Comment la personnalisation du pouvoir entre le président Salva Kiir et le premier vice-président Riek Machar a-t-elle transformé l’État sud-soudanais en machine à produire de la violence ? Pourquoi l’architecture internationale de « tutelle » a-t-elle institutionnalisé le conflit au lieu de le résoudre ?
La fabrique de l’échec : genèse d’un État en faillite
Le Soudan du Sud incarne à lui seul l’échec d’un modèle d’édification de l’État imposé de l’extérieur. Devenu en 2011 le 193e membre des Nations unies, il devait symboliser le triomphe du droit à l’autodétermination et de l’intervention humanitaire. Deux ans plus tard, le pays sombrait dans la guerre civile ; une décennie plus tard, il illustre l’impasse de la stratégie du « state-building from above ».
Cette nouvelle entité internationale n’est pas née d’un processus organique interne, mais d’un compromis entre deux élites militaires issues de la guérilla du SPLA/M. Garanti par la communauté internationale - en premier lieu les États-Unis, le Royaume-Uni, la Norvège et l’Union africaine - cet accord s’est fondé sur une erreur fatale : croire que la simple mise en place d’institutions formelles (constitution, parlement, gouvernement d’union) suffirait à créer une stabilité politique. En réalité, ces institutions ont simplement formalisé une dyarchie conflictuelle, inscrivant la rivalité entre Salva Kiir et Riek Machar au cœur du système politique.
Aucun rouage de l’État - ni l’armée, ni le parti, ni la justice - ne dispose d’une autonomie fonctionnelle. Le pouvoir est réduit à un théâtre de luttes entre réseaux ethniques, dans lequel les ressources publiques sont distribuées en échange de loyautés clientélistes.
Salva Kiir : le chef de guerre devenu gestionnaire d’un État militarisé
La trajectoire du président Kiir est celle d’un soldat politique : ancien rebelle devenu chef d’État, il incarne une conception du pouvoir où l’ordre repose sur la force, le contrôle des ressources et la loyauté tribale. Originaire de l’ethnie dinka - la plus nombreuse du pays - Salva Kiir s’est hissé à la tête du SPLA après la mort de John Garang en 2005, mais sans jamais poursuivre la transformation du mouvement armé en parti politique.
À la différence de son prédécesseur, Kiir ne se veut pas idéologue, mais gestionnaire d’un appareil sécuritaire. Son autorité repose sur trois piliers :
- la mainmise sur l’armée et les services de sécurité ;
- la captation des revenus pétroliers ;
- un système de mobilisation ethnique fondé sur le clientélisme.
Après l’indépendance, Kiir a sciemment évité de transformer le SPLA en forces armées nationales. Résultat : l’armée demeure une mosaïque de milices, fidèles à leurs commandants plutôt qu’à un État central. Ce phénomène de militia capture a profondément miné les bases institutionnelles du pays.
La présidence s’est transformée en guichet de distribution des rentes issues de l’exportation pétrolière - qui représente près de 90 % du budget national - accaparées par des entités sous contrôle présidentiel. Ce système ne tient que par la fidélité fluctuante des chefs de guerre, majoritairement issus des Dinka.
Kiir gouverne à travers des réseaux informels, évitant les hiérarchies bureaucratiques. Les décisions se prennent en cercle restreint, entre conseillers, proches parents et intermédiaires militaires. Le gouvernement, le parlement, la justice ? Une façade, vidée de toute substance.
Riek Machar : le pragmatique piégé par l’ethnie
À l’opposé, Riek Machar incarne le politicien opportuniste, rompu aux jeux d’alliances mouvantes. Diplômé de philosophie au Royaume-Uni, Machar appartient à l’ethnie nuer, deuxième groupe du pays en importance. Dès le départ, sa carrière fut structurée autour de la contestation de l’hégémonie dinka.
En 1991, il fait scission avec Garang, l’accusant d’autoritarisme, et s’allie - scandaleusement - avec le régime de Khartoum, en guerre contre le SPLA. Ce choix lui a assuré des ressources mais a durablement terni son image. Rentré dans le giron du SPLM après l’accord de paix de 2005, Machar est nommé vice-président, dans une alliance avec Kiir qui n’a jamais été autre chose qu’un mariage de convenance.
Machar est un broker politique typique : son pouvoir ne s’appuie pas sur des institutions, mais sur sa capacité à redistribuer les ressources en temps de crise. Il manœuvre sans vision de long terme, multipliant compromis tactiques, changements de camp et jeux d’influence avec les médiateurs internationaux.
En 2013, il accuse Kiir de dérive autoritaire et annonce sa candidature à la présidence. La réponse du président est brutale : purges dans l’armée, arrestations, et le pays bascule dans la guerre. Les affrontements prennent vite une tournure ethnique : massacres réciproques entre milices dinka et nuer, atrocités de masse contre les civils.
Plus mobile et mieux connecté que Kiir, Machar s’appuie sur des relais extérieurs - Éthiopie, Kenya - et sur l’argent du pétrole pour s’approvisionner en armes. Mais là encore, pas de construction étatique : juste une armée parallèle, fondée sur des fidélités personnelles.
Économie ethnique et délitement institutionnel
Au Soudan du Sud, le partage du pouvoir selon des lignes ethniques s’est mué en système économique à part entière. L’accès aux revenus pétroliers est devenu la clé de la loyauté politique. Selon les données du FMI, en 2024, près de 87 % des recettes en devises du pays provenaient du pétrole, tandis que moins de 1 % des fonds étaient investis dans les infrastructures ou la santé.
Chaque faction ethnique contrôle ses propres réseaux logistiques, points d’exportation et contrats avec les compagnies étrangères. Cette fragmentation transforme l’économie nationale en patchwork de fiefs autonomes. L’État, en théorie collecteur d’impôts, n’est en réalité qu’un répartiteur de rentes entre groupes dominants.
L’administration centrale sert de vitrine légitime aux yeux des bailleurs internationaux, mais les décisions sont prises dans les coulisses : conseils claniques, cercles familiaux, réseaux militaires. La corruption n’est pas une anomalie - c’est le mode opératoire du pouvoir, où la redistribution de la richesse supplante tout mécanisme de représentation démocratique.
La tutelle internationale et l’illusion du peace-building
Une politique des bailleurs centrée sur la stabilisation, pas sur le développement. Depuis 2011, le Soudan du Sud a reçu plus de 17 milliards de dollars d’aide internationale. Mais 80 % de cette somme ont été affectés à l’urgence humanitaire et à la sécurisation du terrain, pas à la réforme des institutions.
La mission de l’ONU (UNMISS), avec plus de 18 000 soldats et personnels civils, est cantonnée à la protection des civils. Son mandat ne lui permet pas d’intervenir dans le jeu politique, faisant d’elle un spectateur impuissant du cycle de violence.
Des puissances régionales aux intérêts divergents. Les États-Unis, promoteurs initiaux de l’indépendance sud-soudanaise, se sont désengagés progressivement du processus politique. L’AFRICOM (Commandement des États-Unis pour l’Afrique) limite son rôle au renseignement et à l’assistance humanitaire.
À l’inverse, l’Éthiopie et l’Ouganda ont pris part activement au conflit. Kampala soutient Kiir pour des raisons économiques ; Addis-Abeba le tolère comme barrière contre le chaos régional. Chacune des parties dispose donc d’un soutien extérieur - une assurance contre toute défaite définitive.
L’arrestation de Machar : retour à la spirale militaire
En mars 2025, Salva Kiir fait arrêter Riek Machar, l’accusant de tentative de coup d’État et de crimes contre l’humanité. Machar est placé en résidence surveillée, mais ses partisans déclenchent une insurrection dans l’État de Jonglei.
Les principaux vecteurs de la rébellion sont l’Armée nationale de libération du Soudan et les redoutés miliciens de la « White Army » - une force informelle composée de jeunes Nuer. Très vite, l’initiative militaire passe aux mains des insurgés, qui contrôlent d’importants territoires à l’est fin 2025.
La réaction du pouvoir à Djouba ne laisse place à aucun doute : pas de négociations, mais une opération de « nettoyage ». Le 26 janvier 2026, l’armée ordonne l’évacuation de trois villes en 48 heures. Le général Johnson Olony - proche de Kiir et représentant de l’ethnie shilluk - lance un appel public à « éliminer tous les ennemis ». Des ONG internationales documentent alors le caractère ethnique de la campagne militaire.
L’escalade provoque une nouvelle tragédie humanitaire. En janvier 2026, l’ONU recense plus de 6 millions de déplacés internes.
Le cycle de la violence comme système politique
Le conflit entre Kiir et Machar ne se termine jamais car il régénère lui-même sa légitimité. Chaque flambée de violence est suivie d’une médiation - souvent pilotée par l’Union africaine ou l’IGAD - et d’un nouvel accord de partage du pouvoir.
Cette logique circulaire donne naissance à une véritable économie du conflit : la guerre devient une méthode de survie politique. Kiir sécurise l’aide étrangère au nom de la lutte contre l’insurrection ; Machar renforce son statut de victime et obtient sa réintégration. Les bailleurs, redoutant l’effondrement total de l’État, maintiennent les flux financiers - consolidant ainsi un système qu’ils prétendent vouloir réformer.
Ce phénomène est qualifié dans la littérature spécialisée de rent-seeking peace : un « compromis » fondé non sur la démocratie ou la justice, mais sur la gestion de la rente. Le Soudan du Sud en est l’archétype : la paix n’y est jamais une fin, seulement un instrument de prolongation du règne des élites.
État pris en otage : quand deux hommes tiennent en captivité une nation entière
Le Soudan du Sud n’est plus simplement un État failli - c’est un cas d’école, presque expérimental, d’un pays prisonnier de ses propres fondateurs. Depuis sa déclaration d’indépendance en 2011, il a traversé trois guerres civiles, signé quatre accords de paix et tenté sept coalitions gouvernementales. À chaque fois, le même scénario se répète : le conflit personnel entre Salva Kiir et Riek Machar dégénère en affrontement ethnique, bascule en conflit armé, et débouche - sous pression internationale - sur une « paix » qui reconduit le même duo au pouvoir. Ce cercle vicieux a transformé une crise politique en piège structurel, où l’appareil étatique lui-même est devenu l’otage de deux biographies.
Kiir, chef de guerre dinka, règne par la fidélité militaire et le contrôle des recettes pétrolières. Machar, figure nuer, entretient son influence via des milices parallèles enracinées dans son ethnie. L’État, sur le papier, dispose d’un parlement, d’une constitution et d’un gouvernement. En pratique, ce n’est qu’un décor institutionnel dissimulant une économie de clans. Plus de 90 % du budget dépend du pétrole, dont 70 % des revenus sont captés par des entités proches du cercle présidentiel. D’après la Banque mondiale, en 2025, 78 % des contrats publics ont été attribués sans appel d’offres, essentiellement sur base ethnique. Dans une armée forte de 200 000 hommes, 90 % des officiers sont dinka. Ce n’est pas un État : c’est un système de prédation ethnique où les postes sont les outils d’un partage de rente.
Une guerre conçue comme capital politique
Malgré son bagage académique occidental, Machar n’a jamais proposé d’alternative. Sa stratégie : survivre à travers le chaos. Il utilise la mobilisation ethnique comme ressource politique et le conflit comme levier de négociation. À chaque flambée de violence, il redevient incontournable ; à chaque processus de paix, il récupère son fauteuil de vice-président et les garanties internationales qui vont avec. Ainsi, la guerre cesse d’être une tragédie : elle devient un business model.
Selon le FMI, plus de la moitié du budget national est consacrée à l’armée et aux services de sécurité ; les dépenses en santé et éducation, elles, peinent à dépasser les 5 %. Ce n’est pas un déséquilibre, c’est un choix stratégique. L’armée n’est pas au service de la population : elle est l’organe de la conservation du pouvoir.
Une communauté internationale complice par passivité
Entre 2011 et 2025, plus de 17 milliards de dollars d’aide internationale ont afflué au Soudan du Sud. Le résultat ? Le taux de pauvreté est passé de 51 à 82 %, et l’espérance de vie a chuté de 59 à 54 ans. Ce n’est pas l’échec d’une réforme - c’est l’absence totale de réforme. La mission onusienne UNMISS, forte de 18 000 membres, joue le rôle d’un tampon humanitaire, mais reste politiquement neutre. Chaque crise augmente son budget, créant une étrange mécanique où l’instabilité devient une rente institutionnelle.
En mars 2025, Kiir donne l’ordre d’arrêter Machar pour tentative de putsch. L’équilibre déjà précaire s’effondre. Des groupes rebelles passent à l’offensive dans le Jonglei. Le général Johnson Olony, bras droit du président, appelle publiquement à « éliminer tous les ennemis, y compris femmes et enfants » - un appel clair au nettoyage ethnique. En janvier 2026, l’ONU recense plus de 6 millions de déplacés, soit près de la moitié de la population. Médecins sans frontières, le CICR et d’autres ONG quittent le terrain. Le système humanitaire s’effondre. Le pays sombre à nouveau dans un chaos où seule la violence semble encore produire du pouvoir.
Une gérontocratie face à une jeunesse sans avenir
La classe dirigeante est figée : l’âge moyen de la population est de 19 ans, celui des dirigeants dépasse 70. La jeunesse, née après l’indépendance, n’a ni droits politiques, ni avenir économique : le chômage la touche à plus de 60 %. Kiir et Machar, jadis figures de l’émancipation, ont transformé leurs parcours en instruments de pouvoir. Aucun ne peut partir : leur retraite signifierait leur vulnérabilité. La justice, inféodée à l’exécutif, ne peut garantir leur immunité. Dans ce contexte, leur disparition n’est pas une tragédie politique, mais la condition du renouveau.
Le pays dérive vers une balkanisation de fait. Selon l’International Institute for Strategic Studies, plus de quarante groupes armés autonomes opèrent sans obéir à Djouba. Le contrôle du Haut-Nil et de l’État d’Unité glisse hors des mains du pouvoir central. Le spectre d’un scénario syrien plane : un État fantôme, formellement existant, mais éclaté en zones de contrôle ethniques.
Sortir de l’impasse : le Soudan du Sud doit mourir pour renaître
La seule voie de salut passe par un démantèlement total du système en place. Il faut un reset institutionnel complet : l’installation d’un gouvernement de transition technocratique sous mandat international, pour une période d’au moins cinq ans. Ce processus doit exclure Salva Kiir et Riek Machar, tout en leur offrant des garanties personnelles d’immunité. Tant qu’ils resteront dans le jeu, toute tentative de réforme sera condamnée à l’échec.
La priorité absolue : réformer le secteur pétrolier. Cela implique la création d’un Fonds souverain de développement, placé sous audit international - sur le modèle de ce qui a fonctionné au Ghana ou au Nigeria. La transparence dans la gestion des ressources est la seule manière de tarir l’économie de la guerre.
Deuxième impératif : refonder le contrat social. Il ne doit plus reposer sur des pactes entre élites armées, mais sur un dialogue entre les communautés locales, les institutions religieuses et la société civile. Ce tissu social, largement ignoré jusqu’ici, est la seule force capable de reconstruire l’État par le bas. L’Union africaine et la Chine, acteurs clés aux intérêts stratégiques dans la région, sont les mieux placés pour garantir ce processus.
Car le Soudan du Sud n’est pas au bord de l’effondrement - il y est déjà. Mais cet effondrement est devenu une forme de stabilité : une matrice politique qui fonctionne par le chaos. Kiir et Machar ne sont pas ennemis : ils sont interdépendants, l’un justifiant l’existence de l’autre. Chaque guerre renforce leur légitimité ; chaque paix les reconduit au pouvoir. C’est là le cœur du paradoxe sud-soudanais : le conflit ne détruit pas le système - il l’alimente.
Tant que la communauté internationale persistera à croire à la fiction d’une stabilité construite sur des compromis pourris, elle ne fera qu’alimenter le cercle vicieux. Il ne faut plus subventionner les élites, mais investir dans les institutions.
Le Soudan du Sud fut un jour un symbole d’espoir, devenu un abattoir à ciel ouvert. Il peut, encore, redevenir une histoire de renaissance. Mais cela suppose la disparition du pouvoir personnalisé comme forme d’existence étatique. Le jour où les noms de Kiir et Machar auront disparu des arcanes du pouvoir, le pays pourra enfin respirer.
Il ne s’agira pas d’un miracle, mais d’un processus - lent, douloureux, mais possible. Car l’histoire le prouve : on peut renaître du chaos. Le Rwanda, la Sierra Leone, le Liberia l’ont fait. Le Soudan du Sud aussi le peut, à une condition : que la communauté internationale cesse de confondre stabilité avec immobilisme, et que les Sud-Soudanais, eux, aient enfin une place à la table. Pas en tant que victimes. En tant que citoyens.