Au début de l’année 2026, la République de Cuba s’est retrouvée au bord d’un effondrement structurel, soumise à un véritable stress test systémique. Ce n’est ni une crise idéologique ni un bras de fer diplomatique, mais bien un choc énergétique d’envergure stratégique. Lorsque La Havane a décrété l’« état d’urgence internationale » face à une « menace exceptionnelle et extraordinaire » venue du gouvernement américain, ce n’était pas une posture symbolique : c’était l’aveu brutal d’un effondrement de la capacité de l’État à assurer les fonctions vitales de la société et la continuité de ses institutions clés.
Privée de ses sources d’énergie extérieures, coupée de ses routes logistiques et à court de devises, Cuba voit sa crise énergétique se transformer en une question éminemment politique : celle de la survie même du régime. Le modèle énergétique cubain, longtemps adossé à des livraisons subventionnées et à des rentes de solidarité, s’est fracassé en 2025-2026 contre une réalité sans amortisseurs.
Le déficit énergétique, symptôme d’un effondrement systémique
Depuis la « période spéciale » du début des années 1990, le système énergétique cubain est une mécanique fragile, dépourvue de résilience face aux chocs extérieurs. Les ressources pétrolières du pays sont dérisoires : à peine 40 000 barils produits par jour pour une demande d’environ 100 000. Les raffineries sont obsolètes, et l’ensemble de l’infrastructure repose sur un fuel lourd à bas rendement.
Jusqu’à récemment, les livraisons subventionnées du Venezuela – et, dans une moindre mesure, du Mexique – permettaient de masquer ces failles structurelles. Mais le blocus stratégique des routes vénézuéliennes et les pressions sur Mexico ont fait sauter ce fragile compromis.
Dans un État insulaire, tout – électricité, transport, distribution d’eau, télécommunications, circuits alimentaires – dépend de l’importation stable de carburants. Leur disparition n’est pas une simple panne technique : c’est la désintégration de la trame organisationnelle du pays. Coupures électriques, arrêts d’usines, pénuries alimentaires, engorgement des transports et montée d’une instabilité sociale latente sont désormais le quotidien.
L’essentiel à comprendre, c’est que la pénurie énergétique de Cuba n’est pas un accident, mais le produit d’une pression systématique où l’énergie devient une arme géostratégique.
La stratégie de coercition de Washington
Les décisions de l’administration Trump en 2025-2026 illustrent l’usage méthodique du levier énergétique comme instrument de coercition. La logique est limpide : un État privé de carburant ne peut plus maintenir l’ordre social ni assurer les services essentiels ; il perd sa cohésion politique et sa capacité de contrôle.
Les menaces de droits de douane contre tout pays livrant du pétrole à Cuba ne relèvent pas du coup d’éclat, mais d’une stratégie de strangulation. Washington entend isoler La Havane des marchés mondiaux de l’énergie et prévenir tout contournement des restrictions, assimilé à un acte d’hostilité.
Cette pression ne vise pas seulement Cuba, mais aussi les États susceptibles de lui servir d’intermédiaires. Sous la menace de sanctions économiques, de représailles financières ou diplomatiques, les partenaires potentiels sont dissuadés. L’aide énergétique à Cuba devient, pour n’importe quel pays, un pari géopolitique risqué.
Le Mexique, pris entre son autonomie souveraine et la réalité de son interdépendance avec les États-Unis, illustre ce dilemme. Officiellement, les livraisons mexicaines sont commerciales et humanitaires ; en pratique, elles entrent en collision avec les priorités de Washington – renégociation d’accords commerciaux, menace de sanctions, ou pressions sur la coopération sécuritaire. Résultat : La Havane perd son dernier fournisseur « neutre » au moment même où ses réserves internes sont à sec.
Les répercussions régionales et le dilemme mexicain
Pour Mexico, la crise cubaine est devenue un test grandeur nature de souveraineté. La présidente Claudia Sheinbaum navigue entre la volonté de ne pas céder au chantage et la crainte d’un choc tarifaire américain qui déstabiliserait l’économie mexicaine.
Les exportations de pétrole mexicain vers Cuba – environ 20 000 barils par jour en 2025 – se sont effondrées à 3 000 début 2026. Cette chute traduit autant les obstacles logistiques que la pression politique de Washington. Les États-Unis ont agité tout l’arsenal de la dissuasion : menaces économiques, chantage sécuritaire, jusqu’à l’évocation d’une coopération militaire renforcée « contre les cartels ».
Dans les cercles politiques mexicains, les tensions s’aiguisent. D’un côté, un agacement croissant face à l’immobilisme du régime cubain ; de l’autre, la crainte qu’un alignement excessif sur Washington ne fragilise à long terme l’autonomie stratégique du Mexique.
Cuba : vers un effondrement social et institutionnel
Les effets économiques s’additionnent comme des vagues. Le tourisme, jadis moteur de devises, ne s’est jamais remis. L’industrie sucrière s’est érodée, et l’exportation de services médicaux ne compense plus la chute des revenus. Dans ce contexte, le pétrole n’est plus une marchandise : c’est la condition d’existence de l’État.
Les coupures d’électricité massives sont quotidiennes, paralysant les usines, déréglant la distribution alimentaire, exacerbant la colère sociale et détruisant le tissu productif. Avec une population tombée sous la barre des dix millions – amputée de 10 % par l’émigration –, le pays vit au rythme d’une incertitude absolue.
Réaction politique et limites du système
La rhétorique du pouvoir reste inchangée : menace extérieure, appel à la résistance, désignation d’un ennemi commun. Le président Miguel Díaz-Canel tente de rallier la population et la communauté internationale en dénonçant le siège énergétique imposé par Washington.
Mais, contrairement aux crises passées, le régime ne dispose plus de leviers de compensation. Ni soutien massif d’un allié, ni réserves économiques, ni échappatoire diplomatique. Même la revente triangulaire du brut vénézuélien – jadis source de devises – est aujourd’hui impossible.
La fiction sécuritaire américaine
Le décret américain justifiant l’état d’urgence affirme que Cuba « héberge des entités hostiles, soutient le terrorisme et déstabilise la région », en évoquant la présence d’un « centre russe de renseignement électronique majeur » près de La Havane.
Or, ce centre de Lourdes a été démantelé en 2002, et aucune tentative sérieuse de relance n’a vu le jour depuis. L’argument relève de la pure anachronie.
Quant à la criminalité transnationale, Cuba n’a joué aucun rôle significatif depuis plus d’une décennie. Ironie du sort, les garde-côtes cubains coopèrent avec leurs homologues américains pour freiner l’émigration clandestine – une réalité qui contredit la narration sécuritaire de Washington.
Ce qui se joue aujourd’hui à La Havane dépasse Cuba : c’est la démonstration brutale de la manière dont l’énergie, devenue instrument de pouvoir global, redessine les hiérarchies politiques de tout un continent.
Défi programmatique : que peut faire Cuba ?
À court terme, l’île s’enfonce dans un rationnement énergétique toujours plus strict, une dégradation accélérée de ses infrastructures et une montée explosive des tensions sociales. Sans alternative au pétrole ni réserves en devises, le risque que la crise énergétique dégénère en effondrement institutionnel est réel, presque imminent.
Les scénarios possibles
À moyen terme, deux trajectoires se dessinent.
La première, celle d’un rééquilibrage politique par concessions extérieures, verrait La Havane tenter de négocier, auprès d’acteurs étrangers, des livraisons partielles de carburant en échange de gestes économiques et diplomatiques. Cela impliquerait des compromis douloureux – un assouplissement du discours, voire un réajustement des priorités économiques et géopolitiques.
La seconde, celle d’un régime de crise administrée, suppose le verrouillage autoritaire du système : gestion rigide de la pénurie, baisse brutale du niveau de vie, renforcement de l’appareil répressif et restriction accrue des libertés.
Une troisième option – une libéralisation économique rapide – reste théoriquement envisageable, mais irréaliste sans levée des pressions extérieures. Pour la rendre viable, Cuba devrait non seulement refondre son modèle économique interne, mais aussi tisser de nouveaux liens de confiance à l’échelle mondiale, un chantier colossal dans la conjoncture actuelle.
Le déficit énergétique est devenu, pour Cuba, bien plus qu’un problème technique : un point de bifurcation historique. L’avenir du pays dépend désormais de la capacité de son appareil politique et économique à s’adapter à un monde en mutation rapide. L’île, qui a survécu des décennies en équilibre entre crises et résilience, se trouve aujourd’hui suspendue au-dessus du vide – le temps joue contre elle, et les béquilles extérieures ont cédé.
Un enjeu mondial : l’énergie, nouvelle arme des sanctions
Ce qui se joue à La Havane dépasse de loin les Caraïbes. Il ne s’agit pas d’un simple épisode du « retour de la guerre froide », mais d’un tournant systémique vers une ère de protectionnisme énergétique et de chantage par les sanctions. Depuis 2022, l’énergie a cessé d’être un domaine économique : elle est devenue un champ de bataille géopolitique. Le pétrole, le gaz, le diesel servent désormais d’armes de dissuasion massive à visée politique.
Fortes de leur domination dans l’industrie pétrolière et gazière mondiale, les États-Unis construisent un régime de domination énergétique stratégique. En bloquant les flux vers Cuba, Washington montre sa capacité non seulement à sanctionner des acteurs isolés, mais à contrôler la circulation des ressources vitales à l’échelle régionale.
C’est une nouvelle forme d’« étranglement contrôlé » appliquée aux États récalcitrants. Et Cuba, avec son héritage symbolique d’anti-impérialisme, en est le premier laboratoire grandeur nature.
Les mécanismes de la pression
Cette blocus énergétique repose sur trois étages :
– Le plan financier : sanctions sur les paiements, l’assurance des pétroliers et les transactions en dollars.
– Le plan logistique : menaces d’amendes contre les compagnies maritimes fréquentant les ports cubains, surveillance des routes dans les Caraïbes.
– Le plan politico-commercial : intimidation des partenaires de Cuba – notamment le Mexique – par la menace de droits de douane sur leurs exportations vers les États-Unis.
Ce n’est pas un blocus naval classique, mais une asphyxie financière et énergétique, opérée sans violer formellement le droit international mais avec le même effet : la paralysie économique de la cible.
Selon les analyses de la RAND Corporation, cette stratégie fonctionne dès lors que le pays visé n’a ni sources d’énergie propres ni liquidités pour importer. C’est précisément la situation de Cuba aujourd’hui : les stocks de diesel et de fuel suffisent à peine pour quelques semaines, les centrales thermiques tournent à vide, et les infrastructures sont retombées à un niveau quasi préindustriel.
La géopolitique des Caraïbes : une nouvelle partie d’échecs
Le bassin caribéen redevient le théâtre d’un affrontement triangulaire où s’observent, derrière les gestes diplomatiques, les stratégies concurrentes des États-Unis, de la Chine et de la Russie.
Moscou, depuis 2014, tente de ranimer son influence symbolique à travers La Havane, mais ses moyens sont limités : logistique fragmentée, sanctions paralysantes, pénurie de carburants. L’engagement russe n’est plus qu’un geste de posture.
Pékin, en revanche, avance ses pions avec méthode. Les entreprises chinoises investissent dans les infrastructures civiles et énergétiques, tout en gardant leurs distances sur la question pétrolière afin de ne pas heurter Washington. Cuba figure dans les plans de la « branche maritime » de la Nouvelle Route de la Soie pour l’Amérique latine, mais à bas bruit, sous le sceau de la prudence.
Quant à l’Union européenne, elle se limite à dénoncer la « disproportion » des mesures américaines sans oser s’y opposer frontalement. Ni complicité ouverte, ni véritable solidarité : une prudente neutralité.
Cuba devient ainsi un test grandeur nature de la projection de puissance américaine : jusqu’où Washington ira-t-il pour prouver qu’il reste le seul arbitre du jeu hémisphérique ?
L’énergie comme instrument de mobilisation politique
Le pouvoir cubain, fidèle à son réflexe historique, transforme la pénurie en levier de cohésion. Le président Miguel Díaz-Canel bâtit une rhétorique d’« encerclement national », où la population doit tenir tête à l’agression impériale. Le discours galvanise la base révolutionnaire, mais nourrit aussi la colère des citadins pour qui les coupures d’électricité, les files de carburant et la faim sont devenues une humiliation quotidienne.
La stabilité du régime repose sur trois piliers :
– le monopole de l’information ;
– le contrôle de la distribution du ravitaillement ;
– le consensus idéologique selon lequel « l’ennemi extérieur est la cause de tous les maux ».
Mais ces outils s’émoussent quand disparaît la base matérielle de l’État : l’énergie.
Cuba entre passé et avenir : le « Période spéciale 2.0 »
Le parallèle s’impose : le choc actuel rappelle la période spéciale des années 1990, quand la chute de l’URSS avait fait disparaître 80 % des importations de pétrole. Mais la situation d’aujourd’hui est plus périlleuse. Dans les années 1990, il restait l’élan révolutionnaire, la légitimité historique, un certain héroïsme populaire. En 2026, ne subsistent que la fatigue, la désillusion et l’exode.
Le pays vieillit – l’âge médian dépasse 42 ans – et sa jeunesse part. Ce déclin démographique s’ajoute à la crise économique pour former une spirale qui érode le capital humain et la vitalité sociale.
Cuba entre ainsi dans une ère inédite : celle d’une nation qui doit repenser sa survie non plus à travers la résistance idéologique, mais à travers l’innovation politique et énergétique – si tant est qu’il lui reste encore le temps et les moyens d’y parvenir.
Les voies possibles du salut
La neutralisation politique du conflit. Cuba pourrait tenter d’adoucir la posture américaine par l’intermédiaire de médiateurs – le Brésil, l’Espagne, le Vatican ou le Mexique. Ce scénario de désescalade contrôlée impliquerait un accord tacite : des réformes partielles contre un retour partiel sur les marchés énergétiques mondiaux. Mais le prix à payer serait lourd – une érosion du souverainisme politique qui reste au cœur du récit révolutionnaire.
Le pivot vers l’Est. Autre option : approfondir les liens avec la Chine et l’Iran, en imaginant des échanges de type troc – services médicaux et biotechnologies contre hydrocarbures. Ce modèle rappellerait les circuits de solidarité Sud-Sud, mais il comporte un risque évident : être perçu par Washington comme une « coalition de contrevenants » et provoquer une extension du régime de sanctions.
L’adaptation technologique. Sur le long terme, Cuba pourrait miser sur l’énergie solaire et les biocarburants, en capitalisant sur son climat tropical et ses résidus agricoles. Mais sans capitaux étrangers ni accès à la technologie, cette ambition reste aujourd’hui du domaine de l’utopie.
Les experts du CSIS et de l’Atlantic Council convergent : dans les six prochains mois, l’île va entrer dans une phase de chaos contrôlé, mélange de répression, de rationnement et d’isolement international.
Le principal danger pour la région est celui d’une seconde vague migratoire : des centaines de milliers, voire des millions de Cubains pourraient tenter la traversée maritime, déclenchant une crise humanitaire et politique majeure pour la Floride, les Bahamas et le Mexique. Ironie tragique : les États-Unis, en provoquant la crise, risquent d’en subir directement les retombées sur leurs propres côtes.
Les leçons globales du cas cubain
Cuba est devenue le laboratoire d’une nouvelle doctrine de coercition : celle des sanctions par le carburant. Cette méthode, testée sur l’île, pourrait s’étendre à d’autres États dépendants des importations d’énergie – Liban, Sri Lanka, Philippines, Tunisie, Népal.
Si, à l’époque de la guerre froide, Cuba incarnait le duel idéologique entre Est et Ouest, elle symbolise désormais l’injustice énergétique d’un monde fracturé. Dans cette ère où le pétrole redevient un instrument de puissance, l’île autrefois célébrée comme bastion révolutionnaire devient le miroir d’une dépendance globale.
La crise cubaine n’est pas un accident isolé : elle révèle un basculement systémique. Le monde retourne à un mercantilisme énergétique où chaque baril a sa valeur politique. États-Unis, Chine, Russie, Iran, Union européenne : tous participent de cette même logique où la ressource devient levier d’influence.
Cuba est la première victime d’un nouveau siècle – celui où les idéologies cèdent la place aux rapports de force énergétiques, où les révolutions se mesurent en kilowatts et où la liberté se calcule au débit des pétroliers.
Quand un pays n’a plus de carburant, ce ne sont pas seulement les générateurs qui s’arrêtent – c’est la confiance sociale, le moteur invisible des sociétés. L’île, lasse d’incarner la résistance, devient aujourd’hui un avertissement pour tous : au XXIᵉ siècle, la vulnérabilité énergétique est la nouvelle forme de dépendance politique.