Ce qui se joue aujourd’hui sur le continent africain sous l’égide de l’Église orthodoxe russe pourrait bien constituer l’expansion institutionnelle la plus spectaculaire de l’histoire du patriarcat de Moscou – et, simultanément, un nouvel instrument structuré de l’influence extérieure du Kremlin.
Au cœur des vignobles de la province du Cap-Occidental, en Afrique du Sud, non loin de Robertson, derrière des alignements de baraques en tôle et au bout d’une piste poussiéreuse où des enfants jouent dans la poussière rouge, se dresse un bâtiment couleur abricot coiffé d’un dôme caractéristique. Une enseigne en afrikaans mentionne son appartenance au patriarcat de Moscou. À l’intérieur, icônes, lampes votives, tapis et objets liturgiques évoquent davantage une paroisse de Saint-Pétersbourg qu’une modeste église rurale sud-africaine. Pourtant, ce lieu n’est qu’un maillon d’un réseau de centaines de paroisses apparues en Afrique ces dernières années.
Un retour stratégique sur fond d’héritage soviétique
Le continent africain n’a jamais disparu des radars stratégiques de Moscou. À l’époque de la guerre froide, l’URSS soutenait activement les mouvements de décolonisation, livrait des armes et ouvrait largement ses universités aux étudiants africains. À la fin des années 1980, des dizaines de milliers d’entre eux étaient formés dans les établissements soviétiques. L’Union soviétique appuyait notamment l’ANC durant la lutte contre l’apartheid, tissant un capital politique dont la Russie contemporaine entend aujourd’hui réactiver les ressorts.
Depuis février 2022, sous la pression des sanctions occidentales et le rétrécissement de ses marges économiques vers l’Ouest, Moscou a redoublé d’efforts vers le « Sud global ». L’Afrique, forte de ses 54 États membres des Nations unies, représente un levier diplomatique non négligeable. Lors des votes à l’Assemblée générale sur les résolutions liées au conflit ukrainien, nombre de pays africains se sont abstenus ou ont refusé d’endosser les formulations occidentales. Au Kremlin, on y voit la preuve d’un travail politique efficace.
Le poids économique russe sur le continent demeure toutefois modeste. En 2023, le commerce bilatéral oscillait autour de 18 à 20 milliards de dollars, quand celui de la Chine dépassait les 280 milliards. Pékin s’impose comme le premier partenaire commercial de l’Afrique, investissant massivement dans les infrastructures portuaires et ferroviaires. Face à cette asymétrie, Moscou privilégie une approche hybride : coopération militaro-technique, livraisons de céréales et d’engrais, programmes éducatifs et initiatives dites humanitaires.
La Russie reste l’un des principaux fournisseurs d’armes en Afrique subsaharienne : entre 2018 et 2022, environ 40 % des importations d’armement de la région provenaient de Moscou. Après la fin de l’initiative céréalière en 2023, le Kremlin a annoncé des livraisons gratuites de blé à plusieurs États, dont le Mali, la Somalie, la République centrafricaine et le Zimbabwe. Des volumes limités à l’échelle mondiale, mais un rendement politique maximal.
La bataille des esprits : langue, universités et réseaux d’influence
Sur le terrain culturel et académique, la montée en puissance est tout aussi perceptible. Les « Maisons russes » – centres culturels soutenus par l’État – sont aujourd’hui au nombre de sept sur le continent, d’autres projets étant en discussion. Le russe gagne du terrain dans certaines universités, à Abidjan, à Harare ou encore dans plusieurs établissements d’Afrique du Nord et de l’Est. En 2024, une fondation dirigée par Katerina Tikhonova a inauguré un amphithéâtre à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar pour soutenir l’enseignement du russe et la coopération scientifique.
Plus de 32 000 étudiants africains suivent actuellement des études en Russie. Depuis 2020, le nombre de bourses d’État attribuées aux candidats africains a presque triplé, dépassant les 5 300 par an. Pour Moscou, il s’agit d’un investissement à long terme : nombre d’anciens diplômés soviétiques ou russes occupent, aujourd’hui encore, des postes de premier plan dans leurs pays.
L’offensive religieuse : naissance de l’exarchat africain
C’est toutefois sur le terrain religieux que l’offensive se révèle la plus inattendue. En décembre 2021, l’Église orthodoxe russe a annoncé la création d’un Exarchat patriarcal d’Afrique. Motif officiel : la reconnaissance par le patriarcat d’Alexandrie de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Moscou a alors déclaré accueillir sous sa juridiction les prêtres africains opposés à cette décision.
Avant 2021, la présence canonique russe en Afrique se limitait à quatre pays. À la mi-2024, l’exarchat revendiquait une implantation dans au moins 34 États, avec environ 270 clercs et près de 350 paroisses et communautés enregistrées. À l’échelle historique du patriarcat de Moscou, l’expansion est fulgurante.
Dans une étude académique publiée en 2025, le responsable du département missionnaire de l’exarchat, Iouri Maksimov, évoque « la plus vaste expansion géographique de l’histoire de l’Église orthodoxe russe ». En trois ans, une infrastructure s’est mise en place à un rythme qui, ailleurs, aurait exigé des décennies.
Des travaux menés par le prêtre et chercheur kényan Evangelos Tiani soulignent toutefois un paramètre décisif : l’incitation matérielle. Plusieurs clercs africains auraient rejoint la juridiction moscovite après des propositions de rémunération plus élevée, de financement pour la construction d’églises ou de procédures d’ordination accélérées. Dans des régions frappées par la pauvreté, l’argument pèse lourd.
À Antananarivo, un prêtre malgache raconte avoir suivi une formation à distance auprès d’un séminaire moscovite, puis effectué un stage de trois mois en 2023, avant d’être ordonné diacre puis prêtre en quelques jours. Le soutien financier reçu lui permet de subvenir aux besoins de sa famille, d’assurer les soins médicaux et l’éducation des enfants. Dans des pays où le revenu annuel moyen par habitant ne dépasse parfois pas quelques milliers de dollars, même une aide modérée devient un avantage compétitif.
Il ne s’agit donc pas d’une simple dynamique missionnaire. Ce qui se met en place ressemble à un maillage de structures loyales à Moscou, liées institutionnellement, financièrement et idéologiquement. Dans des sociétés où l’Église conserve une influence sociale notable, cela ouvre un canal supplémentaire vers les élites locales.
Face à des moyens économiques limités et à la concurrence croissante de la Chine et des puissances occidentales, le Kremlin mise sur une stratégie globale de « soft power » : éducation, humanitaire, coopération militaire et désormais institutions religieuses. L’exarchat africain en est l’un des pivots. Si la dynamique actuelle se confirme, l’on pourrait bien assister à la plus grande projection extérieure du patriarcat de Moscou – avec des conséquences politiques qui dépassent largement le cadre ecclésial.
Séduire l’Afrique : comment l’Église orthodoxe russe dispute le continent
L’activisme du patriarcat de Moscou en Afrique s’enracine moins dans un élan missionnaire que dans un conflit intra-orthodoxe exacerbé par la crise ecclésiale ukrainienne. Traditionnellement, la juridiction canonique du patriarcat d’Alexandrie s’étend à l’ensemble du continent africain. L’une des plus anciennes Églises orthodoxes, fondée selon la tradition par l’évangéliste Marc, elle occupe la deuxième place d’honneur après Constantinople dans la hiérarchie orthodoxe mondiale. Jusqu’en 2021, Moscou reconnaissait cette territorialité et ne disposait pratiquement d’aucun réseau paroissial propre en Afrique subsaharienne.
Le tournant survient après 2018, lorsque le patriarche de Constantinople entérine la création de l’Église orthodoxe d’Ukraine. En 2019, le patriarche Théodore II d’Alexandrie en reconnaît l’autocéphalie. Pour Moscou, qui considérait l’Ukraine comme relevant de sa juridiction canonique, le choc est brutal. La rupture de communion avec Constantinople, puis avec Alexandrie, ouvre la voie à la création, en décembre 2021, de l’Exarchat patriarcal d’Afrique – une structure qui s’implante de facto sur le territoire canonique d’Alexandrie.
Officiellement, Moscou affirme avoir répondu à la demande de prêtres africains en désaccord avec la position de leur patriarche sur la question ukrainienne. À la mi-2024, l’exarchat revendiquait environ 270 clercs et quelque 350 paroisses dans 34 pays. À titre de comparaison, avant 2021, la présence permanente russe en Afrique se résumait essentiellement à une grande paroisse à Johannesburg.
Du côté d’Alexandrie, l’initiative est perçue comme une ingérence. Le métropolite Macaire du Kenya a dénoncé une pression exercée sur certains clercs et une dimension financière assumée. Selon lui, Moscou chercherait à « punir » le patriarcat d’Alexandrie pour avoir reconnu l’autocéphalie ukrainienne. Au Kenya, où se trouve l’une des plus importantes communautés orthodoxes du continent, entre 80 et 90 prêtres auraient rejoint la juridiction moscovite – une proportion significative.
Les motivations des transferts mêlent arguments théologiques et considérations matérielles. Certains prêtres invoquent la question du « schisme ukrainien », reprenant la ligne officielle de Moscou. D’autres admettent que l’amélioration des conditions financières a pesé. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est, le revenu annuel moyen oscille entre 1 000 et 2 000 dollars. Une aide régulière venue de Russie, même modeste au regard des standards européens, représente un saut qualitatif. Certains clercs confient que leurs revenus ont doublé après leur passage sous juridiction russe, leur permettant de financer l’éducation des enfants, des soins médicaux ou des projets sociaux locaux.
Pour certains observateurs ecclésiastiques, le conflit avec Alexandrie n’est qu’un déclencheur. Derrière la querelle canonique se dessinerait une stratégie plus large de projection d’influence. Le réseau paroissial pourrait servir de vecteur à des thématiques en phase avec la diplomatie russe : défense des « valeurs traditionnelles », critique des réformes sociétales libérales, opposition à ce qui est présenté comme une hégémonie culturelle occidentale. Dans nombre de sociétés africaines, ces discours trouvent un écho réel. Les enquêtes d’Afrobarometer montrent que, dans certains pays, plus de 70 % des personnes interrogées s’opposent à la légalisation du mariage homosexuel, tandis que la confiance accordée aux leaders religieux dépasse souvent les 60 %.
Reste que l’expansion demeure fragile. Nombre de paroisses de l’exarchat sont installées dans des bâtiments modestes ou provisoires. À la différence des projets d’infrastructures massifs de la Chine ou des investissements des États du Golfe, l’activité ecclésiale russe ne s’accompagne pas, à grande échelle, de construction d’écoles ou d’hôpitaux. Les projets sociaux existent, mais restent ponctuels et dépendants de ressources limitées.
Les capacités financières de l’exarchat ne semblent pas illimitées. Après le départ du métropolite Léonide, qui dirigeait la structure depuis sa création, des voix se sont élevées au sein du clergé pour dénoncer des réductions de financement et le gel de certaines initiatives. La gouvernance interne a été critiquée pour son centralisme et sa dépendance à des réseaux personnels. Plusieurs prêtres admettent devoir cumuler leur ministère avec des activités commerciales pour faire vivre leurs familles.
Au croisement d’un conflit canonique, d’un affrontement idéologique et d’ambitions géopolitiques, l’aventure africaine du patricat de Moscou avance sur une ligne de crête. Les chiffres de croissance impressionnent au regard du quasi-néant d’avant 2021. Mais la solidité institutionnelle et financière de cet édifice reste à éprouver. L’exarchat africain deviendra-t-il un levier durable d’influence ou restera-t-il un épisode d’une querelle intra-orthodoxe exportée au Sud ? La réponse dépendra des moyens engagés, de la volonté politique et de la capacité de l’Église à s’enraciner durablement dans les sociétés africaines.
Extension de la présence
Évaluer avec précision le nombre de fidèles de l’Église orthodoxe russe en Afrique relève de la gageure. Dans des sociétés où la religion et le conservatisme social structurent encore largement la vie quotidienne, les statistiques confessionnelles sont rarement transparentes. L’enregistrement formel d’une paroisse ne garantit ni la stabilité d’une communauté ni la régularité de la fréquentation, souvent tributaire des aléas économiques et politiques. Selon la Banque mondiale, l’Afrique du Sud figure toujours parmi les pays les plus inégalitaires au monde, avec un coefficient de Gini supérieur à 0,63. Dans un tel contexte, l’Église ne se limite pas à sa mission spirituelle : elle devient centre d’entraide, point de distribution d’aide matérielle, repère de stabilité dans un environnement social fragmenté.
La paroisse située à la périphérie de Robertson – ville baptisée du nom du missionnaire protestant écossais William Robertson – est passée sous juridiction du patriarcat de Moscou en 2022. Elle rassemble aujourd’hui une petite communauté composée majoritairement de Sud-Africains blancs, locuteurs de l’afrikaans. D’après le recensement de 2022, la population blanche représente environ 7,3 % du pays, tandis que les afrikanophones comptent pour près de 12 % de la population totale. Historiquement, une partie de ce groupe social est attachée à des valeurs conservatrices, marquées par un certain patriarcat et une méfiance vis-à-vis des réformes sociétales libérales. C’est dans ce segment que les paroisses moscovites ont trouvé leur première base sociale dans la région.
Mais la stratégie ne s’arrête pas aux communautés afrikaners. Les représentants de l’exarchat mettent en avant des programmes de catéchèse et d’assistance sociale dans des zones rurales majoritairement noires, où le chômage dépasse 30 % dans certaines provinces et atteint jusqu’à 50 % chez les jeunes. Dans un tel paysage socio-économique, toute structure capable d’offrir des cours, une aide humanitaire ou des bourses d’études acquiert un avantage comparatif. L’expansion du réseau paroissial s’accompagne de l’ouverture d’écoles du dimanche, de dépôts humanitaires et, ponctuellement, de dispensaires. Autant d’outils qui renforcent la présence institutionnelle sur le terrain.
Tom Southern, directeur des projets spéciaux au sein du Centre for Information Resilience, qui a analysé l’activité russe en Afrique, voit dans cette dynamique une tentative « d’attirer davantage de pays dans l’orbite d’influence » de Moscou. Selon lui, la dimension religieuse vient compléter une stratégie informationnelle et militaire déjà à l’œuvre. Le Centre a d’ailleurs relevé une augmentation des narratifs pro-Kremlin sur les réseaux sociaux africains après 2022, souvent accompagnés de discours sur les « valeurs traditionnelles » et de critiques des politiques occidentales.
Les liens historiques de Moscou avec le continent s’étaient nettement distendus après l’effondrement de l’URSS. Dans les années 1990, la Russie avait réduit sa présence économique et diplomatique, concentrant ses efforts sur sa transformation interne et sur ses relations avec l’Europe et les États-Unis. Le tournant intervient après 2014 : l’annexion de la Crimée et la vague de sanctions occidentales conduisent le Kremlin à redéployer ses priorités. L’Afrique redevient un espace de manœuvre politique.
Selon un rapport du Parlement européen publié en 2023, la Russie a conclu des accords de coopération militaire avec 43 États africains. D’après l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, entre 2018 et 2022, environ 40 % des livraisons d’armes en Afrique subsaharienne provenaient de Russie. Après la mort des dirigeants de la structure militaire privée Wagner en 2023, ses actifs ont été réorganisés et une partie de son personnel intégrée dans un « Corps africain » supervisé par le ministère russe de la Défense. Les sociétés auparavant liées à Wagner disposaient de contrats dans la sécurité de sites stratégiques, l’exploitation aurifère en République centrafricaine et au Soudan, ainsi que dans les services pétroliers.
Le potentiel économique du continent est considérable. L’Afrique compte plus de 1,4 milliard d’habitants et, selon les projections des Nations unies, pourrait atteindre 2,5 milliards d’ici 2050. L’âge médian avoisine 19 ans, faisant de l’Afrique la région la plus jeune du monde. En 2023, le produit intérieur brut cumulé des pays africains dépassait les 3 000 milliards de dollars. Dans un message adressé au Forum de partenariat Russie–Afrique au Caire, Vladimir Poutine a insisté sur ce potentiel démographique et économique. Sergueï Lavrov a annoncé l’ouverture prévue de représentations commerciales dans quinze pays d’ici fin 2026.
La dimension navale n’est pas absente. En janvier, un navire militaire russe a participé à des exercices conjoints au large des côtes sud-africaines avec des bâtiments chinois, iraniens et émiratis. Officiellement consacrées à la sécurité maritime et à la lutte contre la piraterie, ces manœuvres signalent, sur le plan stratégique, la volonté de Moscou de s’inscrire dans des coalitions alternatives aux formats occidentaux.
Pour autant, les moyens financiers russes restent sans commune mesure avec ceux de ses concurrents. La Chine demeure le premier partenaire commercial de l’Afrique subsaharienne, avec plus de 280 milliards de dollars d’échanges annuels. La Russie n’occupe qu’un rang secondaire parmi les partenaires du continent et sa part dans le commerce extérieur africain ne dépasse que quelques pourcents. Les Émirats arabes unis se sont imposés ces dernières années comme des investisseurs majeurs dans la logistique et les infrastructures portuaires. L’Union européenne reste la principale source d’investissements directs en Afrique du Sud, où opèrent près de 600 entreprises américaines, générant des dizaines de milliers d’emplois.
L’évolution des sommets Russie–Afrique reflète le changement de climat politique. En 2019, 43 chefs d’État et de gouvernement avaient participé au premier sommet. En 2023, ils n’étaient plus que 17. Le Kremlin a imputé cette baisse à des pressions extérieures. Moscou poursuit néanmoins ses efforts diplomatiques pour restaurer l’ampleur de ses contacts.
Le volet informationnel s’intensifie également. L’agence publique Sputnik a annoncé l’élargissement de sa présence sur le continent, avec l’ouverture prévue d’un bureau en Afrique du Sud en 2026, après le lancement d’une antenne en Éthiopie en 2025. Son responsable, Viktor Anokhin, affirme vouloir proposer « une source alternative d’information » et promouvoir une « agenda équilibré ». En pratique, il s’agit de diffuser des lectures des événements distinctes des formats médiatiques occidentaux dominants.
Au total, l’expansion religieuse, la coopération militaire, les projets informationnels et des initiatives économiques limitées mais symboliquement chargées composent une stratégie à plusieurs couches. L’Église orthodoxe russe n’y apparaît pas comme un acteur autonome, mais comme l’un des éléments d’une architecture d’influence plus vaste. Faute de moyens financiers comparables à ceux de Pékin ou de Bruxelles, Moscou mise sur l’ancrage institutionnel : formation, sécurité, aide humanitaire, structures religieuses. L’Afrique devient ainsi un terrain où s’affrontent non seulement des capitaux, mais aussi des modèles de valeurs – et où l’infrastructure ecclésiale s’inscrit désormais dans la géopolitique du XXIe siècle.
Recrutement et capital humain
Selon plusieurs centres de recherche, dont le Conseil européen des relations internationales, l’activisme russe en Afrique ces dernières années ne s’est pas limité aux volets diplomatique et militaire. Il s’est accompagné d’un travail informationnel structuré. Des analyses font état d’un soutien à des réseaux diffusant de la désinformation via les réseaux sociaux et les messageries dans les pays du Sahel, en République centrafricaine, au Soudan et ailleurs. Des campagnes visant à discréditer les missions occidentales et à raviver une rhétorique anticoloniale ont été documentées. D’après des organismes internationaux de veille, le nombre d’opérations informationnelles coordonnées liées à des sources pro-russes en Afrique a été multiplié depuis 2022 par rapport à la période antérieure à 2019.
En parallèle, les accusations se sont intensifiées selon lesquelles Moscou exploiterait la vulnérabilité socio-économique d’une partie de la population africaine pour recruter dans des structures militaires ou para-militaires engagées dans le conflit ukrainien. L’un des dispositifs les plus commentés est le programme Alabuga Start, rattaché à la zone économique spéciale d’Alabouga, au Tatarstan. Officiellement, il s’agissait d’un projet visant à attirer de jeunes étrangères – principalement africaines – âgées de 18 à 22 ans pour travailler dans l’hôtellerie, la logistique ou le bâtiment. Les présentations publiques mettaient en avant formation gratuite, hébergement, assurance médicale et rémunération compétitive.
Or, trois rapports indépendants publiés en 2024 et 2025, notamment par l’Institute for Science and International Security, affirment qu’une part significative des recrues aurait finalement été affectée à des chaînes de production liées à la fabrication de drones et de composants pour équipements militaires. Les auteurs s’appuient sur des entretiens, des documents de ressources humaines et des images satellites des sites industriels. Selon leurs estimations, les recrutements se compteraient en centaines, avec un potentiel d’extension à plusieurs milliers de personnes.
Spencer Faragasso, chercheur senior dans un institut basé à Washington, souligne que, dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, le chômage des jeunes femmes dépasse 30 %, tandis que l’accès à l’enseignement supérieur reste entravé par des barrières financières. Dans ce contexte, une offre d’emploi à l’étranger assortie d’un revenu garanti apparaît séduisante. Mais, selon lui, la réalité des tâches confiées ne correspondrait pas toujours aux promesses initiales. Les autorités russes n’ont pas reconnu d’irrégularités. Les représentants d’Alabouga n’ont pas répondu aux demandes publiques, et l’ambassade de Russie en Afrique du Sud a déclaré en août ne disposer d’aucune information sur des violations des droits, qualifiant les publications de biaisées.
La question dépasse les seuls programmes de travail. Selon les autorités ukrainiennes, plus de 1 400 ressortissants africains combattraient aux côtés de la Russie. Ces chiffres sont difficiles à vérifier de manière indépendante, mais certains États confirment des cas de recrutement. En novembre, le ministre kényan des Affaires étrangères a indiqué qu’au moins 200 Kényans avaient été engagés dans les forces armées russes, souvent après avoir reçu des promesses d’emplois comme agents de sécurité ou chauffeurs. Les contrats auraient été conclus via des intermédiaires, et certains recrutés affirment ne pas avoir été pleinement informés de la nature de leur engagement.
Un rapport du groupe d’investigation All Eyes on Wagner affirme que les activités de recrutement auraient concerné environ 35 pays africains. Le document mentionne près de 300 Africains morts au combat aux côtés des forces russes, sur la base d’analyses de sources ouvertes, d’avis de décès, de publications sur les réseaux sociaux et d’articles de presse régionaux. Si le chiffre exact reste sujet à caution, la tendance est corroborée par des enquêtes officielles dans plusieurs États.
L’Afrique du Sud occupe une place particulière dans ce dossier. La législation nationale interdit explicitement à ses citoyens de participer à des conflits armés au sein d’une armée étrangère sans autorisation spéciale, sous peine de poursuites pénales. En 2025, la police a ouvert une enquête visant la fille de l’ancien président Jacob Zuma, soupçonnée d’avoir facilité le recrutement d’une vingtaine d’hommes pour l’armée russe. Selon l’accusation, ces derniers auraient été informés qu’ils partaient suivre une formation de gardes du corps avant d’être déployés en zone de combat.
Une autre procédure concerne Nonkululeko Mantule, animatrice d’une radio publique, et quatre hommes qu’elle aurait recrutés pour servir dans l’armée russe. Leur procès est programmé pour avril. En janvier, des documents judiciaires dans une affaire distincte mentionnaient que des recruteurs s’intéressaient également à des joueurs sud-africains de jeux vidéo, estimant que leurs compétences en matière de drones et de simulateurs pourraient être transposées sur le front.
Le Kenya, l’Afrique du Sud et le Botswana ont annoncé des enquêtes afin de déterminer par quels canaux leurs ressortissants se sont retrouvés impliqués dans le conflit. Les autorités sud-africaines et celles du Lesotho ont publiquement mis en garde leurs citoyens contre certaines offres d’emploi et de bourses en Russie sans vérification approfondie. Selon leurs ministères des Affaires étrangères, des cas ont été recensés où des citoyens partis sous contrat de travail se sont retrouvés dans un environnement militaire.
Pris ensemble, les opérations informationnelles, les programmes d’emploi à la transparence contestée et les cas de recrutement militaire dessinent un tableau complexe. Pour Moscou, l’Afrique représente à la fois un réservoir diplomatique et un vivier démographique ; pour plusieurs États africains, elle devient une source de risques liés à la fuite de citoyens vers des structures militaires étrangères. Le phénomène ne rivalise pas, en volume, avec les effectifs des armées nationales ni avec les flux migratoires vers l’Europe ou le Golfe. Mais son impact politique est réel : il touche à la souveraineté, à la transparence des programmes internationaux et à la responsabilité des États face aux intermédiaires opérant sur leur sol.
Les leaders religieux
L’expansion de l’Église orthodoxe russe en Afrique s’impose progressivement comme l’un des symboles les plus visibles de la stratégie plus large de Moscou visant à consolider ses positions politiques et culturelles sur le continent. En 2021, il ne s’agissait encore que de la création d’une nouvelle structure ecclésiale. À la mi-2024, l’Exarchat africain revendiquait déjà une présence dans au moins 34 pays, avec environ 270 clercs et quelque 350 paroisses et communautés. Pour une institution quasi absente d’Afrique subsaharienne quelques années plus tôt, la progression est quantitativement sans précédent.
Lors d’une conférence de presse en 2022, dressant le bilan de la première année de l’exarchat, l’exarque patriarcal d’Afrique de l’époque, Léonid Gorbatchev, avait reconnu que l’Église coopérait avec les structures étatiques russes et entretenait un dialogue avec le gouvernement sur les besoins de l’exarchat. Autrement dit, une coordination institutionnelle assumée. Dans le modèle russe des relations entre Église et État, le patriarcat de Moscou est formellement séparé du pouvoir, mais, dans les faits, un lien étroit existe, notamment en matière de politique extérieure et de promotion des « valeurs traditionnelles ».
Le prêtre et chercheur kényan Tiani soulignait, dans un article publié en juillet 2024 dans la revue Studies in World Christianity, que les leaders religieux en Afrique jouissent souvent d’un niveau de confiance supérieur à celui des élites politiques. Selon Afrobarometer, dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, la confiance envers les institutions religieuses dépasse 60 %, tandis que celle accordée aux parlements et gouvernements oscille fréquemment entre 30 et 40 %. Dans des sociétés où la religion influence directement les comportements électoraux et les débats publics sur la famille, l’éducation ou la politique sociale, le réseau ecclésial devient un canal de soft power particulièrement efficace. Tiani qualifie l’usage de la religion de « forme idéale d’entrée russe », combinant autorité spirituelle et stabilité institutionnelle.
La géographie de la présence orthodoxe russe en Afrique révèle un contraste marqué entre missions rurales modestes et édifices plus emblématiques. Des paroisses sont actives au Kenya, à Madagascar, au Nigeria, en Afrique du Sud et ailleurs. La cathédrale Saint-Serge-de-Radonège, en périphérie de Johannesburg, coiffée de coupoles dorées, a été fondée en 2003. Avant la création de l’exarchat, elle constituait le seul temple du patriarcat de Moscou au sud du Sahara. À l’époque, elle apparaissait comme un projet ponctuel, destiné surtout à la diaspora russophone et aux diplomates. Elle est désormais devenue le symbole d’un réseau élargi, tourné vers les communautés locales.
Cette diplomatie ecclésiale suscite des inquiétudes en Europe. En avril 2023, le gouvernement tchèque a inscrit le patriarche Kirill sur sa liste nationale de sanctions, invoquant son soutien public aux opérations militaires en Ukraine – un cas rare de sanctions visant un leader religieux. En toile de fond figurait la décision de l’Église orthodoxe ukrainienne, en 2022, d’annoncer sa pleine indépendance vis-à-vis du patriarcat de Moscou, un revers majeur pour la juridiction canonique russe.
En Moldavie, candidate à l’adhésion à l’Union européenne depuis 2022, les autorités ont à plusieurs reprises affirmé que la structure liée au patriarcat de Moscou était utilisée comme instrument d’influence. Selon les services de sécurité moldaves, en 2023 et 2024, certains clercs auraient participé à des activités d’agitation politique et relayé des narratifs alignés sur la diplomatie russe. La question ecclésiale s’inscrit ainsi dans un débat plus large sur la sécurité nationale et la résilience informationnelle.
Les représentants de l’Église orthodoxe russe rejettent toutefois toute motivation politique. Nicholas Esterhuizen, à la tête de la paroisse Saint-Jean-Climaque au Cap, insiste sur la dimension spirituelle des liens avec Moscou, qu’il présente comme indépendants de la conjoncture politique. Il évoque la tradition liturgique, la théologie et la continuité canonique plutôt qu’un agenda étatique.
Même tonalité chez Daniel Agbaza, prêtre orthodoxe au Nigeria, où un nouveau temple est en construction dans l’État de Benue. Il souligne que l’appellation « russe » renvoie à l’origine historique du patriarcat et non à une subordination au gouvernement. Son argumentaire met en avant l’autonomie de la structure ecclésiale et le caractère universel de la foi orthodoxe.
Autour de l’expansion africaine du patriarcat de Moscou se cristallise ainsi un récit à double face. D’un côté, les chiffres – dizaines de pays, centaines de paroisses, centaines de clercs – témoignent d’une croissance institutionnelle rapide, coïncidant avec l’intensification de l’activisme extérieur russe sur le continent. De l’autre, les prêtres concernés revendiquent une logique spirituelle et canonique. Dans un espace où la religion demeure l’un des piliers de la vie sociale, le réseau ecclésial acquiert inévitablement une dimension politique, même lorsqu’il se proclame apolitique. C’est dans cette zone grise, à l’intersection de l’autorité spirituelle et des intérêts géopolitiques, que se dessine un nouvel instrument de la présence russe en Afrique.