La guerre totale déclenchée par la Russie contre l’Ukraine s’est imposée comme l’un des conflits les plus longs et les plus féroces du XXIe siècle. Mais au-delà de sa durée et de son intensité, elle a profondément bouleversé la grammaire même de la guerre contemporaine.
En 2022, beaucoup raisonnaient encore en termes de « colonnes », de « percées opératives », de « coups de boutoir blindés ». Début 2026, le champ de bataille n’a plus rien à voir avec ces schémas hérités du passé. Il est devenu transparent. Chaque mouvement est traqué, chaque concentration repérée, chaque erreur sanctionnée dans la minute. Les drones ne sont plus un simple appui : ils sont devenus l’outil central de la tactique, du renseignement et de la destruction de masse à bas coût.
Combien de temps encore cette guerre peut-elle durer ? Où se joueront les batailles décisives ? Sur quels ressorts les deux camps comptent-ils pour tenir, et par quels moyens tenteront-ils de renverser la dynamique ?
La cinquième année s’annonce comme une année charnière. Non parce que l’un ou l’autre camp serait « fatigué » ou prêt à « reconsidérer » ses positions, mais parce que toute guerre de haute intensité finit par buter sur des plafonds : plafonds de ressources, de qualité des effectifs, de capacité industrielle, de cohésion sociale. En 2026, ces limites vont apparaître plus nettement.
La logique des combats ne ressemble plus ni aux guerres « classiques » du début du siècle, ni aux opérations contre-insurrectionnelles des décennies précédentes. Il n’y a plus de profondeur sécurisée. Il n’y a plus d’arrière véritablement « propre ». À 10 ou 20 kilomètres du front, on peut déjà se trouver dans une zone de risque permanent, sous la menace constante des drones et de l’artillerie de précision.
Combien de temps la guerre peut-elle encore durer ?
Le constat dressé par plusieurs services de renseignement européens est aussi simple que glaçant : les chances de voir la guerre russo-ukrainienne s’achever dans les prochains mois sont extrêmement faibles. Quant aux négociations, elles ressemblent souvent davantage à une mise en scène diplomatique qu’à un véritable processus de compromis.
Un point est souligné avec insistance : Moscou ne montre aucun signe d’un renoncement à ses objectifs stratégiques. Et ces objectifs, eux, n’ont pas varié.
Il faut le dire sans détour. Le mot « paix » ne signifie pas la même chose selon les capitales. La Russie exige une paix à ses conditions, incluant notamment le retrait des forces ukrainiennes de la partie de l’oblast de Donetsk encore contrôlée par Kiev. L’Ukraine affirme publiquement qu’elle est prête à poursuivre le combat et n’envisage pas d’abandonner le Donbass de son propre chef. Les États-Unis, selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, souhaitent obtenir la fin des hostilités d’ici au mois de juin et exercent une pression croissante sur Kiev.
Zelensky l’a formulé clairement : Washington pousserait pour une conclusion avant l’été et pourrait ajuster sa pression en fonction de ce calendrier. Pourquoi cette échéance ? Parce que l’agenda politique intérieur américain influe directement sur le tempo de la politique étrangère, et que l’été pourrait rendre certaines contraintes encore plus pressantes.
Dans ce contexte, les évaluations occidentales de la capacité russe à poursuivre la guerre se veulent d’un pragmatisme sombre. Le scénario dit « optimal » pour Moscou serait encore dix-huit mois de guerre et quelque 500 000 pertes supplémentaires afin de s’emparer des 20 % du Donbass toujours sous contrôle ukrainien. Le scénario noir évoque quatre années supplémentaires et près de deux millions de victimes.
Autre paramètre implacable : la mobilisation ukrainienne. Selon certaines estimations occidentales, Kiev devrait mobiliser au moins 250 000 hommes supplémentaires pour contenir l’offensive russe. La logique est arithmétique : la supériorité numérique reste perçue comme l’un des principaux atouts du Kremlin.
Les responsables militaires ukrainiens, eux, assurent disposer des ressources nécessaires pour tenir, à condition de maintenir le soutien occidental. Le commandant de la Garde nationale, le général Oleksandr Pivnenko, a ainsi affirmé que les forces de défense pouvaient résister un an, voire deux, avec l’appui de l’Europe et des États-Unis.
Le réalisme dominant chez les analystes militaires est le suivant : la probabilité que la guerre se termine réellement en 2026 est faible. En revanche, certains estiment que les combats les plus intenses de 2026 pourraient être les derniers de ce conflit. Non par miracle, mais par accumulation de facteurs d’épuisement structurel.
Pourquoi 2026 pourrait être décisive, même sans paix formelle
Les guerres d’attrition ne s’achèvent pas « au calendrier ». Elles se terminent lorsque l’un des camps perd la capacité de tenir le front dans des conditions comparables : pas seulement en effectifs, mais en termes de commandement, de logistique, de rotation des unités, de motivation, de maintenance technique. Les soldats peuvent être là, les blindés aussi, mais la cohérence du système se délite.
C’est pourquoi l’idée d’une « dernière chance » ne relève pas forcément de la rhétorique. Elle peut traduire une évaluation froide des limites. D’un côté, l’inertie massive d’une guerre déjà installée dans la durée. De l’autre, la dégradation qualitative des effectifs, la pression économique, l’usure du matériel, le manque de temps pour former de nouvelles unités, la fatigue sociale.
En 2026, ces tendances seront plus visibles pour deux raisons majeures : d’une part, le front est saturé de moyens de surveillance et de frappe, rendant les offensives classiques extraordinairement coûteuses ; d’autre part, la guerre se joue de plus en plus sur le facteur humain. Derrière le « fer » - missiles, obus, drones - il y a des opérateurs, des artilleurs, des techniciens, des mécaniciens, des spécialistes des transmissions. La guerre moderne repose sur ces compétences rares et difficiles à remplacer.
Où se joueront les principales batailles ?
Au début de 2026, la configuration du front indique que le commandement russe concentre ses efforts sur deux axes prioritaires. C’est là que sont déployées les formations les plus solides de plusieurs armées interarmes. Ces secteurs apparaissent comme les pivots de la campagne de printemps-été.
Premier axe : le nord de l’oblast de Donetsk, de Pokrovsk à Lyman
La priorité stratégique de Moscou semble être le nord de l’oblast de Donetsk, sur une ligne allant de Pokrovsk à Lyman. Au cœur de cette zone se trouve ce que l’on pourrait appeler la « ceinture fortifiée » ukrainienne : Sloviansk, Kramatorsk, Druzhkivka, Kostiantynivka.
Ce ne sont pas de simples villes sur une carte. C’est un système défensif, un nœud logistique, un socle industriel et ferroviaire. Enfoncer cette ceinture, ce serait ouvrir la voie à une progression plus profonde et infliger un choc politique majeur : ces villes incarnent depuis des années la résilience ukrainienne dans le Donbass.
Selon les estimations, la Russie pourrait concentrer entre 200 000 et 250 000 soldats pour cette opération. En parallèle, Moscou tente d’obtenir ces territoires par la voie diplomatique : le retrait des forces ukrainiennes de la partie contrôlée de l’oblast de Donetsk demeure l’une des principales exigences russes et un obstacle central à toute négociation sérieuse.
Les chiffres du terrain parlent d’eux-mêmes. Environ 21,5 % de l’oblast de Donetsk resteraient sous contrôle ukrainien. En extrapolant le rythme de progression observé en 2025, il faudrait au moins 742 jours supplémentaires - soit près de deux ans - pour que la Russie occupe entièrement la région.
Un élément crucial : même lorsqu’elle avance, l’armée russe paie chaque kilomètre en temps, en hommes et en matériel. Des analystes estiment qu’elle accuse déjà un retard sur l’axe Pokrovsk-Myrnohrad. L’agglomération devait, selon certains plans, être entièrement prise fin 2025. En février 2026, les forces ukrainiennes tiennent encore les lisières nord.
Cela signifie que la résistance ukrainienne peut sérieusement contrarier les plans du Kremlin. D’où une question stratégique souvent éludée dans les débats émotionnels : si l’adversaire grignote lentement un territoire au prix de pertes colossales, faut-il le lui « céder » pour réduire la facture humaine ? Dans une guerre d’attrition, la réponse est rarement évidente. Parfois, l’enjeu est moins de préserver chaque mètre carré que de forcer l’adversaire à continuer de s’épuiser.
Deuxième axe : Orikhiv – Zaporijjia
Le second pari offensif russe se situe sur l’axe Orikhiv – Zaporijjia. Les forces russes tentent d’y progresser depuis le sud et l’est, tandis que les unités ukrainiennes multiplient les contre-attaques pour freiner leur avancée.
La « zone grise » se situe désormais à environ 15 à 25 kilomètres des faubourgs sud de Zaporijjia. À l’ère des drones et de l’artillerie de précision, une telle distance n’est plus un tampon protecteur. C’est un espace où la logistique, les rotations, les évacuations sont constamment sous la menace.
Des analystes observent des signes de préparation à une offensive de plus grande ampleur : redéploiement de ressources, constitution de groupements tactiques. L’hypothèse d’une bataille majeure pour Zaporijjia et son oblast n’est plus marginale.
Dans le même temps, les difficultés rencontrées par le commandement russe sont soulignées : certaines unités censées atteindre leurs positions de départ pour lancer des opérations d’envergure seraient encore bloquées dans des zones tactiques intermédiaires.
D’où une thèse qui pourrait s’imposer au fil de 2026 : un échec des offensives dans les oblasts de Donetsk et de Zaporijjia pourrait constituer la « dernière tentative » du Kremlin pour imposer une fin de guerre conforme à ses conditions. Autrement dit, un pari sur un grand coup. Mais un pari dont le coût humain et matériel pourrait devenir insoutenable, même pour un État historiquement peu scrupuleux face aux pertes.
Pourquoi les offensives classiques ne fonctionnent plus
L’année écoulée a acté une réalité brutale : les offensives « classiques » sont devenues, dans leur forme traditionnelle, quasi impossibles. La raison tient en un mot : les drones. Ils ont rendu le champ de bataille transparent. Aucune des deux armées n’est désormais capable de concentrer discrètement suffisamment de blindés et de troupes pour percer une ligne fortifiée. Toute accumulation est détectée. Et ce qui est détecté est immédiatement frappé.
Les tentatives avortées de percée, notamment dans les secteurs de Dobropillia ou de Hryshyne, dans l’oblast de Donetsk, n’ont fait que confirmer ce diagnostic : l’ère de l’« assaut de masse » sous l’œil permanent des capteurs et des frappes de précision touche à ses limites.
De telles percées ne deviennent plausibles que dans un cas précis : si un front s’effondre localement, si une désorganisation complète se produit sur un axe donné. Autrement dit, lorsque disparaissent ceux qui lancent les FPV, ceux qui tirent l’artillerie, ceux qui assurent les transmissions, ceux qui organisent les rotations. Alors, et seulement alors, une brèche rapide peut s’ouvrir.
C’est précisément pour contourner cette impasse que l’année 2025 a vu l’expérimentation d’une nouvelle approche offensive russe, qualifiée d’« infiltration » ou de « progression rampante ».
La tactique de la progression rampante : lente érosion, pression permanente
Le principe est simple, mais redoutablement usant pour le camp défensif. De petits groupes d’infanterie s’infiltrent progressivement à l’arrière des positions ukrainiennes, en privilégiant les secteurs jugés plus vulnérables. Ils s’y accumulent, tendent des embuscades aux soldats et aux convois, cherchent à couper les routes logistiques. Il ne s’agit pas d’une percée spectaculaire, mais d’une corrosion méthodique des lignes.
Le multiplicateur de force de cette tactique, ce sont les drones. Les opérateurs ciblent l’artillerie adverse, les équipes de drones, les véhicules, les postes de commandement. Résultat : les pertes ne se produisent plus uniquement « en première ligne », mais aussi sur les axes d’approvisionnement, dans les couloirs d’évacuation, dans les zones de relève. L’effet est cumulatif. L’usure force progressivement à abandonner certaines positions.
Mais cette méthode a un prix. Elle exige un flux constant de fantassins, d’opérateurs, de matériel, de logistique. Elle est moins coûteuse qu’un assaut blindé massif, mais plus exigeante en termes de pression humaine continue. C’est une guerre d’attrition au sens littéral : une guerre de grignotage.
Les hommes, goulet d’étranglement de la guerre technologique
En 2026, la question centrale ne sera pas seulement celle du « fer », mais celle des hommes. La qualité, la quantité et la capacité de commandement des effectifs deviennent le véritable point de friction.
On peut augmenter la production de drones. On peut importer des composants, concevoir de nouveaux systèmes. Mais on ne forme pas en quelques mois des milliers d’opérateurs aguerris, d’artilleurs expérimentés, de spécialistes des transmissions, de techniciens de maintenance ou de chefs de section compétents. Surtout dans un contexte d’usure psychologique profonde, de pertes cumulées, de rotations insuffisantes et de fatigue sociale propre à une cinquième année de guerre.
L’équilibre militaire sur le front se transforme de plus en plus en équilibre des ressources humaines. Et il ne s’agit plus seulement du nombre de soldats « sous les drapeaux », mais du nombre d’hommes capables de tenir une ligne dans un environnement saturé de capteurs, sous des frappes constantes contre la logistique, tout en assurant un fonctionnement ininterrompu des unités de drones.
Le prix d’une guerre d’attrition
L’état-major ukrainien estime les pertes russes pour l’année 2025 à environ 418 000 militaires. En 2024, elles auraient atteint quelque 421 000. Moscou, fidèle à sa pratique, ne commente pas ces chiffres. Même considérées comme des estimations, ces données donnent l’ordre de grandeur : des centaines de milliers d’hommes par an. Une guerre qui consomme les effectifs comme une ressource industrielle.
À Kiev, la conclusion est directe : pour obtenir un basculement, il faut augmenter significativement les pertes adverses. Le ministre de la défense, Mykhaïlo Fedorov, a évoqué un objectif de 50 000 pertes mensuelles - tués, blessés graves et prisonniers. En janvier, selon l’état-major ukrainien, ce chiffre aurait été de 31 700. La logique est implacable : si le seuil de 50 000 par mois devenait structurel, c’est tout le système de renouvellement russe qui serait mis sous tension.
Mais une guerre d’attrition ne se résume jamais à un seul indicateur. L’analyste Oleksiï Melnyk insiste : il ne suffit pas de frapper un point faible isolé - la main-d’œuvre ou l’économie. L’usure doit être systémique. Un effondrement du front ne peut être que global : affaiblissement simultané du recrutement, de la logistique, du commandement, du moral, de la qualité des unités.
Un autre signal retient l’attention : les difficultés russes ne se mesurent plus seulement en volume, mais en qualité du recrutement. Certains observateurs avancent qu’à l’été 2026, l’économie russe pourrait commencer à « craquer ». Si tel était le cas, l’impact sur l’armée serait inévitable : contrats, soldes, primes, capacités de production et d’achat. Une guerre fondée en partie sur l’incitation financière devient vulnérable à la dégradation budgétaire.
Comment la Russie recrute - et où se situe la limite
En 2025, la Russie aurait recruté entre 32 000 et 35 000 hommes par mois. Le commandant en chef ukrainien, Oleksandr Syrsky, a affirmé que Moscou avait mobilisé environ 406 000 militaires sur l’année - soit près de 10 000 de moins que ses pertes estimées.
Les autorités russes évoquaient pour leur part 410 000 contractuels en 2025, contre 427 000 en 2024 et près de 480 000 en 2023. Alignés, ces chiffres dessinent une tendance difficile à masquer : selon les données officielles elles-mêmes, le rythme de recrutement aurait chuté d’environ 20 % en quelques années.
C’est un marqueur psychologique important. Une baisse des engagements volontaires en pleine guerre signifie que le modèle « l’argent suffit » commence à s’essouffler. Or, si le recrutement ralentit, le système doit soit augmenter les primes - au risque d’alourdir le budget - soit abaisser les critères - au risque de dégrader la qualité combattante - soit renforcer la pression administrative - au risque d’accroître les tensions internes.
Chaque option a son coût.
La mobilisation ukrainienne : chiffres, zones d’ombre et risques
Les autorités ukrainiennes ne publient pas le volume total de la mobilisation. Volodymyr Zelensky a toutefois indiqué qu’en 2025, 27 000 à 30 000 hommes étaient appelés chaque mois, soit entre 324 000 et 360 000 sur l’année. Mais ce chiffre ne tient pas compte des cas de départ non autorisé après incorporation. La « croissance nette » pourrait donc être inférieure.
Selon le ministre de la défense, environ deux millions d’hommes en Ukraine échapperaient à la mobilisation, et près de 200 000 seraient recherchés pour absence illégale. Des chiffres qui constituent un défi juridique, financier, moral et politique majeur.
En 2026, les autorités tenteront d’attirer une partie de ces hommes via des contrats volontaires à forte rémunération et à durée déterminée. Reste une question cruciale : l’État dispose-t-il des ressources nécessaires pour financer durablement ce modèle ? Zelensky a déjà appelé les partenaires occidentaux à soutenir financièrement la création d’une armée contractuelle.
Sans slogans, le problème ukrainien de mobilisation en 2026 se cristallise autour de trois facteurs : la fatigue d’une société entrée dans sa cinquième année de guerre ; la nécessité de préserver l’économie et l’arrière ; la question de l’équité - qui sert, qui échappe, qui supporte la charge. Toute distorsion dans cet équilibre peut ébranler la résilience bien plus qu’une position perdue sur une carte.
Les armes de la cinquième année : réduire la présence humaine dans la zone de mort
La guerre de 2026 sera marquée par une volonté commune de limiter au maximum l’exposition des soldats dans la « kill zone », ces 10 à 20 kilomètres à l’intérieur du territoire où toute apparition humaine devient une cible quasi immédiate.
Pour réduire les pertes, les deux camps accélèrent le développement des systèmes sans pilote. Il est probable que 2026 voie une augmentation significative des effectifs dédiés aux unités de drones, tant en Ukraine qu’en Russie. Ce ne sera plus un simple appui à l’infanterie, mais une véritable colonne vertébrale nerveuse du front.
En parallèle, le commandement ukrainien cherche à élargir l’usage de systèmes robotisés terrestres pour la logistique et l’évacuation. Le nombre de fabricants et de modèles a augmenté en 2025. Mais sur le terrain, les critiques sont sévères : ces systèmes restent souvent des produits encore immatures, coûteux et nécessitant des adaptations.
Les problèmes récurrents concernent les communications, les fonctionnalités limitées et la mobilité en terrain difficile. Pourtant, la logique du conflit pousse vers leur généralisation. Si les robots parviennent à prendre en charge l’évacuation, le transport de munitions, d’eau, de carburant ou de matériel médical, chaque mission automatisée signifie un soldat de moins exposé là où la caméra d’un drone FPV l’attend déjà.
Dans cette guerre où chaque mètre coûte des vies, la technologie ne remplace pas l’homme. Mais elle peut, parfois, lui éviter d’entrer dans la zone où la mort est devenue presque instantanée.
Drones intercepteurs et “terreur des Shahed” : une nouvelle défense aérienne
Un autre domaine dans lequel l’Ukraine peut espérer prendre l’avantage est celui des drones intercepteurs. Ils sont appelés à devenir la réponse à l’usage quotidien, par la Russie, de centaines de drones d’attaque de type Shahed et de leurs équivalents.
Le paradoxe est cruel : ces engins sont moins puissants que des missiles en termes de charge explosive, mais leur effet cumulatif peut s’avérer plus destructeur. Ils sont nombreux, relativement bon marché, lancés par vagues successives. Ils épuisent la défense aérienne, frappent les infrastructures, entretiennent un climat d’alerte permanent. De surcroît, Moscou aurait considérablement modernisé ces appareils et augmenté leur production à grande échelle.
Ces drones seraient désormais utilisés non seulement contre des cibles fixes, mais aussi pour menacer l’aviation ukrainienne, miner des zones à l’arrière, attaquer des cibles mobiles - trains compris - ou transporter des FPV sur de longues distances.
Au début de l’année, Kiev a créé un commandement spécifique de « petite défense aérienne », dédié à la lutte contre les Shahed. Son arme principale : de petits drones intercepteurs extrêmement rapides, chargés de neutraliser les engins ennemis en vol.
Selon les estimations disponibles, ces unités parviennent déjà à abattre 30 à 40 % des drones russes à longue portée. En tenant compte du caractère réutilisable des intercepteurs, l’efficacité globale serait proche de 70 % : environ un tiers des cibles parvient encore à passer.
Le principal obstacle à l’extension du système n’est pas tant industriel qu’humain. Le goulot d’étranglement reste le nombre d’opérateurs qualifiés. Et au-delà, l’infrastructure de détection : sans radars capables de fournir des coordonnées précises, les équipes d’interception opèrent à l’aveugle.
L’IA, prochain front : de l’assistance à l’autonomie
Pour réduire la dépendance à la dextérité individuelle, l’intégration de systèmes d’intelligence artificielle aux drones intercepteurs est envisagée. Reconnaissance de cible, acquisition, guidage, engagement : ces étapes pourraient être en partie automatisées, augmentant l’efficacité et simplifiant la formation.
Plus largement, la guerre entre dans une phase où l’IA devient un multiplicateur stratégique. Mykhaïlo Fedorov, ardent promoteur du numérique, désormais ministre de la défense, a affiché une ambition claire : aller vers une autonomie accrue sur le champ de bataille, du traitement des données et de la vision artificielle jusqu’aux essaims de drones coordonnés.
L’objectif est ambitieux : faire de l’Ukraine le premier pays capable d’anticiper et de neutraliser des attaques adverses grâce à l’IA.
Il faut dissiper un malentendu : l’intelligence artificielle dans la guerre n’est pas une fantaisie de science-fiction. Elle consiste avant tout à raccourcir le cycle décisionnel. Voir plus vite, comprendre plus vite, attribuer les cibles plus vite, frapper plus vite. Sur le front, le temps économisé vaut souvent plus qu’un kilomètre gagné.
Défense aérienne ou missiles à longue portée : un dilemme stratégique
Pour une société soumise aux frappes, l’idée de « fermer le ciel » s’impose naturellement. Mais du point de vue opérationnel, la priorité peut être différente. À ce stade, pour Kiev, les capacités offensives à longue portée apparaissent stratégiquement plus décisives.
Disposer de missiles capables de frapper en profondeur permettrait de détruire les sites de production et de lancement russes, donc de traiter la menace à la source. Une défense pure, sans capacité de frappe contre l’origine des attaques, risque de se transformer en tâche interminable : neutraliser les conséquences sans jamais tarir le flux.
Dans une alternative théorique entre vingt systèmes Patriot et vingt missiles de croisière de type Tomahawk, le choix pourrait se porter sur les seconds. Non par désintérêt pour la défense aérienne, mais parce que la frappe en profondeur modifie l’architecture même de la menace.
Balistique ukrainienne : Sapsan, Neptune, Flamingo
Jusqu’à récemment, l’absence d’arsenal balistique significatif limitait la capacité de Kiev à répondre symétriquement aux frappes russes. Mais à la fin de l’année dernière, les autorités ukrainiennes ont annoncé le lancement de la production en série et l’emploi de leur propre missile balistique Sapsan, ainsi que de missiles de croisière Neptune et Flamingo.
En janvier et février 2026, l’état-major ukrainien a évoqué l’usage de Flamingo contre un arsenal à Kotluban, dans la région de Volgograd, contre le polygone de Kapoustine Iar dans la région d’Astrakhan, ainsi que contre une usine militaire en Oudmourtie.
Le fabricant de Flamingo, la société privée Fire Point, a également déclaré être prêt à lancer une production en série de missiles balistiques, évoquant une mise en œuvre à l’échelle industrielle « dans les semaines à venir ».
Militairement, la possession d’une capacité balistique nationale ouvre une nouvelle gamme d’options. Ces missiles sont mieux adaptés pour frapper des dépôts, des centres de commandement, des zones de stationnement de troupes. Leur vitesse et leur trajectoire les rendent plus difficiles à intercepter. Ils ne constituent pas un simple outil supplémentaire : ils renchérissent le coût de la profondeur stratégique pour l’adversaire.
La balistique russe : record et limites de l’interception
L’émergence de la balistique ukrainienne répond à une réalité : en janvier 2026, la Russie a utilisé un nombre record de missiles balistiques - 91 - pour frapper des cibles ukrainiennes, notamment énergétiques. Seul un tiers aurait été intercepté.
Ce chiffre est révélateur à double titre. Il montre l’ampleur de la menace et souligne les limites d’un système d’interception, même relativement développé, face à des salves massives de cibles à haute vitesse. La balistique est une catégorie de menace qu’il est pratiquement impossible de neutraliser totalement. On peut en réduire l’impact, rarement l’annuler.
Le pendule de la guerre : ce qui peut faire basculer l’équilibre
La montée en puissance balistique de l’Ukraine pourrait infléchir le rapport de forces. Mais dans cette guerre, le pendule a toujours un mouvement inverse possible. Il pourrait repartir en sens contraire si le soutien occidental - financier, industriel, militaire - venait à diminuer brutalement.
Dans ce cas, Kiev se retrouverait dans la situation la plus délicate depuis le début du conflit. Car la cinquième année de guerre ne se joue plus seulement sur la ligne de front. Elle se joue dans les chaînes de production, les ateliers de réparation, les stocks de munitions, les cycles de rotation, la formation des opérateurs, le réseau radar, le financement du budget.
Dans un conflit moderne, l’arrêt du soutien externe ne provoque pas forcément un effondrement instantané. Mais il déclenche rapidement une réaction en chaîne, affectant tous les nœuds du système.
2026 : l’année des paris et des limites
La cinquième année s’annonce comme celle des grands paris et des grandes contraintes.
La Russie cherchera probablement à obtenir des résultats décisifs sur deux axes : le nord de l’oblast de Donetsk - de Pokrovsk à Lyman, au cœur de la « ceinture fortifiée » - et l’axe Orikhiv–Zaporijjia. Les plus grandes batailles du printemps et de l’été pourraient s’y concentrer.
Les offensives classiques resteront d’un coût prohibitif. Le modèle dominant demeurera celui de la progression rampante : infiltration, pression logistique, érosion graduelle.
La ressource humaine deviendra le facteur critique, en particulier les spécialistes qualifiés : opérateurs de drones, techniciens, transmetteurs, cadres intermédiaires. Les deux camps seront confrontés à la question de la qualité du renouvellement.
La guerre sera encore plus « dronisée » : les unités sans pilote croîtront massivement. Les robots terrestres progresseront par à-coups, mais leur rôle logistique et sanitaire pourrait devenir stratégique.
Les drones intercepteurs et la petite défense aérienne tenteront de contenir la menace des vagues de drones d’attaque. Mais tout dépendra du réseau d’opérateurs, des radars et, de plus en plus, de l’intégration de l’IA pour accélérer le cycle détection–engagement.
Les missiles à longue portée et la balistique - Sapsan, Neptune, Flamingo - visent à déplacer la guerre en profondeur et à faire payer à l’adversaire le coût de ses infrastructures de production et de lancement.
Le principal risque stratégique pour l’Ukraine reste une contraction brutale de l’aide extérieure. Celui de la Russie tient à l’érosion qualitative et quantitative du recrutement, sur fond de possibles tensions économiques à l’été 2026.
L’année 2026 ne mettra peut-être pas formellement fin à la guerre. Mais elle pourrait en déterminer la phase suivante : une attrition interminable ou le début d’une perte de stabilité plus rapide d’un des deux systèmes. C’est en ce sens que la cinquième année pourrait devenir la dernière année de combats actifs - non par volonté politique, mais par saturation des capacités.