique la capacité de produire des munitions en volume suffisant. De maîtriser son ciel. De soutenir un conflit long si on le lui impose. De résister aux pressions sanctionnaires, tarifaires et énergétiques. Et de ne pas dépendre de manière critique d’un unique protecteur extérieur, même si celui-ci demeure officiellement un allié.

Le chemin sera rude. L’Europe a longtemps vécu à crédit, adossée à la puissance américaine et à l’architecture de sécurité d’après-guerre. Le crédit arrive à échéance. Il lui faudra payer elle-même. Mais c’est précisément là que réside sa chance : non dans la nostalgie d’un ordre ancien ni dans l’espoir d’une protection automatique, mais dans le passage exigeant d’un confort civilisationnel à une maturité stratégique.

L’avantage chinois et l’addition européenne de l’aveuglement stratégique

Si l’on écarte le bruit médiatique et que l’on observe froidement le bilan stratégique des dernières années, le constat s’impose : le principal bénéficiaire indirect du conflit ukrainien s’appelle la Chine. Non pas parce que Pékin aurait remporté une victoire militaire spectaculaire ou imposé une nouvelle idéologie au monde, mais parce qu’il a su capitaliser avec méthode sur l’épuisement des autres. Tandis que la Russie s’enlisait dans un conflit coûteux, que l’Europe se retrouvait prise en étau entre choc sécuritaire et tensions économiques, et que les États-Unis de Donald Trump traduisaient de plus en plus ouvertement l’alliance en termes transactionnels, la Chine consolidait son atout majeur : la capacité d’attendre, d’accumuler, d’élargir ses marchés et de transformer les dépendances des autres en leviers d’influence.

C’est pourquoi les discours sur une prétendue « axe autoritaire » homogène relèvent d’une simplification excessive. La réalité est faite d’asymétries. Pékin apparaît de plus en plus comme le partenaire dominant, Moscou comme le partenaire dépendant. Pour la Chine, la Russie est à la fois un fournisseur de matières premières, un vaste débouché pour ses produits industriels, un instrument géopolitique de pression sur l’Occident et un actif diplomatique mobilisable sans avoir à supporter le coût principal de la guerre. En 2024, le commerce bilatéral sino-russe a atteint un record de 244,8 milliards de dollars. Derrière ce chiffre impressionnant se cache pourtant un déséquilibre croissant : la Russie s’enfonce dans une dépendance accrue vis-à-vis des marchés, des infrastructures de paiement, de la logistique, des technologies et des équipements chinois. Ce n’est plus un partenariat équilibré, mais une relation où la marge de manœuvre de Moscou se rétrécit tandis que celle de Pékin s’élargit.

Plus significatif encore : la Chine a su transformer la crise ukrainienne non seulement en instrument d’influence sur la Russie, mais aussi en accélérateur de son offensive économique globale. Beaucoup en Europe ont proclamé l’essoufflement de l’initiative « Belt and Road ». Les chiffres disent l’inverse. En 2025, les contrats de construction liés à cette stratégie ont représenté environ 128,4 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent 85,2 milliards d’investissements. Et il ne s’agit plus seulement de routes et de ports. Pékin investit dans l’énergie, les batteries, les infrastructures numériques, les zones industrielles, les hubs logistiques et les corridors de transport de long terme. Le volume cumulé de cette activité dépasse désormais 1 300 milliards de dollars. Autrement dit, la Chine ne se contente pas d’être présente en Eurasie, en Afrique ou en partie en Amérique latine : elle intègre méthodiquement des régions entières dans sa propre orbite économique.

La différence avec la stratégie russe est nette. Moscou tente de remodeler l’ordre international par la pression militaire et la rupture brutale des équilibres. Pékin, lui, reconfigure ce même ordre par l’investissement, le commerce, les dépendances durables, le contrôle des chaînes d’approvisionnement et la pénétration des infrastructures critiques. C’est plus lent, mais stratégiquement plus efficace. La Chine n’a pas besoin de gagner une guerre classique pour renforcer sa position. Il lui suffit que ses rivaux dépensent davantage, se divisent, s’épuisent budgétairement et fragilisent leur propre résilience. C’est précisément l’environnement que le conflit ukrainien a contribué à créer : une Russie affaiblie mais debout, une Europe inquiète mais lente à se transformer, des États-Unis distraits mais toujours présents. Pendant ce temps, Pékin gagne du temps, de l’espace et des leviers.

Sur le dossier taïwanais, la Chine agit avec un sang-froid que l’alarmisme occidental sous-estime souvent. Elle n’a pas profité de la crise ukrainienne pour lancer une opération éclair contre Taïwan, malgré les prédictions répétées en 2022 et 2023. Ce n’est pas un signe de faiblesse, mais de calcul stratégique. Pékin semble considérer que le temps joue encore en sa faveur. Certes, l’activité militaire autour du détroit s’intensifie. En 2025, la Chine a accru l’ampleur de ses opérations dans la zone ; lors des exercices d’avril, 135 avions et 38 navires ont été mobilisés. La pression sur Taipei monte, mais Pékin évite toujours le pas décisif qui entraînerait des sanctions massives, une rupture partielle des échanges, des chocs financiers et une perturbation majeure des routes maritimes.

La raison est simple : la Chine actuelle n’a aucun intérêt à déclencher une aventure qui fragiliserait sa propre stabilité économique au moment où celle-ci traverse déjà une phase délicate. L’économie chinoise n’a pas sombré comme certains l’avaient prédit, mais elle n’a pas retrouvé non plus sa dynamique d’antan. En 2025, la croissance s’est maintenue autour de 5 %, avec un ralentissement anticipé à 4,4 % en 2026. Les difficultés du secteur immobilier persistent, la consommation intérieure demeure prudente et une part importante de la population privilégie l’épargne. Dans ce contexte, Pékin recherche avant tout la maîtrise. Il veut renforcer ses positions sans provoquer une rupture brutale avec ses principaux marchés, notamment européens. D’où cette stratégie de pression graduelle : démonstrations militaires, coercition psychologique, manœuvres diplomatiques, mais sans franchir le seuil d’un choc systémique dont le coût serait potentiellement exorbitant.

Pour l’Europe, la conclusion est inconfortable. Si elle se retrouve aujourd’hui dans la position la plus délicate, ce n’est ni parce qu’elle serait devenue pauvre ni parce qu’elle serait institutionnellement défaillante. C’est parce qu’elle a trop longtemps vécu dans un confort stratégique. Ses élites se sont persuadées que l’interdépendance économique réduisait mécaniquement les risques de conflit, que le commerce adoucissait les régimes autoritaires et que le parapluie américain se déploierait quelles que soient les turbulences politiques à Washington. Les trois postulats ont été démentis. La Russie a montré que le commerce n’empêche pas la guerre. Les États-Unis ont montré que l’alliance n’est pas synonyme de protection gratuite. La Chine démontre que l’interconnexion économique peut devenir une dépendance structurelle.

L’Europe subit désormais une pression multidirectionnelle. À l’Est, une crise militaire qui exige réarmement et cohésion politique. À l’Ouest, une Amérique transactionnelle pour laquelle la sécurité devient un bien assorti d’un prix. À l’échelle globale, une Chine dont l’économie est trop imbriquée avec celle de l’Union pour qu’un découplage rapide soit indolore. En 2024, l’UE a exporté vers la Chine pour 213,2 milliards d’euros et importé pour 519 milliards, creusant un déficit supérieur à 300 milliards. Ce n’est pas qu’une statistique commerciale : c’est le reflet d’une insertion profonde dans les chaînes industrielles chinoises, malgré le discours officiel sur la « réduction des risques ».

À cette dépendance commerciale s’ajoute une vulnérabilité technologique croissante. Après le choc énergétique de 2022, l’Europe a pris conscience de sa dépendance aux hydrocarbures russes. Mais elle découvre aujourd’hui une autre fragilité : sa dépendance aux plateformes numériques américaines, aux services cloud, aux logiciels et aux infrastructures d’intelligence artificielle. Les entreprises américaines dominent les couches critiques du numérique. L’Europe accuse un retard significatif, tant face aux États-Unis qu’à la Chine, dans le déploiement de ses propres plateformes d’IA, dans l’investissement dans le cloud et dans la commercialisation de ses technologies. En se libérant d’une dépendance, elle risque d’en consolider une autre.

C’est pourquoi la « souveraineté stratégique » n’est plus une formule bruxelloise à la mode. Elle devient une question de survie politique. Mais l’autonomie ne naît ni des déclarations ni des sommets. Elle exige des investissements de long terme, une politique industrielle assumée, une coordination réelle, des choix budgétaires douloureux et une mobilisation technologique. Surtout, elle suppose de rompre avec une vieille représentation psychologique : celle d’une Europe centre de la norme sans être centre de la puissance.

La Chine a pris l’avantage parce qu’elle pense sur la longue durée, en termes de chaînes de valeur, de marchés, d’infrastructures et de dépendances. L’Europe, elle, a trop longtemps cru vivre dans un monde post-historique où les règles se suffisaient à elles-mêmes et où la puissance matérielle restait l’affaire des autres.

Nous ne sommes ni face à un « déclin final » de l’Europe ni devant un « triomphe total » des régimes autoritaires. La réalité est plus complexe - et plus périlleuse. La Russie s’épuise. Les États-Unis redéfinissent le prix de leur leadership. La Chine avance avec prudence, consciente des limites du risque. Et l’Europe paie aujourd’hui le prix de sa légèreté stratégique passée. Son problème n’est ni l’absence de ressources ni le manque d’institutions. Il tient à un déficit de maturité géopolitique.

Si elle parvient à transformer le choc actuel en réindustrialisation, en consolidation technologique et en affirmation stratégique, la crise deviendra un moment de refondation. Dans le cas contraire, elle s’installera durablement dans le rôle d’un espace disputé par d’autres - où chaque poussée chinoise, chaque pression américaine et chaque crise à l’Est se traduira mécaniquement par une vulnérabilité européenne.

Un nouveau sursaut européen ou le dernier sursis

L’Europe est entrée dans une séquence historique où l’ancienne inertie ne suffit plus, tandis que la nouvelle stratégie n’est encore qu’en gestation. L’essentiel n’est pas que les Européens parlent enfin de réarmement, de souveraineté technologique ou d’autonomie stratégique. L’essentiel est ailleurs : le projet de rattrapage est déjà lancé. La question n’est plus de savoir s’il est nécessaire, mais si l’Europe aura la volonté politique de le mener à terme. Car le retard est multiple : défense, industrie militaire, énergie, infrastructures numériques, intelligence artificielle, capital, rapidité décisionnelle - et, plus douloureux encore, capacité à agir comme sujet politique à part entière.

Ces dernières années, l’Europe a vécu trop longtemps sur les intérêts accumulés de sa grandeur passée. Elle demeurait prospère, institutionnellement solide, normative et influente, mais de moins en moins capable de convertir sa masse économique en puissance géopolitique. Voilà son véritable talon d’Achille. L’Union européenne reste l’un des principaux pôles économiques mondiaux : en 2024, son PIB atteignait environ 19 500 milliards de dollars. Marché colossal, base industrielle et scientifique impressionnante, profondeur financière réelle. Mais le drame du moment tient à ceci : la seule masse économique ne suffit plus. Dans un monde où reviennent les rapports de force, les blocs, les tarifs, les sanctions, l’intimidation militaire et la compétition technologique, la richesse sans cohésion stratégique cesse d’être un bouclier.

Dès lors, l’idée d’un nouveau sursaut européen n’a plus rien d’un exercice académique. Elle relève de la survie politique. En 2024, les dépenses de défense des États membres ont atteint 343 milliards d’euros ; en 2025, elles devaient grimper à 381 milliards, soit une hausse de 11 % en un an et de près de 63 % par rapport à 2020. Leur part dans le PIB s’élève désormais à 2,1 %. Traduction : l’Europe commence enfin à payer pour sa sécurité avec de l’argent réel, et non plus seulement avec des discours sur les valeurs et le droit international. La Commission européenne pousse en parallèle le programme ReArm Europe / Readiness 2030, qui ambitionne de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour renforcer la préparation militaire, la production et les achats conjoints.

Mais les milliards ne fabriquent pas automatiquement de la puissance. L’Europe reste fragmentée politiquement, lente institutionnellement, dépendante de soutiens extérieurs. Sans convergence réelle entre les grandes capitales - en matière de planification militaire, de coopération industrielle, de politique technologique et de discipline budgétaire - l’élan actuel risque de rester inachevé. Une leçon a été apprise à la dure : l’autonomie stratégique ne naît ni des sommets ni des slogans. Elle suppose un intérêt commun clairement assumé, une discipline des ressources et la capacité de sacrifier une part d’égoïsme national au profit d’un résultat collectif.

Paradoxalement, c’est la pression extérieure qui a contraint l’Europe à cette lucidité. La guerre russo-ukrainienne a dissipé les dernières illusions d’un continent définitivement pacifié. La politique de Donald Trump a pulvérisé une autre croyance : celle d’une protection américaine automatique et quasi gratuite. Washington affiche désormais sans détour une logique de rentabilité et de transaction. Pour l’Europe, ce fut un électrochoc - parfois humiliant. Mais les humiliations ont ceci de salutaire qu’elles réveillent l’instinct de survie.

L’alternative est donc brutale : transformer la crise en moment fondateur ou s’installer durablement dans le rôle d’un espace traversé par les ambitions des autres. L’Europe a déjà expérimenté la pression simultanée : à l’Est, la guerre et la nécessité d’un soutien prolongé à l’Ukraine ; à l’Ouest, un allié devenu plus exigeant sur les plans commercial, technologique et politique ; au niveau global, une Chine dont il est impossible de se découpler rapidement sans coût majeur. C’est cette triple tension qui oblige l’Europe à refuser sa propre provincialisation. Ce qui relevait hier du jargon académique - la « maturité stratégique » - est devenu une nécessité concrète.

Cependant, un renouveau ne peut reposer uniquement sur la peur. La peur mobilise à court terme ; elle ne fonde pas un projet durable. Si l’Europe veut réellement amorcer un nouveau cycle, elle doit articuler une vision positive. Elle dispose d’atouts rares : qualité institutionnelle, niveau d’éducation élevé, recherche performante, base industrielle diversifiée, expérience d’intégration, environnement juridique relativement stable, infrastructures sociales solides, capacité à produire des technologies complexes. Le problème n’est pas l’absence de ressources. Il tient à l’incapacité persistante à les mobiliser comme un ensemble cohérent au service d’une ambition géopolitique.

La relation au « Sud global » illustre ce tournant. L’ère de la suffisance morale touche à sa fin. Des puissances comme l’Inde, l’Indonésie, le Nigeria, l’Arabie saoudite, le Brésil, l’Afrique du Sud, le Vietnam, le Mexique ou la Turquie ne se perçoivent plus comme des périphéries. Elles négocient, diversifient, arbitrent entre partenaires, prennent les technologies et les investissements là où ils se trouvent. Selon les projections de l’ONU, le Nigeria approchera les 400 millions d’habitants d’ici le milieu du siècle ; l’Inde est déjà le pays le plus peuplé du monde. Ce sont les poids lourds de demain, pas des figurants.

Dans ce contexte, l’Europe ne pourra rivaliser avec la Chine en continuant de parler en donneuse de leçons. Pékin propose infrastructures, crédits, routes, ports, usines, réseaux numériques et décisions rapides. L’Europe, trop souvent, offre procédures, conditionnalités et pédagogie normative. Il ne s’agit pas d’abandonner ses principes, mais de comprendre qu’une politique étrangère ne peut s’ériger sur la condescendance. Si elle veut compter, l’Europe devra parler le langage de l’investissement, de la technologie, de l’accès aux marchés et de l’intérêt mutuel.

Le renouveau européen, s’il advient, ne se mesurera donc pas seulement en chars, en obus ou en milliards budgétaires. Il dépendra de la capacité du continent à cesser d’être le conservatoire satisfait du passé pour devenir l’atelier discipliné de l’avenir. À penser en termes d’intérêts autant que de normes. De puissance autant que de règles. De production autant que de droits. De stratégie autant que de marché.

Il serait toutefois dangereux de basculer dans l’excès inverse : imiter la brutalité impériale des autres. L’Europe ne gagnera rien à devenir une copie imparfaite des États-Unis, de la Chine ou de la Russie. Sa force potentielle réside dans l’articulation d’un horizon long, d’une stabilité institutionnelle, d’une masse économique et d’une rationalité politique. Encore faut-il éviter deux pièges : l’ancienne insouciance et la nouvelle panique. La première a déjà coûté cher ; la seconde paralyserait toute action.

Le Vieux Continent n’est pas condamné à l’obsolescence. Mais personne ne lui accordera automatiquement un nouveau cycle ascendant. Il devra le conquérir - par la volonté politique, la mobilisation industrielle, la cohésion interne et un examen lucide de ses propres erreurs. Dans un monde où les logiques impériales s’affirment sans complexe, l’Europe ne comptera que si elle apprend à agir comme une puissance, et non comme le commentaire permanent de la puissance des autres. C’est là, au fond, la véritable bifurcation historique : devenir un pôle autonome du nouvel ordre mondial, ou rester un territoire dont le statut se négocie ailleurs.

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